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CHAPITRE PREMIER Caractère et institutions des Gaulois

Si nous réunissons et classons ce que les anciens nous disent des Gaulois, nous y verrons la confirmation des données concordantes de l'anthropologie et de la psychologie, ainsi que le contraste des prétendus Latins de France avec les vrais Latins d'Italie ou avec les Germains purs.

Passez en revue les diverses facultés fondamentales résultant du mélange ethnique en Gaule, vous trouverez d'abord que la sensibilité, chez nos ancêtres, avait déjà pour caractéristique la mobilité nerveuse, qu'on nous reproche aujourd'hui comme « une dégénérescence ». César y voyait une « infirmité gauloise ». Les Romains constataient aussi chez nos ancêtres, par contraste avec leur propre caractère, l'extrême facilité à s'enflammer tous à la fois et à multiplier la passion de chacun par celle de tous. C'est ce que la science moderne appelle un phénomène d'induction nerveuse. Ce résultat était dû, sans doute, au mélange

de blonds sanguins et non flegmatiques avec des Celtes nerveux et de tempérament expansif. La race blonde n'a toutes se 5 qualités de sérieux et de constance que dans le Nord, parce qu'un élément de lymphatisme vient alors tempérer l'élément sanguinnerveux, dont la constance n'est pas la qualité maîtresse. Voyez les Hellènes croisés avec les Pélasges, c'est-à-dire des Hyperboréens dolicho-blonds croisés avec des Méditerranéens dolicho-bruns : ce mélange a beaucoup de rapports avec le caractère gaulois pour la légèreté et l'esprit. L'élément celtique donne toujours à l'élément germano-scandinave plus de vivacité et de mobilité. Il semble que tous les peuples où abondent les Celto-Slaves, comme les Irlandais et les Polonais, soient moins flegmatiques et moins maîtres de soi. Sous le ciel tempéré de la Gaule, blonds et bruns semblent avoir rivalisé de mobilité et de passion contagieuse. Ennemis de l'isolement, les Gaulois s'associent volontiers en grandes hordes, tout de suite familiers avec les inconnus, les faisant asseoir et raconter les histoires des terres lointaines, « se mêlant avec tous et se mêlant de tout ». La facilité avec laquelle ils se lient aux peuples étrangers et en subissent le contact fait que, vainqueurs ou vaincus, ils fusionnent avec les autres peuples ou se laissent absorber par eux. De là le grand nombre de peuples mixtes dans lesquels ils formèrent un élément constitutif : Gelto-Scythes, Gelto-Ligures, Gallo-Romains, etc.

L'esprit de sociabilité et de prompte sympathie

LE CARACTÈRE CAULOIS 145

engendre celui de générosité. On connaît le passage <^ù Strabon dit que les Gaulois « prennent volontiers en main la cause des opprimés », aiment à défendre les faibles contre les forts. Ils punissent de mort l'assassin d'un étranger, tandis qu'ils n'imposent que l'exil au meurtrier d'un concitoyen; enfin ils protègent les voyageurs. Polybe et César parlent aussi de ces associations de « fraternité » où de jeunes guerriers, s'attachant à quelque chef en renom, s'imposaient un dévouement absolu à sa personne, « montant sur le bûcher en môme temps que celui qui les avait aimés ». Ici le Germain et le Celte se fondent en un. Comme ombre au tableau, les historiens nous montrent chez les Gaulois la vie des sens portée à tous les excès, « des mœurs légères et dissolues, qui les font se rouler à l'aveugle dans la. débauche ». Michelet prétend que, si les Gaulois étaient débauchés, du moins ne connaissaient-ils pas l'ivrognerie des Germains; cependant Ammien Marcellin nous dit que, « avides de vin, les Gaulois recherchent toutes les boissons qui y ressemblent; on voit souvent 1(*3 hommes de la classe inférieure, abrutis par une ivresse continuelle, errer en décrivant des zigzags ». Le peuple s'enivrait surtout avec la ce?*visia, le zythm et le corma. Les Celtes de notre Bretagne, aujourd'hui encore, ne donnent guère l'exemple de la tempérance. Tout au plus peut-on conjecturer que l'ivrognerie celtique devait être moins sombre que l'ivresse germanique. A vrai dire, les vices des barbares sont presque partout les mêmes. Toutefois, la sobriété des

Méridionaux, tels que les Latins et les Grecs, con trastait, dès l'antiquité, avec l'intempérance de peuples du Nord.

