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Le reproche est plaisant et décèle ou une lecture inattentive de la Psychologie du militaire professionnel ou un étrange procédé de critique. Le lecteur de notre livre sait que les caractères psychiques des militaires professionnels furent par nous déduits de nombreux faits datant de 1794 à 1893. Comment alors, areC des faits relatifs à ce siècle, pouvions-nous tracer le portrait des militaires des siècles passés? Nous aimerions à ce qu'on nous l'expliqua. Pour nous, nous avouons ne pas comprendre comment un portrait dessiné d'après des observations de notre époque concerne les seuls militai) es des époques passées.
Contraste picjuant, Edouard Drumont, pour me critiquer, fit l'éloge de l'armée mercenaire des siècles passés. Le morceau est joli et vaut qu'on le cite :
« Connaissez-vous rien de plus admirable que cette existence de vrai soldat à laquelle M. Hamon n'a rien compris ? Après la fonction du prêtre est-il fonction sociale plus haute que celle de cet être de dévouement, toujours prêt lorsqu'il s'agit de mourir, toujours disposé à obéir au premier appel de la Patrie ?
Esthétiquement, un bel officier bien campé sur un cheval ardent donne l'impression incomplète de la beauté virile. C'est la vie dans toute sa force, en son plein épanouissement d'énergie et en même temps, c'est le sacrifice fait d'avance de cette vie que les hommes estiment par dessus tout.
Savez-vous, au contraire, quelque chose de plus navrant que l'existence de ce malheureux qu'on enlève à son champ, à son village, et qu'on jette pour trois ans dans une caserne, loin des siens, loin de tout ce qu'il aime, condamné à vivre avec d'autres hommes aussi à plaindre que lui ?
taire. — Estafette, 23 décembre, A. P. — Ere Nouvelle, avril 1894, G. Dreyfus.
— Lin —
Que voulez-vous qu*il reste à un pays de vigueur en réserve, lorsque, dans vingt ans, tous les gens auront passé par cette filière terrible ? Tous ces fils de la terre, qui seraient mariés avec une brave fille, qui auraient fait souche de gars solides, reviennent chez eux plus ou moins syphilisés, pervertis par les sales amours des fortifications, ayant perdu la notion de Dieu et le respect de la femme, déshabitués de tout travail par une mécanique à la fois abrutissante, éreintante et vide. Ge sont des générations finies.
Hamon, qui n'a point un cerveau philosophique, s'en prend aux chefs de ce résultat. C'est absolument insensé. La vérité est que le syètème militaire actuel n'est qu'une manifestation de plus du régime absolument incohérent, imbécile et délirant qui a commencé à fonctionner depuis 1789.
Ge que nous voyons aujourd'hui n'existait pas sous l'ancien régime. La milice prenait dix mille hommes par an, qui s'en allaient de loin en loin faire un semblant d'exercice à la ville voisine. Il n'y avait de soldats que ceux qui voulaient l'être, les Nobles, qui aimaient cette glorieuse profession par tradition, les mauvais sujets ou les bons sujets à la tête chaude, les aventureux qui allaient se faire engager par des sergents racoleurs sur le quai de la Râpée.
La société d'alors, étant chrétienne, était fondée sur la liberté car, ainsi^ue l'a dit Saint-Paul « ce n'est pas à la servitude, mais a la liberté que l'Esprit de Dieu nous a appelés. »
Chacun, alors, obéissait à sa vocation, à la mission à laquelle il était prédestiné. Ceux qui aimaient la prière priaient en paix, ceux qui aimaient à peindre, peignaient, et quand ils peignaient bien, les souverains ramassaient leur pinceau. Ceux qui aimaient le cliquetis des épées, les brillants costumes, entraient volontairement dans l'armée, et ils y étaient heureux ; ils ne songeaient pas à écrire des études psychologiques contre leurs supérieurs; en temps de paix, ils chantaient ssus la tonnelle des guinguettes ou lutinaient des vivandières comme dans les tableaux de Pater,
De temps en temps, ces héros éprouvaient le besoin de se battre, et ils se rencontraient à la frontière avec
des gens qui avaient le même désir qu'eux. Tout se passait galamment et gaiement. — Tirez les premiers, Messieurs les Anglais ! disait le major des gardes-françaises, à Fontenoy. — Veuillez assurer vos chapeaux, messieurs, disait le maréchal commandant la Maison du Roi, nous allons avoiï* l'honneur de charger.
