CHAPITRE H
La sympathie offre bien des formes particulières. Nous disons d'un homme qu'il est tendre, aimant, dévoué, pitoyable, généreux, bienveillant, indulgent, expansif, fidèle, etc. Gela signifie un penchant de sa nature, qui le fait tel d'une manière générale, envers un grand nombre de personnes ; mais ce penchant souffre toujours quelque restriction : le plus tendre ou le plus généreux des hommes ne l'est pas pour tout le monde, il peut se montrer aversif ou indifférent. L'amour et la haine sont des situations extrêmes, que l'on observe en effet, à chaque moment, dans les rapports sociaux; tout caractère altruiste comporte ces tendances opposées, le désir et l'aversion, ou au moins l'indifférence. Le Sosie ami de tout le monde est un personnage de comédie.
Les qualités sympathiques offrent aussi bien des nuances et des combinaisons ; le moraliste y découvre les infiltrations secrètes de l'égoïsme ou la réaction tempérante de l'intelligence. Nous aurons des occasions de le montrer. Ces qualités, qui sont des marques essentielles dans un portrait individuel, se fondent d'ailleurs sous certaines marques dominantes, qui ont seules de l'importance dans un portrait général, tel que nous avons essayé de le fixer. Étudions donc le peintre dans les relations positives de La vie, affections de famille, amour conjugal, amitié, patriotisme, c'est-à-dire dans ses sentiments tendres et dans ses
iU LE CARACTÈRE
sentiments sociaux. Les différences mêmes qui viennent de l'âge ou du milieu historique n'altèrent pas la valeur fondamentale des affections humaines, et il nous suffira d'en tenir compte, si besoin est, pour être assuré d'interpréter correctement nos exemples.
La plupart des peintres semblent avoir été de bons fils. Si c'est plutôt en se laissant aimer ou en pratiquant le dévouement filial, nous n'en déciderons point.
Le père de Michel-Ange, le bonhomme Ludovico, est intéressé, jamais content. Michel-Ange ne lui témoigne pas moins le plus touchant respect, et ne se fatigue pas de l'obliger. Il lui achète sans cesse des terres à Settignano, pour arrondir le petit bien de famille où il a voulu l'établir à l'aise. Le bonhomme étant malade, il écrit à Buonarotto son frère : « Je ne me suis jamais donné de peine que pour lui, pour l'aider et secourir avant qu'il mourût... S'il arrivait cependant qu'il retombât, Dieu nous en garde, nous et lui, fais en sorte qu'il ne lui manque rien des choses de l'âme et des sacrements de l'Église, et fais-toi dire s'il ne veut pas qu'après lui nous fassions quelque chose pour son âme. Pour ce qui est des choses nécessaires au corps, faites qu'il ne lui manque rien... Quelque chose qui soit nécessaire, n'épargnez rien. » Le grand artiste n'est pas moins bon envers ses frères, quoiqu'il souffre de leur manque de dignité, de leurs discordes, et qu'ils soient « comme une bande affamée après lui (1) ».
Rubens a aimé sa mère tendrement. Il quitte brusquement l'Italie, où il s'oubliait, pour venir l'embrasser une dernière fois. Il ne la revit point; Marie Pypelincx était morte avant que la nouvelle de sa maladie fût parvenue à Rome (2).
(1) Voy. Piot, le Cabinet de l'amateur, 1861-1862, et Ch. Clément, Journal des Débats du 27 mars 1864.
(2) Gaz. des Beaux-Arts, 2c série, xxv à xxvm, 1881 à 1883 (Paul Mantz).
Horace Vernet est plein d'attentions pour son vieux père. Son premier souci, quand il revient de Moscou, est de l'avertir de son retour, et il écrit de Londres à Paul Delaroche pour le charger de ce soin auprès du vieillard (1).
Dans une lettre à son ami Pierret, dont le père venait de mourir, Delacroix raconte sa propre douleur à la perte de sa mère : « Mon désespoir était machinal. Tout le monde pleurait autour de moi, et je pleurais aussi, et quand je n'avais plus de larmes, je me demandais si j'étais insensible. L'idée de cette mort qui m'avait tant de fois fait frémir quand nous la possédions, me parut un rêve quand elle fut arrivée... Si j'avais dû ne la voir mourir qu'aujourd'hui ou dans quelques années, ma douleur eut été plus vive et plus profonde, mais j'aurais véritablement joui de sa vie, car j'étais trop jeune pour lui marquer à tous les moments combien je l'aimais (2). »
Alexandre Hesse montrait la plus vive tendresse filiale. La mort de sa mère, écrit Delaborde (3), acheva de le désintéresser de lui-même et de rompre 1»; peu de Liens qui le rattachaient encore aux affaires de la vie active et aux choses présentes.
H. Flandrin trouve des mots tendres pour ses parents, pour ses frères. Il baise, quand il les reçoit à Rome, les lettres de son « papa » et de sa « maman », et même celles de « M. Ingres ». Lui et Paul ils s'étaient privés à Paris du nécessaire, pour ne pas imposer de sacrifices à leurs parents. Quels regrets à la mort du père, puis à la mort d'Auguste, le frère aîné ! « Nous étions si bien à trois, et à deux, mon Dieu, on est si près d'être seul. Oh ! malheureux celui qui restera ! (4) »
(1) Gazetted.es Beaux-Arts, xv, 1863 (Léon Lagraiige).
(2) Lettres.
(3) Revue des Deux Mondes, 15 mars 1880.
(4) Lettres et Pensées.
On sait la piété filiale de Baudry : il a été reconnaissant envers ses parents, envers ses maîtres. Bastien-Lepage écrit à un ami, en 1883, après la mort de son grand-père : « En apparence, nous sommes résignés et courageux ; mais derrière tout cela, il y a un douloureux sentiment d'effacement, de manque absolu. — C'est le toucher encore qu'il faudrait!... » Un jour, raconte Theuriet (1), son premier argent gagné, il promena sa mère dans les magasins de Paris, la forçant d'acheter ce qu'il y avait de plus beau. Et quels soins il reçut d'elle, quand la maladie le prit ! « Nous y allons donc, écrit Marie BashkirtsefTdans son Journal. Il mange son bouillon et son œuf devant nous ; sa mère court, apporte tout ça pour que le domestique n'entre pas ; c'est elle qui le sert. Du reste, il trouve ça très naturel et accepte nos services avec sang-froid, ne s'étonne de rien... Quelle brave femme ! si simple, si bonne et pleine d'adoration pour son grand homme de fils. — Ce sont de braves gens. »
Les marques de dévouement paternel ne feraient pas défaut. Nous citerions, par exemple, Joseph Vernet, qui suce les yeux de son fils Carie, atteint de la petite vérole, afin de lui sauver la vue. Inutile d'y insister. Nous aurons plus loin à juger les peintres comme chefs de famille et à les apprécier pour leur valeur sociale. Considérons-les maintenant sous un autre aspect, comme passionnés, capables de grand amour ou d'affection solide dans le mariage.
