CHAPITRE III
Il n'est pas un de nos caractères qui n'enferme une tendance à l'action. Ce qu'on appelle la volonté, c'est le choix plus ou moins forcé entre ces tendances, inégalement accusées d'ailleurs en chacun de nous, et par ce choix môme notre volonté devient l'expression de notre caractère (1).
On ne pourrait pas dire d'un homme, sans s'expliquer davantage, qu'il a une volonté forte ou une volonté faible; il est invraisemblable que personne réagisse avec la même énergie aux excitations qui intéressent son égoïsme, sa sympathie, ses sentiments artistiques, son intelligence. On peut montrer à la fois une grande volonté pour acquérir de la gloire, pour mener à bout une œuvre difficile, et n'en montrer guère pour assurer sa fortune. Les hommes ne dépensent pas plus leur énergie dans les mêmes actes, qu'ils ne sont pareillement doués et capables des mêmes choses.
Nous ne parlerons donc pas de la volonté du peintre comme d'une qualité absolue et prise en bloc ; la question ne permettrait, sous cette forme, aucune réponse.
(1) Dans la volonté, on peut considérer le ton de la réaction, c'est-à-dire ce qui fait la réaction énergique ou lâche, continue ou intermittente, et la qualité de la réaction, c'est-à-dire les motifs habituels qui la décident, le rapport mutuel des qualités dont elle est la résultante. Le ton est comme un exposant, qui ne modifie pas l'équilibre du rapport.
Il est préférable de savoir en quoi, ou sous l'empire de quels motifs, les artistes font le plus ordinairement preuve de volonté. Nous avons déjà effleuré le sujet, en examinant leurs caractères égoïstes et sympathiques, esthétiques et intellectuels : la volonté reproduit le thème de ces caractères, et, en quelque manière, elle les résume. En tous cas, nous aurons l'occasion de citer des faits nouveaux, qui ne se rangeraient pas aussi naturellement sous un autre titre.
Les peintres, et en général les inventeurs, ne manquent pas nécessairement de hardiesse, au sens égoïste : mais leur condition est d'atteindre Ja fortune par la renommée. Encore est-il qu'ils souffriront davantage de perdre la renommée que de sacrifier la fortune. Puis, trop souvent, ils sont inhabiles aux affaires, ou n'y apportent pas assez d'activité : de là, le besoin d'intermédiaires, marchands <l<i tableaux, entrepreneurs de décoration ; de là, dos marchés singuliers, et celte situation anormale de quelques artistes de valeur, dont l'œuvre porte une signature banale de commerçant.
Millet avait vendu à un spéculateur, pour la durée de trois ans et moyennant une somme annuelle de 12,000 IV., toutes les œuvres qu'il pourrait produire. Cet arrangement, où il trouvait la quiétude, lui permit de travailler beaucoup. Il était étranglé parla nécessité, et oe manquait certes pas d'énergie ; mais la volonté de l'artiste pour produire ne s'arrange pas facilement du travail pour le profit; il faut qu'il achète à ses dépens, quand la fortune ne les lui assure pas, le loisir de rêver et le repos d'esprit, sans lesquels nulle création d'art ne serait possible.
Repos d'esprit, et aussi repos de cœur* C'est pourquoi, sans doute, la bonté passive, celle des faibles, des irrésolus ou des distraits, se rencontre dans les peintres plus souvent
peut-être que la bonté active. Vous ne les verrez guère subordonner complètement les intérêts de leur art aux devoirs de la famille ; ils consentiront à des sacrifices pour autrui, qui vident leurs poches et ne fatiguent pas leur pensée ; quelques-uns laisseront leurs bienfaits se faire tout seuls, et souffriront d'être aimés plutôt qu'ils ne se dévoueront entièrement. Il est rare qu'ils soient laborieux pour l'amour des personnes ; ils le sont d'abord pour acquérir de la gloire, ou même par plaisir de peindre. Zola a noté ces traits dans Y Œuvre. Son Claude est un détraqué, mais il est bien artiste. La malheureuse Christine est jalouse de l'art, qui lui vole l'âme de son mari. Elle voit juste, au fond ; il ne veut d'elle que le plaisir, une bonne pose, et reste un grand enfant terrible. S'il lui pousse une forte volonté, ce n'est pas de l'amour qu'elle lui vient, mais de la séduction du tableau qu'il rêve.
Si faible donc et si lâche qu'il soit par ailleurs, l'artiste est pourtant un volontaire, poussé à l'action parle désir de la gloire et l'émotion du beau. La biographie des peintres anciens atteste assez les grands et premiers efforts, les énergies secrètes de la vocation contre le doute, le mépris ou la misère. Les circonstances de la lutte ont pu changer selon le pays, le temps, les préjugés de classe ; mais on a rarement conquis d'emblée droit d'existence dans l'art, et quand on l'avait conquis, il a fallu le garder. Les nouveaux venus, en Italie, dans les Flandres, débutaient jadis par être des apprentis, des artisans. La montée fut rude pour la plupart, et pour ceux-là même qui naissaient avec le métier dans la main, étant fils de peintres. Elle le fut, en France, pour Poussin, pour Watteau, et combien d'autres ! Ils luttaient cependant ; ils voulaient qu'on les distinguât, ils voulaient peindre.
« Cet exercice (le dessin) avait pour lui un attrait infini, »
disait de Watteau le comte de Caylus, dans son Éloge (1). Attrait si puissant, qu'il a pu quelquefois faire oublier tout le reste.