L'esprit de société et la préoccupation d'autrui engendrent tout naturellement la vanité. Bien connue est l'ostentation gauloise. Les vêtements en poil noir des Ibères et leurs bottes tissues de cheveux contrastaient avec les saies des Gaulois aux vives couleurs, bariolées, quadrillées, semées de fleurs en broderie. Des chaînes d'or massives recouvraient leurs poitrines « blanches et nues ». Ils prenaient un soin particulier pour ne pas devenir ventrus, jusqu'à punir, dit Strabon, les jeunes gens dont l'ampleur dépassait les dimensions permises l.

Les fanfaronnades et les « gasconnades » gauloises ont souvent choqué les anciens. Il ne fallait pas trop se fier, remarque Michelet, à ces joyeux compagnons: ils ont aimé de bonne heure à gaber, comme on disait au moyen âge. La parole n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis riaient, et tout était dit'2. Parler, d'ailleurs, ne leur coûtait rien. Diseurs infatigables, on sait quelle affaire c'était, dans leurs assemblées, que de maintenir la parole à l'orateur au milieu des interruptions : « II fallait, dit Michelet, qu'un homme chargé d'obtenir le silence

1 Les peuples germaniques, ou qui se croient tels, accusent les races celtiques de malpropreté. Comment se fait-il que les Gaulois aient inventé le savon ? Au témoignage d'Ammien Marcellin, ils donnaient, tout au contraire, grande attention à l'entretien de leur corps et on ne les voyait jamais couverts de sales haillons.

* Michelet, Histoire de France.

marchât l'épée à la main sur l'interrupteur. » On reprochait aussi aux Gaulois leur amour de la raillerie grossière. Polyen raconte qu'un jour les Celtes d'Illyrie simulèrent une retraite précipitée en laissant dans le camp abandonné une multitude de mets purgatifs.

Sous le rapport de l'intelligence, les Gaulois avaient déjà vivacité, facilité, ingéniosité. César admire non seulement leur talent à imiter, mais aussi leur invention. Ils avaient d'ailleurs imaginé nombre d'objets utiles, bientôt adoptés par les autres nations : cottes de maille,4 tapis ornés, matelas, tamis de crin, tonneaux, etc. Tous les anciens, comme Strabon, déclarent les Gaulois très susceptibles de culture et d'instruction. Avec leur esprit souple et éveillé, ils avaient la curiosité universelle et l'universelle aptitude. La faculté d'assimilation chez ce peuple est étonnante, jusqu'à être inquiétante. Dès qu'ils sont en contact avec les Grecs de Macédoine ou avec ceux de Marseille, ils adoptent l'alphabet grec, ils apprennent la culture de l'olivier et de la vigne, remplacent l'eau par le vin, le lait et la bière, frappent des pièces à l'imitation des monnaies de la Grèce, copient habilement les statues grecques, surtout les Hermès. La rapidité avec laquelle ils devaient s'initier à la civilisation romaine tient du prodige.

Au point de vue de la volonté, le premier trait et le plus saillant du caractère gaulois, d'après le portrait qu'en fait César, c'est cette impétuosité qui devait plus tard s'appeler la fur la frcmcese. Effet de

la combinaison de trois races ardentes? L'autre trait, non moins connu, c'est la vaillance et le mépris de la mort, poussé jusqu'à un enivrement voisin de la folie : non paventi fanera Galliœ. Les Gaulois jouent avec la mort, ils la provoquent : au milieu du combat, ils se dépouillent de leurs vêtements et jettent leurs boucliers; après le combat, ils déchirent souvent leurs plaies de leurs propres mains pour les agrandir et s'en faire gloire. Ne jamais reculer, voilà leur point d'honneur, et pour cette race éminemment sociale l'honneur est tout; ils lancent des flèches contre l'océan, ils marchent l'épée en main contre le ciel; souvent ils s'obstinent à rester sous un toit embrasé, par parade de courage. Qui n'a pas lu les pages où Michelet nous les montre, pour quelque argent, pour un peu de vin, s'engageant à mourir? Ils montaient sur une estrade, distribuaient à leurs amis le vin et l'argent, se couchaient sur leurs boucliers et tendaient la gorge.