Pourquoi se marie-t on? Parce qu'on est las des femmes de hasard ; parce qu'on est timide en amour, ou homme tranquille, et que l'on préfère, si l'expression n'est pas trop choquante, une valeur de tout repos aux aventures ;
(1) Revue des Deux Mondes, 15 avril 1885.
parce que le mariage vous apporte la fortune, au moins l'aisance ; parce qu'on aime trop fortement pour se pouvoir détacher, ou par le désir très naturel d'être père; le plus souvent, pour plusieurs de ces motifs à la fois. La société est ainsi faite, que l'état conjugal y est en somme le plus avantageux, et que par bien des chemins on y arrive ou l'on s'y échoue.
Galton (1) a recherché quel rôle joue la sélection dans le mariage, quelle influence exercent sur le choix des époux la taille, la couleur des yeux, les goûts artistiques, etc. Elle est négligeable, selon lui, ce qui n'a guère lieu d'étonner, le mariage étant une affaire sérieuse dont la fantaisie, à l'ordinaire, ne décide point. Une chose plus étrange, c'est que le caractère bon ou mauvais n'influe pas plus sur le choix que les qualités physiques. Dans un groupe de cent onze couples, Galton a trouvé par le calcul que le mariage entre personnes de caractères différents ou opposés se présente aussi fréquemment qu'il se produirait en appariant au hasard les mâles et les femelles.
Ce résultat obtenu dans une population mêlée se vérifierait probablement dans la classe particulière des peintres. La diversité même des motifs suffit déjà à l'expliquer. On serait néanmoins porté à croire que les mariages d'argent sont assez rares parmi eux ; plus fréquents paraissent être les mariages d'amour, qui ne sont pas toujours des unions de choix, et les artistes apportent à coup sûr un fort contingent aux « mariages de liberté ».
Nous ne trouvons pas beaucoup de viveurs parmi les peintres, mais bon nombre de sensuels, pour qui l'amour reste une affaire physiologique. Ainsi Courbet, le parfait lymphatique, jouisseur, bon animal, pillé parles filles toute sa vie. A peine quelques folles et romanesques histoires,
rl) Natural Inheritance.
A.RRÉAT.
et une chronique galante moins riche qu'on ne le suppose. Les vrais artistes semblent, de tout temps, avoir subordonné l'amour à Fart, recherché même ou déserté la famille pour les commodités de leur génie. Facilement ils s'attardent, sous prétexte de rester libres, aux unions illégales, qui deviennent à la fin le pire esclavage, à moins que la maîtresse légitimée n'ait gagné Fanneau par de bons et loyaux services. Entraînables ils sont, mais soumis volontiers à l'habitude, ni plus ni moins fidèles époux que les autres hommes, et gardés par le souci de leur gloire contre les désordres incurables de la passion.
En Italie, on compte plusieurs peintres moines ou de grande piété. Vasari nous dit de Giottino, un des bons giottesques, qu'il fut « un personnage mélancolique et très solitaire, mais amoureux de son art et fort studieux ». Fra Angelico da Fiesole fut un doux, un simple et un chaste ; fra Bartolommeo, un enthousiaste et un mystique. Quant à fra Filippo Lippi, il faut le rayer de cette société. Vasari lui reproche un appétit désordonné pour les femmes, une fureur amoureuse « bestiale ». Ses vœux (1) ne le gardèrent pas si bien des passions humaines qu'il ne séduisît et enlevât une des nonnes du couvent de Prato, où il était chapelain; aventure intéressante, puisqu'il naquit de Lucrezia Buti et de lui un fils de grand talent, Filippino (2).
De Léonard, on devine quelques aventures galantes : il ne paraît pas y avoir jamais perdu sa liberté. Giorgione a été un de nos sensuels. Sur Titien on ne sait pas grand
(1) Vœux à peine volontaires. Comme il était orphelin, une tante l'avait confié, à l'âge de huit ans, à Tordre des Carmélites.
(2) « Les parents se plaignent; là-dessus, les Médicis se mettent à rire. Le même fra Filippo, travaillant chez eux, était si passionné pour ses maîtresses, que, lorsqu'on renfermait pour lui faire achever un travail, il prenait les draps de son lit et en faisait une corde pour s'échapper par la fenêtre. A la fin, Côme dit : « Qu'on lui laisse la porte ouverte ; les hommes de talent sont des essences célestes, et non des hètes de somme : il ne faut ni les emprisonner, ni les contraindre. » Taine, Philosophie de l'art, 1. 1.
chose ; mais, comme il avait cent ans à vivre, il a pu donner quelques heures au plaisir, sans passer pour moins laborieux.
Michel-Ange fut un moine volontaire. Un amour avoué tardivement, et toujours retenu, pour Vittoria Colonna, marquise de Pescaire, suffit à occuper son cœur. Il devint poète pour la célébrer et la pleurer : « Ce premier amour, qui était mon repos et mon but, est, dans mon malheur, un grand accablement pour mon âme abattue ; et je gis glacé comme un homme auquel reste à peine de la vie (1). »
Cette histoire a pris rang dans le souvenir des hommes avec celles de Pétrarque et de Laure de Sade, du Tasse et d'Eléonore d'Esté. On dirait que les grandes dames ont séduit les poètes plutôt que les peintres et les sculpteurs. Parmi ces derniers, peu ou point de ces liaisons célèbres; souvent leur inspiratrice est une femme vulgaire ; la maîtresse-modèle, dès longtemps, a été pour eux le modèle des maîtresses. La sensualité de l'œil et celle de la chair s'y font complices. On prête a Raphaël lui-même une for* narina\ dans les vierges dont elle a fourni le type, la caresse du dessin ne dissimule pas toujours une certaine épaisseur plébéienne.
On a débité bien des contes sur Raphaël. Sa mort prématurée fut due à des excès de travail, au moins autant qu'à des excès de plaisir. « Il a été enlevé probablement, écrit Muntz, par une de ces fièvres pernicieuses si fréquentes à Rome. » A ses vingt ans, il était fort réservé. « Il n'avait certainement, écrit Bigot (2), ni les passions ardentes, ni les sens impétueux; ce qu'il aimait déjà le plus au inonde, c'était son art. » Son
(1) Quel primo amor, che mi die posa e loco, — Nelle miserie mie, n'è grave impaccio — AU' aima stanca : ond'io qelido giaccio, — Corn' uomo a cui di vita riman poco. Sonetto XLIV. (Lannau-Rolland, Miclwl-Atuje poète.)
(2) Gazette des Beaux- Arts, 2° série, XXVI, 1882.
oncle Ciarla avait voulu le marier. Raphaël lui fait part dans une lettre d'un nouveau projet de mariage, où les écus sont comptés : « Pour ce qui est de prendre femme, je vous dirai, à propos de celle que vous m'aviez destinée, que je suis très content et remercie Dieu de ne l'avoir point prise, ni celle-ci, ni une autre... Je ne serais pas parvenu où je suis... » Et plus bas : « Je puis avoir à Rome une belle demoiselle, et, selon ce qu'on m'en dit, de bonne réputation, elle et les siens, avec une dot de 3,000 scudi d'or... (1) »
Albert Durer, Andréa del Sarto, ont passé pour des époux malheureux. Agnès Frey aurait été belle, honnête, pieuse, mais acariâtre, intolérante, avare; Lucrezia del Fede, désordonnée et légère. Ce n'est peut-être qu'un méchant roman. Il nous suffit que Durer fut toujours attaché à sa femme, et qu'Andréa aima profondément la sienne.
