CHAPITRE PREMIER Les races d'Europe
Toute science en voie de formation est, comme la jeunesse, orgueilleuse, tranchante, facile à l'enthousiasme et précipitée dans ses conclusions. L'anthropologie en fournit un exemple. Rien n'égale l'audace d'affirmations qui se fondent précisément sur les données les plus incertaines, mais nouvelles ou nouvellement étudiées. Le progrès général de l'humanité, — a dit un des dogmatiques de l'anthropologie darwiniste, savant d'ailleurs etremueur d'idées, — exige l'extermination par le fer ou la faim, l'extinction des races dont l'évolution est lente et l'humeur pacifique : au siècle prochain, « les derniers sentimentaux verront de copieuses exterminations de peuples ». Il ne faut plus se contenter de dire que la force prime le droit, en ce sens que tout droit aurait pour origine une manifestation de la force; il faut aller plus loin :
« La force existe ; nous ne sommes pas sûrs de l'existence du droit1 » Le parti pris de certains darwinistes touche au fanatisme et parfois, quand il s'agit des applications sociales, à la férocité. Peut-être feraient-ils bien de se mettre d'accord entre eux avant de damner sur terre la majorité de l'espèce humaine.
En réalité, dans l'analyse et la classification des caractères nationaux, linguistes, politiciens, anthropologistes eux-mêmes ont fait mainte confusion. Les linguistes d'abord , classant lespeuplesd'aprèsles langues, ont abouti à leur doctrine des « nationalités » : panslavisme, pangermanisme, etc. Or, les anthropologistes leur répondent avec raison que l'analogie des langues ne préjuge en rien l'analogie des races. Si les Guulois, disent-ils, apprirent vite la langue de leurs conquérants, ils n'en restèrent pas moins Gaulois. Les Saxons imposèrent leur langue aux Celtes de la Grande-Bretagne. Les Normands qui, plus tard, conquirent l'Angleterre, ne purent y introduire leur nouvelle langue. En France même, on a remarqué que les soldats de Rollon, un siècle après qu'ils Dossédaient la Normandie, ne parlaient plus que le français. Après les linguistes, historiens et politiques sont encore venus augmenter la confusion. A la suite de Walter Scot, les deux Thierry (et aussi William Edwards) confondirent les nations avec les races, ce dont les politiques ont si bien tiré profit. Enfin, même chez les anthropologistes, nous avons vu combien
* Revue cl' anthropologie, t. II, p. 145, cours libre fait par M. de La-
pouge à la Faculté de Montpellier.
l'abus des considérations de races a été énorme 1 . Quelques-uns nous parlent de races à propos de peuples, quand ils devraient simplement parier de types, c'està-dire de certaines combinaisons de caractères. Les combinaisons sont variables, les caractères des vraies races sont permanents. 11 y a bien un type français, comme il y a un type anglais, allemand, mais non une race française, pas plus qu'anglaise ou allemande. Si l'on veut faire une division de l'Europe d'après les races, a dit excellemment l'anthropologiste même auquel nous faisions allusion tout à l'heure, « je défie qu'on puisse jamais poser une borne frontière ». Les races composantes, en effet, sont à peu près les mêmes dans toute l'Europe, sauf quelques éléments tartares à Test. Les peuples ne sont, selon le mot de M. Topinard, que des produits de l'histoire. Les races humaines ne ressemblent en rien aux races naturelles, ni même aux races domestiques, telles que les entendent et les créent à volonté les zootechniciens, et où les filiations et origines sont connues. Les prétendues races nationales se présentent dans les conditions d'enchevêtrement et d'instabilité qu'on retrouve, dit M. Topinard, chez les pigeons ou les chiens abandonnés à eux-mêmes et s'unissant en toute liberté. Pour ces animaux, on ne parle pas de races; ce ne sont que des types plus ou moins vagues. « Telle est, dit M. Topinard, l'histoire des races européennes. » Il n'y a plus aujourd'hui de souches
' Voir l'introduction.
