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CHAPITRE PREMIER

Ëgoïsme et sympathie, voilà les faits profonds de La vie affective. Personne ne l'ignore. Mais les caractères qui s'y rapportent sont nombreux H difficiles parfois à démêler. Nous aurons avantage, pensons-nous, à les distribuer sous les deux formes très nettes du désir et de l'aversion, qui répondent d'ailleurs aux deux: traits essentiels de la vie purement végétative (1) ; puis à distinguer, pour L'égoïsmè du moins, les émotions inférieures, ou franchement égoïstes, des ('motions supérieures greffées sur l'instinct, el plus complexes aussi. Inutile, au reste, de rechercher dans quelle mesure le génie traduit le caractère, ou le caractère le génie. Nous prenons le type achevé et comme il est.

L'avarice, ou le désir d'amasser, de conserver, l'ambition matérielle, la soif violente d'acquérir et de posséder, seraient les formes inférieures du désir égoïste. On ne les rencontre guère dans les peintres. L'artiste thésauriseur,

(1) S'approprier, rejeter, sont les actes essentiels à la vie deja cellule.

l'artiste acquéreur, ne se voient pas fréquemment. Certains môme diraient, avec Gérard, qu'ils « n'entendent pas la propriété (1) » ; un joli mot, plus vrai qu'on ne pense.

Nul doute, pourtant, que Pietro Vanucci ait été avare et cupide. Le vieux maître ombrien portait cette marque honteuse de l'égoïsme ; circonstance atténuante, il était de famille misérable. Il acceptait, nous dit Vasari, des tâches importantes, auxquelles il renonçait ensuite pour se livrer à des occupations plus lucratives. Le Pérugin, écrit Miïntz, pour devenir riche, brava le froid, la faim, le malaise, les incommodités, la fatigue, et môme la honte. « Son mercantilisme devint proverbial; nul plus que lui ne sacrifia la dignité de l'art à la passion des écus. Tant il est vrai que la pauvreté abaisse souvent les talents les plus nobles, alors toutefois qu'elle ne brise pas l'énergie et ne dégrade pas les caractères (2). »

Il n'oubliait pas d'acquérir. Il épousa une femme riche, acheta maison et terrain, et force nous est d'attribuer ces actes fort raisonnables au seul amour de l'argent : il y puisa sans doute, plus que dans son idéal d'artiste, des forces pour son labeur archarné.

Mantegna, un grand esprit, mais un petit caractère (3), cédait à la manie d'acheter des maisons, des terres ; il compromettait sa situation, faute de pouvoir toujours s'acquitter, et, pressé par le besoin, il devenait quémandeur. Avec cela, voisin assez incommode. 11 entre en querelle avec les frères Aliprandi pour des coings volés dans son jardin de Boscoldo, près de Mantoue, et les accuse du vol; il était déjà en procès avec eux pour une délimitation de terrain.

Carel van Mander cite Martin Heemskerck, un fils de

(1) Gérard, Correspondance, ouvrage précité.

(2) Muntz, Raphaël et son temps.

(3) Id., ibid.

laboureur, comme fort économe, âpre au gain. Il portait toujours des couronnes d'or cousues dans les plis de ses vêtements, crainte d'en manquer. Poltron, avec cela, jusqu'à la bizarrerie ; si nerveux, « si pusillanime qu'il se sauvait jusqu'au haut de la tour lorsque les arquebusiers allaient dans la procession, tant leurs salves lui causaient d'effroi ». Il avait quitté Rome pour se soustraire à la vengeance d'un Italien qui l'avait volé. Cette timidité maladive jointe à une excessive parcimonie est assez fréquente, et n'annonce pas un équilibre parfait de toutes les facultés.

Qui s'en douterait à voir sa peinture ? Paul Véronèse fut rangé et économe : il ne dépensait guère son argent que pour acheter les belles étoffes que les Levantins promenaient dans les rues de Venise.

On s'afflige presque de lire dans une lettre de Poussin (écrite à l'âge de cinquante-trois ans) : « J'ai fait pour Lui (un Thibaut, sculpteur copiste) ce que je ne ferais pas pour un mien parent ; jusqu'à lui prêter de l'argent pendanl sa maladie et pour faire son voyage. » Acceptons le fait, et n'épluchons pas les mots. Poussin n'était pas resserré, mais, lui aussi, économe.

