CHAPITRE lv
Jde caractère français at ia littérature française.
Les mérites et les lacunes de l'esprit français apparaissent dans notre littérature et dans nos arts, depuis les origines jusqu'à la période contemporaine. C'est à ces manifestations supérieures du génie national qu'il faut demander les preuves de notre vigueur ou de notre faiblesse intellectuelle.
Au point de vue de la littérature et de l'art, la France était une terre toute préparée pour la culture gréco-romaine ; et c'est cette culture qui, tempérant, les vives qualités de la nation, devait imprimer à la longue dans les intelligences un idéal classique de raison, d'harmonie et de constance. Elle devait avoir prise sur des esprits clairs et lucides, en ieur fournissant des cadi*es généraux et simples, des modèles de méthode et de précision. Les rapports de notre esprit et de l'esprit grèc, sur plusieurs points, rendaient encore plus facile l'imitation des modèles antiques. Comme les Grecs et surtout les Romains, nous avons excellé dans l'éloquence, non sans verser dans la déclamation : d'Aubigné comme Corneille, Oi é-
biilon comme Diderot et Rousseau déclament à qui mieux mieux. Michelet remarque que le génie de la France, c'est « une logique passionnée dans les esprits supérieurs, la rhétorique dans les talents secondaires ». Luther, ajoute-t-il, ne raisonne jamais : « il est très éloquent, jamais raisonneur : un auteur populaire ne peut être un logicien ; » au contraire, « Calvin est un esprit durement éloquent qui poursuit très longtemps son raisonnement. C'est déjà l'esprit de Rousseau. » « L'Allemagne, cet enfant naïf, après avoir subi l'influence de Luther, tournera, non à la logique comme la France, mais à la haute métaphysique. Son génie, c'est le génie symbolique. » L'Allemagne, selon Michelet, l'ancienne Allemagne, bien entendu, n'est que poésie et métaphysique; nous autres, nous nous tenons dans cet intermédiaire qu'on appelle la logique. » Ces jugements un peu sommaires de Michelet ont été souvent reproduits par d'autres écrivains.
On a soutenu, en particulier, que notre race n'est pas poétique. Y aurait-il ici sur nous, en effet, une fatalité originelle? La chose serait étrange. Si les races germaniques et si les races du Midi ont eu, chacune à leur manière, le sens de la poésie, comment ce sens se serait-il perdu dans une nation où l'élément blond et l'élément brun du Midi se sont mêlés au sang celtique? Ce serait donc la faute de ce dernier, qui représenterait un prosaïsme i corrigible? Mais, tout au contraire, les races celtiques nous apparaissent avec un profond goût de
poésie Si le Gaulois et le Franc ont une vie surtout active, aventureuse et guerrière, le Breton d'Armorique, d'Irlande ou de Galles se perd volontiers dans la contemplation d'un monde idéal. Intense est sa vie intérieure ; au lieu de s'épandre au dehors, il a une puissance « d'absorption passive » qui laisse sa libre activité à la représentation du dedans. De fait, les Celte?, notamment ceux d'Irlande, ont une imagination d'une incroyable richesse, plus féerique, moins sombre et moins farouche que celle des Germains. Leurs qualités originales sont le don dramatique, la douceur plus grande des sentiments, la raillerie plus fine, enfin le sens de la forme. Jusque dans le vieux cycle de Conchobar et de Guchulaïn, antérieur de quatre cents ans au cycle de Gharlemagne et de cinq cents ans au cycle d'Arthur le Gallois, on admire déjà, outre la fécondité inépuisable, l'art de tout mettre en scène et de tout dramatiser, de faire agir les personnages, de les faire parler conformément kYargute loçuide César. En outre, au milieu de ces sauvages récits de guerre qui se retrouyent dans la poésie de toutes les races se font jour ici des sentiments tendres et généreux : l'ironie est déjà subtile; les saillies, les traits d'esprit abondent. Enfin les conteurs savent composer et donnent à leurs récits une forme plus harmonieuse que celle des chants sandinaves ou saxons. Que de fois la Muse celtique a fait passer dans les peuples européens un souffle
* Voir Renan, Essai sur la poésie des races celtiques. D'Arbois de
Jubainville, Littérature celtique.