humaines qui se trouveraient dans letat tout primitif d'homogénéité des bandes primordiales. « On rencontre de tout partout » : des crânes « plus ou moins chinois, plus ou moins négroïdes » au milieu de crânes européens « à qualifier indifféremment de Français, d'Anglais, de Russes, etc. » Un coup d'œil très exercé peut seul entrevoir un ensemble de caractères plus saillants que les autres et formant un type, « plus ou moins artificiel d'ailleurs ». De mémorables erreurs devraient exciter la défiance des anthropologistes. Un jour on découvrit à la Salpêtrière un cimetière où avaient été enterrés, disait-on, « les soldats des alliés en 1814 ». Un craniologiste distingué, mais abusant prématurément du diagnostic des types, examina les crânes et déclara que l'un était un Finnois, l'autre un Baskir, un troisième un Kaimouck, un quatrième un Celte, et ainsi de suite. Par malheur, on apprit quelque temps après qu'en cet endroit on n'avait jamais enseveli que des femmes mortes du choléra en 18321.
Un mathématicien, M. Cheysson. a montré qu'en France, à raison de trois générations par siècle, s'il n'y avait pas eu de croisements consanguins, chacun de nous aurait dans les veines le sang d'au moins 20 millions de contemporains de l'an 1000. Si l'on remonte à l'époque de Jésus-Christ, on dépasse le chiffre de 18 quintillions. Pour exprimer le nombre de même nature correspondant à l'époque intergla-
1 Voir M.Topinard, l'Homme dans la nature, p. 91.
LES RACES EUROPÉENNES rii>
ciaire, il faudrait couvrir de chiffres la surface du globe. De ces nombres impossibles on a déduit mathématiquement cette conséquence, que des croisements innombrables ont dû intervenir, que tous les habitants d'une même localité, d'une même province, d'une même nation ont nécessairement des ancêtres communs. C'est la parenté de fait entre les concitoyens. Cette parenté dépasse même les bornes des nationalités : Français, Allemands, Anglais ont une multitude d'ancêtres communs et appartiennent à de mêmes souches. Mais alors, que devient la politique des « races », prônée par certains anthropologistes ou sociologistes ?
Cependant il y a quelque chose de vrai dans la théorie des races. C'est que les mélanges de races ou de sous-races identiques offrent des proportions diverses, et que cette diversité de types n'est pas sans influence sur la constitution moyenne ou le tempérament moyen de chaque peuple. Aussi les partisans de la « lutte des races » 'ont-ils dû se reporter au sein même de chaque nation pour tâcher d'en séparer et d'en apprécier les parties composantes.
Avec la plupart des anthropologistes, — notamment avec MM. Broca, Virchow, Lagneau, Zaborowski, Hamy, Topinard, Collignon, Verneau, Carrière, Hovelacque, Manouvrier, de Lapouge, Otto- Amnon, Livi, Beddoe, etc., — nous admettons qu'on peut se rendre un compte approximatif des sousraces les plus importantes qui entrent dans la corn-
position de chaque population et en déterminent le type anthropologique. Remarquons d'abord que la distinction des races ou sous-races humaines doit se faire beaucoup moins par la couleur de la peau que par les caractères morphologiques, surtout ceux du crâné et du cerveau. La couleur semble une harmonie séculaire qui s'est établie avec le climat, et qui est aujourd'hui préformée au sein même des germes : climat chaud et humide pour les noirs ; froid et humide pour les blancs ; sec pour les jaunes et les bruns. Ce qui importe davantage, c'est la forme allongée ou élargie du crâne, sa capacité, la forme du nez, des pommettes, de la poitrine, la hauteur de la taille, etc. D'après ces caractères, les populations blanches paraissent être un mélange de deux éléments principaux, que nous retrouverons en France , auxquels certains anthropologistes veulent appliquer avec Linné des étiquettes caractéristiques.
