CHAPITRE VI
L'esprit français jugé par les étrangers.
Le jugement des nations voisines et surtout rivales est un contrôle nécessaire de celui que nous pouvons porter sur nous-mêmes. De plus, il a l'avantage de nous renseigner sur les changements en mieux ou en pire qui se sont produits dans notre caractère. Il faut, bien entendu, faire la part (souvent très grande) des passions, jalousies, rancunes internationales.
« Les Français, dit Machiavel dans sa vie de Castracani (ouvrage mis aujourd'hui entre les mains de la jeunesse italienne), les Français sont naturellement plus intrépides que robustes et adroits : si l'on peut résister à l'impétuosité de leur premier choc, ils faiblissent bientôt' et perdent courage au point de devenir aussi lâches que des femmes » ; ce qui est beaucoup dire ! « D'un autre côté, ils supportent difficilement la disette et les fatigues, finissent par se décourager; rien n'est plus aisé alors que de les surprendre et de îes battre. » Et Machiavel donne en exemple l'affaire du Garigliano. « Il faut donc, pour vaincre les Français, se garantir de leur première impétuosité, et on est sûr de l'emporter si l'on peut parvenir vis-à-vis
d'eux à traîner en longueur. » Machiavel reproche au soldat français d'alors d'être pillard et de dépenser « l'argent d'autrui avec la même prodigalité que le sien ». — « Il volera pour manger, pour gaspiller, pour se divertir même avec celui qu'il a volé. » Ce dernier trait, finement observé, ne montre-t-il pas le besoin de sympathie et de société qui caractérise le Français? Faute de mieux, ce dernier fraternise avec celui qu'il pourfendait tout à l'heure. « C'est le contraire de l'Espagnol qui enfouit pour toujours ce qu'il vous a dérobé. » Un autre trait représente le caractère sanguin-nerveux des Français : « Ils sont tellement occupés du bien ou du mal présent qu'ils oublient également les outrages et les bienfaits qu'ils ont reçus, et que le bien ou le mal à venir n'est rien pour eux. » Que nous soyons tellement prompts à oublier les bienfaits, on peut le contester (et d'ailleurs les bienfaits par nous reçus des autres nations sont aisés à compter) ; mais comment nier notre promptitude a oublier les outrages, quand une question de droit ou d'humanité ne les rend pas toujours présents à noire intelligence? Nous ne sommes point de ceux qui remontent jusqu'à Conradin, ni jusqu'à Brennus, pour faire la théorie de leurs haines. Si les Allemands nous avaient battus sans mutiler notre patrie au mépris du droit des peuples, la guerre franco-allemande serait déjà oubliée, comme sont oubliées aujourd'hui la guerre de Grimée contre la Russie, les guerres contre les Anglais mêmes. On reconnaîtra d'ailleurs une nuance de la physionomie à la fois gau-
loise et frarçaise dans celte remarque de Machiavel : « Ils racontent leurs défaites comme si c'étaient des -victoires ! » Voilà bien l'imagination française qui s'exalte, qui a besoin de se répandre et d'attirer l'attention. Machiavel ajoute, pour caractériser notre optimisme d'humeur : « Ils ont une idée exagérée de leur propre bonheur et font peu de cas de celui des autres peuples^ » Enfin il nous reproche d'être légers et changeants. « Ils gardent leur parole comme la garde un vainqueur. Les premiers engagements qu'on prend avec eux sont toujours les plus sûrs. » L'accusation, outre qu'elle est peu méritée, surprend de la part d'un Italien, et de Machiavel.
Les étrangers sont unanimes à constater notre facilité traditionnelle à nous payer de beaux discours au lieu de faits et de raisons. Tandis que l'Italien se joue des mots, disait l'abbé Galiani, le Français en est dupe. Un psychologue allemand a dit de nous que la rhétorique, simple ornement pour l'Italien, est pour le Français un argument.