Rembrandt a longtemps passé pour avare, bien à tort. Il dépense sans compter, et sa fortune s'émiette en peu d'années après la mort de sa femme. Il achète une maison, et néglige, après avoir versé un acompte, de payer les intérêts échus. S'il est collectionneur passionné, c'est qu'il aime les objets d'art, les dessins de maîtres, les belles peintures (1).

Quentin La Tour est exigeant et âpre sur les prix qu'il demande : il ne voulait pas moins de 48,000 livres pour

(1) Voy. trois lettres de Lui dans Gulil, Kûnstler-Briefe (Berlin, 1855-56). Rembrandt écrit à Constantin Huygens pour lui demander de l'argent ; il se met à sa discrétion, et le prie humblement, à demi-mot, de ne pas estimer sou travail à trop bas prix.

le pastel de Mme de Pompadour. Mais cet homme avide, et qui écorchait les gens, savait donner. La femme de Greuze, assurait-on, « flétrit quelque chose de l'âme de l'artiste en lui donnant la passion de l'argent » (1).

Hippolyte Flandrin se souvenait d'avoir été besogneux. Un de ses élèves (2) racontait que, travaillant un jour à une des peintures murales du maître, à Saint-Paul de Nîmes, il se laissa tomber de l'échafaudage ; il aurait pu se rompre le cou. Le premier cri de Flandrin fut : « Ah ! ma palette ! » Citons à sa décharge une belle pensée de lui : « Dans l'industrie et le commerce, écrivait-il, l'argent, le gain est le souverain but; dans les arts il n'est qu'un moyen. » Ses années de Rome finies, il s'effraye de retourner à Paris, d'aller « disputer là-bas, dans cette fourmilière, les morceaux qui doivent nous nourrir » (3).

Couture, qui était parti de bas, voulut se donner le luxe d'un château. L'ennui l'y prit vite, et il ne tarda pas à faire son lit dans la maison du jardinier. Comme il barbouillait en vert, une après-midi, les caisses de son parterre, un Anglais, qui le venait visiter, le surprit dans cette occupation, et lui demanda à lui-même gravement : « Môssieu Couture? — Il va venir », répondit le peintre, et, jetant sa blouse de travail derrière lui : « C'est moi », dit-il. L'amateur le considérait avec surprise, et semblait choqué. « Croyez-vous donc, ajouta l'artiste, qu'il soit si facile que cela de faire de la grosse peinture ? ... » En somme, histoire de vanité, plaisir de montrer qu'on a pu payer un château avec sa brosse, et il y paraissait bien lorsque Couture contait la chose lui-môme (4).

« Bastien-Lepage, nous dit Theuriet, avait un amour de

• (1) De Concourt, l'Art au dix-huitième siècle.

(2) Benoît Chancel, mort dernièrement.

(3) H. Flandrin, Lettres et Pensées.

(4) L'anecdote est inédite.

CARACTÈRES ÉGOISTES 159

paysan pour la terre, et il employait son gain à arrondir le domaine paternel (1). » Il n'y a pas lieu, vraiment, d'y mal penser.

Les formes supérieures du désir égoïste sont l'économie et l'ambition de gloire, bien distinctes, dans le jugement des hommes, de l'avarice et de l'ambition matérielle. Ce sont aussi des formes beaucoup moins simples. L'économie est une vertu domestique; elle est une qualité d'ordre, habituelle aux natures bien pondérées. La prodigalité, en revanche, aussi bien que le défaut d'ordre matériel, accuse souvent de la faiblesse d'esprit. Nous en parlerons plus loin. Ne retenons ici que l'amour de la gloire, si profondément enraciné au cœur des artistes et des poètes: amour égoïste, puisqu'il vise à relever le moi, à lui assurer une place privilégiée ; mais amour salutaire, parce qu'il est source de volonté, de désintéressement.

On a vu des peintres battre monnaie avec leur nom, Michiel Jansz, par exemple, qui prit le nom noble de Van Mierevelt et voulut faire souche de patriciens, avait fait de son atelier une vraie fabrique de portraits. Un poème amphigourique du temps le compare « à une fourmi amassant toujours du grain pour l'avenir ». L'habile artiste laissait, d'après l'inventaire dressé après sa mort, une fortune considérable en maisons, biens à la campagne, créances et argent comptant.