Une jolie histoire est celle de Pierre Breughel le Drôle. Il vivait maritalement avec une servante, mais se garda de l'épouser, parce qu'elle était menteuse incorrigible. « Il fit avec elle cet accord qu'il marquerait tous ses mensonges sur une taille, qu'il choisît de belle longueur. Si la taille venait à se remplir, le projet de mariage serait absolument abandonné, ce qui eut lieu avant qu'il fut longtemps. » Il prit pour femme la fille de Pierre Coeck, et vécut, ajoute Garel van Mander, en « homme tranquille et rangé ».
Rubens a été bourgeoisement amoureux de ses deux femmes : la première, Isabelle Brant ; la seconde, Hélène Fourment, de trente-sept ans plus jeune que lui, et sur laquelle son pinceau nous a appris tant de choses. Rembrandt fut un homme heureux pendant les huit ans que dura son union avec la belle Saskia. Après la mort de sa femme et le grand naufrage de sa fortune, le roman de sa
(1) Dans le Raphaël de Passavant, et celui de Mfiwtz.
CARACTÈRES SYMPATHIQUES 181 vie semble fini : il se concentre dans l'amour et dans la pratique de son art (1).
Velasquez épouse à dix-neuf ans la fille du peintre Pacheco, Juana. Leur union dura quarante ans. Quand il mourut, sa femme mourut elle-même, huit jours après, subitement. « Tout est simple, honnête et droit, écrit Paul Lefort (2), dans le caractère comme dans l'existence de Velasquez. Pas l'ombre d'une intrigue ou seulement d'une aventure romanesque dans cette vie vouée au travail, au culte de son art et à l'accomplissement de ses devoirs ; cette belle et noble vie de Velasquez, on la pourrait résumer d'un mot : il y fait clair comme dans sa peinture. » Murillo contracte une union heureuse; sa vie, passée presque tout entière à l'ombre des cloîtres et des églises, est simple et grave, aimable et candide, sans particularités romanesques (3).
Poussin semble un mari fort tranquille. Philippe de Champagne, resté veuf à trente-six ans, prend la résolut ion de ne penser jamais à un second mariage ; il garde le souvenir de la femme qu'il a aimée, et se voue à L'éducation de ses enfants. Claude Gelée est « simple et de lionnes mœurs ». Lesucur, après la mort de sa femme, fut inconsolable, et mourut, n'étant âgé que de trente-huit ans. Le comte de Caylus a dit de Watteau que « le libertinage de son esprit n'empêchait pas la pureté de ses mœurs (A) ».
« Chardin, écrivent les de Goncourt (5), s'était marié a trente-deux ans. Mené dans un petit bal d'honnête bourgeoisie, où son père avait d'avance fait un choix pour lui, il futprésenté et plut à une jeune fille dont il parvint bientôt à se faire aimer. Les deux jeunes gens furent accordés. »
(1) Gazelle des Beaux- Arts, 2* série, XXXII, 188j. (Louis Gonso.)
(2) ïbid., 2° série, XIX à XXVII, 187!) à 188:}.
(3) Ibid., 2° série, XI, 1875. (Paul Lefort.)
(4) Eloge, «laus do Goncourt. l'Art au XVIIIc siècle.
(5) Même ouvrage.
Les parents de la jeune fille avaient différé le mariage, souhaitant que la position de l'artiste fût plus assurée ; entre temps, ils se trouvèrent ruinés eux-mêmes, et l'opposition vint alors du père de Chardin : il voulait rompre les fiançailles. « Mais le fils tint hon avec une droiture généreuse et ne voulut ni manquer à ses engagements ni tromper l'inclination que la jeune fille avait prise pour lui. » Faible et languissante, elle mourut quatre ans après. «Produisant peu et s'entendant si mal au commerce de son talent, Chardin fut heureux de trouver dans un second mariage avec une veuve de trente-sept ans l'assurance de la vie et le partage d'une petite fortune qui lui permit de travailler à son aise, à son jour... »
Boucher, en revanche, a la passion du plaisir. Carie Vanloo, nous disent encore les de Goncourt, demandait l'argent de sa vie de garçon à des décorations d'opéra et à de petits portraits à la grosse ; Oudry dessinait des rébus. Boucher compose des images de piété pour payer ses soupers fins et ses faciles bonnes fortunes. « Ce n'est pas lui qui, comme le peintre Doyen, amoureux de la pe tite Hus, eût pris si fort à cœur son amour qu'il en eût perdu la force de travailler. Les femmes qui passent dans une vie laborieuse sans l'occuper, les Manon, les Morfil, voilà les femmes à sa guise : il aime les romans tout faits. » Il se maria pourtant, vers la trentaine ; sa femme, une jolie personne de dix-sept ans, lui promettait beaucoup de plaisir et un charmant modèle. Si d'ailleurs il ne fut pas très fidèle époux, nous dit la chronique, elle le lui rendit bien.
Vénus ne fut pas si favorable à Deshays, son gendre. « C'est celui-là, écrivait Diderot (1), qui était vraiment poète ! Né libertin, il est mort victime du plaisir. Le plaisir dissipa ses premières années.. . Il revientà Paris (de Rome,
(1) Sa ton de 1765
où il s'ennuyait), il épouse la fille aînée de Bouclier. Le mariage ne change pasles mauvaises mœurs 'r il meurt âgé de trente-cinq ans, victime de ses goûts inconsidérés. »
Vigée était très attaché à sa femme ; mais — et c'est sa fille qui le raconte dans ses Souvenirs, — il aimait aussi « les grisettcs », au point de courir à pied « tout Paris », le premier jour de l'an, pour embrasser « les jeunes fillettes » qu'il rencontrait, selon la mode reçue en cet heureux temps.
Greuze figure, avec Paul Potter, Prudhon, et combien d'autres, au martyrologe des maris. Gabrielle Babuty fut son bourreau. Souvent Diderot avait passé devant la petite boutique de librairie où elle se tenait, et plaisanté avec la jolie marchande. Greuze, vaniteux, naïf et timide, l'épousa. Diderot nous a dit les exigences, les violences de cette femme, ses méchancetés bêtes, ses petitesses, qui diminuent le malheureux, artiste et usent ses forces morales, l'enfer créé par elle autour de son chevalet, son effronterie dans l'adultère, son cynisme porté jusqu'à l'insolence (1).
