CHAPITRE ÎI
En quoi la Gaule fut néo-latine.
Si on a pu nommer la France une nation néo-latine, c'est uniquement en raison de sa culture et de son éducation, par conséquent du nouveau milieu social produit par la conquête. De tous les peuples réduits par Rome, le plus vite assimilé fut assurément le peuple gaulois. Les Romains eux-mêmes en furent frappés. Rien plus courte fut la résistance en Gaule qu'en Espagne. Faut-il attribuer ce fait au caractère de la race? Il semble bien qu'en effet, capables d'un effort intense, les Gaulois l'étaient moins d'un effort soutenu. Intense, leur élan le fut, de manière même à épuiser presque en une fois les réserves de forces nationales. Quand Vercingétorix tenta la dernière résistance, il y eut, dit César, « une telle ardeur unanime pour reconquérir la liberté et pour ressaisir l'ancienne gloire militaire de la race, que même les anciens amis de Rome oublièrent les bienfaits reçus d'elle, et que tous, de toutes les forces de leur àme et de toutes leurs ressources matérielles, ne songèrent plus qu'à se battre :;. César exagère un peu. La Gaule ne se souleva pas à la fois tout entière. Les
Ibères attendirent qu'on vînt les attaquer chez eux ; le Midi ne « bougea » pas. Vercingétorix ne réussit point à entraîner tous les chefs. Ce fut surtout la plèbe celtique, opprimée par les légions et par les négociants d'Italie, qui soutint la cause de l'indépendance. L'aristocratie ne fut maintenue dans le devoir par Vercingétorix qu'à force de supplices, et dès que le héros fut vaincu, elle se soumit. Les membres du parti aristocratique préféraient la domination romaine à la menace de la démocratie celte ; ils soutinrent au besoin César. Au reste, dix ans de guerre acharnée et meurtrière avaient fait en grande partie disparaître de la Gaule l'élément guerrier et inquiet par excellence, les chefs et combattants galliques ou germaniques d'origine. Après une telle perte de sang, la race des dolicho-blonds se trouvait nécessairement épuisée ; restait le troupeau plus docile des Celtes, pacifique de nature, disposé à prendre son parti de l'inévitable, fatigué surtout de la tyrannie aristocratique, ne demandant pas mieux que de changer ses nombreux maîtres, trop bien connus, pour un seul, qu'il ne connaissait pas. Comment donc un pays divisé d'esprit par l'opposition des races, des classes, des peuples, aurait-il triomphé du plus grand capitaine des temps anciens? En outre, Plutarque rappelle que César avait déjà pris en France plus de hoit cents villes, soumis plus de trois cents peuples, combattu en divers temps contre trois millions d'hommes, sur lesquels un million périt en bataille rangée et un million fut réduit en captivité ; un écri-
vain romain compare la Gaule épuisée à un malade qui, ayant tari son sang, a perdu jusqu'à l'espérance. On peut donc dire que, plus la résistance linale des Gaulois fut centralisée et ramenée à l'unité, plus elle s'exposait à être brisée d'un seul coup : elle n'acheta l'intensité qu'au prix de la durée.
Une fois vainqueur, César trouva bientôt des alliés chez ses ennemis de la veille : n'est-ce pas la « légion des alouettes » qui l'aida à fonder l'Empire? Ne lui reprochait-on pas d'avoir, « du haut des Alpes, déchaîné la furie celtique d , introduit des Celtes jusque dans le Sénat, si bien que la « braie gauloise », disait-on, avait envahi les tribunes romaines 1 ? Les vaincus finirent par s'enthousiasmer pour leur vainqueur, montrant ainsi leur facilité à suivre les grands génies de guerre, à s'éprendre pour un homme, à admirer toute puissance qui les tient en respect, si cette puissance est en même temps intelligente et affecte les dehors de la générosité. Le Bonaparte
* Arrivait-il aux Gaulois d'être mécontents de Rome, on leur répon dait en leur montrant les Germains, ennemis séculaires, toujours prêts à passer le Rhin : « Les mêmes motifs d'envahir la Gaule subsistent en Germanie, leur disait Cerialis : l'amour de l'argent et du plaisir, le désir de changer de lieu ; toujours on verra les Germains quittant leurs' solitudes et leurs marécages, se jeler sur ces Gaules si fertiles pour asservir vos champs et vos personnes. » En fait, Rome avait déjà sauvé la Gaule méridionale de la terrible invasion des Cimbres et des Teutons. Quand César entra en Gaule, n'y avait-il pas été appelé ? Si les 1^(1 nens avaient demandé son secours, c'est que les Suèves avaient franchi le Rhin et qu'Arioviste parlait déjà de la Gaule comme « sienne ». « 11 arrivera nécessairement, disait un Gaulois, qu'en peu d'années tous les Gaulois seront chassés de la Gaule et que tous les Germains auront passé le Rhin ; car le sol de la Germanie et celui de la Gaule ne peuvent se comparer, non plus que la manière de vivre des habitants. » L'ambition de César fut donc utile à la Gaule même, qu'elle préserva de la barbarie germanique.
