‹ Psychologie du peuple françaisChapitre 20 sur 27 · DÉGÉNÉRESCENCE ET CIVILISATION MODERNE · texte numérisé non relu

DÉGÉNÉRESCENCE ET CIVILISATION MODERNE

la vigueur physique n'entraîne un certain affaiblissement de la vigueur morale : courage, ardeur, constance, fermeté, tout ce qui tient à une accumulation de force vive et motrice. L'intelligence s'affine avec les nerfs, mais la volonté se relâche avec les muscles. Il faut alors que la force des idées vienne suppléer à celle du caractère; mais si, par malheur, le désordre jsst dans les idées mêmes, il ne peut que passer dans la conduite.

Non seulement, chez toutes les sociétés civilisées, ce n'est plus la constitution normale de l'organisme qui, dans la lutte pour la vie, assure la supériorité et les moyens d'existence, mais c'est souvent, nous l'avons dit, le développement anormal de certaines aptitudes spéciales, utiles à une industrie^ un art, à une fonction quelconque de la société. On voit alors une espèce particulière d'intérêt social l'emporter sur la constitution normale de l'individu et sur l'intérêt physiologique de la race. Les ruptures d'équilibre entre les facultés, développant les unes et atrophiant les autres, deviennent partout de plus en plus fréquentes parce qu'on en peut tirer un profit immédiat. Le danger est à côté du profit : il est plus lointain, mais il subsiste. Il y a un équilibre dont la race ne peut s'écarter sans compromettre pour ses besoins présents sa vitalité à venir. Si nous ne pouvons pas, sur le conseil de Rousseau, reprendre la vie des bois, du moins devons-nous maintenir le corps sain pour avoir l'âme saine. Malheureusement, il n'en est point ainsi. Les conditions de la civilisation moderne ne sont plus les mêmes que celles des sociétés antiques et on voit

qu'elles aboutissent à de véritables dangers pour la race. Autrefois, une constitution faible amenait le plus souvent l'élimination delà descendance; aujourd'hui, toute liberté de se reproduire est laissée aux individus les plus faibles ou les plus indignes ; en outre, leur descendance est protégée par tous les moyens possibles contre les chances naturelles de disparition. Il en résulte finalement, comme les darwinistes le font remarquer, une pure lutte entre des fécondités rivales et sans frein. De cette lutte, l'individu moralement supérieur se retire de plus en plus : il laisse pulluler tous les éléments inférieurs. La sélection agit ainsi à rebours, en faveur de ce qu'il y a de pire.

Ajoutons que l'hérédité des habitudes acquises transmet le mal avec beaucoup plus d'efficacité et de promptitude que le bien. Elle transmet la folie et la névrose plutôt que la force de cerveau qui les a précédées. Elle perpétue et intensifie la détérioration des sens de l'homme civilisé, telle que la myopie. « Forte pour le mal et lente pour le bien, » elle communique promptement l'épilepsie aux cobayes, mais transmet misérablement les acquisitions du génie. Aussi la sélection naturelle ou artificielle des individus les plus aptes, en dépit de tout ce qui la contrarie de nos jours, sera-t-elle encore longtemps « l'unique moyen de garantir la race contre la tendance croissante à la dégénérescence, qui finirait par engloutir tous les avantages de la civilisation1 ».

* Bail. Effets de l'usage et de la désuétude.

A ceux qui déplorent la fréquence actuelle des maladies constitutionnelles et nerveuses, les optimistes ont répondu qu'il ne faut pas juger des nombres réels sur les listes de la statistique et sur les catalogues sans cesse enrichis de la médecine contemporaine. Nos savants ont constaté et nommé une foule de maladies, comme le diabète ou le mal de Bright, qu'on méconnaissait autrefois. L'auscultation et l'examen microscopique ont révélé toute la série des tuberculoses1. Quant aux maladies nerveuses, on en a catalogué de nos jours une magnifique collection, mais les miracles et les possessions d'autrefois ne semblent pas indiquer que les hystériques fussent en si petit nombre. Quelque incertitude qu'il reste sur ce point, il est pourtant difficile d'admettre que l'augmentation progressive de la vie nerveuse et cérébrale, surtout en France, n'entraîne pas, a priori, une augmentation de nervosisme.