Voici d'abord, selon eux, VHomo Europœus, dont la « diagnose » ancienne est, pour le pur sang : blanc de teint, sanguin de tempérament, musclé, aux longs poils blonds ou roux, yeux bleus clairs, léger, subtil, inventeur, — alèus, sanguineus, torosas, pilis /lavescenùbus prolixis, oculis cœruleis , levis, argutus , inventer. Grand et puissant, il a le visage long, le nez étroit, droit ou convexe, le cou long, le corps et les membres longs : « tout son développement est en longueur. » Pour compléter le signalement, les savants contemporains y ajoutent un indice cépha-
lique d'environ 0,74\ Ce nombre indique un crâne relativement long ou dolichocéphale. Puis vient Y Homo Alpinus de Linné, qui a juste les caractères physiques et psychiques opposés : teint brun, cheveux bruns ou châtains, yeux bruns, crâne large et médiocrement long (brachycéphale), nez concave, moyennement large, visage large, taille moyenne ou petite, développement surtout en largeur. Les populations jaunes sont, dit-on, principalement composées de deux éléments : d'abord un nouveau type, Y Homo Asiaticus (Linné), jaune de teint, mélancolique de tempérament, raide, poils noirs, yeux noirs, enclin à révérer, avare, — luridus, melancholicus , rigidus, pilis nigricantibus , oculis fuscis, reverens, avarus;ty$e encore dolichocéphale et, au moral, très intelligent ; deuxièmement, Y Homo Alpinus, déjà nommé, brachycéphale. Ce dernier a une influence très marquée en Asie, notamment en Chine, où il est intervenu en conquérant, dit-on, et où il aurait, à en croire M. de Lapouge, « glacé » la civilisation indigène de Y Homo Asiaticus (?).
h' Homo Europœus se rencontre à peu près pur dans les Iles Britanniques et en Islande ; il forme encore l'élément dominant de la population dans la Belgique maritime, en Hollande, dans les régions de l'Allemagne voisines de la mer du Nord et de la Bal-
1 Placez la pointe d'un large compas sur le front, l'autre pointe sur la nuque, vous avez la longueur crânienne; placez ensuite le compas dans la ligne des deux oreilles de manière à obtenir la largeur maximum; divisez alors la largeur par la longueur, et vous aurez l'indice céphalique.
tique. Il prédomine largement aux Etats-Unis, au Canada, en Australasie. Il forme aussi un élément important des populations des plaines de l'Allemagne et de la France. Il représenté à peu près la race aryenne, la race kymrique, la race galatique, les Indo- Germains, les Indo-Européens des théories qui régnaient récemment.
En Europe subsiste, à côté de Y Homo Europœus et de Y Homo Alpinus, un type que l'on a appelé Homo M éditer raneus ou, avec Bory, Homo Arabicus. L'analyse ethnique, en effet, découvre d'abord dans toute l'Europe un vieux fond qui représenterait le résidu des races contemporaines du mammouth et du renne, ainsi que de celle de la pierre polie. Ce sont les bruns à tête longue, d'une taille assez petite, au nez busqué ou brisé. On les appelle race méditerranéenne, parce qu'ils dominent dans les îles et sur les côtes de la Méditerranée, dans toute l'Afrique du Nord, dans la péninsule ibérique, sur la côte ligure, dans l'Italie méridionale et en Sicile. Ils sont beaucoup plus rares dans l'Italie moyenne et dans la France méridionale. Le Sémite proprement dit se distingue des autres Méditerranéens ou dolicho-bruns par « une taille plus haute, le nez brisé et la sécheresse générale des formes ». La plupart des Méditerranéens seraient d'aillèurs croisés, semble- t-il, avec des tribus noires du nord 'de l'Afrique.
La seconde couche ethnique que les anthropologistes nous montrent en Europe est la race à crâne large, ou brachycéphale, dont nous parlions tout-à-
l'heure : Homo Alpinus. Ce sont les mêmes populations que Broca a proposé d'appeler celto-slaves. Suivant Ephore, contemporain d'Alexandre, la Geltique comprenait l'Espagne jusqu'à Cadix, la Gaule au nord des Gévennes et du bassin du Rhône, une portion considérable de la Germanie, la vallée supérieure et moyenne du Danube, le versant sud des Alpes rhétiques et carniques jusqu'à l'Adriatique, et presque toute l'Italie septentrionale. C'est précisément là que se trouvent encore les Celto-Slaves : le témoignage de l'antiquité confirme donc celui de la science moderne. On a supposé (mais sans preuves) que les Celto-Slaves vinrent d'Asie vers la fin de la période quaternaire ; on leur assigne même parfois une origine plus ou moins mongolique et on les appelle alors du nom vague de Touraniens1. La Haute Asie nous offre, a prétendu M. de Lapouge (qui depuis a changé d'avis), de vraies masses de Savoyards et d'Auvergnats « attardés dans leurs migrations ». Ces brachycéphales auraient introduit en Europe les bestiaux et les plantes de l'Asie2. D'où qu'ils viennent, les Celto- Slaves constituent aujourd'hui la majorité de la population européenne. Le massif alpin de l'Europe centrale et ses abords, monts d'Auvergne, Vosges, etc.,
1 Un anthropologiste wurtembergeois, M. de Ilolder, a voulu caractériser ainsi les prédécesseurs à crâne arrondi des Germains en Allemagne.