Chez ceux-ci, l'amour de l'argent reste associé à l'amour delà gloire ; ils sont vénals, plus souvent pour le désir de jouirque pour la soif d'amasser. D'autres se régalent d'encens grossier, ne regardent pas à la qualité de la louange ; ils sont des natures médiocres, et le sentiment associé, chez eux, c'est la vanité. D'autres enfin, qui souhaitent d'être

(l) Revue des Deux Mondes, 15 av. 1885.

acclamés par la foule, demeurent sévères envers euxmêmes ; ils se condamnent à une vie modeste pour acquérir de la gloire, et ils la soutiennent ensuite, quand ils l'ont conquise, aux dépens de leurs intérêts matériels : ils sont des supérieurs, et le sentiment associé, chez ceux-là, c'est la fierté, c'est l'orgueil.

Michel-Ange, tandis qu'il peine jour et nuit à la fonte de son Jules II (il fallut recommencer deux fois l'opération), mande brièvement à son frère Buonarotto : « Apprends que je suis sain et sauf, que j'aurai bientôt fini, et que j'espère retirer de très grandes louanges de mon travail (1). »

A peu d'artistes on appliquerait ce que les de Goncourt nous disent de Fragonard : « Un peu de mollesse, une sorte de doux lazzaronisme, la fatigue et l'ennui du grand effort,... l'insouciance de la grande fortune d'argent ou de nom, de l'avenir, de la postérité... Son œuvre lui échappe sans luttes, sans tourment d'amour-propre (2). » Elle est incomplète aussi, mais est-ce bien là leFrago de tous les jours ? On en douterait, à voirie portrait de Grasse rendu par Desboutin ; il ne ressemble guère à celui du Louvre, et dénonce de l'énergie.

Au rebours de l'officiel Reynolds, Gainsborough, écrit Jacques Desrosiers (3), « se laissa faire, défaire, refaire académicien avec un quiétisme parfait, une sérénité inimaginablement bouffonne ». Quel deuil pourtant, quand saisi de froid dans la salle où se jugeait le procès de Warren Hastings, qu'il suivait assidûment, il se mit au lit pour ne plus se relever ! Il fit appeler Reynolds pour un suprême entretien. Il mourut sans pouvoir vaincre la douleur de se séparer de l'œuvre interrompue, de laisser sa renommée à l'abandon.

(1) E. Piot, le Cabinet de V 'amateur , ann. 1861-1865.

(2) L'Art au dix-huitième siècle.

(3) Gazette des Beaux-Arts, XXI, 1866.

Ingres est sincèrement orgueilleux, sans petite vanité, opiniâtre, difficile à vivre. A Dampierre, il prie le duc de Luynes de le laisser travailler tranquille ; puis il s'offense de ce que le duc a respecté la consigne et n'a pas forcé la porte pour regarder ses peintures. 11 aime la louange, il est éperonné par la critique ; la froideur seule lui était mortelle. « Nous autres artistes, disait-il, vous le savez, nous sommes un peu comme les femmes, nous voulons l'amour ou la haine, mais pas la tiédeur (1). »

Delacroix « aimait la louange, avoue Léon Riesener, et ne se plaignait pas qu'elle prît une forme exagérée. Mais il connaissait le prix de la sincérité... » Lui-même, il était peu louangeur, quoique d'une politesse raflinée. Il écrivait à Soulier, au sujet de la Mort de Sardanapalc (1827), son Massacre n° 2, comme il le dit plaisamment : « Quel exécrable métier que de faire consister son bonheur dans les choses de pur amour-propre ! Voilà six mois de travail qui aboutissent à nie faire passer la plus f... des journées. » Et encore : « L'amour de la gloire, passion menteuse, feu follet ridicule, qui conduit toujours droit au gouffre de tristesse et de vanité (2). »

Paul Huet confesse son mal à M. Auguste P..., en une lettre du 29 janvier 1859 : «J'ai une santé bien appauvrie... mais ne puis-je pas dire encore que je m'en vais un peu du mal des Léopold Robert, des Donizetti et de tant d'autres qui n'ont pas su vaincre ?... Un peu de santé et le premier rayon de soleil, et je vous écrirai avec de nouvelles illusions et un nouveau courage. » Quelques mois plus tard, le 16 septembre : «Vous auriez plus d'indulgence pour mes gémissements inutiles, si je vous disais qu'en mon âme et conscience, la vraie gloire n'est pas tant le bruit que l'expression la plus complète de la pensée et la

(1) Gazette des Beaux- Arts, XXII, XXIII, XXIV, 18G7-68. (Ch. Blanc.)