latin leur avait persuadé qu'à force de vivre au milieu d'eux, il était devenu Gaulois comme eux; le César corse, qui avait commencé par haïr profondément les Français, leur persuada de même qu'il était la France personnifiée 1 .
Ce dont les Gaulois avaient le plus besoin, c'était d'unité : si, avant la conquête romaine, ils possédaient plus d'indépendance, ils eurent à la suite plus de cohésion. L'esprit politique, avons-nous dit, manque généralement aux Celtes ; Rome leur donna un conseil national, un culte commun, l'habitude des mêmes pensées, la conscience des mêmes intérêts, le sentiment d'une solidarité effective. Par là, bien loin de faire disparaître la nation gauloise, l'État romain fit grandir chez les Gaulois l'idée de la patrie 2. Les nations latines et néo-latines ont été, dit-on, et sont encore amoureuses du pouvoir d'un seul. Pourtant, sans parler des. Grecs qui ont vécu en république, il semble bien que la république latine ait eu une assez longue durée et un assez grand rôle dans l'histoire. Si Rome finit par adorer ses empereurs, si la Gaule, en cette adoration, s'associa vite à l'Italie, c'est que l'Empire assurait vraiment la paix romaine, dont le monde était avide. La puissance impériale se
1 On connaît ce mot de Voltaire « Vous ne passez pas par une seule ville de France, ou d'Espagne, ou des bords du Rhin, ou du rivage d'Angleterre, où vous ne trouviez de bonnes gens qui se vantent d'avoir eu César chez eux. Chaque province dispute à sa voisine l'honneur d'êlre la première en date à qui César donna les étrivières. »• Tous les peuples admirent qui les châtie bien, qu'ils soient Celtes ou Germains.
• Voir à ce sujet M: Jullian, Gallia.
présentait aux esprits comme une sorte de Providence. De même que dans les vieux âges de l'humanité, a dit Fustel de Coulanges, on avait adoré le nuage qui, se répandant en eau, faisait germer les moissons, et le soleil qui les faisait mûrir, de même on adora l'autorité suprême qui apparaissait aux hommes comme la garantie de toute paix et la source de tout bonheur. Ces générations ne subirent pas la monarchie, elles la voulurent. Faut-il leur en faire un crime? Faut-il voir là un vice de race? Nullement. S'il y a des temps où la liberté est l'objet d'un culte, on comprend qu'il y en ait d'autres où le principe d'autorité, en devenant plus nécessaire , paraît plus vénérable. La conquête romaine fut un bienfait, elle assura l'ordre, la sécurité, un bon gouvernement, et, plus tard, apporta le christianisme. Les Gaulois purent ainsi mettre les mains, selon l'expression de Fustel de Coulanges, « sur ce beau fruit que vingt générations d;; Grecs et de Romains avaient travaillé à mûrir ». Ils se transformèrent par leur propre volonté et leur propre intelligence, non par l'effet de la conquête et de la violence. Aussi après avoir senti et compris les bienfaits de la paix romaine, ils deviendront plus gréco-latins d'esprit que les Romains euxmêmes. L'empereur Claude, sollicitant pour les premiers d'entre les Gaulois l'accès au Sénat, pourra dire : « Ce pays, qui a fatigué le dieu Jules par dix années de guerre, a compensé ces dix années par un siècle d'immuable fidélité. »
La Gaule devint rapidement un foyer de richesse,