2 A quoi on objecte : 1» la bracliycéphalie est moindre et moins répandue en Asie qu'en Europe; 2° les brachycéphales n'auraient pu arriver à l'époque du bronze qu'en passant par la Sibérie et la Russie, — et justement on n'y trouve guère que des dolichocéphales à cette époque, — ou en passant sur le corps des Assyriens, chose historiquement impossible. Enfin nos plantes ne sont pas originaires d'Asie.
en sont presque exclusivement peuplés : Bas-Bretons, Auvergnats, Cévenols, Savoyards, Vosgiensen France, la plupart des Suisses, Bavarois, Roumains, Albanais. Leurs « nappes immenses » s'étendent sur la Russie et l'Asie du Nord, où ils ont conservé leurs idiomes propres « ouralo-altaïques », tandis qu'ils ont adopté partout ailleurs les langues indo-européennes.
Reste la troisième couche, formée de la race blonde i crâne allongé. Elle se trouve dans le Nord-Ouest, où elle est en voie d'extinction, et elle n'existe dans le reste de l'Europe « qu'à l'état sporadique ou de croisement complexe1 ».
Les anthropologistes ont proposé de nombreux exemples d'analyse ethnique : leurs tableaux ont pour but de faire saisir la différence de composition d'une même population suivant les couches sociales et suivant les temps, ainsi que l'affinité des différents types anthropologiques avec « certaines conditions sociales ». C'est à l'aide de nombreux documents de ce genre qu'on a essayé de constituer une « anthropologie des classes », d'ailleurs assez douteuse. La loi qui s'en dégagerait, selon quelques-uns — notamment selon M. de Lapouge et M. Ammon — c'est que, partout, les classes supérieures de nos sociétés sont plus riches en éléments à crâne long. Les couches
1 Voir, outre les travaux de Broca, de MM. Bertrand, Lagneau, Topinard, de Mortillet, les études publiées par M. de Lapouge dans la Revue de sociologie, 4893 et 1894, dans la Revue d'anthropologie, 1887-1888, dans Y Anthropologie, 1888-1892, et son volume sur les Sélections sociales; Beddoe, Races of Brilain, et Anthropological History oj Europe, !
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sociales révéleraient ainsi, par leur superposition même, les diverses couches historiques : ici les conquérants et seigneurs; là les conquis, inférieurs, prétend-on, en intelligence et en énergie *. Prenons pour exemple les analyses faites par M. de Lapouge sur l'ancienne société montpelliéraine : nous y voyons que les classes supérieures étaient dolichocéphales, en comparaison des classes inférieures. En outre, la bourgeoisie était plus riche en éléments méditerranéens, c'est-à-dire en dolichocéphales bruns. Ces deux phénomènes se rencontrent, prétend-on, dans tous les cas semblables. Une autre loi, plus généralement admise, c'est que, depuis les temps préhistoriques, les brachycéphales tendent à éliminer les dolichocéphales, par l'invasion progressive des couches inférieures et l'absorption des aristocraties dans les démocraties, où elles viennent se noyer.
Si on avait jadis donné le nom <¥ Aryens aux dolichocéphales blonds, c'est que les langues et coutumes dites aryennes paraissent s'être développées à l'origine chez des peuples où dominait la race blonde. Mais c'est ici que le philosophe peut se donner le spectacle des incertitudes historiques et surtout préhistoriques. Après avoir fait venir les Aryens d'Asie en Europe, on les fait venir aujourd'hui d'Europe en Asie. Depuis Wilser, inventeur de la théorie nouvelle, on s'efforce de dissiper ce que M. Salomon Reinach
1 Ajoutons que les vainqueurs, comme l'a montré M. Collignon, occupent généralement la plaine et les vallées, tandis que les vaincus ont été refoulés dans les montagnes ou sur les côtes extrêmes de l'Océan.