(2) Lettres.

Arréat. 1 1

satisfaction de soi-même. » Et enfin, pour achever de le peindre : « Une fierté maladive, un mouvement de timidité un peu orgueilleuse (l'orgueil, vous le savez, marche derrière la timidité) a indisposé contre moi une des rares influences, etc » (1).

Cette timidité qui s'attache à la vanité ou à l'orgueil, c'est toujours la crainte, au fond, de ne pas se montrer à la hauteur de l'estime qu'on fait de soi-même. Cette estime a du moins un juste fondement, dans les artistes à la façon de Paul Huet : ils n'imposent pas leur petit moi; leur timidité est une pudeur qui n'enferme ni lâcheté ni offense.

H. Flandrin écrit à Ambroise Thomas, en 1836 : « J'ai pensé à toi, et je me suis rappelé ce que tu me disais un jour en remontant le Pincio, que nous serions heureux si notre nom pouvait un jour avoir quelque éclat, si nous pouvions enfin, comme artistes, mériter quelque estime. Tu disais cela, et j'y applaudissais , il faut nous le redire encore, car cette excitation est bonne. » Du reste, il a horreur de toutes démarches pour vendre un tableau, obtenir la croix. « Quant à voiries « gros bonnets », déclarait il à son frère Auguste, en 1839, je t'assure que ça me rend la vie trop dure... se sentir traité avec si peu d'égards, et devoir, par calcul, remercier des offres misérables que l'on vous fait... »Et encore : Quant à demander moi-même (la croix), je ne le ferai jamais. » Paul « est encore moins visiteur et moins heureux (2) ».

Théodore Rousseau était fier ; il lutta pour la gloire contre la misère décourageante. « Qui sait même, nous dit Ph. Burty, si l'ambition, la pire des maladies que développe le contact des hommes, — ne hâta point le coup qui le frappa (3) ? » D'après Sensier, une dernière injustice qui

(1) E. Chesneau, dans le Constitutionnel des 26 janv., 2 et 10 fév. 1869.

(2) Lettres et Pensées.

(3) Gazette des Beaux- Arts, XXIV, 1868.

lui fut faite à l'exposition de 1867, où il ne reçut pas la croix, aurait déterminé la congestion sanguine qui le devait emporter.

Paul Baudry ambitionna la gloire, et il ne s'épargna jamais pour la mériter. 11 écrivait d'Italie à ses chers parents, le 9 juillet 1851 : « En passant devant la statue de Travot (la nuit de son départ), je me suis juré, la main sur la poitrine, avec exaltation, de revenir homme et avec du talent, de toujours vous aimer et de tâcher de vous être utile. » Dans une lettre postérieure, il revient à cette nuit du départ, et s'exprime avec plus de force : « Là, à cette place... j'eus un accès d'enthousiasme, de douleur, de colère, une sensation que je ne saurais m'expliquer, qui me fit crisper le poing et le lever vers le ciel en jurant de revenir grand artiste et maître d'un brillant avenir ! que Dieu le veuille ! » Charles Garnier a semblé traduire la dernière pensée de son ami, en ces quelques paroles dites d'une voix émue devant lemonument qu'on lui a consacré : « Lorsque les êtres disparus sont partis après avoir produit de grandes œuvres, ils nous laissent, pour nous rattacher à eux, un noble et pieux sentiment qui est comme la religion de l'artiste. C'est ce qu'on appelle la gloire et qui n'est que la continuité de la vie humaine aspirant à l'immortalité. »

L'aversion égoïste est figurée par des manières d'être, par des attitudes, qui sont défensives ou offensives : ainsi la peur, la colère, la violence ; puis la méfiance, la ruse, le mensonge, la tlatterie ; et enfin la vanité, la jalousie et l'envie.

Le tempérament d'abord fait l'homme peureux, irritable, colérique, violent. Ces manières d'être relèvent immédiatement du jeu de notre machine physiologique. La peur, l'irritation, sont en quelque sorte des attitudes

m LE CARACTÈRE

passives, en sens inverse Tune de l'autre ; dans la colère, une intention d'attaque se dessine, elle se réalise dans la violence aveugle. On pourrait juger a priori que le peintre, parce qu'il est nerveux, est facilement peureux ou irritable, selon même qu'il est timide ou hardi physiquement. D'ailleurs les peureux peuvent montrer du courage, les violents être des poltrons. Le courage, au sens complet du mot, est une qualité qui ne dépend pas seulement des émotions organiques. Nous en parlerons tout à l'heure.