On marie Prudhon, à dix-huit ans. avec la jeune Jeanne Pennet, fille de notaire. Le premier enfant menait an inonde neuf jours après la cérémonie ! Le naïf Prudhon eutfort à se repentir d'avoir épousé tête baissée une femme indigne de sa délicatesse. On sait quel sentiment tendre l'unit plus tard à son élève Mlle Mayer. La mort tragique de cette aimable personne laisse le pauvre artiste désolé. Il écrit, le 15 août 1822, à une destinataire inconnue : « J'ai besoin de dire que je ne suis pas heureux... Aujourd'hui, jour de l'Assomption, fête de mon amie, qui pour moi n'esl plus qu'un jour de tristesse et de deuil, je suis allé orner de fleurs et répandre des larmes bien âmères sur sa tombe.
(1) De Concourt, l'Art au XVIIIe siècle.
Mon pauvre cœur ! Ah ! bonne et chère amie, je m'arrête ; je vous ferais du mal. » En post-scriptum : « Emilie m'écrit qu'elle est grosse et cela l'enchante. Heureuse inexpérience de la vie ! » Il avait souffert par cette Emilie, quoique la meilleure de ses filles, et par son mari Deval. Excellent Prudhon, si doux, si patient, si aimant, toujours bon et malheureux père par l'inimitié des siens contre sa consolatrice (1) !
Gainsborough épouse, à vingt ans, une jeune fille qui lui apporte une certaine aisance. « Il était en train de peindre la campagne ouverte toute grande devant lui, raconte Raffaele Monti (2), qui tient l'histoire de source directe, lorsque soudain au groupe d'arbres et de brebis qu'il copiait se vint joindre une vision ravissante. C'était une belle jeune fille. Le paysagiste la fixe aussitôt sur sa toile ; le peintre de portraits obtient qu'on lai donne quelques séances, et fait de la jeune fille un portrait délicieux; mais bientôt devenu amoureux de son modèle, il épouse la jolie miss Burr, avec laquelle il alla compléter ses études à Ipswich. » Une personne charmante et d'un esprit élevé s'était de bonne heure attachée à Constable ; ils attendirent près de dix ans qu'un peu de renommée et d'aisance leur permît de finir les fiançailles par le mariage.
Ingres prend femme deux fois, pour avoir sa maison convenablement tenue. Carie Vernet marie à vingt ans son fils Horace. Époux rangé, Horace tient clés lors son « livre de raison ». « Dans cette jeunesse d'un artiste guerrier, écrit Léon Lagrange (3), un peu plus d'aventure ne gâterait rien. »
Delacroix a donné à l'amour la plus petite place. A vingt-trois ans, dans une lettre à son ami Soulier, il s'avoue
(1) Gazette des Beaux-Arts, 2° série, XXXII, 1885. (Charles Gueulette.)
(2) IbicL, I, 1859.
(3) Ibid., XV,^1863.
« timide en amour ». Pendant son "voyage au Maroc, en 1832, il parle d'un « petit amour sentimental », qu'il « file ici avec une très jolie et décente petite Anglaise ». Dans une lettre à Constant Dutilleux, datée de 1854, nous relevons ce passage : « En somme, quel que soit l'objet qui m'occupe en fait de peinture, j'y trouve un tel attrait que je nie trouve par là consolé de tous les maux grands et petits, que la vie présente à chaque instant. Vivant seul, et privé de grandes douceurs, mais dispensé aussi des chagrins quelquefois excessifs que nous éprouvons à l'occasion des personnes que lafamille réunit autour de nous, j'ai beaucoupde temps à donner à cet art qui m'enchantera tant que je vivrai. » Et enfin, dans une lettre à Mme la baronne de Forget, que la destinataire jugeait significative, Delacroix se dit convaincu, àl'agede cinquante-sept ans, que le bonheur n'est que clans le contentement de soi-même ». Ce contenlemcnl, les passions ne le donnent pas, une solide vertu L'assure sans doute ; il le cherche, lui, dans le travail. » Une petite affaire de cœur dans l'occasion, la vue d'un beau pays et les voyages en général laissent dans l'esprit des traces charmantes... » Et c'est tout (1).
H. Flandrin est trop bon fils, il est trop pauvre, trop laborieux, trop pieux aussi, pour se perdre en des excès de jeunesse. Il se marie à trente-quatre ans. après la mort de son frère aîné. Cette union fut heureuse et féconde. Théodore Rousseau, beau et robuste jeune homme, « rougissait comme une jeune fille, écrit Ph. Burty (2), et garda jusqu'à son mariage l'austère chasteté d'un jeune prêtre. 11 ne vivait que pour son art. » Lorsque je l'ai connu (en 1846), dit Sensier (3), « la peinture était sa seule maîtresse ».
(1) Lettres.
(2) Gazette des Beaux-Avis. 2e série, XXIV, 18G8. — Th. Rousseau n'a jamais été marié, on va le voir.
(3) Souvenirs sur Théodore Rousseau.
Vers ce temps, il devint amoureux d'une jeune fille ; mais il renonça à la demander en mariage, à cause de l'exiguïté de ses propres ressources. En 1848, il recueille à Barbizon une jeune femme de Franche-Comté, qui était venue lui demander asile ; il s'attacha à elle, sans régulariser jamais sa situation. Cette malheureuse femme troubla sa vie ; étant tombée en démence, il la garda chez lui et ne souffrit * pas qu'on l'enfermât dans un asile. Il était couché luimôme sur son lit de mort, que sa sollicitude pour cette infortunée ne se démentit point. Millet, resté veuf et sans enfants, se remarie. Sa seconde femme le rend neuf fois père, et il s'en vante en bon rustique. Nul autre roman, sans doute.
Pour Charles Gleyre, son cas est tout à fait singulier. Il est misogyne dès l'enfance, par nature, ou il le devient plus tard à la suite d'on ne sait quelle fâcheuse équipée. On pourrait dire sans trop d'exagération, écrivait Emile Montégut (1), qu'il n'a réellement toute sa verve que lorsqu'il exprime sa gynophobie. « Tout enfant, il s'écriait en assistant au mariage d'un de ses parents : « Est-ce qu'on « est forcé de se marier, quand on est grand ? » Lorsque son frère Samuel se maria, en 1826, il en eut un profond chagrin. « Tu me semblés toujours bien taquin pour ennuyer « le pauvre Samuel avec sa femme. N'est-il pas déjà assez « malheureux d'être marié? » écrivait-il quelques années plus tard à un autre de ses frères... Un jour que M. Clément le priait d'abdiquer la liberté un peu glaciale de son célibat contre la sujétion plus tiède du mariage, Gleyre coupa court à la conversation par ce mot singulier peutêtre, mais capable cependant de faire réfléchir quelques personnes : « Me voyez-vous trouvant chez moi une étrangère en rentrant le soir ? »
(1) Revue des Deux -Mondes, 15 sept. 1878.
Baudry ne sacrifiait pas le travail au plaisir. Il écrivait de Rome à M. Renard, le 23 décembre 1851 : « Les grandes et belles femmes italiennes ressemblent aux génisses de Virgile, nobles mais bêtes. Ne redoutez donc pas pour moi ces liens destructeurs du travail et de l'étude : je n'aimerai jamais une femme que par les séductions de son esprit cl par les tendresses de son cœur. » Le mot décisif est dans la même lettre : « J'ai plus d'ambition que jamais (1). » Il advint pourtant que, sur le tard, il contracta une liaison, où son ardeur amoureuse s'est dépensée; on a vu plus baut ce qu'elle lui a coûté de luttes intérieures.