Un de nos critiques les plus acerbes fut Gioberti. Dans son livre fameux sur le Primato de l'Italie, il reproche aux Français frivolité, vanité et jactance. A l'en croire, nos livres, « écrits légèrement et sans profondeur, sont toujours à la recherche de l'es-^l prit ». On sortait alors à peine du xvme siècle. Mais était-ce une raison pour oublier les Descartes, les^ Pascal ou les Bossuet? « La plus grande qualité de l'homme, ajoute Gioberti, est la volonté; or elle est faible et mobile chez les Français. » Le génie de
Napoléon, « tout à fait italien, » trouva dans la France l'instrument le plus docile et le plus convenable pour ses gigantesques desseins : les Français, « qui vont par sauts et par bonds, et qui sont des gens de premier mouvement, » apprécient d'autant plus chez les autres « cette ténacité dont ils sont dépourvus » et qui est nécessaire pour les bien gouverner. « On sait que ce sont les caractères vifs et inertes qui sont le plus aisément dominés et asservis par les natures fortes et tenaces. » Quelques années après, ajoute Gioberti, le succès enivra Napoléon, ettandis qu'à ses débuts Bonaparte avait dirigé sa conduite « selon la méthode italienne, c'est-à-dire en joignant une grande prudence à une grande audace », plus tard, aveuglé par ses succès, il voulut gouverner avec la furia française, « par des mouvements brusques, emportés, cassants, désordonnés » ; et il mit alors moins de mois pour perdre sa couronne qu'il n'avait mis d'années pour l'acquérir. Gioberti prétend que les Français sont « totalement dépourvus » des deux qualités nécessaires pour « exercer la maîtrise du monde », et que, bien entendu, l'Italie possède : « la puissance créatrice jointe à la profondeur de la réflexion dans l'ordre intellectuel; le jugement, la ténacité, la patience, la volonté, dans l'ordre de l'action. » Tandis que les Italiens sont, pour ainsi dire, « d'étoffe aristocratique », le Français est d'étoffe plébéienne, car il ressemble au peuple « par la complexion mobile et légère de son esprit, sa versatilité et son inconstance ». De même, « la vanité, fille de la légèreté, est un défaut propre aux êtres in te-
rieurs, enfants, femmes, peuple. Les Romains ne se répandaient pas en hâbleries : ils agissaient; tandis que les Français, les premiers menteurs du globe, étalent une ridicule forfanterie : ils appellent leur révolutions les révolutions du monde » , A l'amour de la patrie, Gioberti nous reproche de substituer « l'amour des antipodes » et de faire profession d'adorer le genre humain. Ce réquisitoire haineux conclut que la France jouit en Europe, et surtout en Italie, « d'une réputation mensongère, due en partie à la langue française, idiome, pauvre, chétif, dépourvu d'harmonie et de relief; en partie à l'habileté avec laquelle les Français surent mettre à profit les pensées et découvertes d'autrui en les marquant du sceau de leur légèreté et de leur frivolité ».
Leopardi, qui nous détestait autant que Gioberti, parle du « très superficiel et très charlatan pays de France », qu'il appelle aussi dans un vers fameux: la Francia scelerata e nera. Les opinions plus modérées de Cavour sont bien connues. Pour lui, l'esprit français se définit ; « la logique mise au service de la passion. » Et le trait dominant de la logique française, ajoute avec ironie le diplomate italien, c'est de s'entêter surtout quand les circonstances ont changé !
Selon Joseph de Maistre, si la qualité dominante du caractère français est son prosélytisme pour les idées, son défaut capital est l'impatience, qui l'empêche de s'appesantir sur les pensées particulières, de les examiner scrupuleusement une à une pour en former ensuite des théories générales. La marche
des Français, dit-il, est diamétralement contraire à la manière de philosopher qui est la seule bonne: l'induction. « Ils commencent par établir ce qu'ils appellent des vérités générales, fondées sur des aperçus vagues, sur ces demi-lueurs qui se présentent si souvent à la méditation, et ils en tirent ensuite des conclusions à perte de vue. De là ces expressions si communes dans leur langue : grande pensée, grande idée, voir en grand, penser en grand. » Ce caractère des Français les porte toujours à commencer par les « résultats » ; ils se sont accoutumés à regarder ce défaut comme une marque de génie ; « en sorte qu'il n'est pas rare de leur entendre dire, en parlant d'un système quelconque : C'est une erreur peut-être, mais ce n'en est pas moins une grande idée, et qui suppose beaucoup 'de génie dans l'auteur 1 ». Rappelant que Newton roula vingt ans dans sa tête la gravitation universelle, notre satiriste ajoute : « Ce phénomène de patience et de sagesse ne se montrera jamais en France. » Il n'a pas connu les Le Verrier, les Claude Bernard, les Pasteur.
L'opinion de Bonaparte est de grande importance, car c'est en somme celle d'un Italien, qui, après avoir détesté la France, finit par s'identifier à son génie 2.
1 Extrait d'une Cinquième lettre à un royaliste savoisien, écrite en 1793, qui est aux mains de M. le comte de Maistre.
* Pendant toute son adolescence, Napoléon a en haine les Français, qui ont pris la Corse : il regrette que le libérateur Paoli n'ait pas réussi. S'épanchant avec Bourrienne: « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai. » — « Il méprisait, dit iMma de Staël, la nation dont il voulait les suffrages. » — « Mon origine, dit-il lui-même, m'a fait regarder par tous les Italiens comme un compatriote (Mémorial,
« Vous, Français, disait Bonaparte à ses contemporains, vous ne savez rien vouloir sérieusement, si ce n'est peut-être l'égalité. Et encore on y renoncerait volontiers si chacun pouvait se flatter d'être le premier. Il faut donner à tous l'espérance de s'élever. Il faut tenir toujours vos vanités en haleine. La sévérité du gouvernement républicain vous eût ennuyés à mort... La liberté n'est qu'un prétexte. La liberté est le besoin d'une classe peu nombreuse et privilégiée par nature de facultés plus élevées que le commun des hommes ; elle peut donc être contrainte impunément ; l'égalité, au contraire, plaît à la multitude *. » Ces réflexions profondes, aboutissant à des applications quelque peu machiavéliques, nous révèlent un des principaux procédés de la politique napoléonienne.