Domenico et David Ghirlandajo, raconte Vasari, avaient à se plaindre de la chère que leur faisaient les moines de Passignano. Un jour David, poussé à bout, lança les plats à la tête du frère qui les servait, et le blessa grièvement. Voilà un exemple de violence.

Fra Bartolommeo ne manquait pas absolument de courage, mais il céda à la peur, lorsque, se trouvant enfermé avec les partisans de Savonarole dans le couvent de Saint- Marc, dont une multitude avide de sang forçait les portes, il fit vœu de prendre l'habit de Saint-Dominique, s'il échappait au danger qui le menaçait. Il resta homme doux et humble dans ce monde du xvie siècle, qu'on nous a peint si violent.

Michel-Ange était colérique. Deux fois pourtant il quitta Florence par crainte du danger, la première sur la foi d'un songe, en 1494, quelques semaines avant la révolution qui chassa les Médicis de Florence, la seconde en 1529, sous l'empire d'une sorte d'hallucination, dans le temps où les Impériaux assiégeaient cette ville. Comme il y était alors inspecteur des fortifications, la république le déclara rebelle et confisqua ses biens, pour avoir déserté son poste; mais elle ne tarda guère à le rappeler et prévint ainsi son projet d'aller en France. « Les Florentins l'ont remandé, écrit Lazare de Baïf à François Ier, et pardonné le vice de trop grande crainte et timidité, et s'en est retourné au

dit Florence. » Nous critiquerons ailleurs le passage de la lettre où Michel-Ange lui-môme raconte brièvement le fait. Qu'il ait eu ou non une hallucination réelle, cette aventure témoigne au moins d'une impressionnabilité excessive, qui peut seule excuser la faiblesse du citoyen. Ajoutons qu'il ne rendit jamais à Torregiano le formidable coup de poing qui lui avait écrasé le nez.

Michel-Ange de Caravage a laissé le mauvais renom d'un peintre licencieux, dissipateur, glorieux, brutal. Il eut à Milan une méchante affaire, et fut contraint de se réfugier à Venise. A Rome, dans une dispute au jeu de paume avec un de ses amis, il dégaina et tua ce jeune homme; blessé lui-même, il s'enfuit précipitamment et sans argent. Venu à Malte pour y obtenir la croix de Tordre, il s'y prend de querelle avec un chevalier de haute distinction ; le grand maître le fait jeter en prison ; il s'évade au milieu des plus grands dangers, échappe à toutes les recherches et aborde en Sicile.

Carie Vanloo était au moins un vif. « Il ne dédaignait pas, nous apprend Diderot (1), le conseil de ses élèves, donl il payait quelquefois la sincérité d'un soufflel ou d'un coup de pied ; mais le moment d'après, et l'incartade de l'artiste et le défaut de l'ouvrage étaient réparés. »

On trouverait d'autres exemples parmi les modernes. Une anecdote suffira. Le peintre décorateur Cambon étail sujet, raconte un de ses élevés (2), à des colères vivo, mais courtes. Ayant accepté de peindre les décors d'un théâtre de province, il entra en fureur, un soir, parce que le lampiste lui refusait de la lumière pour continuer son travail. Il enjoint à. ses aides de quitter aussitôt l'échafaudage, s'ils ne veulent qu'il les jette en bas ; il menace lelampiste et l'architecte de mettre Ion! de boule feuà leur

(1) Salon de 1768.

(2) Carpezat.

théâtre ; puis il descend, brûle trois cigares en quelques bouffées, et se retire parfaitement calme. C'était, paraît-il, son habitude de fumer coup sur coup plusieurs cigares, principalement dans ses accès de colère ; elle se dissipait dans l'air avec le nuage.

Le peintre serait donc un être excitable, prompt, et accessible à l'irritation plutôt qu'à la peur. On le trouve aussi plus rarement dissimulé, rusé, menteur, que flatteur ou méfiant.