Rcgnault, durant les premiers mois passés au delà des Alpes, s'abandonne tout entier à l'admiration des maîtres. « Quant aux jalousies des maris et aux vengeances des frères et des pères, écrivait-il à son ami Duparc, le 12 février 1868, je ne les crains pas, car je ne me doute pas encore qu'il y ait un sexe féminin en Italie (-2). » Lorsqu'il tomba à Buzenval, il était fiancé déjà à MUo G. Bréton : elle épousa peu de temps après son ami Glairin.
Plus d'un aurait figuré, ou du moins le bruit en a couru, parmi les familiers d'une comédienne beaucoup trop connue, qui en a prélevé un large nombre dans le monde des lettres et des arts. Ou citerail maints de nos contemporains, bommes de plaisir comme le Giorgone, van Dyck, Bouclier ou Mackart, quoique moins illustres, s'il était permis de confesser les vivants sur ce point délicat. Il eu est plus encore dont la vie sobre et régulière démenl le mauvais renom de libertinage qu'ont valu au peintre ses singularités professionnelles, ou les mœurs relâchées, le débraillé desbolièmes de la peinture.
Dans la vie d'école ou d'atelier, dans les rapports entre
1 1 ) Ephrirssi, /'///// Baudry.
(2) Correspondance,
le maître et l'élève, clans les amitiés de l'âge mûr, nous allons reconnaître chez le peintre un large fonds de sympathie. Sa vanité, sa jalousie, le poussent rarement jusqu'à la haine ; mais elles dégénèrent quelquefois en aversion, qui se traduit par la raillerie et le sarcasme.
Les jeunes sont restés à peu près les mômes, sous le pourpoint de la Renaissance ou le gilet romantique. Ils ont de l'entrain, du sans-façon, une originalité qu'ils laissent aisément paraître ou qu'ils exagèrent, des amitiés vives, de promptes inimitiés. Quelques-uns, les vrais rapins des ateliers, inventent les charges, montent les scies, organisent les cabales ; l'artiste sérieux impose toujours à ces bruyants, quand il est un fort, ou il s'éloigne d'eux, s'il est un timide. Une des raisons qui décident Hippolyte Flandrin (lettre à son père, 1829 (1), à choisir l'atelier d'Ingres, est que ce maître « ne souffre pas qu'on y fasse ces mauvaises farces qui font souvent que le meilleur jeune homme ne peut pas rester ». Les charges d'atelier parurent ridicules à Baudry; il se fit tout de suite respecter chez Drolling, grâce cà l'application énergique d'un coup de pied au derrière d'un camarade malappris.
Baudry accuse encore les jalousies mesquines des camarades ; il ne se flatte pas de compter à l'atelier plus de deux ou trois amis. Au contraire, il écrira de la villa Médicis : « J'ai de bons amis, les fâcheries ne durent pas, les disputes sont excessivement rares. » Ici, on est déjà immonde choisi. Nulle malveillance dans les brimades mêmes. « Elles consistent, écrivait plus tard Regnault, dans l'étalage de la plus grande misère, soit dans les chambres qu'on démeuble à cet effet, soit dans la manière de vivre. On dîue dans la plus vilaine chambre de l'Académie, et sur une
(1) Lettres et l'ensées.
table ignoble, entourée de chaises cassées, éclairées par de sales chandelles plantées dans des bouteilles ; on mange dans des assiettes cassées avec des fourchettes d'étain, tordues, ébréchées; on boit dans des tasses dentelées. Les domestiques sont misérablement vêtus, les yeux en compote ; les pensionnaires se disputent pendant tout le dîner pour faire croire aux nouveaux venus que la haine la plus invétérée règne parmi eux; on en vient même à des voies de fait simulées. Puis on présente les nouveaux à un jardinier qu'on leur sert comme étant le directeur. Le vrai directeur leur est montré comme le menuisier ivrogne de l'Académie (1). »
A Paris, c'est toujours comme à Florence au temps de Vasari, « cette vie publique de l'artiste, ces concours, ces rivalités permanentes, ces ateliers toujours pleins, ces admirations des jeunes gens, ces jalousies des hommes arrivés, ces récriminations des vieillards dont on ne veut plus , et des insolents dont on ne veut pas encore. »
L'affection du maître pour ses élèves est comparable à celle d'un père. Il veut survivre en eux, il les regarde comme siens et ne leur pardonne pas facilement d'échapper à son influence. Squarcione se brouilla avec Mantegna, lorsque celui-ci, son élève et « fils adoptif », devint l'admirateur, et, pense-t-on, le beau-frère des Bellini. Léonard se fait une famille et une patrie dans son école. Il avait le cœur chaud pour ceux qui vivaient dans l'intimité de son génie. Il était bon, ses élèves l'adoraient, et ils s'exilèrent avec lui, quand il se vit obligé de quitter Milan après la chute de Louis le More. Melzi, qui l'appelle dans ses lettres
(1) Correspondance. — Rappelons pourtant une lettre d'Horace Vernet, qui dit avoir dû combattre, à la villa Médicis, « l'amour-propre, la paresse et des orgueils de toutes les espèces ». Insérée dans la Correspondance de Gérard, ouvrage précité.
« bon et excellent père », fut le pour lui plus dévoué des fils.
Raphaël montre envers le Pérugin, son premier maître, une durable reconnaissance. Il garde une solide amitié à son aîné Francia, l'habile orfèvre, médailleur et peintre bolonais. Francia lui ayant envoyé son portrait, fait de sa main, Raphaël l'en remercie avec des paroles délicates : « Il est d'une beauté extraordinaire, et si vivant, que je m'imagine être chez vous et entendre votre voix. »En retour, il lui enverra le sien, quoique très imparfait : « Il faut qu'on sache que je suis incapable d'atteindre à la perfection du vôtre. » A la cour d'Urbin, il était devenu un type accompli du « parfait courtisan ». comme l'a dépeint Balthasar Castiglione. Naturellement obligeant, il sait mordre et piquer à l'occasion. On connaît sa réponse à Michel-Ange, qui lui disait d'un ton sarcastique : « Vous marchez entouré d'une suite comme un général. — Et vous, seul comme le bourreau (1). »
Jamais les liens qui unissaient Rubens à Breughel de Velours ne se relâchèrent. Après la mort de son ami, Rubens s'occupe de ses enfants, reste pour eux comme un père. Il est d'ailleurs l'homme du monde le plus sociable ; conciliant dans les grandes et dans les petites affaires. Point batailleur, il supporte, au cours de ses négociations diplomatiques, une lettre fort impertinente du duc d'Arschot : « Je suis par nature et par choix, écrivait-il à Peirese, un homme pacifique et ennemi capital des disputes, procès et querelles privés et publics. » On le voit fraternel pour tous les bons ouvriers de l'art. Ses lettres au sculpteur Lucas Faidherbe, le certificat qu'il lui délivre pour attester son talent, disent à quel point il était serviable et généreux
(1) Miintz, Raphaël et son temps.