D'accord avec César, Strabon nous dit, dans une peinture devenue classique, que le caractère commun de cette race est d'être « irritable », folle de guerre, prompte au combat, « du reste simple et sans malignité ». Si on excite ces hommes, « ils marchent droit à l'ennemi et l'attaquent de front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient facilement à bout. On les attire au combat quand on veut, où l'on veut; peu importent les motifs, ils sont toujours prêts, n'eussent-ils d'autres armes que leur force et leur audace. «Toutefois, « par la persuasion,

ils se laissent facilement amener aux choses utiles ». Insupportables comme vainqueurs, « ils tombent dans l'abattement s'ils sont vaincus ». Spontanés, conclut Strabon, irréfléchis, le sens politique leur fait défaut dans leurs entreprises. Flavius Vopisque appelle les Gaulois le peuple le plus turbulent de la terre, toujours impatient de changer de chef et de gouvernement, toujours à la recherche des plus périlleuses aventures.

Avec ce caractère passionné et emporté, les Gaulois ne pouvaient avoir ni le goût de la discipline, ni l'amour de la hiérarchie. Peu disposés à sacrifier leur bon plaisir, ils avaient l'instinct égalitaire. Les privilèges mêmes de l'aînesse leur furent toujours odieux. Chez eux, les parts étaient égales entre frères, «comme également longues leurs épées ». En Germanie, on égalisait aussi les épées ; mais l'aîné nourrissait ses frères, contents de garder leur place hiérarchique à l'indivisible foyer. Chez les Celtes, la loi de succession égale imposait à chaque génération un partage, entraînait un bouleversement continuel des propriétés, une révolution éternelle. C'était aussi l'occasion d'une infinité de disputes et de haines.

11 n'est pas facile de discerner, chez les anciens peuples, ce qui tient au génie particulier de leur race et ce qui n'est qu'un résultat de lois générales applicables à toute société en évolution, ou, en d'autres termes, les «processus sociologiques ». Dans la religion, dans le régime des terres et des biens,

dans celui de la famille, dans l'art môme et la littérature, il va des successions de phénomènes régulières qui se retrouvent chez tous les peuples et qui tiennent aux nécessités de la vie sociale. Les historiens purs, soit dans l'antiquité, soit même dans les temps modernes, ont rassemblé des matériaux sans toujours savoir les interpréter : psychologie et surtout sociologie leur étaient étrangères. De là ces discussions confuses sur les religions, sur la propriété, sur le régime féodal, où l'on voit les historiens des divers pays se prendre d'un enthousiasme patriotique pour telle vieille institution, pour telle vieille croyance des ancêtres, alors que le sociologue la retrouve partout et y montre un anneau nécessaire dans la chaîne de l'évolution sociale.

Une foule de détails sont communs à toutes les religions primitives, à toutes les institutions primordiales des clans et des familles, à tous les arts des premiers peuples, à toutes leurs littératures, quelle que soit leur origine ethnique. Les prétendues « aurores de race » sont des aubes de civilisation sociale, les prétendus « crépuscules de race » sont des perturbations tenant à certains moments critiques du développement social.

La mythologie des Gaulois nous offre cependant quelques traits curieux qui peuvent jeter un nouveau j our sur leur caractère . On sait que les anciens reviennent souvent sur la force et l'importance qu'aurait eues, en Gaule, la croyance à l'immortalité: la mort n était considérée que comme « le milieu d'une longue vie, » et c'est

une des raisons pour lesquelles les Gaulois,- naturellement courageux, affrontaient la mort en souriant, ^.u reste, comme tous les sauvages, ils pensaient retrouver dans la vie future un « double » semblable au corps terrestre et une société où se continuerait leur vie guerrière. On y avait absolument besoin des doubles de ses chevaux, de son char, de ses armes, de ses esclaves. Valère Maxime dit qu'on y rencontrait même les ombres de ses débiteurs et que la mort ne les libérait pas de leurs dettes terrestres. D'après César, tout ce que le défunt avait possédé dans sa vie était jeté sur son bûcher funèbre : animaux domestiques, armes, esclaves, même les clients. On y jetait aussi, dit Diodore, des lettres adressées aux parents décédés. Comme tous les peuples primitifs de la terre, les Germains munissaient les morts de ce qui pouvait leur être nécessaire dans la vie future : ils brûlaient ou enterraient les armes et le cheval. Pour les morts importants, des sacrifices humains étaient ordinairement jugés nécessaires *.