appelle « le mirage oriental », — peut-être pour y substituer un mirage occidental. Chacun propose sa contrée de prédilection comme berceau de la race dite indo-européennec Selon un des plus récents et des plus ingénieux auteurs d'hypothèses, M. Penka1, les Aryens seraient le produit du climat Scandinave. Ce sont les frères des Méditerranéens à crâne long, mais modifiés et pâlis sans doute par le climat humide du Nord. Reportez-vous, nous dit-on, à l'époque quaternaire; le nord-ouest de l'Europe formait alors un énorme massif, qui recouvrait en partie les mers aujourd'hui découvertes, la moitié de la mer du Nord et une zone à l'ouest de la Norvège. Les masses de vapeur apportées par le gulf-stream répandaient une brume assez épaisse et douce sur la région Scandinave, et venaient se condenser sur l'espèce d'Himalaya septentrional dont elles alimentaient les glaciers. Sous ce climat humide et froid — mais, grâce au gulf-stream, moins froid que la présence des glaces ne le fait supposer — l'ancienne race à crâne long, appelée race de Néanderthal, a dû subir, dit-on, des modifications d'aspect et de tempérament. L'humidité continue de l'air obstrue les pores de la peau, retarde la circulation des humeurs, diminue la force du vaso-moteur, émousse la sensibilité, prédispose à la lenteur du tempérament flegmatique. Sur un sol marécageux et boisé, au milieu de la brume, sous un ciel chargé de nuages épais, interceptant les rayons
1 Herkunft de.r Arier; et Origines Aryacœ. Vienne, 4886, Prochâka.
lumineux et chimiques (à ce point que la photographie y devient difficile), une race d'abord plus ou moins sèche et brune a pu acquérir une forte dose de flegmatisme. Le résultat visible aurait été une décoloration générale, se traduisant par une peau très blanche, des cheveux blonds, des yeux pâles. — Par malheur, il reste fort douteux que la Scandinavie fût, comme le croit M. de Lapouge, habitable à l'époque quaternaire. De plus, en dépit du climat qui devrait les pâlir, Esquimaux et Lapons s'obstinent à rester très bruns. La couleur de la peau tient en partie au climat, qui la brunit ou la blanchit plus ou moins par l'exposition plus ou moins prolongée au soleil, mais elle tient aussi à la nature héréditaire du pigment. Qu'un enfant soit né, en vertu de quelque hasard de la vie germinative ou embryonnaire, avec un pigment noirâtre, il pourra transmettre cette particularité congénitale à ses descendants. Et si ce phénomène a lieu dans iln pays chaud où le soleil tend à brunir la peau, il aura plus de chance de se transmettre, plus de chance aussi, probablement, de se produire. Encore y a-t-il bien des exceptions. Les Tasmaniens, qui étaient à plus de 40° de l'Equateur, étaient aussi noirs que les nègres de Guinée.. Les Lapons et les Groënlandais, sous leur ciel glacial, ont la peau plus foncée que les Malais des pays les plus chauds. Sous ce même brûlant Equateur qui, dans l'ancien monde, sert de ceinture aux Ethiopiens et aux Papous couleur d'ébène, on n'a pas trouvé de nègres en Amérique. Bory Saint-Vincent remarque
môme que. dans le Nouveau-Monde , les naturels semblent au contraire d'autant plus blancs qu'ils se rapprochent davantage de la ligne équinoxiale. Quant aux jaunes, il y en a sous toutes les latitudes, depuis les Finnois, les Tongouses, les Tartares de la Sibérie et du Kour jusqu'aux Birmans, Siamois ou Annamites de la zone torride. Les Mongols du Nord ont le teint moins clair que les Chinois du Midi. Le climat n'agit, en somme, qu'en favorisant certaines sélections de préférence à d'autres. C'est surtout la race blanche qui se basane avec le climat, et qui est plus pâle dans les pays plus froids et plus humides. Mais un teint basané ne fait pas un nègre.
En somme l'idylle européenne est contestable, quoique plus admissible que le roman asiatique. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la race blonde venait probablement du Nord et qu'elle était, comme disent les Grecs, « hyperboréenne », du moins par rapport à la Grèce.