Michel-Ange, pendant qu'il travaillait aux cartons de la Guerre de Pise, ne laissait pénétrer personne dans son atelier, de peur qu'on ne copiât ses figures. Il ne défendit pas moins sévèrement l'entrée delà chapelle Sixtine. Il se considérait comme lésé par les emprunts que Raphaël avait faits à sa Pietà et à sa Sainte-Famille.

Reynolds s'enfermait pour peindre, avec un soin jaloux ; il avait des secrets, et ne montrait à ses élèves rien ou presque rien de sa pratique. Il aimait du reste à professer oralement, et livrait au public ses théories nuageuses, par gloriole d'académicien.

Ingres, nous rapporte Charles Blanc, avait interdit, à la première exposition universelle, l'accès de la salle où ses peintures étaient exposées. Delacroix obtint cependant du gardien la faveur d'y pénétrer. Le maître, survenant aussitôt après, soupçonna que le gardien n'avait pas obéi à la consigne, et lui dit d'un air sombre : « Quelqu'un n'est-il pas entré ici ?... Ça sent le soufre. » Il avait, nous dit Amaury Duval, des secrets pour ses élèves, n'ouvrait pas les portes de son atelier.

Delacroix, sobre de louanges comme le peint Riesener, « était très fin, soupçonneux, et détestait les manèges, qu'il exagérait peut-être dans ses soupçons. » D'après Sensier, Millet était d'un « caractère retenu, fermé quelquefois par le plus obstiné mutisme ». X..., un peintre déco-

CARACTÈRES ÉGOÏSTES 167 rateur bien connu, est ombrageux, circonspect ; il a les yeux inquiets et explorateurs; il attend la louange, il la quête presque, et met du prix aux hochets de la vanité.

La méfiance, et plus encore la jalousie, accompagnent la poursuite de la gloire, comme la vanité, nous le disions tantôt, en exagère ou en rapetisse naturellement la jouissance. Pour peu qu'on ait vécu parmi les artistes, on saitde reste que la vanité est un des traits les plus constants de leur caractère. Les auteurs anciens l'avaient déjà noté. On voyait, nous disent-ils, le vieux Zeuxis se pavaner aux jeux Olympiques, dans un manteau où son nom était écrit en lettres d'or. Parrhasius se montrait vêtu d'une robe de pourpre et couronné d'or ; il ajoutait à sa signature des vers faits à sa louange (1). La race de ces glorieux ne se perdit pas en Italie. Le Pordenoue était d'une vanité si scandaleuse, qu'il affectait de garder l'épée et la rondache sur l'échafaudage où il travaillait, pour donner à croire que Titien en voulait à sa vie. Guido Reni, jaloux d'honneurs, travaillait avec un certain cérémonial, en habits magnifiques ; ses élèves, rangés en silence autour de lui, préparaient sa palette, nettoyaient ses pinceaux, et le servaient.

Voulez-vous des Français ? nous en avons. On sait quelle réponse impertinente Greuze fit à Natoire, qui lui corrigeait une académie d'homme à l École des beaux-arts : « Monsieur, vous seriez heureux si vous pouviez en faire une pareille. » Diderot a plaisanté sur cette vanité du peintre, nerveuse, irritable, gonflée et débordante, que Greuze affichait, étalait avec des grossièretés d'ouvrier (2). Chez lui,

(1) Athénée, lib. XII.

(2) Gochin écrit à Greuze de La part de L'Académie, afin de le prier de présenter son tableau de réception. « J'ai vu la lettre, qui est un inodide d'honnêteté et d'estime, déclarait Diderot : j'ai vu la réponse de Greuze, oui est un modèle de vanité et d'impertinence. » (Salu/i de 1767.)

écrivent les de Goncourt (1), l'admiration de soi-même,

1 adoration de son génie et de ses œuvres, a résisté à tout.

Gros avait de la vanité. Un jour, raconte Ph. Burty (2), Paul Huet éprouva cruellement les retours de cette âme molle et de ce caractère vaniteux. Le maître, passant derrière lui, regarde son académie, s'arrête et la déclare excellente. « Quel est votre numéro de réception à l'École des beaux-arts ? — Monsieur, je suis exclu comme trop faible. — Pourquoi diable aussi faites-vous des jambes trop courtes ? » s'écrie Gros, en repoussant le carton du jeune garçon , que navra cette brusque évolution du maître humilié dans son amour-propre de professeur.