(2) Gazette des Beaux- Arts , articles précités. (Paul Mantz.)
Lorsque Rabens vient à Madrid, Velasquez veut absolument être son hôte. Rubens conseille à Valasquez de visiter l'Italie et ne souhaite que de le voir plus grand peintre. Rembrandt fut bon ami et bon camarade. Rrouwer se fait estimer et chérir de ses rivaux. « Rembrandt l'admira, van Dyckfit son portrait, Rubens le pleura (1). »
Poussin garde toute sa vie de belles amitiés. Il reste (de 1642 environ à 16G3) en correspondance courtoise avec M. de Chantelou, qu'il charge d'accomplir ses dernières volontés. « Je ne suis point homme léger ni changeant d'affections, lui écrit-il ; quand je les ai mises en un sujet, c'est pour toujours. » Charles Lebrun aime et soutient Louis Testelin. « Ils étaientensemble, raconte d'Àrgenville, à sa belle maison de Montmorency, dans une grotte au pied de la cascade, lorsque Lebrun fit habiller en amour le plus beau des enfants de son jardinier, qui avait dix ans ; il parut suivi de deux autres amours, el présenta, de la part de Vénus, des vers et une bague de mille écus à Testelin.» La façon de donner était si galante, que L'ami n'eut pas honte de recevoir.
Chardin était paternel aux jeunes gens, indulgent aux débuts. « Si vous voulez m'écouter, disait-il un joui-, vous apprendrez peut-être à être indulgents... Adieu, messieurs. De la douceur, de la douceur » (2). Sa vie est tranquille, honnête. Modeste dans le succès, il continue les liaisons bourgeoises de son père et reste l'ami des gens qui l'ont porté au baptême. Diderot aimait Michel Vanloo pour son honnêteté, sa simplicité. « Il avait un ami en Espagne. Il prit envie à cet ami d'équiper un vaisseau. Michel lui confia toute sa fortune. Le vaisseau fait naufrage ; la fortune confiée fut perdue, et l'ami noyé. Michel apprend ce désastre, et le premier mot qui lui vient à la bouche, c*esl :
(1) Gazette des Beaux-Arts, 2esérie, XXX, 1884. (Ch. Ephrussi.)
(2) Entretien conservé par Diderot, Salon de 1761.
J'ai perdu un bon ami. Cela vaut bien un bon tableau (1). »
Robert Lefèvre, de Bayeux, était lié de si bonne amitié avec son compatriote et camarade Landon, qu'étant venus ensemble à Caen, ils peignaient alternativement au même portrait, pour ne pas laisser le public rechercher qui des deux avait le plus de talent : ils évitaient de cette façon tout froissement d'amour-propre. De retour à Paris, ils continuèrent, rapporte Grille (2) d'après Lefèvre lui-même, d'y vivre et d'y travailler de la même manière jusqu'au temps de leur mariage.
Gérard se montra excellent pour Ary Scheffer. Une affection dévouée unit toujours le comte de Forbin à Granet, un fils de maçon, Aixois comme lui. Leslie s'est attaché à Constable, et nous a laissé sa biographie.
Ingres a été, pour les Flandrin, le meilleur des maîtres. Dès qu'il apprend en quelle misère ils sont : « Et moi, s'écrie-t-il, qui leur prenais leur argent (3) ! » Hippolyte venait d'échouer au concours de Rome ; il raconte en ces termes à son frère Auguste sa visite à M. Ingres (il arrivait tout tremblant) : « Je le trouvai à table, mais il ne mangeait pas. Plusieurs membres de l'Institut, entre autres M. Guérin, étaient venus pour qu'il fût consolé, mais il était loin de l'être. Il me reçut en disant : « Voilà « l'agneau qu'ils ont égorgé. » Puis, en parlant à sa femme qui cherchait à le calmer : « Oh ! tu ne sais pas combien « l'injustice est cruelle et amère pour le cœur d'un jeune « homme ! » Et tout cela avec l'accent d'un cœur si profondément touché, que les larmes me roulaient dans les yeux. Il m'a fait asseoir à sa table, dîner, enfin il m'a embrassé comme un père embrasse son fils. » Ses lettres abondent
(1) Salon de 1767.
(2) Grille, Miettes littéraires, tome I. (Paris, 1853.)
(3 ) Ingres exemptait des cotisations de l'atelier ceux qui ne pouvaient pas payer. « Suis-je un marchand? s'écria-t-il une fois, est-ce que je vends mes conseils ? » — Voy. Amaury-Duval, V Atelier d'Ingres.
d'expressions de reconnaissance pour « ce bon, cet excellent maître ». Ce n'est que paroles affectueuses et tendres : « Gomme nous l'embrassâmes tous deux, Paul et moi ! Il était heureux, l'excellent homme! » Ou : « Ce bon maître comme il était ému et avec quelle joie il m'a serré dans ses bras ! Oh ! que je l'aime, mon Dieu ! Bien plus que je ne pourrais le dire. »
« Gros et sa bande », comme dit Flandrin, avaient décidé son échec. Delacroix, en revanche, avait trouvé chez Gros l'encouragement qui lui était si nécessaire. Les coups de boutoir sont rudes d'un camp à l'autre ; les uns crient ci l'injustice, les autres à la vilenie. Mais que d'amitiés sont en jeu ! quelles chaudes sympathies ! Selon ce qui les excite, les yeux font crier le cœur.
Delacroix est familier avec les inférieurs, quand il les estime. Dans les rapports sociaux, il se montre correct, réservé, ne se livre pas. Sa caractéristique, a très bien jugé Ph. Burty, c'était l'amitié. Il donne à ses amis des caresses tendres, il les serre dans ses bras. « Avec quel bonheur, écrivait-il à son cher Pierret, en 1818, je me rappelle nos douces conversations, nos doux épanchements ! Avec quel plaisir je t'embrasserai à mon retour, toi, mon bon ami... Quelle vie ce doit être que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons ! Ce serait trop grand pour l'humanité. » Il écrit au môme, deux ans plus tard : « 11 est doux, n'est-ce pas, d'en être à ce point entre amis, de s'ouvrir l'un à l'autre ces caches si profondes où s'enveloppe l'amour-propre ? » Les années s'écoulant ne changent pas la pente de la nature. Déjà vers son automne, il écrivait à Soulier: « Que reste-t-il de l'amour? cendre et poussière, moins que cela. Mais des émotions pures de l'amitié dans la jeunesse, un inonde . de sensations délicieuses. Voilà où je me réfugie bien souvent (1). »
(1) Lettres.