Le culte des morts, plus intense peut-être et, à coup sûr, plus durable dans les Gaules que dans les cités du monde classique, devait rester un des plus vivaces sentiments de notre nation, sociable et affectueuse par delà la tombe.

Un second caractère de la mythologie celtique, déjà plus original que le précédent, c'était, parmi les

* VoirWaitz, Anthropologie, 1, 320,

dieux du jour opposés à ceux de la nuit, l'adorationde certains dieux intellectuels : la triade Brian, Inchar et Uaar, personnifiait le génie, l'inspiration artistique et littéraire. Au dieu Ogmé on attribuait l'invention de l'écriture ogméique. Il était aussi lé dieu de l'éloquence, et, comme on sait, des chaînes d'or sortaient de sa bouche. Ce détail bien connu a de l'importance, comme témoignage de ce goût inné pour la parole mentionné par César, et de la tendance à se laisser u enchaîner » par les beaux discours.

Un dernier trait, et le plus important, c'est la forte organisation et la puissance delà classe sacerdotale1. Tous les écrivains de l'antiquité qui se sont occupés de la Gaule sont frappés de la domination du clergé gaulois : il n'y avait alors rien d'analogue ni chez les Grecs, ni chez les Romains ; il fallait aller jusqu'en Egypte ou en Ghaldée pour retrouver une caste sacerdotale ayant la puissance des Druides. Les

1 On sait que les druides gaulois, au témoignage de César,, jouissaient d'immunités importantes; qu'ils étaient exempts du service militaire et de tout impôt, qu'ils avaient le droit d'interdire les sacrificee», c'est-à-dire de frapper d'une véritable excommunication. Tous les druides, y compris leurs chefs, étaient électifs; pour être élu, il fallait une longue initiation, car l'enseignement était purement oral et exigeait,, prétendait-on, une étude de vingt années. Leur science était renommée dans l'antiquité, mais il faut en rabattre : on sait comment les Anciens s'engouaient des mystères étrangers. En tout cas, les druides faisaient des lois, jugeaient la plupart des contestations et des crimes. César ajoute qu'ils instruisaient la jeunesse, lui apprenaient « le cours des astres, la grandeur du monde et des terres, la force et la puissance des dieux ». Ils lui enseignaient surtout « que l'âme ne meurt point, niais qu'après la mort elle passe d'un corps à un autre ». César a dû imaginer ce dernier trait, à moins que quelques druides plus doctes n'aient eu connaissance, dans le midi de la Gaule, des doctrines grecques et pythagoriciennes. Mais l'idée delà métempsychose est en contradiction avec tout ce que la sociologie nous apprend des croyance* primitives en général, des croyances gauloises en particulier.

Romains, qui n'avaient qu'une religion formaliste et cérémoniale, toute au service de la politique, ne pouvaient rien comprendre à la force du sentiment religieux chez les Gaulois, qu'ils appelaient « la plus superstitieuse des nations ».

Les anciens ont pris plaisir à nous raconter la recherche de « l'œuf de serpent » et la cueillette du gui. Un homme aposté s'élance, dit Pline, reçoit l'œuf dans un linge et s'éloigne à toute bride, car les serpents le poursuivent. L'œuf était un talisman : il faisait gagner les procès et attirait les bonnes grâces des puissants. Quant au gui de chêne, qui guérissait' de toutes les maladies, Pline nous montre comment le druide, vêtu d'une robe blanche, le cueillait avec une faucille d'or ; mais ces superstitions n'ont rien de caractéristique, et le chêne fut l'arbre religieux par excellence pour une multitude de peuples aryens, depuis les Grecs et les Italiotes jusqu'aux Germains et Gaulois.

Selon César, les prêtres germains n'avaient point, comme les Druides, de privilèges hiérarchiques ni d'autorité divine ; ils étaient seulement les plus vieux membres de la communauté. Ce contraste entre Germains et Gaulois n'a pas manqué d'exciter l'orgueil des historiens allemands. Mais, pour le sociologue, c'est moins une preuve d' « intériorité » religieuse, propre à la foi germanique, que d'un développement religieux encore incomplet. De même pour la presque absence d'idoles chez les Germains. Au reste, les Gaulois ne semblent pas non plus

avoir pris les idoles très au sérieux. « Brennus, roi des Gaulois, raconte Diodore de Sicile, étant entré dans un temple, ne regarda pas les offrandes d'or et d'argent qui s'y trouvaient ; il prit seulement les images de pierre et de bois, et il se mit à rire de ce qu'on avait supposé aux dieux des formes humaines et qu'on les avait fabriqués en bois ou en pierre1. » On voit que Brennus, lui aussi, aurait eu le sentiment de « l'intériorité » et le mépris des idoles.