Nous trouvons autrement de justice à notre égard chez les philosophes allemands, sauf Schopenhauer, dont on connaît la boutade : a Les autres parties du monde ont les singes, l'Europe a les Français. » Mais Schopenhauer a dit bien pire encore de ses compatriotes! Le vrai rénovateur de la philosophie allemande, l'admirateur de Rousseau et de la Révolution française, Kant n'est pas resté, lui, à la surface des choses ; il est allé au fond et a dépeint les Français « comme essentiellement communicatifs, non parinté-
6 mai 1816).» Lorsque le pape hésitait à venir le couronner, « le parti italien, dans le conclave, raconte-t-il, l'emporta sur le parti autrichien, en ajoutant aux raisons politiques cette petite considération d'amourpropre national: — Après tout, c'est une famille italienne que nous imposons aux barbares pour les gouverner : nous serons vengés des Gaulois.. »
1 Mémoires de Mmt de Rémusat, I, 273, 392; II ï, 153.
rêt, mais par besoin de goût immédiat », polis par nature et par éducation, surtout envers l'étranger, en un mot pleins d'un « esprit de sociabilité ». De là résulte « la complaisance dans les services rendus », une« bienveillance secourable »,une « philanthropie universelle » ; ce qui rend un pareil peuple « généralement digne d'amour ». Le Français, de son côté, « aime généralement les autres nations»; par exemple, « il estime la nation anglaise, tandis que l'Anglais, celui qui n'est pas sorti de son pays, hait généralement le Français et le méprise ». Déjà Rousseau avait dit : « La France, cette nation douce et bienveillante que tous haïssent et qui n'en hait aucune. » Le revers de la médaille, selon le philosophe allemand, c'est une « vivacité que des principes réfléchis ne règlent pas suffisamment, et, malgré une raison clairvoyante, un sens léger (Leiehtsinn) », fréquent en effet au xvme siècle ; c'est aussi « l'amour du changement qui fait que certaines choses, uniquement parce qu'elles auront vieilli, ou encore parce qu'elles auront été vantées outre mesure, ne peuvent plus subsister longtemps»; c'est enfin un « esprit de liberté qui entraîne dans son jeu jusqu'à la raison même » et qui, dans les rapports du peuple avec l'Etat, produit un « enthousiasme capable de tout ébranler, dépassant toute extrémité ] » .
1 Kant remarque, en passant, combien il est difficile de traduire en d'autres langues, surtout en allemand, certains mots français, dont les nuances fines représentent plutôt le caractère même de la nation que des objets déterminés : « esprit (au lieu de bon sens), frivolité, galanterie, petit-maître, coquette, étourderie, point d'honneur, bon ton, bon mot, etc. ». On voil que, pour Kant, nous sommes toujours au xvin0 siècle.
Selon Kant, un des principaux objets auxquels « se rapportent les mérites et les qualités nationales des Français, c'est la femme ». En France, dit-il, la femme pourrait avoir « une influence plus puissante que partout ailleurs sur la conduite des hommes, en les poussant aux nobles actions, si Ton songeait à encourager un pen cet esprit national ». Puis, regrettant que la femme française d'alors ne sût pas continuer la tradition de Jeanne d'Arc et de Jeanne Hachette, il ajoute ce mot charmant : « Il est fâcheux que les lis ne filent pas. » Kant n'en a pas moins confiance dans l'avenir de l'influence féminine et dans les effets bienfaisants qu'elle pourrait avoir sur notre moralité nationale, et il conclut en disant : « Je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, avoir dit ce que Rousseau a osé soutenir : qu'une femme n'est jamais qu'un grand enfant. »
M. Grand-Carteret , qui a négligé les témoignages de Kant, a écrit tout un livre, plein d'intérêt, sur les jugements de l'Allemagne relativement à la France. Trop souvent les Allemands se sont contentés d'emprunter à nos écrivains les jugements qu'ils portent sur notre pays, procédé souvent trompeur. Selon la remarque de M. Grand-Carteret, les Allemands, qui, avec quelque vérité, taxent les Français d'exagération, ne tiennent plus compte, lorsqu'ils les lisent, de cette exagération même, et, « au lieu de faire la part du feu, prennent tout scrupuleusement, au pied de la lettre, trop heureux de trouver un document qui vienne confirmer leur manière de voir ». En un
mot, « ils battent les Français à l'aide des armes que ceux-ci leur fournissent, ce qui ne pourrait se faire à leur égard que difficilement, les Allemands ayant l'excellente habitude de se critiquer peu ou point ». Bœrne disait de son temps : « Si la France a toujours faussement jugé l'Allemagne, si même elle ne l'a pas jugée du tout, l'Allemagne a toujours eu les yeux attachés sur la France, sans pour cela la mieux connaître. »
Les jugements de Frédéric II, épars dans la correspondance avec Voltaire et d'Alembert, offrent un intérêt particulier, mais le grand politique juge parfois un peu trop les Français d'après Voltaire lui-même. Frédéric écrit à ce dernier le 9 septembre 1739 : « J'aime cette aimable manie des Français, d'être toujours en fête ; — j'avoue que j'ai du plaisir à penser que quatre cent mille habitants d'une grande ville ne pensent qu'aux charmes de la vie, sans en connaître presque les désagréments; c'est une marque que ces quatre cent mille hommes sont heureux. » En 1741, pendant la première campagne de Silésie, il écrivait de Molwitz, alors que le comte de Belle- Isle venait d'arriver auprès de lui, en ambassade: « Le maréchal de Belle-Isle est venu ici avec une suite de gens très sensés. Je crois qu'il ne reste plus guère de raison aux Français après celle que ces messieurs de l'ambassade ont reçue en partage. On regarde en Allemagne comme un phénomène très rare de voir des Français qui ne soient pas fous à lier. Tels sont les préjugés des nations les unes contre les autres :