David était un caractère peu facile à dompter. Lorsqu'il eut manqué le prix de Rome, en 1774, il s'enferma dans sa chambre, résolu à s'y laisser mourir de faim. C'est encore une manière d'affirmer ce que l'on veut, que de se donner la mort pour ne pas l'avoir obtenu. C'est la manière des exaltés, des jeunes, des amoureux.
Les débuts difficiles de nos peintres modernes sont trop connus pour les raconter. L'amour de l'art a pu faire des miracles. Plus malvenus que les autres, les novateurs avaient à lutter contre ces puissances ennemies, qui font payer trop chèrement leurs services : l'Académie, la critique officielle. Bonne ou mauvaise, la tradition n'est jamais si fortement organisée qu'aux temps où le génie faille plus défaut. Nous trouvons les marques de la volonté pour l'action avec ses nuances diverses : poussée brutale ou entêtement raisonné, dans Ingres, Delacroix, J.-P. Laurens, H. Regnault, Bastien-Lepage (ils appartiennent à la famille des fronts carrés); énergie patiente et calme, dans Corot, Millet, Meissonier, plus fiévreuse dans Théodore Rousseau ; obstination douce clans Flandrin, Chin treuil*
Delacroix écrivait à Andrieu, en 1862 : « Vous le savez, et tous les artistes le savent : les éloges sont le vcnl <|iii enfle la voile et nous pousse à aller plus loin. » Il sacrifia il à l'art sa vie môme. « Pour avoir la tête plus lucide, nous apprend Léon Riesener, pour être plus propre au travail, il avait fini par supprimer le déjeuner, et ne mangeait qu'une fois par jour, malgré l'avis des médecins (2). »
En 1829, les deux Flandrin partent pour Paris à pied. Hippolyte lit six fois ainsi, et Paul huit fois, les cent vingt
(1) De GoDcourt, l'Art au XV Hb siècle .
(2) Lettres.
lieues qui séparent Lyon de la capitale. A Paris, ils s'imposaient les privations les plus grandes. « Il nous faut, écrivait Hippolyte à son père, avec le regret de tant dépenser, quinze ou seize sous par jour pour notre nourriture (1). »
Ghintreuil ne souffrit pas moins durement. Ayant recueilli un petit héritage, il l'abandonna à son père infirme, et reprit sa liberté. Léopold Desbrosses nous a raconté en quelle triste posture, au retour d'un court voyage qu'il venait de faire, il se présenta chez eux (Champlleury l'avait présenté au cénacle), et leur déclara, les larmes aux yeux, qu'il ne voulait plus être commis libraire, mais essayer de la peinture. On lui donna place à la mansarde, où il vécut avec Desbrosses l'aîné, qui seul gagnait alors un peu d'argent, Léopold et Jean, ce dernier plus jeune de quelques années. Mûrger, pour les besoins de la vente et sur le conseil de Béranger, a mis du comique dans cette vie de bohème, qui n'en présentait guère ; on était bien trop misérable pour en rire, et plus d'une fois on manquait de pain. Quels déboires, dans ces courses infructueuses à la recherche d'un marchand de tableaux, où l'on portait ses toiles toutes fraîches à la main ! Il arriva un jour à Ghintreuil, exaspéré d'avoir été refusé partout, de les frotter l'une contre l'autre, avec rage, en fondant en larmes.
J.-P. Laurens s'attache, encore garçonnet, à un barbouilleur italien de passage à Fourquevaux. Ce barbouilleur, avec ses deux aides, le jalousent, le maltraitent; il se sauve de leurs mains (il avait seize ans), et gagne Toulouse, où il souffre de cruelles privations pour obtenir le prix à l'École.
Dans bien des emplois, la besogne est à moitié préparée d'avance et n'exige que l'effort de l'accomplir. Mais le peintre doit créer lui-môme, en quelque sorte, la matière
(1) Lettres et Pensées.
de son travail (1); ce n'est pas tout que d'imaginer, il faut des études préparatoires, des recherches, des voyages. Fromentin se met plusieurs fois en route, quoique casanier et préférant son chez soi. Guillaumet n'a pas fait moins de onze voyages en Algérie. Nos paysagistes ont enduré la fatigue, bravé la froidure, l'humidité, la chaleur. Les faibles de complexion, comme Chintreuil, qui toussait toujours, risquent leur vie à ce dur métier dont les charmes font oublier les dangers. Daubigny, qui voulut peindre entièrement d'après nature des tableaux de grande dimension, connaissait déjà, à quarante ans, la goutte, l'asthme et la bronchite. Corot fut un privilégié; il n'attrapa, dit-on, son premier rhume qu'à soixante ans !
La volonté pour l'action ne suppose pas toujours, il est vrai, la volonté dans l'exécution. Aussitôt que la curiosité du peintre s'est attachée à quelque image, sa main obéissante traduit, par un croquis, par une esquisse, cette image vue mentalement ou réellement. C'est là le premier acte, vif et spontané, mais qui n'achève rien. Pour créer vraiment, il faudra l'effort de l'attention volontaire. Elle s'épuise plus ou inoins vite selon les individus. Elle est remarquable, chez les uns par l'intensité, chez les autres par la durée : de là, les primesautiers et les maîtres de longue haleine. Les premiers sont aisément des illustrateurs, ils peuvent exceller dans la composition, posséder une imagination riche; ils promettent d'ordinaire plus qu'ils ne tiennent, et c'est bonne fortune quand leur œuvre ne trahit ni hâte ni fatigue. Les seconds préparent mûrement leur travail, sauf à exécuter le « morceau » avec hardiesse; leur idéal ne change pas à mesure sous la brosse, mais il la dirige, et c'est pour eux que le génie est encore une longue patience.