On invoque aussi des raisons philologiques qui semblent établir cette origine hyperboréenne des prétendus Aryens. Le mot « mer » et même le mot navire, par exemple, étant identiques dans toutes les langues aryennes, les premiers Aryens ont dû vivre en contact et en « familiarité » avec la mer. Ils ne peuvent donc être venus, comme on l'a cru longtemps, des hauts plateaux du Pamir et du nord de l'Asie. Ils ne sont pas venus davantage de la Caspienne ni de la mer Noire. Les noms du saumon et de l'anguille, en effet, sont identiques chez tous les Aryens; or ces
poissons sont étrangers aux deux mers dont nous parlons et aux fleuves qui s'y jettent. Seules, la Scandinavie et la région maritime de l'Allemagne présentent tout entières la faune et la flore des proto- Aryens, c'est-à-dire les animaux et plantes dont les noms sont restés identiques dans les diverses langues aryennes. — Pourtant, ici encore, il faut demeurer en défiance. Les linguistes ont tant d'imagination ! Ils ont prétendu reconstruire une langue protoaryenne qui est en grande partie fantaisiste. De plus, les preuves par la iion-identité d'un mot dans un groupe de langues sont toujours faibles, car d'anciens termes peuvent avoir disparu. Par exemple, tous les Aryens ont désigné la main gauche par des euphémismes, différenciés de langue à langue, et la droite par des dérivés de clac, montrer. Faut-il en conclure, demande M. S. Reinach, que les Aryens, avant la séparation, ne possédaient que la main droite ?
Les admirateurs de la race blonde européenne, fleur de l'humanité, soutiennent que c'est elle qui a produit le grand mouvement intellectuel autrefois attribué aux Aryens d'Asie. Dans l'Extrême-Orient, à une époque très reculée, on trouve les Chinois en contact avec des populations blondes de haute taille qui occupaient alors la Sibérie l. Dans l'Inde, les brahmanes de pure race semblent se rattacher à la
• Un savant anthropologiste japonais prétend que les hautes classes du Japon descendent en grande partie d'Accadiens, voisins des Chaldéens. Toujours est-il que l'élément mongolique est moindre au Japon.
flO PSYCHOLOGIE DU PEUPLE FRANÇAIS
même famille dolicho-blonde. 11 subsiste encore en ce pays des tribus guerrières à crâne long ; il y en a aussi dans le Pamir. La Palestine était occupée par des Amorites blonds quand elle fut envahie par les vrais sémites, et le fond blond dut subsister longtemps l. Les monuments de l'Egypte, de la Chaldée, de l'Assyrie, montrent fréquemment des personnages de haut rang ayant le même type. Les Tamahou de l'ancienne Egypte sont blonds. Les peintres égyptiens nous représentent les Hellènes blonds à tête longue et de haute tailie 2. Ce type héroïque de la Grèce . qui succéda aux Pelasges dolicho-bruns, méditerranéens, était identique à celui de nos Gaulois, des Germains, des Scandinaves. Homère parle sans €esse des Achéens à la belle chevelure blonde, et il n'a pas une seule épithète admirative pour les bruns. Tous ses héros .sont grands, blonds et aux yeux bleus, sauf le troyen Hector, qui était sans doute de race « méditerranéenne », et qui fut vaincu. Au premier chant de Y Iliade, Minerve saisit Achille par ses blonds cheveux; au vingt-troisième, Achille offre en hommage sa blonde chevelure aux mânes de Patrocle. Ménélas est blond. Dans YOdyssée, Méléagre, Amyntas sont blonds. Virgile donne des cheveux blonds à Minerve, à Apollon, à Mercure, à Camerte, à Turnus, à Camille, à Lavinie, et même, ce qui n'est pas invraisemblable, à la Phénicienne Didon. Les amou-
1 Sayce, Ethnographie delà Palestine.
8 De nos jours, l'indice céphalique est monté, chez les Grecs, de 76 à 81.
reux et amoureuses d'Anacréon, de Sapho, d'Ovide, de Catulle, sont blonds. Blondes encore presque toutes les femmes des temps héroïques. De même pour les dieux et les déesses : l'Olympe grec ressemble, trait pour trait, à l'Olympe Scandinave, Vénus est blonde. Le dieu hellène par excellence, — celui en qui la Grèce a personnifié son génie intellectuel et la beauté typique de sa race, le dieu de la lumière et le dieu des arts, inspirateur souverain des oracles, — Apollon a les cheveux blonds (comme la lumière du soleil), les yeux bleus, une taille élevée. Minerve, cet autre « Verbe » de Jupiter, personnification féminine de la sagesse grecque, a dans ses yeux tout l'azur et toute la profondeur de la mer. Les Néréides et les Nymphes sont blondes. Diane est blonde (comme la lune). Jusque dans les royaumes infernaux, Rhadamante est blond.