quelques gens de génie savent s'en affranchir; mais le vulgaire croupit toujours dans la fange des préjugés. » En avril 1742, alors que les Français font campagne avec les Prussiens : « Vos Français, qui s'ennuient bien en Bohême, n'en sont pas moins aimables et malins. C'est peut-être la seule nation qui trouve dans l'infortune même une source de plaisanteries et de gaieté. » Plus tard, lorsqu'on apprit que le roi de Prusse traitait pour son compte avec Marie-Thérèse , ce furent, dans Paris comme dans Versailles, des plaintes générales; Frédéric répond alors à Voltaire : « Je m'embarrasse très peu des cris des Parisiens : ce sont des frelons qui bourdonnent toujours; leurs brocards sont comme les injures des perroquets, et leurs jugements aussi graves que les décisions d'un sapajou sur des matières métaphysiques . » La retraite des troupes françaises fut désastreuse. Frédéric, dans Y Histoire de mon temps, a jugé sévèrement l'insouciance des Français à ce propos : « Dans tout . autre pays, une retraite comme celle-là aurait causé une consternation générale; en France, ou les petites choses se traitent avec dignité et les grandes légèrement, on ne fit qu'en rire et Belle-Isle fut chansonné. » Mais comme Voltaire lui écrivait de ne pas juger des guerriers français par l'aventure de Linz, Frédéric revenait là-dessus : « Nos peuples du Nord ne sont pas aussi mous que les peuples d'Occident : les hommes chez nous sont moins efféminés, et par conséquent plus mâles , plus capables de travail, de patience, et peut-être moins gentils, à la vérité. Et
c'est justement cette vie de sybarites que l'on mène à Paris, dont vous faites' tant l'éloge, qui a perdu la réputation de vos troupes et de vos généraux. » Frédéric est cependant saisi d'admiration pour ces Français qui gagnent des batailles, ayant la mort sur les lèvres, et font, à l'agonie, des ouvrages immortels.
Frédéric prévoyait les conséquences de la politique française. « Ces fous, disait-il en parlant du ministère Ghoiseul, perdront le Canada et Pondichéry pour - faire plaisir à la reine de Hongrie et à la Tsarine. » « Pour votre duc, — il s'agissait de Choiseul, — il ne' sera pas longtemps ministre. Songez qu'il a duré deux printemps. Gela est exorbitant en France, et presque sans exemple. Sous ce règne-ci, les ministres n'ont pas poussé des racines dans leurs places. » « Je ne me hasarde pas encore à porter mon jugement sur Louis XVI. Il faut avoir le temps de recueillir une suite de ses actions ; il faut suivre ses démarches, et cela pendant quelques années. » « Si le parti de Y in f. ... l'emporte sur celui de la philosophie, je -plains les pauvres Welsches. Ils risqueront d'être gouvernés par quelque cafard en froc ou en soutane, qui leur donnera la discipline d'une main et les frappera du crucifix, de l'autre. Si cela arrive, adieu les beaux-arts et les hautes sciences; la rouille de la superstition achèvera de perdre un peuple d'ailleurs aimable, et né pour la société. » A propos des prétendus miracles du diacre Paris : a On dit qu'on fait de nouvelles cabrioles sur le tombeau de l'abbé Pâris. On dit qu'on brûle à Paris tous
les bons livres; qu'on y est plus fou que jamais, non pas d'une folie aimable, mais d'une folie sombre et taciturne. Votre nation est, de toutes celles de l'Europe, la plus inconséquente ; elle a beaucoup d'esprit, mais point de suite dans les idées. Voilà comme elk paraît dans toute son histoire. » Le 28 février 1775 . « Vous avez à la vérité quelques philosophes, mais les superstitieux sont le grand nombre ; ils étouffent les autres. Nos prêtres allemands, catholiques et huguenots, ne connaissent que l'intérêt; chez les Français, c'est le fanatisme qui les domine. On ne ramène pas ces têtes chaudes : ils mettent de l'honneur à délirer. » Le 9 juillet 1777 : « Il est bien fâcheux que les Français, d'ailleurs si aimables, si polis, ne puissent pas dompter cette fougue barbare qui les porte si souvent à persécuter les innocents. En vérité, plus on examine les fables absurdes sur lesquelles toutes les religions sont fondées, plus on prend en pitié ceux qui se passionnent pour ces balivernes . » a Je ne saurais vous dire combien vos Français m'amusent, » écrit-il à d'Alembert le 7 mai 1771. « Cette nation, si avide de nouveautés, m'offre sans cesse des scènes nouvelles : tantôt ce sont les jésuites chassés, tantôt des billets de confession, le parlement cassé, les jésuites rappelés, de nouveaux ministres tous les trois mois ; enfin , ils fournissent, seuls, des sujets de conversation à toute l'Europe. Si la Providence a pensé à moi en faisant le monde (je suppose qu'elle l'ait fait), elle a créé ce peuple pour mes menus plaisirs. » La morgue
LE CARACTÈRE FRANÇAIS JUGÉ PAR LES ÉTRANGERS 2il
germanique fait ici le pendant à la « vanité » française.