Une autre cause de décadence serait la dégénérescence des caractères anlhropologiques de la race. Peut-on dire qu'il y ait en France une véritable dégénérescence ethnique ? Remarquons-le d'abord , le mélange final des peuples et peuplades, en nombre si considérable, a toujours offert en France beaucoup oins d'homogénéité qu'en Angleterre par exemple, n pays insulaire et clos ; si nous avons dû à ce fait une très grande diversité d'aptitudes, nous lui avons

1 Voir les excellentes réflexions, un peu trop optimistes peut-être, e II. L. "Weber dans la Revue de métaphysique et de morale, 181' i.

dû aussi un équilibre plus instable, où l'on voit, comme par des sautes de vent intérieures, alterner des influences très diverses. Mêlez ensemble, selon art, un Breton, un Normand et un Gascon, vous aurez une image lointaine et déformée du Français moyen d'aujourd'hui. Plus grossière sera la caricature sï vous mêlez un Polonais, un Allemand, un Anglais, un Espagnol, un Italien et un Grec ; cependant il est certain que la France résume l'Europe et que, au point de vue de la race et du caractère comme au point de vue du climat, nous avons en nous quelque chose des diverses contrées européennes. L'acquisition d'un caractère national le plus un et le plus riche possible produit, chez un peuple, une unité d'esprit et de conduite qui le porte au sommet de sa grandeur. Quand ce caractère se décompose, perd son unité et son homogénéité, il engendre la mobilité des opinions et des actions : divisé en lui-même contre lui-même, le peuple est alors en équilibre instable. C'est ce qui ferait le péril d'une introduction trop rapide d'éléments étrangers non assimilés ou d'assimilation difficile. Quelle est, sous ce rapport, la situation de la France? En Angleterre, le nombre total de résidents étrangers est de 5 p. 1000; en Allemagne 8, en Autriche 17. En France, la proportion est allée croissant avec rapidité. En 1886, elle était déjà de 30 p. 1000; aujourd'hui elle approche de 4 p. 100 : un étranger sur 25 ou 30 habitants. Depuis quarante ans, le nombre des habitants s'est accru, en France, de 2 mil-

lions 350,000 individus et les étrangers sont entrés, dans cet accroissement, pour 900,000, soit 39 p. 100. En 1893, une autre statistique constate qu'à Paris il y a plus d'Italiens, de Belges, de Suisses, d'Allemands, de Luxembourgeois, d'Austro-Hongrois, de Russes que jamais. Voici pour chacune de ces nationalités les chiffres respectifs d'augmentation en un an, de 1892 à 1893 : 8,761; 5,781; 5,610; 5,037; 2,931; 2,120,818 \ La population étrangère croît sur notre sol treize fois plus vite que l'élément indigène, de sorte que, si elle continue, dans cinquante ans, la France comptera 10 millions d'étrangers 2. « La colonie italienne, disait le Petit Marseillais du 3 mars 1885, prend des racines de plus en plus profondes dans notre ville. Elle y fait souche et, du train dont vont les choses, dans moins de dix ans, 100,000 Italiens seront établis à Marseille. » Il y a plus de dix ans que cet article a été écrit, et l'on peut affirmer que les Italiens ont atteint le chiffre prévu. Ils se font naturaliser au besoin, tout en conservant, en vertu d'une loi récente italienne, leur nationalité d'origine ! Il y a excédent de naissances chez les étrangers habitant la France, alors que, chez les Français, depuis trois ans, les excédents de décès se succèdent. Les Belges , qui constituent près de la moitié du nombre d'étrangers, fournissent, sur le sol français, le plus grand nombre

1 Voir le beau travail de M. Turquan publié par le journal de la Société de statistique, nov. 1894.

* Dr J. Rochard. Revue scientifique, 1887.

de naissances; les Italiens n'y font, le plus souvent, qu'un séjour passager.