On dira que le blond, étant plus rare, dut être à la mode. N'a-t-on pas fait aussi de Jésus un blond, de la Vierge une blonde, sans compter tous les anges blonds? Les femmes romaines ne teignaientelles pas elles-mêmes leurs cheveux en blond pour imiter les Germaines et les Gauloises ? — Sans doute; mais un passage capital du physionomiste grec Polémon, cité par M. Salomon Reinach, représente les Grecs purs et de haute classe comme « grands, droits, aux épaules larges, à la peau blanche et aux cheveux blonds 1 ». Selon M. Morselli, dans ses
1 Les Allemands ont noté, dans Virgile, cette description d'un per-
leçons d'anthropologie, il suffit de parcourir une galerie artistique contenant des tableaux à partir de la Renaissance pour y voir le nombre des individus blonds, surtout chez les femmes, très supérieur à celui des bruns. C'est l'impression que nous avons nous-même rapportée des musées d'Italie et de Munich. Enfin on a soutenu que l'aristocratie romaine, comme la grecque, était blonde ; souvent les noms l'indiquent : Flavius, Fulvius, Ahenobarbus, Sylla et Tibère sont représentés comme blonds. Le vieux Caton était roux. Virgile, d'origine gauloise, était blond, Tite-Live était un Kimri. Au moyen âge, les hautes classes étaient incontestablement, en France et à l'étranger, de race gallique ou germanique, c'est-à-dire dolicho-blonde. Les Celtes à tête courte, plus ou moins bruns, de taille moyenne, formaient en Gaule la masse inférieure de la population ; les Gaulois proprement dits, à tête longue, aux longs cheveux blonds, aux longs corps blancs, représentaient la race conquérante, de même que plus tard les Francs \ Selon M. Durand de Gros, les familles nobles qui subsistent encore en
sonnage d'aspect entièrement germain et ayant même un nom germa nique, Ilerminius :
Catillus lolan Ingentemque ani?nis, ingentem corpore et aivnis Dejicit Herminium, nodo eux vertice fulva Csesaries nudique humeri.
On sait que les Francs et les Germains attachaient d'un nœud leur longue chevelure, qui retombait en arrière.
*>h Soubies a publié à Halle (1890) un livre sur l'idéal de la beauté masculine chez les anciens poètes français des xn9 et xm« siècles. L'idéal physique était le type aristocratique : taille élevée, épaules large>, poitrine développée, taille mince, pied voûté, peau blanche, cheveux blonds, teint coloré, regard vif, lèvres vermeilles.
France à un état de pureté relative sont plus ou moins blondes ; sur le plateau central, où les brachycéphales abondent, elles forment contraste avec le reste de la population. On a été jusqu'à soutenir que les « fléaux de Dieu » qui marchaient à la tête des hordes turques et mongoles étaient, d'après les portraits qu'en font les historiens, des blonds à tête longue, de notre race1. En Russie, et surtout en Pologne, les masses populaires sont des Celto-Slaves, ou des Finnois et des Tartares à tête courte et à taille moyenne; mais les classes gouvernantes, qui descendent des fondateurs Scandinaves, des Normands et des Germains, sont grandes et blondes. En Allemagne et en Angleterre, la vieille couche celtique est recouverte d'une couche germanique et Scandinave. Presque toutes les familles souveraines d'Europe, même en Espagne et en Italie, offrent encore aujourd'hui le type aryen. Dans ces deux derniers pays, la proportion des blonds est beaucoup plus grande pour l'aristocratie que pour le peuple.
Jusqu'ici, la théorie offre à coup sûr de l'intérêt et n'est pas sans valeur comme thèse historique : on peut l'accepter, — en attendant qu'on démontre le contraire, comme on prend un remède pendant qu'il guérit.
1 Pourtant Attila, de race finnoise et ouralo-altaïque, nous est représenté par Jornandès avec un nez épaté, des yeux petits et enfoncés dans une grosse tête, le teint basané.