CHAPITRE ÏI
Origines ethniques des Français.
Pour éclairer la question de nos origines ethniques et de notre composition actuelle, il serait très désirable que le ministre de la guerre fît faire en France ce qu'on fait en Italie et ce que fait pour son compte M. le Dr Collignon : des mensurations anthropologiques sur les conscrits au moment de la révision, capacité crânienne, indice céphalique, forme du nez, couleur des cheveux, des yeux, etc. Ce serait un document de haute importance pour la statistique. De même dans les écoles et les lycées. Il n'est pas indifférent de savoir les modifications qu'a subies, que peut encore subir la population française, et dans quel sens elles se produisent.
Grand est le désordre des idées quand il s'agit de caractériser les Français sous le rapport ethnique. Les uns, ayant sans cesse à la bouche la « décadence latine », nous traitent de Latins ; les autres de Celtes, et on pourrait tout aussi bien, à ce compte, nous appeler des Germains. La vérité est que la France est une combinaison des trois éléments principaux auxquels, en Europe, se ramènent tous les autres. César,
au début de ses Commentaires, distingue fort b!tn lui-même les trois groupes ethniques des Aquitains, des Celtes, des Belges. Quand Auguste divisa en trois provinces la Gallia nova, il conserva ces groupes, et la Gaule se partagea en une Aquitaine ibérique, en une Celtique centrale, en une Belgique où dominait l'élément galate et germain. Le plus ancien fond de la population gauloise est un peuple brun au crâne allongé, parent des Ibères et appartenant au type ?< méditerranéen » des anthropologistes. Plus tard, le long de la chaîne des Alpes, pénètre un peuple brun nouveau, à tête très large, de petite taille, et dont certains représentants ont paru mongoloïdes : ce sont les Ligures. Par la même voie arrivent des Celtes, également brachycéphales et peut-être am si d'origine asiatique. Enfin, pendant l'âge de fer, des conquérants descendent du Nord, grands et blonds, à tête allongée. Ce sont eux qui formèrent, en se mêlant aux Ibéro-Ligures et aux-^Celtes, le peuple gaulois connu des Bomains.
Nous ne saurions admettre l'opinion de M. de Mortillet 1 d'après laquelle il n'y aurait aucune différence entre les Celtes et les Gaulois ou Galates. Noi s croyons avec Lagneau que, malgré les confusions habituelles aux anciens historiens, l'ensemble des textes et l'examen anthropologique aboutissent également à distinguer une race brune et une race blonde, celle-ci venue du Nord. Ammien Marcellin résume
1 Formation de la nation française.
excellemment la tradition en disant : « Il en est qui affirment que tout d'abord on a vu dans ces pays les aborigènes dits Celtes, et qu'en effet les Druides racontent qu'une partie de la population est indigène, mais que d'autres sont venus d'îles éloignées et d'outre-Rhin, chassés de leur propre pays par la fréquence des guerres et par les inondations de la mer *. » Les invasions germaniques venues soit de la Grande-Bretagne, soit de la Hollande, du Danemarck, de la Suède, d'outre-Rhin, etc., en un mot des pays hyperboréens sont ici clairement désignés et leurs causes nous paraissent bien indiquées : il s'agit des guerres mutuelles, du manque de vivres, de l'empiétement de la mer.
Au point de vue de l'anthropologie, y avait-il, du temps de César, un grand contraste entre la Gaule et la Germanie ? Nullement. Si l'on trouvait en Gaule des masses celtiques à crâne large, il y avait en Germanie des masses analogues et tout aussi compactes. On parle toujours des Gaulois comme de Celtes, c'est une erreur ; ils étaient surtout d'origine germanique : c'étaient de grands blonds aux yeux bleus. Et cependant, quelle différence dans les destinées de la Gaule et de la Germanie !
Nous avons vu tout-à-f heure que le type blond à crâne allongé, abusivement appelé aryen du nom d'une de ses tribus émigrée en Asie, se rattache par le squelette aux races quaternaires et néolithiques de
1 Livre XV, ch. ix.
l'Europe occidentale, et que, selon l'opinion aujourd'hui en faveur, son berceau doit être cherché, non en Asie, mais en Europe : de la mer du Nord les septentrionaux seraient sortis par des émigrations successives, à mesure que le sol, de plus en plus immergé, s'engloutissait sous leurs pieds1. Toujours est-il qu'il se produisit une série d'invasions d'hommes du Nord, n'ayant rien d'asiatique. La Gaule fut un des premiers pays conquis par ces septentrionaux, qui de là passèrent en Italie et en Espagne. D'après la philologie, les invasions vers l'Orient seraient postérieures. Trouvant la voie du Sud fermée par le premier essaim, les hommes du Nord auraient cherché une issue par l'est de la Baltique et « organisé », il y a environ quarante siècles, les Slaves primitifs, les Grecs autochtones, enfin les Perses et les Indiens. Quant aux Belges, aux Germains proprement dits et aux Normands, ils représentent un troisième groupe d'émigrations ultérieures.