(1) Et tout écrivain aussi, qui travaille sur des documents.
L'attention spontanée décèle le penchant prédominant, l'attrait qui décide une vocation. Elle ne produit rien cependant, que rafraîchie et entretenue. Le pouvoir d'attention volontaire est l'attribut des grands peintres, aussi bien que de tous les hommes éminents en quelque genre que ce soit. Donnons-en au moins quelques exemples.
On estimerait assez bien la force d'attention d'un peintre en le voyant travailler. Encore faudrait-il aussi le voir penser. Ce que nous savons des grands morts prouve de reste que la fécondité géniale n'exclut jamais le long travail.
Le style de Michel- Ange s'est affirmé presque dès le premier jour « avec une incomparable netteté ». Même décision dans la pratique. « Un dessin jeté sur le papier, écrit E. Guillaume (1), une esquisse de cire et ensuite la lutte corps à corps avec le marbre, telle était la pratique de Michel- Ange ; un croquis et une maquette, telles étaient les garanties qu'il se donnait à lui-même en entreprenant une œuvre de longue haleine. » Quelle profonde science il fallait avoir acquise pour procéder de cette manière! Quelle mémoire de la main, quelle vision intérieure forte et soutenue!
Raphaël, au contraire « s'est développé lentement, laborieusement. » Il a eu sa manière ombrienne, sa manière florentine, sa manière romaine; il a tâtonné. « Les idées de Raphaël, écrit Mùntz (2), ont besoin d'une longue incubation pour arriver à la perfection. » Ce peintre par excellence n'a donc pas été d'une venue miraculeuse, et sa facilité même fut, en partie, le fruit de l'étude.
Vasari a marqué parfaitement la nature primesautière de Jules Romain, aide excellent de Raphaël, et entrepreneur
(1) Gazette des Beaux-Arts, 2° série, XIII, 1876.
(2) Ouvrage précité.
CARACTÈRES VOLONTAIRES 209 de décorations qui gagnaient à ne pas être exécutées de sa main. Cet artiste, disait-il, exprime toujours mieux ses idées dans ses dessins que dans ses peintures. « Cela provient peut-être de ce que, tout enflammé de ses sujets, il les dessinait en une heure, tandis qu'il employait des mois et des années à les peindre; alors, fatigué et perdant cette verve qui animait ses conceptions au moment où elles jaillissaient de sa tête, il se refroidissait nécessairement dans l'exécution. » Combien d'autres, comme lui, jettent leur feu dans l'esquisse, et restent lâches, engourdis dans le tableau !
« Il me suffirait bien, lisons-nous dans une lettre de Poussin, de me pouvoir contenter moi-même, sans prétendre à la louange de ceux qui ne furent jamais loués. » Et encore : « Il me semble que j'ai fait beaucoup quand j'ai terminé une tête en un jour, pourvu qu'elle fasse son effet. »
Ce n'est pas Fragonard qui écrirait cela. Il est un énergique indolent, comme sont beaucoup de Provençaux, et il appartient à la race des improvisateurs. Sa belle mémoire lui assure un pouvoir d'assimilation très enviable, et une dangereuse facilité.
Géricault, écrit Charles Clément (1), exécutait avec une rapidité et une sûreté qui tiennent du prodige ; en revanche, il mettait beaucoup de temps, employait beaucoup d'efforts à formuler d'une manière complète sa pensée pittoresque. Soucieux d'être exact, il avait fait de son atelier une morgue, quand il peignit le Radeau de la Méduse. 11 ne brusquait rien, mais peignait son morceau sans désemparer, du lever du jour à la nuit tombante. Il avait besoin de calme et de réflexion, ne supportait pas le bruit : le bruit d'une souris, disait-il, suffirait pour m'empêcher de peindre.
Ingres, malgré ses nerfs, est patient, il sait finir. Avant
(1) Gazelle des Beaux-Arts, XXIT, 18G7.
Arréat. 14
de peindre, il cherchait le dessin obstinément ; puis il laissait aller sa main. « J'ai entendu, du reste, rapporte Amaury-Duval (1), un mot d'Horace Vernet causant avec d'autres artistes : « On prétend que je peins vite, leur disait-il; si vous aviez vu, comme moi, Ingres...! Je ne suis qu'une tortue. » Jamais satisfait, il pleurait comme un enfant devant sa toile ; mais il pouvait reprendre un ouvrage sans le détruire. Delacroix, lui aussi, malgré sa fièvre, avait de la ténacité dans le travail, de la suite dans l'exécution.
Alexandre Hesse souffre d'une tension pénible, d'un effort qu'il juge insuffisant. Du jour où il eut accepté de peindre le Jugement dernier à Saint-Germain-des-Prés (l'œuvre n'est pas entièrement de sa main), il subit le poids d'une obsession morale, tant il craignait d'être inférieur à sa tâche. « Tout est presque fini en moi, écrivait-il à un ami. J'aurai passé mon inutile vie à gémir de n'arriver à rien, de ne rien savoir, de n'avoir de vraie aptitude pour rien. Ce que, à grand renfort de volonté, de travail, d'application, j'ai pu acquérir, aura été paralysé par ma défiance... (2) »
Théodore Rousseau (il connut la misère, non pas le découragement) peignait avec une facilité surprenante. Il avait rompu sa main à toutes les délicatesses du dessin. Patient, infatigable, il suivait les branches dans leurs mille entrelacements, et poussa parfois l'exactitude à la minutie. Meissonier, homme d'énergie patiente, n'est devenu maître de son métier que par un effort long et obstiné ; le fini de ses tableaux atteste une grande puissance de travail. Millet fut aussi un attentif: il vivait avec son sujet; sa main laborieuse, ou même lourde, n'est pas celle d'un peintre facile qui a des bonheurs.