Gela donnait satisfaction aux instincts martiaux, aux aspirations héroïques de l'espèce humaine et ne touchaient pas à Texistence même de la Nation. Pendant ce temps-là, les prêtres priaient, les artistes peignaient ou sculptaient et les laboureurs continuaient à vivre de la vie moralisatrice et fortifiante des champs. Une exploitation industrielle, chauffée à blanc pour enrichir quelques chefs d usine, n'avait pas fait de notre race une race de lymphatiques, de rachitiques et de scrofuleux. Malthus n'avait pas trouvé d'adeptes dans nos campagnes, et les paysans obéissaient avec entrain au curé qui, dans son prône, paraphrasait, le Croissez et multipliez de l'Ecriture.
Evidemment M. Hamon ne voit pas tout cela. C'est, encore une fois, un esprit droit que le spectacle du mal social émeut, mais dont l'horizon est peu étendu » (1).
Non, je ne vois pas tout cela, et je serais fort marri de le voir. Ce tableau est enchanteur, mais tout à fait inexact car nous aimons à croire plutôt les généraux de ces époques, tels le grand Frédéric qui dans son Anti Machiavel^ écrivait :
« Les soldats ne sont composés que de la plus vile partie des peuples, des fainéans qui aiment mieux l'oisiveté que le travail, de débauchés qui cherchent la
(1) Libre Parole 19 décembre. ~ Petit Troyen 20, Troyes. — La Bourgogne, 21, Auxerre. — Le Messager Mémorial, 21, Moulins.— La Nouvelle Bourgogne, 21, Dijon. — La Vérité, 20. — Le Journal de la Dordogne, 22, Périgueux. — Ralliement, 21, Montauban. — Express du Midi, 21, Toulouse. — Union Catholique, 21, Rodez. — Messager, 22, Valence.
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licence et Pimpunité dans les troupes... Pavoue que l'ordre d'une armée ne peut subsister sans sévérité, Car comment contenir dans leur devoir, des libertins, des débauchés, des scélérats, des poltrons, des téméraires, des animaux grossiers et mécaniques, si la peur des châtiments ne les ariête en partie. »
Gomment ces scélérats, ces débauchés, ces fainéants laissaient-ils en paix prier les prêtres, peindre les peintres, labourer les laboureurs? Gela semble, cela est contraire à la raison ; aussi cela n'est pas. Jene puis iciénumérer toutes les preuves qui inlirment la gratuite assertion de M. Drumont. Qui ne se souvient des grandes compagnies du connétable Du Guesclin; du sac de Magdebourg par Tilly, de Tincendie du Palatinat par Turenne. Les prêtres payaient rançon pour pouvoir prier en paix, comme le pape le fit à Du Guesclin. Les artistes, les artisans ne pouvaient guère se livrer à leur§ arts, à leur métier quand la soldatesque pillait Magdebourj?, violait les filles, tuait les hommes, brisait les meubles, lacérait les livres. Les laboureurs ne pouvaient semer en paix le blé nourricier quand Turenne, le grand Turenne, incendiait les maisons, les moissons, brisait les instruments aratoires, volait le bétail, égorgeait tout. Si Pater a peint des soldats lutinant des vivandières, il est des peintres qui, comme Gallot, Le Nain, ont montré ces soldats d'antan occupi^s à razzier les populations, à incendier les fermes, etc. D*un impérissable burin, Gallot a tracé les petites et les grandes misères de la guerre. Il fit une vingtaine de planches que nous recommandons à l'attention d'Edouard Drumont, spéçfialement celles numérotées 4, 5, ti, 7.
Ces militaires ne lutinent point des vivandières, ils ne chantent point sous la tonnelle des guinguettes. Oh î Non ! Ils pillent des fermes, incendient des abbayes; ils violent des filles, ils volent
des bœufs, des poules, des oies, du vin, des saints ciboires, des calices et des étoles !
Mais M. Drumont, voulez-vous me permettre de vous citer une page d'un livre de M. Alphonse Feillet. Honoré d'une mention très honorable de FAcadémie des sciences Morales, — il arrive parfois à l'Académie de récompenser des ouvrages bien faits — la Misère au temps de la Fronde et de Saint'Vincent'de-Paul (1), 9l pour ma thèse d'autant plus de valeur qu'il est fortement documenté à l'aide d'authentiques pièces.
Ecoutez ce récit d'un bénédictin Dom Furcy Baurin:
En 18 jours de séjour Tarmée royale ruine tant les blés que la prairie, toutes les maisons des faubourgs, une partie de celles de la ville (Ribemont)... les chaises du chœur et les vitres de Tabbaye partie pour en composer les camps, le reste réduit en cendres par la malice des soldats. La campagne était occupée par eux et en faisaient leur propre ; le vol était tout commun, passant pour des actions généreuses et pour des avantages de la petite guerre, les violences et les meurtres sans supplice... » (La misère au temps de la Fronde. P. 292.)