Les Gaulois se répandirent au delà du Rhin jusqu'à la Vistule. Bien des grandes villes européennes leur doivent leur origine : Gracovie, Vienne, Coïmbre en Portugal, York en Angleterre, Milan en Italie, ont des noms qui viennent des Gaulois et qui attestent ce que ces cités doivent à notre race.
Saint Jérôme, qui écrivait au ive siècle de notre ère, nous apprend que les Galates, à côté de la langue grecque, se servaient encore d'un idiome
1 Voir le chapitre précédent.
m PSYCHOLOGIE DU PEUPLE FRANÇAIS
propre, analogue à celui des habitants de Trè Quelques savants allemands en ont conclu que les destinataires de Tépître de saint Paul étaient des- 'Germains, comme les habitants de Trêves. De vrais- Germains, non sans doute, au sens étroit et historique du mot; mais c'étaient des dolicho- blonds d'origine dite « aryenne », comme les Germains, et qui, avant ces derniers, avaient envahi l'Europe occidentale et méridionale pour se mêler aux Celtes proprement dits. Les trois Gaules, la cisalpine, la transalpine et la galate, ont eu des habitants de la même race et parlé l'idiome gallois. Et c'était précisément un dialecte de ce genre qu'on parlait à Trêves, boulevard des Gaules contre la Germanie. Les Gaulois qui ont formé en Espagne la population mixte des Celtibères, ceux qui ont envahi les Iles britanniques, ceux qui en Italie fondèrent une seconde Gaule, Gallia cisalrnna, ceux qui vainquirent les Romains à la bataille de l'Allia et ne s'arrêtèrent qu'au pied du Gapitole, ceux enfin qui occupèrent la vallée du Danube, pillèrent la Grèce et établirent jusqu'en Asie le petit état appelé par les grecs Galatie, tous ceux-là n'étaient point de purs Celtes, bien qu'ils traînassent avec eux d'énormes bandes celto-slaves ; c'étaient de vrais Normands avant l'heure, aventureux comme eux et se lançant comme eux à la conquête du monde.
Toutefois, en lisant les descriptions des Gaulois laissées par les anciens, il ne faut pas oublier que les Romains ont eu surtout en vue les chefs des armées. Il est incontestable que c'est la race blonde qui
0KIG1N KS ETtiNIQUKS OfclS FRANÇAIS 99
a fourni les principaux chefs et même un grand nombre de soldats. L'aristocratie gauloise, qui descendait des anciens conquérants germaniques et Scandinaves, en avait nécessairement conservé le type. Les paysans gaulois, au contraire, devaient renfermer une forte proportion des occupants antérieurs à crâne rond.
Dans l'antiquité, le mot de Celte conserve une signification flottante, tantôt étroite, tantôt vague. Pour César, il désigne les habitants du centre de la Gaule; pour d'autres auteurs, comme nous l'avons vu1, le pays des Celtes comprend encore le nord de l'Espagne, la vallée du Danube, le versant des Alpes rhétiques et carniques, l'Italie septentrionale, contrées oii les anthropologistes retrouvent les hommes à crâne court et large, de taille peu élevée ; ce sont ià les vrais Celtes, parents des Slaves, et que l'anthropologie appelle Celto-Slaves. En se mêlant à eux, les blonds du Nord prirent leur nom, surtout en Gaule.
L'assise même de la population française fut ainsi constituée dès l'âge du fer. Plus tard, les nouvelles invasions germaniques, franque et normande , ne firent que renforcer l'élément grand et blond : elles refoulèrent le Celte pur dans la Bretagne, dans le Massif central, dans les Cévennes et les Alpes. A en croire M. d'Arbois de Jubainville, nous serions, pour la plupart, les descendants des peuples oubliés, Ibères et surtout Ligures, dont les Gaulois, nos « aïeux supposés » , triomphèrent avant d'être eux-
* Voir chapitre précédent.