(1) V Atelier d'Ingres.
(2) Revue des Deux Mondes, 13 mars 1880. (H. Dehborde.)
Les amis de Chintreuil déploraient sa maladresse ; ils admiraient en môme temps sa ténacité. « On peut dire de son art, écrivait de la Fizelière (1), qu'il est né d'une conviction antérieure à ses premières études et de sa propre et volontaire initiative. » D'autres peintres, Philippe Rousseau, François Bonvin, révèlent certainement, par leur pratique consciencieuse ou la belle tenue de leur œuvre, une forte qualité d'attention.
Baudry, à l'école, avance malgré les obstacles. «Au lieu de me dégoûter, affirmait-il, ils m'excitent et me font cabrer, et je les saute d'un seul bond. » Il ne se débauche pas, ne gaspille pas l'argent de la pension qu'on lui sert: en deux ans de séjour à Paris, il n'est allé que deux fois au théâtre (2). Sa pratique, comme sa vie même, est d'un peintre convaincu, laborieux, attentif.
Attention et conviction, disons-le en passant, marchent d'ordinaire ensemble. Son idéal particulier, pour l'artiste, c'est une croyance, et, quand il a pu le faire vivre, qu'il l'a reconnu et caressé clans les œuvres sortirs de sa propre main, plus vif alors devient son a lira H a exprimer ce qu'il sent, plus impérieux son désir de le communiquer, de l'imposer à autrui. Mais plus grand aussi son éloignement des choses qu'il ne sent pas, et l'on trouve des aversions de fanatique dans son caractère. Il ne faut pas lui demander cette indépendance de jugement, cette impartialité dans l'admiration, qu'on exige du critique. Les opinions tranchantes, les paroles dures que nous avons relevées dans la conversation ou dans les lettres des peintres, ne sont pas moins imputables à leur foi d'artiste qu'à la malveillance mutuelle ou même à la jalousie.
Il est des croyances antipathiques l'une à l'autre. Le
(1) Lrt Vie et l'œuvre de Chintreuil, ouvr; ge précité,
(2) Eph ussi, Paul Baudry.
monde des lettres, si l'on nous permet cette courte digression, en offre quelques exemples frappants. Lamartine ne comprenait pas, n'aimait pas La Fontaine ; Hugo insulte à Voltaire (1), et Musset lui-môme, un fils direct de Régnier et de Molière, l'apostrophe durement : effet singulier de la réaction romantique, sentimentale, que le vieil esprit français, de sens plus solide, géne et contrarie. Micheletse déclare con tre Montaigne ; il dé teste, par besoin d'affirmer, le doute qui est si content de soi. Renan ne nous cache point qu'il méprise Béranger ; le Dieu des Bonnes gens n'est pas pour satisfaire en lui ni le sceptique resté poète, ni le poète qui se joue dans la fantaisie des demicroyances.
Parmi les musiciens, l'antipathie de Félicien David pour Auber était invincible : elle s'adressait à l'œuvre et à la personne (2). Quelle communauté d'émotions aurait pu lier de cœur au maître facile, dont la musique semble faite cle mots d'esprit, de paillardises sonores et de grâces cadencées, le chanteur délicat et lumineux qui promène son rêve clans l'étendue bleue des ciels profonds !
On ne s'étonnera donc point si Delacroix, pour Ingres, est un barbare, Ingres un Chinois sans naïveté pour Delacroix (3), si Millet passe indifférent ou hostile devant Baudry, si Bastien-Lepage préfère le moindre Manet au Cabanel. Courbet regrettait qu'on ne pût fermer dix ans le Louvre pour laisser leurs yeux frais aux jeunes gens. Une
(1) Hugo, plus tard, a réparé cette insulte ; il avait l'intelligence trop large pour ne pas revenir de l'émotion de ses premières années. Mais le fait reste .
(2) Je me trouvai à diner avec Félicien David, quelques années avant sa mort. Il parlait fort peu, il laissa pourtant percer cette antipathie dans les quelques mots que nous échangeâmes ensemble.
(3) Le mot y est, dans une lettre àThoré, de 1842, où Delacroix reproche à Ingres « cette absence de cœur, d'âme, de raison, enfin de tout ce qui touche mortalia corda, ce défaut capital qui ne mène qu'à satisfais eune vaine curiosité et à produire des ouvrages chinois, ce -qu'il fait, moins la naïveté... »
conviction obstinée crée les familles de peintres et attache aux maîtres de nouveaux disciples à travers le temps, Ingres au Sanzio, Delacroix à Rubens, Ribot à Ribeira.
« Pour faire de Fart, écrivait Régna ait a son père, il faut se monte)* le coup,... il faut croire qu'on va faire faire à l'Art un pas nouveau (1). » Une forte croyance ne suffit pas, sans doute, à constituer l'originalité créatrice; mais c'est par elle que l'attention est dirigée et qu'elle persiste. La volonté, diront quelques-uns, préexiste au sentiment intense qui l'alimente et la spécialise dans les peintres, e elle aurait pu s'adapter à autre chose ; il n'importe, si la vocation vraie est derrière elle et la fortifie. Jamais entraînement artificiel n'opérerait ce miracle de la dominer pendant une vie entière.