Dans une autre lettre : « Je crains que nous ne nous rouillions incessamment, si Paris, par un généreux effort, ne nous renvoie quelqu'un pour nous décrasser. Les froides idées de la Baltique glacent les esprits comme les corps, et nous serions gelés, si, de temps en temps, quelque Prométhée gaulois n'apportait du feu de l'éther pour nous ranimer. » « Vos Français, qui se consolent de tout par un vaudeville, » écrit-il le 25 juillet 1771, « crient un peu quand la guerre oblige à lever de nouveaux impôts, et quelques plaisanteries leur font tout oublier. Ainsi, par un excellent effet de leur légèreté, le penchant qu'ils ont à la joie l'emporte sur toutes les raisons qu'ils ont de s'affliger. » Quelques mois plus tard : « Si nous sommes privés de tout ce qui est parfait, nous avons, en revanche, deux consolateurs qui dissipent nombre de nos maux : l'un, c'est l'espérance, et l'autre un fonds de gaieté naturelle, que vos Français, surtout, possèdent au suprême degré : une chanson, un mot bien frappé dissipent leurs ennuis; si l'année est stérile, la Providence a son couplet; si les impôts haussent, malheur aux traitants dont les noms peuvent entrer dans leurs vers. Aussi se consolent-ils de tout; ils n'ont pas tort, je me range de leur avis. Il y a du ridicule à s'affliger des choses passagères, dont le propre 'est l'instabilité. Si Héraclite en pleure, Démocrite en rit. Rions donc, mon cher d'Alembert. » L'inconstance du caractère français lui
fournit également matière à de nouvelles observations, au moment de l'avènement de Louis XVI : « On en dit des merveilles, » écrit-il, « tout l'empire des Welsches chante ses louanges. Le secret pour être approuvé en France, c'est d'être nouveau. Votre nation, lasse de Louis XIV, pensa insulter son convoi funèbre. Louis XV également a duré trop longtemps. On a dit du bien du feu duc de Bourgogne, parce qu'il mourut avant de monter sur le trône, et du dernier Dauphin par la même raison. Pour servir vos Français selon leur goût, il leur faut tous les deux ans un nouveau roi ; la nouveauté est la déité de votre nation, et quelque bon souverain qu'ils aient, ils lui chercheront à la longue des défauts et des ridicules, comme si, pour être roi, on cessait d'être homme. » Considérant que l'avenir de la France tient beaucoup à l'éclat des sciences et des arts, il disait : « On devrait se souvenir à Paris qu'autrefois Athènes attirait le concours de toutes les nations et même de ses vainqueurs les Romains, qui rendaient hommage à ses connaissances et y venaient pour s'instruire. A présent, cette ville, devenue agreste, n'est plus visitée de personne. Le même sort menace Paris, s'il ne sait pas mieux conserver les avantages dont il jouit. »
Dans son récit, Ma campagne de 1832, Gœthe rappelle que « les Français, sachant jusqu'à quel point les Allemands manquaient de vivres, leur en firent passer comme s'ils eussent été leurs camarades, y joignant des imprimés qui exposaient, en français
et en allemand, tous les avantages de la liberté et de l'égalité ». C'est un trait typique du prosélytisme français. Goethe reconnaît que cette amicale hospitalité, cette tentative de fraterniser et « la façon dont l'armée républicaine observa religieusement la trêve » sont autant de choses à l'honneur des Français. Dans ses Entretiens avec Eckermann, Gœthe, qui appelle Voltaire l'écrivain le plus éminemment français, et qui aimait à dire : « on ne saura jamais tout ce que nous devons à Voltaire », énumère les qualités que les Français recherchent chez un littérateur : « Profondeur, génie, imagination, élévation, naturel, talent, mérite, noblesse, esprit, bel esprit, bon esprit, sensibilité, bon goût, savoir-faire, justesse, convenance, bon ton, cœur, variété, abondance, richesse, fécondité, chaleur, magie, grâce, agrément, facilité, vivacité, finesse, éclat, du brillant, du saillant, du pétillant, du piquant, délicatesse, poésie du style , bonne versification , harmonie , pureté, correction élégante, perfection. » Reconnaissant à chaque nation un style particulier, Gœthe ajoute que les Français, « sociables par nature, s'efforcent d'être clairs afin de convaincre leur lecteur, et ornés afin de lui plaire » ; mais il déclare, d'autre part, que le champ de notre littérature est trop borné. « On a beau nous reprocher, à nous autres Allemands, une certaine négligence dans la forme, nous sommes cependant supérieurs aux Français par le fond. » — « Ce que les Français accueillent de préférence est notre idéalisme : en effet, tout ce qui
est idéal sert à un but révolutionnaire. » Réflexion profonde, qui explique bien l'union en France de l'esprit idéaliste et de l'esprit novateur. Goethe reconnaît aux Français « de l'intelligence, de l'esprit », mais « ils n'ont, » dit-il, « ni base, ni respect religieux ». Aussi bien, ajoute-t-il, « quand ils nous louent, ce n'est point qu'ils reconnaissent nos mérites, c'est seulement parce qu'ils peuvent nous alléguer à l'avantage d'une opinion de parti ». C'est dire que le « subjectivisme » paraît à Goethe trop fréquent en France.