d'industrie et de culture1. Un des faits les plus étonnants et les plus significatifs, c'est la facilité avec laquelle nos ancêtres apprirent la langue des Romains : du ier au ve siècle, des millions d'hommes en arrivèrent à oublier leur vieil idiome celtique. Sur les quatre à cinq mille mots primitifs qui sont le fonds de notra langue, nous n'avons qu'un dixième de mots celtiques, tudesques, ibériques ou grecs, un dixième de mott d'origine inconnue : restent trois mille huit cents mots environ d'origine latine. Ils sont seulement devenus plus courts et plus sourds en vertu de cette loi de la moindre action qui explique pourquoi c'est « le propre des barbares, selon l'expression de Voltaire, d'abréger tous les mots ». Ce triomphe du latin prouve une grande puissance d'assimilation, la souplesse de l'esprit, l'amour du nouveau, une curiosité intellectuelle qui faisait prendre intérêt aux livres et aux journaux officiels des Romains, l'influence de la vogue, qui faisait imiter leur littérature par des hommes désireux de montrer leur talent. Nous nous reconnaissons là. Mais il faut songer aussi que le latin vulgaire était la seule langue commune qui
•Jadis, écrit Strabon au Ie* siècle de l'ère chrétienne, les Gaulois songeaient à se battre plus qu'à travailler. « Maintenant que les P.omains les ont contraints à déposer les armes, ils se sont mis avec la mêmê* ardeur à cultiver les champs; ils se sont adonnés avec le1 même goût à des mœurs plus civiles. » Au dire de Pline, les Romains regardaient les Gaulois, au même titre que les Grecs, comme les « plus industrieux des hommes >». A la fin du ier siècle, Josèphe disait de la Gaule: « Les sources de la richesse y sourdent dans les profondeurs mêmes du sol et de là se répandent comme un torrent sur toute la terre. » Et il souhaitait à ses compariotes d'Orient d'être « aussi braves que les Germains, aussi habiles que les Grecs, aussi riches qut les Gaulois ».
Ifi6 PSYCHOLOGIE DU PEUPLE FRANÇAIS
facilitât les transactions commerciales, les relations militaires, administratives, judiciaires. Nombreux et incommodes étaient les dialectes provinciaux ; la langue romaine était commode et une. Elle seule était enseignée dans les innombrables écoles dont l'habileté romaine couvrit la Gaule et que fréquentaient les hautes et moyennes classes. Elle seule était enfin fixée dans les textes écrits et dans des monuments indestructibles. Aussi, témoin et produit d'une j civilisation supérieure, résistera-t-elle plus tard à l'invasion des idiomes barbares de la Germanie, d'ailleurs multiples, divisés et impopulaires, en vertu des antipathies de races et de classes. Gharlemagne « s'amusera à parler francique dans son palais », mais ses capitaines ordonneront de prêcher en langue latine ; le by Godde Rollon, prêtant serment à Charles, fera rire les seigneurs français, et Hugues Capet, communiquant avec Othon par interprète, faute d'entendre le tudesque, augmentera d'autant sa popularité1. Les Normands de Normandie oublieront leur langue, eux aussi, tout germaniques qu'ils sont de race et non plus Celtes, pour parler français, et c'est le français dont ils introduiront de si nombreux fragments dans la germanique Angleterre. Les causes sociales sont prédominantes quand il s'agit des langues; c'est, comme nous l'avons dit, ce qui rend si incertaines les considérations ethniques tirées de a linguistique.
Voir l'Histoire de la littérature française, par M. Lintilhac.