D'autres qualités, qu'on rapporte d'ordinaire a l'intelligence, ont leur retentissement dans la vie volontaire : ainsi la précision, l'exactitude, le défaut ou le goût de l'ordre matériel, etc. On peut, il est vrai, se montrer inexact, négligent en correspondance, désordonné, mal tenu, parce qu'on donne toute son attention à un seul groupe d'images. Chez quelques personnes même , le dérangement incorrigible provient d'une véritable horreur du travail manuel, et ne suppose pas toujours le goût du désordre ou l'indifférence à Tordre. Ces défauts n'en sont pas moins des défaillances partielles de la volonté, qui correspondent le plus souvent à une infirmité intellectuelle et doivent avoir leurs signes dans les œuvres de rhomme ou de l'artiste.
Nous savons tous , par expérience , qu'il faut faire quelque effort pour répondre à temps et d'une manière convenable aux lettres qui vous arrivent; on a vu des gens
(1) Correspondance.
renoncer à écrire à qui que ce soit et ne plus donner de leurs nouvelles durant de longues années, sans être coupables seulement d'indifférence de cœur. Le classement des papiers, pour l'écrivain, le nettoyage de la palette, pour le peintre, ne sont pas absolument une récréation. Les soins de propreté même, les lavages du corps chaque matin, malgré le bien-être qu'on en ressent sur toute la peau, coûtent quelque peine ; il faut nous vaincre pour donner de l'agrément aux relations de la vie, et nos habitudes d'hommes civilisés sont un triomphe continuel sur notre paresse.
Nous trouvons les peintres, à cet égard, inégalement relâchés ou actifs ; ils ne sont pas les seuls, bien entendu, mais nous ne parlons que d'eux. Une mauvaise éducation, une sensualité grossière, ont pu ajouter dans les uns à certains défauts ; une sensualité délicate, ou un caractère sociable, contribuer clans les autres à certaines qualités. On le remarquera, à l'occasion, dans nos exemples. Ce qui nous intéresse d'abord, c'est la traduction en actes volontaires de ces qualités ou de ces défauts.
Rubens était à la fois un fougueux artiste et un homme très rangé. «Nul doute, écrit Paul Mantz, que la volonté n'ait joué un grand rôle dans cette fièvre savante, dans cette inspiration pendant quarante ans continuée... Chez lui, l'homme est un parfait exemple de méthode : il est attentif à la bonne gestion de ses affaires; même quand il court les chemins, il répond aux lettres qu'il reçoit. Il est le plus correct serviteur de ses princes et quelquefois le plus avisé ; il garde constamment l'attitude d'un personnage de mœurs rangées et d'un gentilhomme qui aurait de l'esprit. Visiblement, c'est un sage. Apportez-lui une toile, mettez un pinceau entre ses mains agiles: il s'enflamme, il oublie tout, il s'exalte... » Précision dans les choses de la vie, exactitude en correspondance, bonne tenue, ces
qualités, donc, s'alliaient dans Rubens à la volonté active et soutenue de l'artiste. Nous avons ici une nature d'homme aussi complète que possible.
Poussin semble avoir été exact en correspondance, à le juger sur celle qui nous reste de lui ; il ne se complaît pas d'ailleurs à écrire des lettres, il n'est pas un « épistolier », comme le furent plus tard les Vernet. Ordonné, il l'est dans sa vie, dans ses tableaux ; attentif à ses affaires, non prodigue, prudent et réservé, d'un jugement sûr, d'une robuste bonne humeur, honnête et droit, ferme de caractère: bref, un homme raisonnable en tout, et en même temps un peintre de volonté, dont le travail n'est jamais lâche.
Ses amis reprochaient a Watteau une fâcheuse malpropreté de pratique. « Son pot d'huile grasse, dont il faisait un si grand usage, était rempli d'ordures et de poussière et mêlé de toutes sortes de couleurs qui sortaient de ses pinceaux à mesure qu'il les y trempait. » Caylus en accuse la « paresse » et 1' « indolence » du peintre. Il se montrait négligent de sa fortune, insoucieux du lendemain, timide, morose et peu sociable: les ressorts de sa volonté paraissent faiblement tendus. « Le pis aller, répondait Watteau aux remontrances de Caylus, n'est-ce pas l'hôpital ? On n'y refuse personne. »
Quentin La Tour manque de tenue, est débraillé. Qu'on se le figure déshabillé à moitié, ôtant même sa chaussure, pour peindre Mmc de Pompadour ! Le roi entre un jour sans sa permission dans la pièce où il travaillait ; il quitte la place avec un mot brusque : « Je n'aime point à être interrompu. » Au demeurant, nous disent les de Goncourt, « nature brouillée, complexe, bizarre assemblage des plus disparates morceaux d'humanité. » Il n'est pas homme de parfait équilibre, comme Chardin. Celui-ci a la tête massive, le regard droit, les rides spirituelles ; La Tour a les
yeux pétillants, la tête légère, les traits mous. Le pastel de La Tour est délicat, moelleux, écrasé, fonda ; celui de Chardin est fait de touches fortes et franches, posées, laissées.
Vigée était fort gai, distrait aussi. Sa fille nous raconte que, s'étant habillé un jour pour aller dîner en ville, il sortit, puis rentra pour faire une retouche au tableau qui l'occupait, ôta sa perruque, mit son bonnet de nuit, et ressortit après dans ce bel accoutrement ; un voisin qui l'aperçut dans la rue eut la charité de l'avertir.