Bien connus sont les jugements de Heine sur les Français, « aimant la guerre pour la guerre, leur vie n'étant, même au milieu de la paix, que bruit et combat » regardant l'amour de la patrie comme la plus haute vertu, mêlant la crédulité au plus grand scepticisme, « alliant la vanité à la recherche des places les plus lucratives, » montrant de l'inconstance dans leurs affections, possédant « la manie générale de la destruction », gardant éternellement «l'étourderie de la jeunesse, sa légèreté, son insouciance, sa générosité ». — « Oui, la générosité, une bonté non seulement générale, mais même puérile, dans le pardon des offenses, forme un trait fondamental dans le caractère des Français, et je ne puis m'empêcher d'ajouter que cette vertu émane de la même source que leurs défauts : le manque de mémoire. L'idée de pardonner répond en effet chez ce peuple au mot oublier : oublier les offenses. » L'explication de Heine est un peu simple : la générosité n'est pas composée de qualités purement négatives.
Pour Ida Kohi, les principaux traits du caractère national sont : le patriotisme, la tendance au pardon, la franchise, l'amour de la causerie, l'esprit, la grâce -et la politesse. « Il est un évangile que les Français suivent au pied de la lettre, c'est celui du pardon. Constamment on les entend dire : — Sans rancune, c'est une affaire oubliée. Ils sont tous bons enfants, et, en effet, chacun d'eux est tout à la fois bon et enfant. » Leur franchise est grande : « chez eux, rien n'est caché, ni n'est laissé de côté intentionnellement. Chaque chose — les larmes même, — est prise pour de l'argent comptant. » Comparées aux larmes françaises, « les larmes allemandes sont, si l'on peut s'exprimer ainsi, de l'eau dormante ». La causerie, en France, est tout un monde, « Ici, il faut réellement faire des frais, et les Français apprécient au plus haut degré le talent de s'exprimer. Causer, pour eux, c'est penser tout haut. Esprit, grâce, politesse, enthousiasme, voilà la France, et Ton peut dire d'elle que c'est un verre de Champagne mousseux. Pour tout, les Français ont trouvé un juste milieu, qui laisse difficilement une place aux extrêmes. » Quant à l'amitié française, « elle est sans égale; j'ai eu souvent occasion de constater que les Français défendaient leurs amis jusqu'au sang ».
L'amour gaulois de la parole frappe tous les voyageurs allemands : « Il faut, dit Johanna Schopenhauer, que le Français bavarde toujours, même quand il n'a rien à dire. Dans le monde, il croirait offenser la bienséance s'il gardait le silence, ne serait-ce que
quelques minutes. » Le poète Arndt disait à la fin du dix-huitième siècle : « Nous raisonnons trop, le Français veut causer seulement, et toucher à tout légèrement; une conversation judicieuse à l'allemande est pour lui un supplice. Il parle de la nouvelle victoire, du dernier accident ou de la pièce du jour avec la même légèreté. Malheur à nous si nous l'entretenons plus longtemps que quelques minutes, sans un intermède quelconque ! »
Selon G.-J. Weber, auteur de Democritos , qui juge aussi la France d'après le xvme siècle , « les Français ont le droit d'occuper le premier rang parmi les peuples, et ils sont, en effet, une nation supérieure par leur vivacité et leur légèreté. Climat tempéré, vins exquis, pain blanc, extrême sociabilité avec tout le monde, avec les femmes comme avec les vieillards et les jeunes gens, tout chez eux, jusqu'à leur coin du feu, indique un penchant invincible à la gaieté et à l'entrain. Là où d'autres pleureraient ou se tordraient de rage, ils rient, et il en a toujours été ainsi, avant, pendant, après la Révolution, hier comme aujourd'hui ». Leur caractère sociable, ajoute Weber, « leur soumission d'abeilles envers le maître — les lys ne sont, à proprement parler, que des abeilles mal dessinées — expliquent assez et leur histoire et leur vie. Ce ne sont que des enfants dont un bonbon guérit tous les maux... Cet enfantillage ou, si l'on préfère, cette féminité du caractère est la plus grande particularité de la race. Leurs noms, leur littérature, leur philosophie, portent l'empreinte
de l'esprit féminin, c'est-à-dire un cachet d'élégance, de grâce et de légèreté, dû à cette influence de la femme qui, nulle part, ne s'exerce comme en France. Le présent seul les touche, le passé, par cela même qu'il est passé, est oublié, et l'avenir ne les inquiète pas. Impatients, inconstants, n'ayant pas le sens de la justice, oscillant toujours entre les deux extrêmes, ils ne sont ni capables, ni dignes d'aucune liberté durable. Leur histoire et leurs constitutions modernes Font bien prouvé. Les Français sont doux, modestes, dociles, bons en apparence — si on ne les irrite pas — mais s'ils viennent à être excités, ils se montrent alors cruels, arrogants, haineux. Voltaire, qui connaissait bien ses contemporains, les appelait des tigressinges. » Selon le même auteur, qui résume on ne peut mieux, les jugements et préventions de ses contemporains, « aucun peuple n'a l'esprit aussi abondant que les Français : ils comprennent tout avec rapidité, et savent de même l'inculquer aux autres,