Courbet a été gobeur d'encens, plus vaniteux qu'orgueilleux , mais d'une vanité peu offensive. Il est bien l'homme du singulier tableau de Montpellier, Bonjour, M. Courbet! la barbe pointée en avant, le sac au dos comme un roi porterait son sceptre, recevant l'hommage de quiconque le rencontre. Incessu patuit pictor.

La jalousie, par malheur, fait le plus souvent escorte à la vanité. Quelques peintres même ont été bassement jaloux et envieux. Ce vice a gâté de nobles rivalités. « La jalousie, pensait La Rochefoucauld, est en quelque manière juste et raisonnable, puisqu'elle ne tend qu'à conserver un bien qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir ; au lieu que l'envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres. »

Michel-Ange, si ombrageux et secret, a été jaloux jusqu'à se dire persécuté. Il aide Sébastien del Piombo de ses propres dessins, afin de l'opposer à Raphaël ; mais un juste sentiment d'orgueil le retient sur la pente de l'envie. En revanche, la correspondance du peintre de Venise montre combien les préoccupations qu'il apporta dans cette

(1) L'Art au XV III* siècle.

(2) Gazette des Beaux -Art s, 2e série, T, 1869.

lutte déloyale « étaient étrangères à l'art : elle révèle la bassesse de ses sentiments, l'audace de ses intrigues » (1).

On a accusé Ribeira de méchancetés indignes envers le Dominiquin, dont il avait pris ombrage. Lebrun jalousait Lesueur; il conçut un chagrin mortel des succès de Pierre Mignard, qui avait su capter la faveur de Louvois, peu indulgent aux hommes que Colbert avait protégés. Simon Vouet monta une cabale contre Poussin, lorsque Louis XIII appela celui-ci en France.

De nos jours, Ingres a été l'adversaire passionné de Delacroix; il faudrait dire, de la manière du peintre plutôt que de sa personne. On sait le cri qui lui échappa, lorsque Delacroix fut nommé membre de l'Académie : « Voilà le loup dans la bergerie (2) ! » Souvent un froissement d'amourpropre a dénoué de longues amitiés. On vit, il y plus de quarante ans déjà, Théodore Rousseau s'éloigner de Jules Dupré, après la remise faite à celui-ci du ruban de chevalier par le président de la République.

Qui pourrait dire combien de batailles ont été livrées pour le ruban de la Légion d'honneur et les médailles de nos Salons ? La vanité et la jalousie des peintres ont Irouvé là un terrain nouveau. L'esprit d'intrigue a inventé mille petites perfidies, dont l'histoire formerait un chapitre des plus humiliants. Le sentiment de sa valeur personnelle ne suffit pas toujours à l'artiste ; il veut en éblouir le vulgaire, et il sait trop bien, pour l'avoir appris à ses dépens, que le inonde n'apprécie guère que les signes extérieurs du succès.

(1) Miintz, Raphaël et son temps.

(2) Amaury-Duval, l'Atelier d'Ingres . — On trouvera, dans les Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp, L'aneodote inoubliable <le la tasse de calé, répandue par Ingres dans son tremblement de parler à Delacroix, et le « A la fin, monsieur, c'est trop fort, » qui est uu mot assez imprévu pour n'avoir pas été inventé.

Fermons les yeux sur ces défauts, et voyons maintenant ces qualités défensives supérieures, qui sont le courage, la fierté, l'orgueil- Elles marchent d'ordinaire ensemble. Le courage est un solide fondement pour la dignité de l'homme, et le véritable orgueil, la véritable fierté, demeurent des sentiments assez forts pour dominer, en certaines occasions, la timidité physique.

Si irritables que les fasse leur tempérament nerveux, les peintres ne sont pas incapables du courage calme. Albert Durer fit au moins preuve de sang -froid dans une aventure périlleuse dont nous instruit sa Relation d'un voyage aux Pays-Bas (1). 11 y fut sur le point de faire naufrage. « C'est en vain que nous crions au secours, personne n'ose se hasarder, le capitaine se lamente parce que ses matelots sont descendus et que son navire n'est plus assez chargé. La position est désespérée, le vent souffle avec violence et nous ne sommes pas plus de six personnes à bord. Je dis au capitaine de prendre courage et de mettre son espoir en Dieu. — Et après? me répondit-il. — Et après, lui dis -je, carguez la petite voile... »

On raconte du Tintoret comment il mit l'Arétin à la raison, en prenant avec un pistolet mesure de sa figure sous prétexte de faire son portrait. Ludolf Backhuizen, le mariniste des tempêtes, n'hésita point à exposer plusieurs fois sa vie pour saisir dans toute leur vérité les effets du gros temps.