Arréat.
m LE CARACTÈRE
Au premier succès de PaulBaudry, son meilleur élève, le bon Drolling ne se sent pas de joie. « Il m'a presque étouffé dans ses bras, tant il était heureux de mon bonheur (1) ! » Corot avait suivi les essais pénibles de Chintreuil et l'avait soutenu de ses conseils. Un jour il lui dit ce mot charmant, dont le pauvre artiste s'est toujours souvenu : « Et maintenant, mon amour, il faut marcher tout seul (2). »
Dans une lettre à sa mère, datée de 1854, Flandrin, devenu maître à son tour, se désolait d'avoir à refuser, comme membre du jury d'admission, « tant de gens qui se croient du talent, et qui vous maudissent du chagrin qui leur est fait, cependant avec justice ». On est sévère parfois, cela ne peut aller autrement. « Gela n'en fait pas moins de peine à votre fils, qui, vous le savez, n'aime pas beaucoup plus que sa chère mère qu'on afflige les gens, et surtout les humbles (3). » Théodore Rousseau ne rejeta pas sur les jeunes les injustices de ses aînés, et, nommé membre du jury, lui qu'on avait refusé treize fois d'admettre au salon, il s'affligeait d'être sévère, comme Flandrin : « Sommes-nous bien sûrs, disait-il un jour à ses confrères, de n'être pas aujourd'hui des romantiques vieillis ?» Enfant, il ne tourmenta jamais les animaux : « La crainte de faire souffrir les animaux, nous dit Sensier, devint, avec l'âge, une sorte de fanatisme attendri (4). »
Decamps s'était aigri. Millet, qui l'a connu sur le tard, disait de lui : « Jamais je ne lui ai entendu dire une parole sortie du cœur. Il avait de bons mots cruels, un sarcasme écrasant, une critique très juste, même à propos de la peinture. On voyait qu'il souffrait comme un homme qui
(1) Ephrussi, Paul Baudry.
(2) A. de la Fizelière, Champfleury et Fleuriet, la Vie et l'œuvre de Chintreuil.
(3) Lettres et Pensées.
(4) Souvenirs sur Théodore Rousseau,
cherche et s'égare toujours. Mais c'était, en somme, un esprit supérieur dans une âme en peine (1). »
Bastien-Lepage, réservé, timide, taciturne dansle monde, était, paraît-il, assez mordant dans ses jugements ; il avait des affirmations tranchantes, dont se plaignaient quelquefois ses confrères. Regnault avait de chaudes affections. Écrivant à Ulysse Butin, il l'appelle son « Lilysse chéri ». Et quelle bonne lettre il envoie de Tanger, inquiet sur le sort du dévoué serviteur qu'il croit avoir péri dans un naufrage !
L'artiste appartient à son art, et ne prend guère souci d'autre chose. Sous le coup d'une émotion poignante, il se sentira patriote, sera bon soldat. A l'ordinaire, il échappe aux préjugés nationaux; il n'est pas l'homme de sa ville ou de sa race : là où il trouve la gloire, là est sa patrie, fté lui demandez pas d'être un chaud politique, de se passionner pour telle ou telle forme de gouvernement; n'exigez pas qu'il soit électeur assidu, ou qu'il donne beaucoup d'attention à l'intérêt public. Un grand choc sera nécessaire pour éveiller en lui les qualités du citoyen. Faut-il rappeler ces souvenirs encore récents, Regnault frappé sous les murs de Paris, ou Baudry quittant l'école de Rome pour venir se battre en France ? En d'autres temps, en 1809, Horace Vernet, quoique plus tard parfait garde national, s'était fait exempter du service militaire comme faible de constitution. Le peintre n'a pas le tempérament guerrier; son chauvinisme n'est pas dangereux. Pour lui, comme pour tout homme supérieur, il n'est pas (^étrangers, au mauvais sens de ce mot; il n'est, comme on disait en Grèce, que des barbares. La langue des ateliers n'eût jamais fourni, contre aucun « ennemi héréditaire », les épithètes
(1) Seusier, la Vie et l'œuvre de J.-F. Millet.
qu'elle a prodiguées si richement au philistin et à l'épicier, au bourgeois fameux des romantiques.
Sandro Botticelli, Bartolommeo délia Porta, furent ardents disciples de Savonarole. Michel-Ange reste Florentin de cœur. Ce sont là presque des exceptions. Léonard se désintéresse des luttes politiques et religieuses de son temps: il n'est ni Florentin, ni Milanais, ni même Italien ; il vient mourir en France. Willem Van de Velde le Jeune passe en Angleterre, attiré par une pension royale, et illustre de son pinceau les victoires remportées par les Anglais sur ses compatriotes; ceux-ci ne lui en gardent pas rancune, ils l'estiment pour ses beaux tableaux, qui sont aussi une des victoires du génie de leur patrie.
Il fallut que l'oppression espagnole pesât sur Naples bien lourdement, pour que les peintres mômes que la cour d'Espagne y faisait vivre, les Spadaro, Salvator Rosa, et beaucoup d'autres (1), prissent le parti de Masaniello avec tant de chaleur qu'ils le firent. Tous ces peintres formèrent une cohorte distincte que l'on surnomma la compagnie de la mort, et se choisirent pour chef Falcone. Masaniello n'eut point, dit-on, de plus dévoués auxiliaires.
Poussin, bien qu'il vécût de préférence à Rome, ne cessait pas tout à fait de s'in téresser aux choses de France. Mais il regarde de haut les affaires de son temps ; il prend en pitié les querelles de la Fronde ; il connaît la « bêtise » etl' « insconstance » des peuples.
David n'est pas un montagnard bien solide ; ses convictions ne sont pas tenaces. Lui quia voté la mort de « Capet » et chéri Marat, on le voit, le 13 thermidor, renier Robespierre, lorsqu'il vient se défendre à la Convention comme
(1) Aniello Falcone, Cadagora, Goppola, Porpora, Vaccaro le père et le fils, les deux Francanzauo, del Po, Masturzo, etc. — Salvator Rosa ne se trouvait sans doute pas à Naples au temps de la révolte ; mais il était de cœur avec Masaniello, et d'humeur aussi à s'engager dans toute périlleuse aventure.
membre de l'ancien Comité de sûreté générale. « Ce malheureux m'a trompé », gémissait-il. 11 était pâle, suant et balbutiant, rapporte un témoin de cette scène, le jeune Etienne, qui fut plus tard son élève. David, disait-on dans le public, s'était fait complice des plus grands criminels « par niaiserie et par bêtise ». Bientôt, il protégera les émigrés, fera sa cour aux gens qui portent un nom. La Révolution lui avait fourni matière à peindre, et maintenant c'est l'Empire. La môme main qui peignait le Serment du jeu de paume a illustré le Sacre de Napoléon.
Prudhon s'échauffait à parler des affaires du jour. Une dame qui l'avait connu disait à Gueullette (1) : « La politique avait le don de l'émouvoir au plus haut point, et, quand on discutait devant lui, il s'animait, s'emportait et devenait plus ardent que les autres. » En 1808, il accepta de l'empereur la croix de la Légion d'honneur ; le dessinateur républicain de la Constitution de 1793 et des symboles patriotiques s'était vite rallié à l'opinion publique. « Facile à l'enthousiasme, écrivent les de Goncourt, il fut des premiers à saluer la jeune gloire du vainqueur d'Italie. »
Certes, pendant la Révolution, les exaltés ne durent pas faire défaut dans la jeunesse des ateliers. Topino le Brun, un élève de David, se montra furieux révolutionnaire ; il fut condamné à mort et exécuté pour avoir dessiné le modèle des poignards avec lesquels trois conspirateurs s'étaient proposé d'assassiner le premier consul. Ce Marseillais violent, nous dit Delécluze (2), était d'ailleurs sans instruction solide, peu capable d'application.