De toutes les provinces de l'empire romain, la Gaule fut bientôt celle où on parlait le latin le plus pur. À peine soumise, les écoles latines, y avaient prospéré bien plus que partout ailleurs : ce sont d'abord celles d'Autun et de Marseille, dont les médecins deviennent célèbres avant ceux de Montpellier. A côté du professeur de philosophie qui attire la foule pour lui démontrer l'immortalité de l'âme, le prêtre chrétien enseigne les dogmes religieux et les lois morales. Le premier rang, parmi les écoles, passe bientôt à celles de Trêves, de Narbonne, de Toulouse, surtout de Bordeaux : l'Aquitaine devient, à ta fin de l'empire, « la terre nourricière de la rhétorique romaine ». L'éloquence était alors une préparation à la vie publique, et Juvénal avait pu dire : « la rhétorique mène au consulat ». Nul pays ne fournit à l'empire plus d'orateurs que la Gaule. Ayant toujours aimé à se battre et à parler, mais ne pouvant plus se battre, les Gaulois parlaient. Au Ier siècle, la Gaule fournit à Rome deux de ses plus célèbres avocats, Montanus de Narbonne, Donitius Afer de Nîmes, le plus grand orateur que Quintilien ait connu et celui même qui, dans le Dialogue des orateurs, a fait une si belle apologie de l'éloquence. Un Julius Africanus, habitant de la Saintonge, lui dispute la palme. Au ive siècle, les Gaulois triomphent dans la littérature. Eumène d'Autun, Ausone de Bordeaux, sont les avocats les plus célèbres de leur époque. En même temps, Ausone était poète. Poésie et éloquence, voilà les deux grandes passions de la Gaule. Chez Ausone,
le Gaulois se décèle par de charmantes descriptions de la nature, par l'émotion avec laquelle il parle des fleuves et des coteaux de sa patrie, du batelier « chantant ses refrains moqueurs aux laboureurs attardés ». On a remarqué aussi que ce qui fait d'Ausone un vrai Gaulois, c'est que ses poésies sont essentiellement gaies l. On a noté la même gaieté et le même amour de la nature chez le grand poète chrétien de la Gaule, Paulin de Bordeaux, évêque de Noie en 409. Ce qu'il chante dans la fête de saint Félix, c'est le retour du printemps qu'elle annonce, « l'hirondelle au corset blanc, la tourterelle, sœur de la colombe, et le chardonneret qui gazouille dans les buissons ». Sa piété est « joyeuse et fleurie ». Parmi les genres sérieux, c'est le goût de l'histoire qui se manifeste le plus en Gaule ; Trogue Pompée était de l'école de Thucydide ; Sulpice Sévère a déjà, comme le remarque M. Gaston Boissier, l'esprit modéré, le style clair et coulant, le tour dramatique, la bonhomie malicieuse, la façon libre et vive de dire son opinion qui distingueront les lettres françaises 2.
En voyant l'activité intellectuelle qui existait dans toutes les écoles de Gaule, en voyant les temples, basiliques, monuments de toutes sortes qui s'élevaient partout, l'agriculture florissante, les riches
1 Voir M. C. Jullian, Gallia, ch. xvi.
* Quant au goût naturel des Gaulois pour l'art, il se traduit, dès que les Romains leur ont donné l'exemple, par des œuvres déjà remarquables. Ils se contentent d'abord d'imiter, à la perfection, la sculpture de leurs devanciers ; dans la vénerie, dans le travail des métaux, dans la mosaïque, ils sont bientôt maîtres.
moissons, l'activité des échanges, il est permis de croire, avec Fustel de Coulanges, que tout ce travail de l'esprit et des bras n'est guère compatible avec la prétendue dépravation des mœurs dont on a tant de fois parlé, et que la société gallo-romaine, si imparfaite qu'elle fût, était encore « ce qu'il y avait de plus régulier, de plus intelligent, de plus noble dans le genre humain ».
Au commencement du ve siècle, un poète gaulois, Rutilius Namatianus, célébrait la fusion de l'âme gauloise et de l'âme romaine, les vaincus partageant les droits des vainqueurs, le monde entier devenu une seule cité :
Urbem fecisti quod prius orbis erat.
Au moment de quitter Rome, Rutilius, ému de joie à l'idée de revoir sa Gaule, rencontrait un ami, Gaulois comme lui, et, en l'embrassant, croyait jouir déjà d'une portion de sa patrie:
Dum videor patriœ jam mihi parte frui.
On a eu raison de dire que tous les Gaulois, comme Rutilius, avaient fini par avoir deux patries : Rome et la Gaule, qu'ils pouvaient aimer l'une sans publier l'autre, profiter de toute la culture latine sans être infidèles au caractère national. Un père donnait volontiers à l'un de ses fils un nom gaulois, à l'autre, un nom romain, opérant ainsi dans sa famille l'union fraternelle des deux nations *.
* Voir Gallia, ch. xxiv, la Patrie gallo-romaine.
La Gaule demeura d'ailleurs, parmi les Etats de l'Empire romain, le plus indépendant d'esprit, comme elle était le plus volontairement fidèle. Elle garda son originalité, elle eut sa physionomie propre, avec une vraie capitale, Lyon, des empereurs à elle ou pour elle. « Il est dans la nature des Gaulois, disait un écrivain du me siècle, de ne pouvoir supporter les princes frivoles et indignes de la vertu romaine ou livrés à la débauche. » Quand la Gaule ne se créait pas elle-même un César, Rome lui en donnait un pour elle, Constance Chlore ou Julien. Ainsi se trouvaient conciliés et le sentiment de l'intérêt commun et l'orgueil national, qui devait toujours jouer un si grand rôle dans notre histoire1.