On a enfin remarqué que les anciens Germains accordaient aux femmes « le caractère sacré et la divination, sanctum etprovidum » ; le sentiment et le pressentiment féminins leur paraissaient souvent supérieurs à la science et à l'action viriles. Les historiens allemands ont vu là le bon côté de la moralité et de la religion des vieux Germains : respect de la femme, admiration pour la chasteté de l'épouse et pour la pureté de la vie familiale. Il y a ici une part de vérité, mais la Gaule avait aussi ses femmes douées de divination, ses druidesses et ses magiciennes, qui étaient les égales des druides et parfois plus vénérées queux.

La préoccupation du droit point déjà chez les Gaulois. Selon César, les druides auraient d'abord instruit leurs élèves sur le droit naturel, puis sur les constitutions et les lois particulières. L'influence romaine est venue développer le souci de la justice universelle.

Après la conquête de César, ce fut le druidisme

• Fragments, liv. XXII.

qui entretint, quelque temps encore, le sentiment de la nationalité gauloise; Tibère, Claude, Néron, Vespasien l'étoufferent dans le sang ; mais longtemps subsistèrent les restes du culte. Les déesses des bois et des fontaines, fées puissantes et mères secourables, Fatœ et Matres, ont longtemps survécu à la religion de nos ancêtres. En 802, Gharlemagne se plaignait encore qu'on vénérât les arbres et les sources et qu'on interrogeât les sorciers, derniers rejetons du druidisme \

De tous ces faits on ne saurait tirer les conclusions enthousiastes et naïves de Henri Martin et de certains celtisants sur la religion celtique, sur la « révélation celtique », etc. Les Celtes n'ont rien « révélé », pas plus que les Germains ; mais il ressort que la religion gauloise avait atteint une période déjà assez avancée de l'évolution mythologique, puisqu'elle constituait un culte fortement organisé. Peut-être faut-il attribuer à cette vieille habitude de la hiérarchie sacerdotale, — seule hiérarchie populaire en Gaule, — la facilité avec laquelle le christianisme romain s'organisa dans ce pays.

Au point de vue de la vie familiale , quelques traits sont à noter pour le psychologue et le sociologue. L'épouse occupe, dans la famille gauloise, un rang plus élevé que chez la plupart des autres peuples ; elle n'est ni achetée, ni vendue ; elle choisit librement son mari, ■ qu'elle accompagne dans les expéditions guerrières.

4 "Voir M. Jullian, Gallia, chap. xvi.

Ce dernier n'en a pas moins sur elle le droit traditionnel de vie et de mort. Il n'est donc pas vrai de dire, comme on l'a soutenu, qu'en Gaule la femme fût « l'égale » de son mari. Mais elle devint vite, surtout chez les Gallo-Romains, la maîtresse de la maison, Matrona honesùssima. Il est douteux que, même chez les Germains, la femme ait été l'objet de plus d'égards. Jules César nous représente une sorte de communauté des biens comme admise entre époux. « Autant, dit-il, le mari recevait de sa femme, à titre de dot, autant il déposait de son propre avoir: le tout appartenait au survivant. » La femme était chargée de l'éducation des enfants jusqu'au moment où ils devaient porter les armes. Chose inouïe aux Grecs et aux Romains, les femmes, dans certains Etats de Gaule, prenaient part aux délibérations publiques ; c'est, dit-on, à un tribunal de femmes qu'Annibal, traversant le sud de la Gaule, dut soumettre ses contestations avec les indigènes. Grecs et Latins vantaient d'ailleurs la grâce, la taille élégante, la blancheur de teint des femmes gauloises. Lœta et gravis, fidelis, pudica, voilà les qualités morales qu'on leur attribuait. N'est-ce pas une femme de la Gaule romaine, Eponine, qui donna au monde antique un des plus touchants exemples de la fidélité conjugale?