nouveau ! D'abord, selon des juges compétents, comme Powel et Vigfusson, les chants eddiques doivent beaucoup de leur inspiration et de leur « imagerie » aux Celtes des îles de l'Ouest et aux conteurs irlandais. Puis viennent Arthus, Merlin, la Table ronde, qui, du Nord au Midi, inspirent tous les poètes. En troisième lieu, dans sa Reine des Fées, Spencer se souvient des romans irlandais. Il est le prédécesseur de Shakespeare, dont la Mab et la Titanianous reportent de nouveau au pays des fées. Le songe d'une nuit d'été a toujours hanté l'esprit de Shakespeare. Ariel, Prospero et Miranda sont des enfants de l'imagination celtique. Lear et Cymbeline ont des noms celtes. En dernier lieu s'est fait sentir l'influence ossianique, si visible chez Goethe, Byron, Shelley, Chateaubriand, Heine. On peut dire que les deux grands courants, celtique et germanique, se sont mêlés dans la poésie de l'Angleterre et même de l'Allemagne ; mais c'est en France que ce mélange eut d'abord lieu, moins intime d'ailleurs et laissant reconnaître les deux fleuves, l'un franco-roman, l'autre breton. Le premier produisit l'épopée. C'était une vieille coutume germanique que de chanter les dieux et les héros : ainsi firent les compagnons de Glovis et, plust tard, de Gharlemagne. Dans la chanson de Roland il y a une grandeur morale que la Grèce même n'avait* pas connue; il y a l'idée nouvelle de l'honneur, avec le sacrifice de la vie qu'il réclame, soit pour le service de l'empereur, soit pour le service de Dieu. En outre, on ne se contente pas d'y chanter l'héroïsme vain-
queur, on y exalte l'héroïsme vaincu ; on double la puissance de l'admiration de toute la tendresse de ! Ja pitié l. Ainsi la vieille rudesse germanique s'est adoucie en France, en s'infusant à l'esprit celtique. Mais ce dernier a sa floraison propre ; moins énergique et plus affectueux, il s'épanouit en roman d'amour. Grande nouveauté dans la littérature et la poésie, que ces récits de passions profondes, exclusives, | remplissant toute l'âme et toute la vie : Tristan et Yseult. Puis viennent les romans de chevalerie, Arthus et la Table ronde, Lancelot et sa Genièvre : l'honneur et l'amour sont alors les deux grands mobiles ; • de l'existence, le « règne de la femme » commence. Enfin les romans de Graal, avec Perceval et Galéad, nous montrent l'exaltation de la foi mystique; la | pureté et la chasteté qu'elle commande deviennent «l'essence même de la perfection chevaleresque». De même que des chansons de geste devait se déta- I cher l'histoire, ainsi des chansons bretonnes devait ! se détacher le roman idéaliste. Sans doute, dans notre pays gaulois, cet idéalisme romanesque ne pouvait être qu'exceptionnel : il a existé cependant et les romans de France l'ont porté à travers l'Europe enivrée.
D'après les Anglais et les Allemands, néanmoins, le Français serait un être trop impersonnel, trop j livré à la vie sociale pour sentir et créer des œuvres vraiment poétiques, et surtout lyriques ; son excès
* Voir sur ce point l'Histoire de la littérature française, par M. Lanson.
même de civilisation aurait été incompatible avec fa haute poésie. Il est certain que la vie sociale et, plus particulièrement, la vie de cour retarda pendant de longs siècles la floraison du lyrisme en France. Mais n'avons-nous pas eu à notre tour nos grands lyriques,, quoique, sous les apparences du romantisme, ils aient gardé le sens classique de la forme ? La vie sociale, d'ailleurs, a aussi sa poésie : ce n'est pas seulement l'individu penché sur lui-même, enfermé en sa solitude, qui intéresse le poète; plus la société se développe, avec ses grandeurs et ses misères tragiques, plus la poésie doit devenir sociale et vraiment humaine.