Me direz-vous que le récit du père bénédictin peut être entaché d'exagération I Oui I alors vous accepterez une lettre du maréchal Fabert. Dans icelle, il narrait à Mazarin que le général de Rosen avait dit en plein souper que « les villages entre l'Aisne et la Meuse lui avaient été abandonnés pour être pillés. »
Et continue M. Feillet :
Bientôt le mal fut à tel point que les chefs des corps d'armée, dans le voisinage, craignant probablement
(1) Volume in-18. Paris 1868. — Librairie Académique Didier.
pour leur sécurité les résolutions désespérées des malheureux habitants, s'adressèrent collectivement à Mazarin. A. quelle hauteur fallait-il donc que la marée de sang fut montée pour que quatre officiers supérieurs jetassent ce cri d'alarme ! On le sait, si la pitié, qu'inspirent les maux de la guerre doit être cherchée quelque part, ce n'est pas chez un soldat : ses yeux frappés souvent par des scènes de désolation et de carnage y sont en quelque sorte, accoutumés ; aussi lorsqu'on parcourt les mémoires des grands capitaines, comme ceux de Turenne par exemple, on est indigné malgré soi du sang-froid avec lequel ils racontent les scènes les plus atroces.» (L. G. P. 293, 294).
La lettre collective de MM. le? maréchaux ou généraux Fabert, Noirmoutiers, Bussy Lamet, et Montaigut est des plus expressives, qu'on en juge par ces extraits :
« Le mal que fait M . Rozen est d'autant plus grand que le peuple ne porte pas seul cette incommodité ; mais le logement que M. Rozen fait prendre dans les châteaux et maisons des gentilshommes, les outrages et mauvais traitements qu'ils reçoivent altèrent infiniment Les paysans prennent déjà les armes pour
sauver ce qui leur reste et si M. de Rozen les désire faire brûler comme il menace »
Notez qu'il s'agit de troupes françaises sur territoire français 1 que pouvait-il bien se passer sur territoire dit ennemi ? Nous aurions mauvaise grâce à insister; le tableau est trop précis (1).
Malgré toute notre bonne volonté nous ne voyons point sous l'ancien régime, les prêtres prier, les
(1) L'ouvrage de M. Feillet a 560 pages dont plus de 300 sont remplies des seules souffrances subies par les populations et causées par les «oldats de 1643 à 1652.
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artistes œuvrer, les agriculteurs iabourer en paix pendant que les soldats se battaient.
Certaine objection fort générale me réjouit moult par son étrangeté. La critique gravement m'apprenait que les autres professions aussi étaient écoles du crime !
a Mais là où M. Hamon semble céder à l'esprit de parti, c'est lorsqu'il veut faire de cette criminalité occulte l'apanage du militaire professionnel. Cette criminalité occulte on la rencontre en effet partout, et seule sa forme varie suivant les professions. Dans le commerce, dans les. finances, elle se traduit par des vols insaisissables; dans la police, la magistrature par des abus d'autorité ; il va de soi que dans Varmèe elle se doit manifesler par des actes de violence. Mais que prouve cela, sinon l'influence du milieu social sur la forme de la criminalité ? Et le catalogue de ces actes de violence, rares d'ailleurs, quoi qu'en dise l'auteur, serat-il jamais la preuve que tous les militaires sont des brutes? Autant vaudrait soutenir que tous les commerçants sont des voleurs et que tous les hommes sont des criminels chacun à leur façon.» (Revue scientifique^ 9 décembre 1893.)
a Je ne discuterai pas, Monsieur, le sentiment qui vous poussa à écrire la « Psychologie du militaire Professionnel )), et écartant les légitimes scrupules d'une ame patrie^ tique, je ne tenterai pas de vous transpercer avec la hampe du drapeau national... Mais je critiquerai une méthode scientifique, qui, telle que vous l'avez appliquée, me paraît à elle seule de nature à jeter quelque défaveur sur vos conclusions : croyez- vous donc avoir fait œuvre de psychologie, soucieux d'une vérité quasi absolue, en recherchant un certain nombre de documents isolés, que vous réunissez ensuite en un bloc, d'apparence compacte, pour enfoncer les carrés de l'ennemi. Le procédé est peut-être de bonne guerre, il n'est pas à mon avis, de
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