Prudhon est négligé dans sa mise. Il est distrait; il lui arrive de perdre ou d'égarer dans ses poches les lettres que ses enfants lui confient. Une fois, il fait plusieurs heures de route pour aller annoncer une nouvelle à des amis, et revient sans la leur avoir dite. Son portrait annonce bien l'homme qu'on a dépeint, doux plutôt qu'énergique, vif plutôt que ferme, et moins volontaire qu'il n'est endurant. Il a subi des privations, vécu dans la gône, parce qu'il n'a pas su être ordonné, mener sa maison.
On saitla fin tragique deMmeChalgrin. Lorsqu'elle fut arrêtée sous la Terreur, son frère Carie Vernetvintsupplier David de la sauver. David hésitait, se dérobait. « J'ai peint Brutus, disait-il gravement, je ne saurais solliciter Robespierre. » Carie finit cependant par l'émouvoir ; David obtint la grâce, mais oublia dans sa poche l'ordre d'élargissement, et, quand il songea aie remettre, il était trop tard. On ne peut croire à une vengeance du peintre, dédaigné autrefois par la belle Mme Chalgrin, qu'il avait fort courtisée (1). Ce n'était qu'une distraction, mais bien extraordinaire ! Nous l'avons vu d'ailleurs homme de volonté, quoique de mince courage et de petite intelligence. Il a des formes polies; il est d'une propreté extrême. « Toujours fort bien mis, raconte Delé-
(1) Joseph, Carie et Horace Vernet, Correspondance, publiée par Amédée Durand.
cluze, il ne changeait jamais de vêtement pour peindre, et faisait une guerre continuelle à ceux de ses élèves qui ne se soignaient pas. « Essaie bien ta chaise, se prit-il à dire à Robin (c'était l'un des fils de l'ancien horloger du roi), car tu es si dégoûtant, que j'appréhende de m'asseoir à ta place. »
Ce Robin, à l'atelier, se parait du titre de chef de la secte des crassons. « Pour être admis à en faire partie, il fallait prouver que l'on fumait au moins trois pipes par jour, que l'on ne changeait de linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait que malgré soi ou quand on s'exerçait à la natation. » Robin avait été aux armées, et se vantait trop de ce qui peut y être une vertu nécessaire. Il fit, ajoute Delécluze, peu de prosélytes à l'école.
Les peintres, gent fort indépendante, ne sont guère entraînables, en effet. Cela n'empêche point qu'ils ne s assemblent par bandes et n'offrent entre eux certaines ressemblances dues à l'imitation. Mais la spontanéité de l'imitation atteste encore lesaffinités secrètes du caractère, etles artistes, on ne peut pas le celer, ont pris souvent pour affiche de leur métier des habitudes du plus mauvais ton. Mendelssohn (1) traite avecdureté, dans une lettre <l«i Rome du 11 décembre 1830, les artistes allemands, la séquelle d'Overbeck, qui se réunissaient alors au café Greco. « Ils sont là assis tout à l'entour sur des bancs : leurs chapeaux à larges bords enfoncés sur la tête, leurs chiens de boucher à leurs côtés, le cou, les joues et toute la figure couverte par les cheveux et la barbe, ils lancent une fumée effrayante (d'un côté seulement de la chambre) (2), et fontentre eux échange de grossièretés. »
« Toi qui connais Paris, écrivait Baudry quand il était chez Drolling, tu sais qu'il n'y arien de plus sale, nous,
(1) Lettres.
(2) Les fumeurs se rangeaient d'un côté et les non-fumeurs de l'autre.
nous disons de moins aristocrate, qu'an peintre. » Si nous voulons être justes, faisons large part, en tout ceci, aux forfanteries de jeunesse, aux bêtises d'atelier ; opposons encore le groupe des artistes mondains, qui est assez fourni, à la grosse bande des ours mal lécbés. ïl restera toujours que certaines réactions volontaires, qui répondent à des qualités plus ou moins franches de l'intelligence, ne sont pas très remarquables, en général, dans les peintres. Un simple commis, sans doute, aura la correction, l'exactitude, l'ordre qui manqueront à un artiste, et ne passera pas pour plus intelligent, si l'on regarde à l'ensemble de ses dons. L'éclat du talent ne masque pas, toutefois, les petites défaillances, dont le poids s'ajoute à nos observations antérieures.
N'est-ce pas un cas bien instructif que celui de Raeburn? « Il avait, écrit Amédée Pigeon d'après une étude consacrée au peintre par son arrière-petit-fils (1), une répugnance invincible à prendre, soit la liste de ses portraits, soit un compte des sommes qu'ils lui rapportaient. » Raeburn, cependant, était méthodique en tout; sa vie fut d'un homme bien réglé. Sa répugnance à noter, on la constate chez beaucoup de peintres, et elle devait rendre impossible l'usage du « livre de raison », qu'on leur a tant conseillé.
Michel-Ange n'avait pas dédaigné d'écrire presque jour par jour sur de petits livres de notes, ou ricordi, les événements les plus importants de sa vie et ses dépenses. Sa vie fut simple et régulière. Mais la supériorité générale de quelques hommes de génie ne saurait être le fait de tous les peintres. La plupart n'ont pas tenu leurs comptes; rien n'a pu vaincre leur paresse et leur horreur des chiffres, ni l'intérêt de leur maison, ni le souci de leur gloire. Joseph Vernet, à la vérité, marque ses dépenses ; mais il ne sait
(1) Gazette des Beaux-Arts, 2° série, XXXIV, 1886.
pas les régler, et se met dans la gêne. Tel néglige môme d'inscrire le prix de ses commandes ou les acomptes qu'il reçoit, ne sait ce qu'il gagne et de quel argent il vit.