Toujours le péril a tenté notre Regnault. « Enfant, pour mieux saisir le dessin d'une lionne, il entrait dans la cage des fauves. Dans les montagnes de l'Espagne révoltée, les chemins les plus hasardeux sont ceux qu'on lui voit préférer. Nature étrange, dans la vie ordinaire sans cesse hors d'elle-même, et qui ne retrouvait le sang-froid qu'au moment du danger (2). »

(1) Gazette des Beaux-Arts, XX, 1866.

(2) Roger Marx, Henri Regnault . (Collection des artistes célèbres.)

« Dis-moi où tu places ton orgueil, et je te dirai ce que « lu es », avec cette variante d'un mot connu, écrit Bahnsen (1), nous pouvons établir une échelle de la dignité des hommes. » Les artistes ne mettent pas leur orgueil dans la « monnaie » ; ils le placent volontiers dans les marques extérieures et bien incertaines du mérite. Les meilleurs s'efforcent à être dignes de leur génie. On a vu des peintres admirables travailler dans le silence des cloîtres, ce qui n'excluait pourtant pas toute ambition de gloire terrestre ; d'autres ont paru indifférents au succès, et n'ont pas eu tant souci de plaire que de bien faire.

Les grands, les fiers, ont pu se montrer jaloux, comme Michel-Ange ou Ingres. Du moins la dignité de l'artiste corrigeait sa jalousie. Ce qui retient Michel-Ange d'être un envieux, c'est une hautaine estime de sa propre forée. Il savait apprécier ses ennemis. Il le prouva dans l'expertise des Sijbilles peintes pour Chigi par Raphaël; il fixa la valeur de chaque téte à cent ducats, attribuant ainsi à l'ensemble une valeur double de celle que lui avait assignée le caissier du banquier siennois. Dans ses vieux jours, il rendait à Bramante même une tardive justice et proclamait la grandeur de son génie.

Quant à Ingres, une anecdote rapportée par Charles Blanc nous découvre le fond de cette àme naïve el prompte. Il admirait un jour, chez Haro, un tableau qu'il ne savait pas être de Delacroix. « De qui est-ce, cela ? C'est admirable! s'écria Ingres. — Cette peinture, dit M. Haro, après un moment d'hésitation, elle est d'Eugène Delacroix. — Eh bien, n'a-t-il pas fait aussi la Barque du Dante? Ah ! vous le connaissez ! Il paraît même que vous l'aimez beaucoup. — Oui, monsieur Ingres, je suis très attaché à Delacroix. — Eh bien, embrassez-moi ! »

(1) Beitrœge zur Charakterologie, etc., t. H, :{G. Leipzig, Brockhaus, 18G7.

En somme, les peintres demeurent assez différents, de prime abord, relativement aux caractères égoïstes. Nous avons trouvé parmi eux des avares et des prodigues, des lâches et des courageux, des menteurs et des véraces, etc. Quelques résultats favorables à la détermination du type apparaissent cependant. C'est d'abord la fréquence de tel caractère, comme la libéralité ou l'économie, à rencontre de l'avarice et de la soif d'acquérir ; c'est surtout la prédominance de l'amour de la gloire, avec l'une ou l'autre des formes défensives ou offensives qu'il peut revêtir, la vanité ou l'orgueil, la jalousie ou l'envie, etc.

Mais le résultat le plus important qui se dessine à travers les combinaisons infiniment variées des caractères égoïstes, et que nous verrons s'accuser davantage encore, est un certain équilibre émotionnel, une orientation de tous les sentiments, qui fait qu'ils se subordonnent d'une manière particulière et constante dans l'artiste.

Ainsi, déjà, l'ambition de gloire, qui est le principal ressort du peintre dans l'ordre des caractères égoïstes, atténue ou modifie en lui plus ou moins l'avarice et l'ambition matérielle dont il peut avoir les marques ; elle favorise sa prodigalité ou commande son économie ; plus ou moins, elle ramène à la vanité et à la jalousie les impulsions aversives inférieures, et tend a soutenir les formes supérieures de l'égoïsme, alors même que les dispositions générales du sujet, que les fatalités physiologiques les faisaient supposer faibles ou précaires.

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