mêmes conquis par les Romains. Mais le savant professeur nous semble beaucoup trop méconnaître l'importance de l'élément Scandinave et germanique en Gaule. Parce que toute la cavalerie réunie par Vercingétorix pour la lutte suprême s'élevait seulement à 15000 hommes, M. d'Arbois croit pouvoir en conclure que la caste conquérante, la caste vraiment « gauloise », ne montait qu'à 60000 âmes et que le reste était Ibère ou Ligure. C'est pousser bien loin la témérité de l'induction. S'il en était ainsi, comment y aurait-il eu en Gaule tant de blonds dolichocéphales, qui ne pouvaient être ni Ibères, ni Ligures, ni même Celtes, au sens ethnique du mot, et qui ne pouvaient donc appartenir qu'à la race germano-scandinave? Au reste, Strabon dit formellement que les hommes de race gallique ressemblent aux Germains sous le rapport physique, ont les mêmes institutions, reconnaissent la même origine. Et ce n'est pas seulement Strabon, c'est aussi César, c'est Diodore de Sicile qui nous disent que « les Gaulois étaient de grande taille, avec la peau blanche et les cheveux blonds ». Or, ce n'est pas là un portrait de Celto-Slaves, c'est un portrait de race septentrionale qui s'appliquerait tout aussi bien aux Germains. Les vrais Celtes ont la région antérieure du crâne large et saillante ; leurs cheveux lisses et plats, non bouclés, sont blonds ou châtain clair dans l'enfance, mais, dans l'âge adulte, deviennent bruns ou d'un châtain plus ou moins foncé. Entre le nez et le front se trouve une dépression assez considérable. Les yeux sont d'un brun
plus ou moins clair ; la face est large, le teint souvent frais et coloré, le menton arrondi ; le cou est assez court ; les épaules larges et horizontalement placées ; la poitrine est large et développée ; les courbes rachidienne, cervicale, dorsale et lombaire sont peu prononcées; les membres sont bien musclés, mais leurs formes, ainsi que celles du tronc, sont un peu courtes et trapues ; enfin la taille est médiocre et tout le développement a lieu en largeur plutôt qu'en hauteur. Les Celtes de Bretagne, d'Auvergne, des Cévennes et de Savoie peuvent donner une idée de ce type. Diodore ajoute que les Gaulois sont d'un aspect effrayant ; ils ont la voix forte et rude ; « ils parlent peu, » habitude plus germanique que celtique ; ils s'expriment par énigmes et affectent dans leur langage de laisser deviner la plupart des choses, [ls emploient beaucoup l'hyperbole, soit pour se vanter eux-mêmes, soit pour abaisser les autres. Dans leurs discours, ils sont menaçants, hautains et portés au tragique. Tous ces traits sont encore plus applicables aux Scandinaves et aux Germains qu'aux Gelto-Slaves. De même, quand Diodore nous montre ces corps gigantesques, d'aspect effrayant, protégés par des boucliers hauts comme un homme, portant d'énormes casques d'airain ornés de cornes ou de figures en relief d'oiseaux et de quadrupèdes, combattant les uns nus, les autres sous des cuirasses de fer, maniant avec une aisance herculéenne des épées qui ne sont « guère moins grandes que le javelot des autres nations » , ou lançant de lourdes piques « qui
ont les pointes plus longues que leurs épées », comment méconnaître que, bien avant l'arrivée des Francs, les Gaulois offraient déjà le type du nordouest très caractérisé, bien plus que le type celtoslave? Et c'est ce que confirment de tous points les découvertes relatives aux crânes de l'époque.
Aujourd'hui encore, les individus grands, blonds et aux yeux clairs, à tête allongée, descendants des Galates ou Kymris, des Belges, des Francs, des Normands, se trouvent dans le nord, dans l'est et dans le nord-ouest de la France. Les départements du sud et de l'ouest sont surtout peuplés de châtains et de bruns, à taille moyenne ou petite, les uns brachycéphales, descendant des Celtes et des Ligures, les autres dolichocéphales, descendant des Méditerranéens ou des Ibères (ancêtres des Basques). Il y a cependant beaucoup de blonds qui sont restés dans les Deux-Sèvres, dans la Gharente-Inférieure (probablement à cause des Alains, qui ont donné leur nom à l'Aunis), enfin dans la Drôme et la Vaucluse1. La répartition des blonds et des bruns en France, telle qu'on peut se la représenter d'après la carte de M. Topinard, rend visibles aux yeux les invasions gauloises et germaniques qui ont refoulé les Ibères, les Ligures et les Celtes. Les envahisseurs venus du nord ont, avons-nous dit, repoussé les brachycéphales dans les montagnes, qui opposaient une barrière aux incursions ; aussi retrouvons-nous aujourd'hui les
* Voir la savante Anthropologie de la France, par M. Lagoeau.
brachycéphales concentrés : 1° dans les Vosges, où ils ont gardé leur tête large tout en prenant des couleurs blondes ; dans le Jura, dans le département de Saône-et- Loire; 2° dans le Massif central, où ils s'étendent vers Aubusson et la Creuse, couvrent toute la Gorrèze, l'arrondissement de Sarlat, en Dordogne, une partie de l'arrondissement de Bergerac, pour se continuer avec les têtes très larges du Cantal, de la Haute-Loire et de la Lozère (les trois départements où l'indice céphalique et la brachycéphalie sont le plus élevés). D'autres blonds sont venus directement des côtes de l'Océan par la Charente-Inférieure, tels que les Saxons, les Normands, les Anglais. Partout des mélanges ont eu lieu. Le Biturige du Cher est à Ja lois grand, blond et brachycéphale, analogue au Lorrain. Le Périgourdin est dû au croisement du dolicho-blond avec le dolicho-brun méditerranéen de Cro-Magnon; le Gascon est issu du croisement de cette même race de Cro-Magnon avec le brachycéphale : c'est un véritable Celtibère. Le Montpelliérain dolicho-brun semble avoir une grande analogie avec les Africains. En Bretagne, Kymris et Celtes se sont mêlés, quoique certains cantons soient demeurés plus purement celtiques.