Les vrais artistes restèrent plus calmes, ou du moins leur exaltation ne dura pas. Gros, par exemple, toujours au dire de Delécluze, « ne fut pas atteint par les passions politiques de son temps, et, tout occupé de son art et de ses
(1) Article prévile .
(2) Ouvrage précité.
plaisirs, il profita de son talent et de son caractère pour se faufiler intact, ou plutôt indifférent, au milieu de toutes les opinions qui agitaient alors ses contemporains. »
Une chose manquait absolument à Ingres, écrit Charles Blanc (1), « c'était la notion du juste et de l'injuste en matière politique. Avec une impartialité absolue, il avait servi de son crayon et de son talent tous les pouvoirs. » Il ne fallait pas que rien dérangeât l'équilibre apparent des choses. Au moindre remue-ménage politique, « lui qui n'aurait pas tué une mouche, il ne parlait, dans sa fureur d'enfant, que d'arrêter, d'exécuter et d'exterminer tout l'univers. »
Delacroix écrit de Tanger, en 1833, au sujet de quelque échauffourée dont la nouvelle lui est parvenue en Espagne: « Quelles nouvelles révolutions nous préparez-vous avec vos chiffonniers et vos carlistes, et vos Robespierres de carrefour? Tempora /... Est-ce à ce prix qu'on achète la civilisation et le bonheur d'avoir un chapeau rond au lieu de burnous? » A Soulier, le 8 mai 1848 : « Nous allons tous grouiller comme des gueux que nous serons autour de l'autel de la Patrie... Mais les principes avant tout. On parle d'une fête dans laquelle on verra le bœuf Apis, des chars de triomphe remplis et suivis de quatre à cinq cents vierges. Il fallait encore une révolution pour opérer toutes ces merveilles... » Il prend la résolution ferme de ne plus lire aucun journal (2).
H. Flandrin, à vingt-deux ans, garde déjà une sage indifférence.« On seplaintplus, lisons-nous dans unelettre delui (1831), du nouveau gouvernement que de l'ancien. . . Je ne sais si c'est avec raison; seulement il paraît que c'est difficile de gouverner, car en trente ans la France change dix: fois de régime et n'est pas plus contente. Je ne saurais guère ce qui
(1) Articles précités.
(2) Lettres.
se passe, si d'autres qui viennent à l'atelier n'en parlaient devant moi... » Cependant il se prend d'enthousiasme pour les Belges et les Polonais ; les affaires de Lyon, sa ville natale, l'émeuvent et le consistent. Plus tard, après l'élection du 10 décembre 1848, il se soumet, écrit-il à Victor Baltard, « à ce qu'amène le suffrage universel, seule base possible aujourd'hui d'un édifice politique » (1).
« Théodore Rousseau, nous dit Sensier, a toujours compté pour peu de chose la politique et ses passions. » Et encore : « Rousseau n'a jamais exercé son esprit à la science et à La passion de la politique. » Ainsi de Millet. Bien à tort on a voulu faire de lui un socialiste, un peintre à tendances. On trouvera dans le livre de Sensier quelques lignes sottes et méchantes de Paul de Saint-Victor, sur les Glaneuses. Millet n'a jamais conçu ni appliqué une esthétique à la Proudhon.
Ghampfleurya noté l'indifférence de Ch in treuil aux tristes journées de 1848. « L'émeute un jour éclatait... Aux environs de Paris, le paysagiste voyait l'herbe pousser, Le feuillage s'épaissir, et La fade odeurdu sang \ ersé Q'arrivail pas jusqu'à lui... Ce n'était guère la succession des gouvernements qui le préoccupait, mais les douces émotions causées par un nuage pourpre qui se teinl de lilas, s'irise, se confond dans de vastes nappes moutonneuses et rentre dans l'égalité de la nuit. »
La politique de Courbet est d'un enfant. Il se compromit dans la Commune, tout au plus pour « embêter o L'Académie des beaux-arts. Encore n'y fut-il pas absurde jusqu'au bout. Il traitait de « mystagogûel » certains de ses collègues de l'Hôtel de ville. « Vous n'êtes, leur disait-il un jour, que des républicains historiques, et hystériques (2) ! » Bonhomme au fond, satisfait de nature, guérissant par
(1) Lettres et pensées.
(2) Cette apostrophe ne ligure, on le pense bien, dans aucun procès-verbal.
l'amour-propre les blessures faites à son amour-propre, malin et malavisé, confiant en soi et en la fortune, espérant toujours se tirer des mauvais pas où il s'était mis. Ceux qui l'ont vu à Neuilly, après la Commune, sauvé d'une fin tragique, mais ruiné, affecté d'un œdème aux jambes, et victime de sottes moqueries, s'étonnaient de le retrouver encore si insouciant et inconscient, plus ahuri et désorienté que chagrin ou soucieux.
Regnault écrit de Tanger, à propos d'une scène qu'il y a vue : « J'aime autant cela que vos révolutionnaires parisiens. Ici, nous ne faisons pas de politique, les Maures se contentent du bâton que le pacha leur fait distribuer.. . » Aussitôt la guerre déclarée, il s'anime, d'abord pour l'amour du risque, pour la soif de sensations nouvelles. « Je ne viens pas à Paris avec mon tableau, écrit-il à son père le 3 août 1870, parce que je serais capable de partir pour la Prusse. Je voudrais avoir les émotions du soldat, les entraînements delà bataille, les enivrements de la victoire !... » Puis, le ton change, le cœur est pris: « Laisse donc Eugène aller à son poste. Je voudrais bien y être aussi, moi ! et si les choses vont mal, je n'y serai pas le dernier (1). »
Son indépendance de caractère amène le peintre àl'indifférence politique. Mais s'il est indifférent, au moins il est tolérant. La disposition à la tolérance, Bahnsen en avait fait la remarque (2), a des rapports étroits avec la disposition artistique ; un art à tendances sociales répugne seul au principe de la tolérance.
Le peintre rapporte plus ou moins ses sympathies pour les institutions ou pour les personnes, à ses besoins, à ses tendances d'artiste. Il n'a de chaleur que pour ce qui l'intéresse, et son idéal est si différent de celui des autres
(1) Corespondance.
(2) Outrage 'précité, tome IL p. 169,
hommes, son air respirable est d'une composition si particulière, que ses qualités les plus naturelles en reçoivent une marque distinctive. Certaines anomalies apparentes de son caractère affectif s'expliquent par cela seulement qu'il est artiste. Indépendant quoique ambitieux de gloire, tolérant malgré ses aversions instinctives ou professionnelles, il s'élève sans effort à un sentiment général d'humanité, et son sens esthétique le conduit à une pratique de la vie facile et large.
Ce sont la quelques traits essentiels du type, bien marqués dans plusieurs de ses représentants supérieurs.