Ingres, si correct dans la vie privée, et si attentif à Tari qui le possède, est distrait dans la rue au point que sa femme n'ose le laisser sortir seul. « Sans moi, disait-elle à Amaury-Duval, il irait se jeter sous toutes les roues. » Elle ne lui mettait dans sa poche que juste ce quilui était nécessaire: « Il eut donné un louis au premier mendiant venu. »
Géricault, sur un point, fait exception. Avant de partir pour l'Italie, il étiqueta ses carnets, ses dessins, marqua de numéros ses études, ses moindres pochades, jusqu'à ses palettes et ses couleurs, et confia le tout à son pôre. « Celle exactitude minutieuse, faisait remarquer Charles Clément, est l'un des traits les plus curieux, les plus inattendus, les plus marqués du caractère de Géricault. » Elle se retrouve dans sa facture rapide et nette. Il travaillait avec une grande propreté, gardant les tons séparés sur la palette, « qui le soir paraissait à peine avoir servi ». Il soigne également sa personne ; il recherche parfois le monde et les plaisirs. Il a de la volonté, mais il est sujet à des violences, et est entraînable à certaines heures. Charlet avait pris sur lui de l'empire. Le plus grand bonheur de Charlet était de déranger les jeunes gens, de les mènera la barrière, de les griser de vin bleu, pour s'amuser comme un fou et comme un « méchant » de leurs balourdises ; puis il les plantait là. Il entraîna souvent Géricault, qui en avait honte ensuite.
Delacroix resta toujours élégant et recherché dans sa toilette. 11 est sociable, ne fuit pas le monde ; il est exact correspondant; sa vie est bien ordonnée. Homme de volonté, il l'est à coup sûr, bon lutteur, indépendant. Il se plaît à la chasse, écrivait-il un jour, quand il ne manque pas le gibier, mais il n'est pas assez attentif à le poursuivre. Il réserve
son attention pour la chasse aux idées, et n'est pas distrait dans les choses essentielles. La bonne tenue, l'ordre, l'exactitude, ne démentaient point le peintre intelligent que révèle toute son œuvre.
On disait Daubigny « mobile à l'excès, difficilement attentif et volontiers distrait, se laissant vivre sans regarder en arrière et oubliant au jour le jour » (1). Intelligent, sans doute, mais peu ou point intellectuel. Théodore Ghassériau « avait une manière de s'habiller fort élégante ». Il « se laissa entraîner dans le tourbillon delà société parisienne » et sa vie môme « fut troublée » des succès du monde (2). Fromentin garde toujours la tenue correcte et soignée d'un homme de bonne compagnie (3) ; la marque distinctive du peintre et de l'écrivain, c'est aussi la « distinction ». « Tout était rare en lui, nous dit Emile Montégut (4), l'esprit, les vues^ le jugement, le tour et le ton du discours, le choix des mots, les manières et les gestes. Comme sa peinture est sans épaisseur et sa littérature sans pesanteur, sa personne physique était fine, fluette et délicate, mais cette finesse n'avait rien de mince et cette délicatesse rien de mièvre. Aucune désagréable marque professionnelle n'avertissait en lui du métier... »
Baudry, à Rome, prend la peine de classer cinq ou six cents lettres de ses parents et amis, par mois et années. Il « retire de ce petit soin des jouissances infinies ». Combien d'autres laisseront traîner ces chers papiers et se feront un monstre de vaincre leur paresse ! H. Baillière (5) nous donne pour un trait caractéristique de son ami Regnault, la précision, la netteté dans les petits détails de la vie journalière. Même précision dans sa peinture.
(1) Gazette des Beaux-Arts, 2° série, IX, 1874. (Frédéric Henriet.)
(2) Ibid-, 2e série, XXXIII, 1886. (Arthur Baignèies.)
(3) Ibid., 2* série, XVII, 1878. (Louis Gonse.)
(4) Revue des Deux Mondes, 1er déc. 1877
(5) Henri Regnault, ouvrage précité.
CARACTÈRES VOLONTAIRES 221 Regnault notait minutieusement les valeurs d'un tableau à exécuter. Il ne montrait pas ces défaillances de la volonté qu'on remarque plus fréquemment dans l'œuvre des inexacts, des désordonnés, des relâchés.
Serait-il possible de découvrir clans le dessin d'un artiste quelque trace de ses qualités volontaires ? La question est évidemment bien difficile. Si les rares indications que nous venons de donner ont leur valeur, elles sont prises de la pratique du maître et de l'aspect de Vœuvre seulement; on voudrait pouvoir entrer plus avant dans le détail.
Il est à croire que la manière de dessiner n'est pas sans rapports avec la vigueur ou la faiblesse de l'attention et avec les autres expressions de la volonté ; mais elle a des rapports aussi avec la mémoire, avec le mode d'idéation particulier à chaque artiste, et cela complique l'interprétation graphologique du dessin considéré comme une écriture. Plus encore, l'état même du dessin importerait. Le tableau ne ressemble pas toujours à l'esquisse, ni l'idée jetée sur le papier au morceau travaillé d'après nature. Avec un peu de pratique, le dessin est reconnaissablc pourtant comme l'écriture, et par des qualités qui ne sont pas proprement celles du style. Il peut varier, sans doute, jusqu'à un certain point, comme celle-ci varie avec l'âge, le moment, ou la plume dont on se sert. Encore le choix de telle espèce de plumes a sa signification pour l'écriture ; de môme et à plus forte raison, pour le dessin, le choix du crayon et du papier, quand il répond à une préférence bien marquée.