Notre littérature, en général, n'est ni naturaliste ni mystique; même quand elle prend l'une ou l'autre de ces directions, elle reste intellectuelle et sociale: ce sont là ses deux caractères constants. Le second a été mis en lumière par les études magistrales de M. Brunetière ; nous insisterons donc de préférence sur le premier. Par son intellectualisme, notre littérature est portée à considérer les êtres et les personnes sous l'aspect qui les rend le plus saisissables à l'intelligence ; or, on peut dire que c'est avant tout l'aspect conscient, celui où l'être existe pour soi et, devenu transparent à lui-même, le devient aussi aux autres. Ce que nos écrivains mettent en relief, ce sont toutes les passions et idées qui arrivent à la connaissance de soi, ce que les psychologues appellent les « motifs » et les « mobiles ». Mais où sont les profondeurs du naturel inconscient, dont ces
motifs et mobiles ne sont que les manifestations? La vie inconsciente, qui est proprement la nature, et qui se dérobe plus ou moins à la pensée, n'obtient dans les œuvres de nos littérateurs qu'une part restreinte et effacée. Les personnages de notre théâtre se voiei;t sentir et agir : il leur arrive même de raisonner doctement sur leurs passions et leurs actions; eux aussi disent à leur manière : Je pense, donc j'existe, et je n'existe que là où je me pense. L'inconscient étant l'involontaire, on peut en inférer encore que, dans l'histoire des âmes, le rôle de tout ce qui échappe à la volonté devait être très réduit par nos romanciers et par nos poètes. Ils mettent au premier plan la liberté en lutte contre quelque passion bien connue d'elle. Les deux adversaires aux prises, en pleine lumière, se livrent à des passes d'armes, visière levée, comme des chevaliers dans un tournoi. Les forces obscures et sourdes, dont la poussée est celle même de la nature sur l'homme, semblent avoir disparu : tout est devenu humain. Le milieu physique, du même coup, s'efface au profit du milieu social. Le sens de la nature a été long à se développer dans la littérature française, tant la vie intellectuelle et sociale, rapportant tout à l'homme, absorbait tout. Stendhal a beau dire qu'une chaîne de montagnes neigeuses à l'horizon de Paris eût changé toute notre littérature, la chose est douteuse : si la société avait été la même en face de ces montagnes, il n'y eût eu peut-être de changé dans notre poésie que quelques descriptions, comparaisons et métaphores.
Un autre trait des personnages de notre littérature, c'est qu'ils ont un caractère fixe et achevé, par cela même une forme nette et définissable. Mais l'évolution même du caractère, son « devenir » à travers les métamorphoses successives, voilà ce qu'on ne peint guère en France. Pour emprunter des termes à la science du mouvement, on peut dire que les caractères, dans notre littérature, sont présentés à l'état statique, non dynamique. De là leur accord avec eux-mêmes, leur consistance logique, leur constance qui ne se dément presque jamais. Aux trois fameuses unités d'action, de temps et de lieu, nous en avons encore ajouté une autre : celle du caractère! Qu'y at-il pourtant, a-t-on objecté, de plus « ondoyant et divers», de moins systématique, d'aussi vague en ses contours, d'aussi discordant même qu'un caractère réel? N'ést-ce pas le domaine de l'obscur et de l'imprévu ? On peut répondre que les caractères en apparence les plus illogiques suivent encore une logique intérieure ; mais il reste vrai que nos poètes et romanciers se contentent trop de quelques éléments du problème au lieu d'en embrasser la complexité. De même que, dans le poème de Dante, chaque homme possède une certaine qualité fixe, bonne ou mauvaise, par laquelle sa place est elle-même marquée au ciel ou dans l'enfer, ainsi, dans notre littérature, chaque àme est définie et classée par sa vertu ou son vice.
L'Allemand ou l'Anglais, eux, prendront bien plutôt intérêt à la contradiction de deux âmes en une seule
et à leur lutte intérieure. Corneille a fait la tragédie j de la volonté, Racine a fait celle de la passion; mais, chez Corneille, la volonté n'est que la raison toute* puissante, consciente et sûre de soi.
Et sur mes passions ma raison souveraine, dit Pauline.
Je suis maître de moi comme de l'Univers, dit Auguste.
Quand les maximes de la raison se font entendre, le cœur obéit; il va jusqu'à changer tout d'un coup la haine en tendresse :
Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle. Elle est morte...