La base ancienne de la société gauloise était le régime patriarcal. Un certain nombre de familles, depuis longtemps établies dans le pays, possédaient le sol et les richesses : c'étaient les anciens conquérants, Scandinaves ou germains, les « nobles » dont parle

César. Avec les druides et les bardes, ils composaient la classe privilégiée. Quant à la plèbe, elle fut à peu près, selon le mot de César, une « classe servile ». C'est elle qui était surtout celte. Sous cette aristocratie toute-puissante, la guerre civile était constante de tribu à tribu. Les différents peuples celtiques, le plus souvent jaloux entre eux, n'avaient pas le talent -de centraliser leurs forces contre l'ennemi commun ; ils se laissaient vaincre l'un après l'autre pour n'avoir pas su marcher l'un avec l'autre. On a beaucoup reproché aux Celtes cette anarchie, cette impuissance à fonder un Etat uni. Mais il ne faut pas exagérer, comme on le fait d'habitude, le contraste avec les Germains et avec les Latins. Ne trouve-t-on pas chez es vieux Germains même anarchie ? Les « princes » germains sont des chefs élus en raison de leur force physique ou de leurs qualités guerrières ; ils ont des -< compagnons» qui les ont choisis librement ; c'est là n lien entre individus, mais non un lien public. L'idée de l'Etat, à vrai dire, n'existe pas. Chez les Gaulois, il n'y avait pas seulement ainsi « compagnonnage », il y avait déjà « clientèle » ; ce qui, au point de vue de la sociologie, suppose une organisation plus savante. Et ce système de clientèle ne s'appliquait pas seulement aux individus, il s'étendait à des tribus entières : un peuple faible était client d'un plus fort. Des espèces de confédérations embrassaient presque toute la Gaule : faut-il rappeler qu'à l'époque de César, deux peuples rivaux, lesEduens et les Arvernes, se disputaient le patronage des différents peuples

gaulois? Il y a là, plus encore qu'eu Germanie, une première esquisse du lien féodal. La vérité est que les Germains étaient restés à un état social plus simple ; leur race étant moins mêlée, il n'y avait pas chez eux une distinction aussi profonde entre conquérants et conquis ; c'est pour cela qu'ils avaient plutôt des compagnons que des « clients ». Mais, en somme, ils ne manifestaient guère plus d'esprit public que les Gaulois; divisés comme eux, ils furent comme eux vaincus en raison de leur division. Ils restèrent même bien plus longtemps à l'état d'anarchie que les Gaulois, qui se plièrent tout de suite à la centralisation romaine.

Ce qu'on peut admettre, c'est que les Celtes avaient tout ensemble moins d'individualisme et, sauf dans le" domaine religieux, moins de sentiment hiérarchique que les purs Germains. Gomme nous l'avons dit, ils se sont toujours montrés plus égalitaires, que ce fût l'égalité dans la liberté ou l'égalité sous un maître. En outre, grâce à leur sociabilité plus grande, ils étaient parvenus à un stade plus élevé de l'évolution sociale. S'appuyer sur ces faits pour en tirer des inductions applicables à notre époque, c'est se faire illusion ; ceux qui nous traitent de Celtes nous prétendent anarchiques, ceux qui nous traitent de Romains nous prétendent faits pour la centralisation despotique. Ici encore, le Fatum des races est une idole. Vainement oppose-t-on, surtout en Allemagne, les nations « latines » aux nations germaniques ; vainement rejette-t-on la France

parmi ces peuples latins, « légers et frivoles », qui auraient tous « le besoin inné de la tutelle gouvernementale », au lieu d'avoir le goût germanique de la liberté et de l'initiative individuelle ; la France, on l'a \ 12, n'est poiii« une nation latine. Les historiens ont même montré que, parmi les contrées occidentales, nulle ne demeura plus pure du sang romain que la Gaule. Il y eut sans doute, dans les vallées de l'Aude, du Rhône et de la Moselle, des colonies romaines ou italiennes assez nombreuses, mais elles étaient peu fortes, et, de plus, le contingent des colons amenés à l'origine ne semble pas avoir été renouvelé. On a évalué à trente mille le nombre de colons romains établis par César et Auguste 1 ; doublez ce nombre, si vous voulez, triplez-le ; ajoutez-y les négociants, les industriels, les fonctionnaires, les esclaves, vous n'aurez encore que de faibles chiffres d'immigration romaine. Même en Provence,

Les blondes Grecques d'Arle aux yeux de Sarrasines

ne sont probablement ni grecques ni sarrasines. On peut bien reconnaître, à Arles et ailleurs, quelques restes du type romain, mais où est « le sang latin » de la France ?

* Voir Gallia, par M. Jullian,

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