Ë quelquefois aux dépens de la réalité. Une seule phrase sonore est capable d'enflammer ou de calmer le génie de ce peuple, tout comme de le détourner d'un funeste revers. Un bon mot, passant de bouche en bouche, a toujours consolé les Français dans les plus grandes détresses. On n'a pas oublié l'effet produit sur les soldats de la Haute Egypte, luttant contre la faim et le désespoir, par le fameux : route de Paris, aperçu sur un poteau indicateur. Du général Caffarelli, qui avait perdu un pied sur le Rhin, l'on disait: // a toujours un pied en France. Quant à Marie-
l2iS PSYCHOLOGIE DU PEUPLE FRANÇAIS
Antoinette, on disait d'elle, communément, qu'elle était venue à Paris pour un louis, tandis que, plus tard, Marie-Louise vint pour un napoléon. Malgré toutes les horreurs de la Révolution, ce peuple léger, qui vit au jour le jour, ne se souvient de cette époque que comme d'un temps où le bois et la lumière manquaient, où les voisins s'apportaient à tour de rôle un fagot, lorsqu'ils voulaient causer tout en voyant clair. Les Français ont ébloui nos ancêtres par les modes, le goût, les mœurs, la langue; nous, par la liberté politique et religieuse, puis par les armes. Ce sont des Grecs, mais seulement en profil ! Grecs et Romains vainquirent d'autres peuples par leur langue, et ainsi firent les Français, dont la langue est reine en Europe. La gaieté française, pour laquelle les Allemands n'ont aucun terme spécial, parce qu'ils ne connaissent pas la chose, — ne se doit pas chercher à Paris, mais bien de l'autre côté de la Loire et de la Gironde. Quelle tranquillité dans nos villages, lorsque des troupes allemandes les traversaient ! A peine des Français y apparaissaient-ils qu'aussitôt — une fois les premières exigences de la faim et de la soif satisfaites . — le village devenait une véritable foire... Risible est leur ignorance de la géographie, leur indifférence pour tout ce qui est étranger, leur esprit de fanfaronnade et de vantardise nationale; ce qui explique la haine des autres nations cà leur égard, haine qui s'était manifestée bien avant la Révolution et à laquelle ils répondirent magnanimement, puisque, depuis 1789, ils veulent fraterniser
avec tout le monde. A côté de beaucoup de choses mauvaises, nous sommes redevables à cette nation de beaucoup de bon. Où serait, je le demande, le pays où l'étranger se trouverait reçu, choyé, où il pourrait agir à sa guise, comme en cette France si gaie, si cordiale, si prévenante? Et il en fut toujours ainsi, même à l'époque où tous les Français* se prenaient pour des grands hommes et des héros, alora même que Bulow, ce génie, les appelait des amazones. Nous avons été opprimés et tyrannisés vingt ans durant par eux, mais, — la main sur le cœur — si, lorsque nous parlons leur langue, nous pouvions seulement, dans une faible mesure, sympathiser avec leur esprit et leur vivacité, que de grandes choses n'entreprendrions-nous pas ensemble? Veut-on trouver les Français réellement aimables, qu'on aille, pendant quinze jours, à Londres ! »
Bien plus récemment , dans sa lettre à, Gabriel Monod, Wagner dit : « J'ai reconnu aux Français un art admirable pour donner à la vie et à la pensée des formes précises et élégantes ; j'ai dit, au contraire, que les Allemands, quand ils cherchent cette perfection de la forme, me paraissent lourds et impuissants. ...Je voudrais que les Allemands eussent à montrer aux Français non une caricature de la civilisation française, mais le type pur d'une civilisation vraiment originale et allemande. Si Ton combat à ce point de vue l'influence de l'esprit français sur les Allemands, on ne combat point pour cela l'esprit français Quel est le défaut qui est le plus vivement
reproché à vos compatriotes par les Français les plus cultivés et les plus libres d'esprit? C'est l'ignorance de l'étranger et le mépris qui en résulte pour tout ce qui n'est pas français. De là, dans la nation, une vanité et une arrogance apparentes qui devaient, à un moment donné, être punies. Mais, moi, j'ajoute que ce défaut des Français doit être excusé, car chez leurs voisins les plus proches, les Allemands, il n'y a rien qui puisse les inviter à étudier une civilisation différente delà leur ».