En somme, Ibéro-celto-germains par le sang, nos ancêtres ont été latinisés par l'éducation romaine, mais l'action ne fut pas toujours profonde. La fameuse culture « classique », dont Taine a exagéré l'influence, n'aurait eu qu'une influence superficielle, si elle n'avait
1 Voir Gallia. Après comme avant la conquête, les Gaulois devaient toujours montrer le même amour pour les dangers et pour les batailles. Aux armées romaines ils fourniront leurs plus hardis fantassins, leurs plus solides cavaliers. A la fin de l'empire eux seuls sauront se batlre: ils livreront les derniers beaux combats contre les Germains et contre les Perses. « Bons soldats à tout âge, dit Ammien Marcellin, jeunes et vieux portent au service la même vigueur; leurs corps sont endurcis par un constant exercice et ils bravent tous les périls. » Selon le poète Claudien, c'est le hasard, non la force qui triomphe des Gaulois :
Sitque palam Gallos casu, non robore, vinci.
Aux derniers jours de l'empire, quand les princes voudront des soldats qui ne soient point des barbares et qui cependant ne reculent pas devant l'ennemi, ils les demanderont à la Gaule, « ce pays des hommes forts et courageux à la guerre ».
trouvé en France certaines aptitudes natives qui n'ont rien de romain. D'ailleurs, quoi de plus dissemblable que le caractère des trois nations « sœurs », France, Italie, Espagne? Les classer ensemble sous le nom de race latine, et, de certains défauts aujourd'hui communs à leur discipline ou à leur religion, conclure à la décadence de cette race, c'est un raisonnement qui n'a absolument rien de scientifique. Si nous ne sommes néo-latins que par notre bonne volonté et par notre éducation, il dépend de nous de réformer cette éducation là où elle est fautive, et de diriger notre volonté vers un idéal supérieur.
On pourrait faire des remarques analogues à propos des fatalités du sang celte, auxquelles nous vouent certains anthropologistes. Voyez l'exemple de l'Irlande, de l'Ecosse et du pays de Galles. Les défauts que les Anglais reprochent aux Irlandais « celtiques », voisins des Gaulois, sont bien connus : imprévoyants, dépensiers , mobiles , faciles à l'enthousiasme et au découragement, toute difficulté les agace, ils passent d'un extrême à l'autre; ils sont trop impressionnables, passionnés, d'esprit souvent superficiel. Mais ces défauts, qui n'empêchent pas les hautes qualités du cœur, tiennent-îis unîauement à la race celtique? Non, car il y a à peu près autant d'éléments germaniques et blonds en Irlande qu'en Angleterre et en Ecosse, — la moitié environ. En outre, l'Ecosse a le même fonds celtique que l'Irlande, et combien peu elle lui ressemble! La vérité est que, l'Écosse ayant gagné beaucoup à son union avec l'Angleterre,
172 PSYCHOLOGIE DU PI UPLE FHANÇA1S
les qualités celtiques et les qualités germaniques s'y sont développées simultanément plutôt que les défauts ; malgré l'égale proportion d'éléments blonds et d'éléments bruns, la tradition et l'éducation ont fait prédominer le tour d'esprit anglais. L'Irlande, elle, au lieu de gagner, ne fit que perdre à son union avec l'Angleterre et fut maintenue dans une véritable servitude. Si le pays de Galles, — profondément celtique et gallique, lui, — n'avait pas embrassé la Réforme, il eût sans doute partagé le sort de l'Irlande ; mais l'antipathie de race ne fut pas nourrie par l'antipathie religieuse. Au xvme siècle^, les Gallois abandonnèrent l'Église anglicane, aristocratique, despotique et à demi papiste; ils se rallièrent en masse à la réformation des méthodistes et prirent le nom de presbytériens welches : les voilà, à l'exemple des Ecossais, lancés dans un tout autre courant que leurs frères d'Irlande, comme aussi leurs frères de France. On voit ce qu'iï faut penser des « iatalités » de race.