Parmi les dessins de Léonard, nous voyons des profils fins, avec des effacements doux, mais dont le contour esl fermement arrêté ; des draperies peintes, d'un modelé précis jusqu'à la sécheresse, qui ne laisse rien d'ignoré, d'inachevé : on a l'impression d'un génie rêveur et mobile,
mais clair, pénétrant, capable d'une application intense à formuler l'idée qu'il a choisie ou le problème linéaire qui le préoccupe.
Les dessins de Michel-Ange annoncent moins de fougue et de virtuosité que ceux de Raphaël ; certains sont minutieux, presque timides, on dirait du Michel-Ange copié par un admirable élève. Une lui suffit pas d'exprimer la forme et le mouvement des corps ou des draperies ; il s'attache aux détails que les formes enveloppent, et il les cherche patiemment, à petits coups, au bout de son crayon. On sait d'ailleurs combien son exécution était parfois soudaine et impétueuse! Ces contrastes sont fréquents et bien instructifs.
La finesse du dessin, clans Raphaël, est d'un laborieux maître de soi, d'un doux qui a de l'énergie; dans Lesueur, d'un doux qui a de la patience ; dans Ingres, d'un tenace, d'un affirmatif, d'un convaincu : son coup de crayon est ferme, appuyé, sans être incisif ; le trait est suivi, ou long avec des reprises visibles qui sont liées par le sentiment de la forme générale, serré ou relâché suivant qu'il est plus ou moins essentiel.
*' Parmi les dessins gras, celui de Fra Bartolommeo serait doux, tendre, et nous dirions même chaste ; celui d'Andréa del Sarto a des épaisseurs vigoureuses, des caresses sensuelles. L'emploi des deux crayons, rouge et noir, pour lesquels Watteau a une préférence marquée, lui donne une vision de la chair ; le trait fort, chez lui, n'est pas gras, ni fougueux, ni rude, l'épaisseur en reste délicate, atténuée et fondue.
Mais bornons là ces indications rapides, qui peuvent sembler un peu en l'air. Voici un cas étudié de plus près. A..., que nous connaissons déjà, n'a pas le goût de l'ordre matériel ; il est inexact, négligent de sa personne ; il est irrésolu aussi, timide dans l'action, et renvoie au lende-
main une décision qu'il conviendrait de prendre sur-lechamp. Bon et pacifique, il ne se fâche que poussé à bout, comme pour se délivrer de l'ennui d'avoir à se fâcher. Ses mouvements, sa parole même, sont hésitants : il est sujet à ânonner, et dans son impatience à prononcer, qui trahit à coup sûr de la paresse, il lui arrive de joindre, en lisant, à la syllabe initiale d'un mot la finale du mot qui suit. Or, en peinture, nous l'avons trouvé un primesautier : l'esquisse épuise quelquefois sa verve, et la longue patience dans l'exécution lui fait défaut ; le travail doit être varié, pour que son attention soit rafraîchie et soutenue. La sûreté du trait n'en est pas moins un des caractères de son dessin, et prouve de reste que l'indécision habituelle, et même la maladresse dans les mouvements, n'excluent pas une bonne mémoire motrice. Son coup decrayonest accusé incisif, jusqu'à être dur, et, dans l'improvisation, il sait poser le ton franchement, arrêter les formes d'un trait net, rapide, signe de la même vivacité, ou de l'ardeur, qui produit en lui une volonté intermittente, par saccades. La nature du lent, du volontaire faible, ne se décèle alors que par la négligence de quelque partie, une attache, une extrémité, un détail du costume.
Tous les moyens lui sont bons pour rendre son idée pittoresque. A neuf ans, à l'école, il illustre à sa manière un récit de la conquête du Mexique, et fait échange avec un camarade enthousiaste, son premier acheteur, d'un dessin pour deux belles feuilles de papier blanc ; il dessine alors avec la plume qu'il a sous la main. Dans la suite, il l'a maniée habilement. Il préfère, quand il compose, le bâton trempé dans l'encre, qui permet d'accuser i'effel cherché avec plus de rapidité. 11 n'aime pas le fusain paire qu'il s'écrase ; non qu'il ait la louche lourde, mais une matière qui résiste lui offre la garantie d'un dessin plus lisible. Pour la mine de plomb, il ne choisit pas le n° 1,
qui est trop mou, mais le n° 3 ou le n° 4, avec lesquels il peut appuyer, obtenir le trait délié et incisif. Le conté, qui est ferme et gras en même temps, lui convient surtout, et il le pratique à la perfection. Il aime les papiers teintés, le gris ou le bleu chandelle, qu'il relève de crayon blanc et au besoin de pastels durs. Pour l'aquarelle et pour l'huile, il fait usage de pinceaux fins, de petites brosses. Dans la composition, pourtant, il procède en coloriste plutôt qu'en dessinateur ; il n'assure le contour qu'après avoir cherché l'effet d'ensemble, la distribution des tons et de la lumière. Il excelle dans la peinture à la colle et à la fresque, dont les procédés plus expéditifs, mais rigoureux, laissent moins de place à l'irrésolution, au relâchement, aux repentii' s (1).
(1) Encore une remarque. D'autres, qui sont plus volontaires, s'éparpillent et se dépensent sans arriver à rien. Mais ce gaspillage d'énergie accuse un défaut de suite dans les idées, un vice de l'intelligence. Un volontaire faible, mais dont l'activité est mieux réglée, a plus de chances de produire et de réussir.