Cette uniformité dans les appréciations de notre caractère national nous prouve, comme le remarque justement M. Grand-Carteret, « qu'il y a une façon allemande de considérer les choses de France, que subissent même les esprits les plus éclairés ». Ainsi, quand Hillebrand dit que l'autorité des convenances est chez nous souveraine, que toutes les vertus du Français sont éminemment sociales, que, nulle part, la probité n'est aussi grande, que les rapports des domestiques et des maîtres sont excellents, que l'amour de l'ordre est un trait saillant du caractère, que cuisine et toilette sont deux questions vitales pour la maîtresse de la maison, que le Français est au plus haut degré sensuel, mais d'une façon particulière, que, pour cet être sociable par excellence, la religion est plutôt une passion de parti qu'une foi intime, que la Française « est une artiste en conversation », etc., il ne fait que répéter ce qu'ont pu dire, avant lui, Arndt, Kotzebue, Mme Laroche, Gutzkow, Ida Kohi et autres. Mais Hillebrand, qui n'a pas passé
impunément vingt années de sa vie en France, reconnaît encore que « le Français est capable de l'amitié la plus noble, la plus désintéressée, la plus dévouée — ce qu'on lui a souvent méconnu », — qu'il est « plus obligeant, plus serviable que le Germain », qu'il est économe par excellence, que « l'adultère est beaucoup plus rare chez lui qu'on ne pourrait le croire d'après une certaine littérature 1 » . Tout en distinguant le bon et le mauvais, Hillebrand trouva beaucoup de rapports entre le Français et l'Irlandais : même amabilité, dit-il, même facilité de commerce, même esprit, même grâce, même bonhomie vaniteuse. Mais « si la direction et la règle viennent à manquer, l'homme, alors, erre comme un insensé, en proie à tous les vents ».
Marius Fontane, en 1870, visite les principales villes du Nord et de l'Est, parcourt les champs de bataille, notant tout ce qu'il observe, tout ce qu'il entend dire aux uns et aux autres. Il rencontre des officiers prussiens enthousiastes des Français, notamment un qui lui dit : « Je dois reconnaître que j'ai lié amitié avec toutes les familles chez lesquelles je suis resté plus de huit jours. J'ai quitté, les larmes aux yeux, mon dernier quartier en Normandie et je suis resté en correspondance avec plusieurs de mes hôtes. Je ne suis en France que depuis neuf mois et je n'ai pas encore rencontré la plus petite incivilité, mais bien au contraire des aménités et des attentions
4 La France jugée par V Allemagne, p. 430.
de toute espèce. » Autre part, à Sedan, un officier • supérieur, une Excellence, lui fait encore l'éloge des Français et des Françaises. « Us peuvent être bavards, fanfarons, mauvais politiciens, mais ils sont discrets, intelligents, courageux ; cette fois encore, ils ont j vaillamment combattu. Il serait difficile de démontrer I leur décadence physique. S'ils sont, il est vrai, libertins, il faut dire qu'ils le furent toujours. Et les femmes.? Je vous assure que ces femmes françaises ne sont nullement en décadence, pas plus au physique qu'au moral. La plupart de celles que j'ai vues m'en ont imposé. Coquettes ! Qu'est-ce que cela veut dire? Elles ont quelque chose de piquant et de brillant ; un salut, un compliment signifient encore beaucoup pour elles ; elles aiment à se mouvoir dans le monde de la gaieté et du plaisir, mais, à côté de cela, elles comprennent fort bien le sérieux de la vie, sont travailleuses, économes, religieuses et de bonnes mœurs. »
On sait comment Karl Vogt, répondant aux attaquer des Mommsen et des Fischer dans ses Lettres politiques, éleva la voix en faveur de la France vaincue. « Les services que la France a rendus à la civilisation européenne, même sous la domination des Napoléon, sont si considérables, dit-il, sa coopération au progrès et à la culture de notre temps est si nécessaire, qu'en dépit de toutes les fautes commises et de la responsabilité encourue, les sympathies lui reviennent à mesure que le sort l'accable de ses coups. Toutes les déclamations de notre presse sur la démoralisa-
LE CARACTÈRE FRANÇAIS JUGtf PAR LES ÉTRANGERS 2o3
tion et la corruption morale de la France, même les crimes véritables, n'y feront rien : les sympathies l'emportent et l'emporteront de plus en plus... Je me disais qu'une Europe où la France manquerait ne pourrait qu'être fragile, qu'on ne peut se passer d'elle, et qu'au cas où elle disparaîtrait, d'autres, moins capables de jouer son rôle, devraient la remplacer. Ils sont quelque chose, ces Français, et quiconque le nie, le fait à son propre détriment. »