Nicomède, c'est l'apothéose de la volonté raisonnable. Cette foi à la puissance de la volonté réfléchie est éminemment française : nous comprenons mieux /es révolutions de l'âme que ses évolutions. Chez Racine, ce n'est pas la volonté qui domine la passion, c'est la passion qui domine la volonté, mais le conflit est toujours conscient. C'est même au moment le plus aigu de la crise morale qu'il est représenté. Suivant une remarque de Diderot, couramment attribuée à Goethe ou à Napoléon, « un sujet ne peut être mis en scène qu'au moment de la crise».
C'est un trait essentiel encore — et essentiellement
français — do notre théâtre, que non seulement toute passion et tout vouloir s'y traduit en idée, mais toute idée s'y traduit en acte. Ici comme ailleurs, nous ne séparons guère la conception de l'exécution. Hamlet est un type inconnu sur notre scène; aucun de nos héros ne rêve : ils sentent, ils veulent, ils parlent, ils agissent; une chaîne de résolutions et d'actes, changeante et pourtant logique, se déroule sous nos yeux, jusqu'à ce que, de crise en crise, se déduise la catastrophe finale.
Le genre littéraire qui, par destination, reproduit le mieux l'évolution même de la vie, c'est le drame : aussi n'avons-nous pas eu de Shakespeare, ni de Goethe, ni de Schiller. En revanche, Corneille, Racine et Molière ont créé trois formes éternellement vraies de cette autre sorte d'art qui exprime, sinon la vie en formation, du moins la vie en action. Nous l'avons vu, tandis que les poètes germaniques ou britanniques représentent de préférence le continuel et contraire effort des tendances naturelles dans un caractère toujours mouvant et en fluctuation, la tragédie française aous peint des âmes faites, nous les montre engagées dans quelque action terrible où les passions éclateront comme des conséquences logiques du caractère donné. Si, chez Corneille et surtout Racine, Voltaire a raison d'admirer les « combats du cœur » , c'est toujours un cœur déjà formé, que juge une raison clairvoyante.
Rien mieux encore que la tragédie, la comédie offrait à l'esprit français cet avantage de mettre sur la
scène des hommes développés, avec leurs vices et leurs ridicules en pleine saillie ; elle exclut par essence le long travail d'une âme en germination. En outre, elle est la peinture de la société, où viennent se heurter mutuellement les défauts des hommes. Toutes ces raisons expliquent la supériorité de la comédie en France, qui nous a valu d'être appelés par Heine les comédiens ordinaires du bon Dieu !.
Avec notre préférence pour tout ce qui est « achevé » s'accordent notre science de la composition et notre sens exquis de la forme. Un psychologue2 a fait justement observer que, par une illusion naturelle, des objets placés sans ordre paraissent aisément plus nombreux que s'ils sont mis en ordre, et, d'autre part, l'unité qui résulte de l'ordre fait de nombreux objets un seul ; en vertu de ce trompe-l'œil, des ouvrages allemands ou anglais paraissent très souvent plus riches d'idées ou d'aperçus parce qu'ils sont moins bien ordonnés et composés; et telle œuvre française paraît plus simple ou même plus superficielle parce qu'elle a su réduire les idées à l'unité.
Quant au style, il eut toujours en France une importance supérieure. En littérature et en art, le Fran-
1 A la veine comique et satirique se rattachent les fabliaux et le Roman du Renart ; on y trouve sans doute la vérité maligne de l'observation, le sens critique, la belle humeur et l'esprit; mais, pour un fabliau comme Grisélidis, que de vilenies dans tout les sens du mot! L'esprit gaulois devait nous donner Régnier, Molière, La Fontaine et Voltaire; il n'en est pas moins, trop souvent, la honte de notre France.
8 M. Paulhan.
çais n'admet pas les bonnes intentions, quand même on lui voudrait persuader qu'elles sont des intuitions profondes et même surnaturelles ; il exige le fini de l'exécution et du style. Aussi rien n'est-il comparable à la prose française : elle a réalisé la perfection dans tous les genres, qu'il s'agisse de démontrer et de convaincre, d'émouvoir et d'entraîner, de raconter et de peindre. Quelle que soit notre admiration pour la prose grecque ou latine, nous ne saurions l'égaler aux œuvres de notre triomphante lignée littéraire, depuis Rabelais, Montaigne, Pascal, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, Rousseau, jusqu'à Chateaubriand, Mérimée, Michelet, Flaubert, Renan et Taine, — pour ne pas citer ceux qui vivent encore et qui, en définitive; n'ont pas dégénéré !