La multiplication des étrangers a des avantages et des inconvénients, c'est une économie pour la France, que de recevoir ainsi des travailleurs dont elle n'a pas eu à payer les frais d'éducation. Supposons, dit M. de Molinari, qu'au lieu d'importer ce million de travailleurs adultes, qui sont venus combler le déficit de sa population, la France les eût élevés elle-même : que lui auraient-ils coûté ? Pour obtenir un million d'hommes âgés de vingt ans, il faut mettre au monde environ 1,300,000 enfants. Or, veut-on savoir ce que coûte en moyenne l'élève et l'éducation d'un million d'adultes : 3 milliards 500 millions. C'est donc une somme de 3 milliards et demi que la France a épargnée en important des travailleurs tout élevés au lieu de les élever elle-même. « Cette épargne n'a-t-elle pas contribué pour sa bonne part à l'expansion de la richesse publique et privée? N'est-il pas évident que, si la France avait reçu gratis des pays a voisinants un million de bœufs, destinés à pourvoir à l'insuffisance de sa production herbagère, elle aurait bénéficié de toute la dépense faite en Belgique, en Suisse, etc., pour les élever et les amener à l'état productif1? » Toutefois, l'avantage économique ne va pas sans des inconvénients même de l'ordre économique. En outre, nos trop rares enfants contrastent avec les hommes

1 Journal des Economistes, i;v. de décembre 1886.

élevés à la rude école des enfants à familles nombreuses, parce qu'ils ne sont pas, dès le jeune âge, habitués à l'idée qu'il faut se tirer d'affaire soimême dans la vie, qu'il ne faut point compter sur sa dot ou celle de sa femme, que le succès est aux plus travailleurs, aux plus hardis, aux plus entreprenants. Nos « fils uniques », lorsqu'ils sont mis en concurrence avec les enfants de familles nombreuses élevés sous une discipline sévère, risquent d'être battus. En France même, au fur et à mesure que nos campagnes se vident d'habitants, les étrangers s'emparent du sol : à l'heure actuelle, ils possèdent dans notre pays une superficie d'au moins 45,000 kilomètres carrés, c'est-à-dire 1/10 des surfaces utiles, un domaine plus grand que la Suisse entière, l'étendue de huit de nos départements ! Ne suffisant plus nousmêmes à renouveler et à grossir notre population, nous nous peuplons ainsi d'éléments empruntés à tous les coins de l'horizon, à la Belgique, à la Suisse, à l'Allemagne, à l'Italie.

Tout en regrettant que la France ne se suffise pas à elle-même pour le renouvellement de la population, nous ne pouvons, tout compte fait, qu'approuver l'introduction d'éléments étrangers, qui puisse compenser l'insuffisance de notre nombre. Il faut avant tout que la France soit peuplée, pour ne pas devenir la proie des voisins. Quoique relativement rapide, l'introduction des étrangers, ne se faisant pas par masse, ne saurait produire un trouble dans notre caractère national, ouvert à tous et éminemment sociable.

26i PSYCHOLOGIE UU L'EU PL E FKANÇA1S

Au point de vue ethnique, les anthropologistes craignent pourtant que la proportion de nos races composantes ne se modifie. Déjà, tout le long de notre histoire, nous avons fait une énorme dépense des dolichoblonds, par les guerres où ils se sont fait décimer. Nous avons envoyé, par l'édit de Nantes, des familles entières à l'étranger parmi les meilleures et les plus morales. La Révolution, à son tour, a décapité des masses d'hommes de valeur, en attendant que l'Empire semât la partie la plus vigoureuse de la population entière sur tous les champs de bataille. Ce qui est certain, indépendamment de toute considération ethnique, c'est que les guerres qui ont ensanglanté l'Europe ont coûté 4 millions d'hommes recrutés dans l'élite de la nation, parmi la jeunesse la plus robuste. Deux millions et demi de ces jeunes gens se seraient mariés ; autant de femmes n'ont pu trouver de maris. Et ces guerres ont coûté 73 milliards, accru les dettes publiques, augmenté les impôts. « Tout peuple dont l'esprit belliqueux dépasse la fécondité est perdu, » dit M. de Lapouge. Les longues guerres ont toujours, sur les peuples, des effets désastreux ; l'un des principaux est précisément la disparition ou la diminution de la partie la plus valide, de celle qui, en faisant souche, eût le mieux conservé la vigueur physique et mentale de la race. Supposez, selon la remarque de M. deLilienfeld, qu'un troupeau fût exclusivement défendu par ses membres les plus forts et les plus jeunes, tandis que les plus faibles et les plus âgés seraient en dehors de

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