Pour un examen superficiel, la linguistique semble contredire ces données de l'ethnologie en ce qui concerne les anciens habitants de la Gaule. Mais les « Celtisants », comme ils s'appellent, ont commis sur ce point plus d'une erreur. Les ethnologistes ont raison de soutenir contre eux que l'analogie des
langues ne préjuge en rien celle des races : Belges, Français, Italiens, Espagnols parlent également des langues dérivées du latin. La linguistique ne peut, à elle seule, résoudre le problème de nos origines celtiques ou germano-scandinaves. La langue celtique, qui, comme on sait, se rattache aux langues indo-européennes, fut-elle importée en Gaule par les blonds à tête allongée, ou y était-elle parlée originairement par les bruns à tête large ? Le problème semble à première vue insoluble, puisque, si les Celtes et les Germains de la Gaule constituent une dualité ethnique, il est incontestable cependant qu'ils parlaient une seule et même langue. Mais d'autres considérations permettent de trouver la réponse. En effet, passez en revue les peuples où domine la race blonde, vous n'en verrez pas un qui fasse usage de langues non aryennes; au contraire, considérez les peuples bruns à tête large, vous les verrez en partie se servir de langues appartenant à d'autres groupes, de langues ouralo-altaïques ; ils en ont fait usage' à une époque historique rapprochée, témoin une portion de la Russie et de l'Allemagne (Centre et Sud) ; ils en ont fait aussi usage dans l'antiquité, en Aquitaine et en Espagne, où ils parlaient le basque. On en a conclu que ce sont les blonds qui ont apporlé les langues aryennes aux bruns, et ces derniers ne les ont adoptées qu'en partie. La langue dite celtique n'est donc pas la langue primitive des vrais brachycéphales bruns, mais une importation de la race blonde. Les Celtes, comme les Slaves, ont
été « aryanisés » parles envahisseurs à tète allongée, par les Gaulois proprement dits, Galates, Kymris, par les Germains et les Scandinaves. Aussi ce qu'on nomme le celtique serait mieux appelé le gallois, puisque c'est la langue apportée aux Celtes par les Gaulois de toutes sortes, parents eux-mêmes des Germains et des hommes du Nord. Pour un examen attentif, les contradictions apparentes de l'anthropologie et de la philologie peuvent ainsi se résoudre en un accord final.
En somme, si les Méditerranéens et les Celtes ont formé les couches les plus profondes et les plus anciennes de la Gaule, surtout au midi, dans le centre et à l'ouest, la couche germanique et Scandinave n'en a pas moins été considérable, surtout dans l'est et le nord. L'Angleterre, qui était, elle aussi, peuplée d'abord d'Ibères et de Celtes, est devenue germanique et Scandinave pour plus de la moitié de sa population; on peut admettre, d'après tous les restes découverts dans les tombeaux, qu'il en fut à peu près de même en Gaule. Dans les temps reculés, notre pays constituait un mélange où les dolichocéphales bruns et blonds dominaient par l'influence ethnique et peut-être même par le nombre. C'était à peu près l'équivalent de ce que sont aujourd'hui la Grande-Bretagne et l'Allemagne du Nord prises dans leur ensemble, — où les dolicho-blonds forment un peu plus de la moitié de la population totale.
II. — Si l'origine des races européennes est hypothétique, leur constitution mentale l'est bien davantage. On ne peut que la conjecturer d'après le rôle historique de ces diverses races, qui lui-même est déjà conjectural. Ecoutons cependant ce qu'on croit pouvoir nous affirmer.
La physiologie du cerveau est encore trop peu développée pour qu'on puisse localiser sûrement les facultés intellectuelles en des régions déterminées de l'encéphale : on n'a guère réussi que pour la faculté du langage; en ce qui concerne l'intelligence, on est réduit à cette assertion vague, qu'elle a ses principaux organes dans les lobes frontaux. Peut-être l'énergie volontaire dépend-elle quelque peu de l'allongement du cerveau et d'une certaine proportion entre les parties antérieures et postérieures, par conséquent entre la longueur et la largeur.
Dans son ensemble, dit-on, la race méditerranéenne et sémite est très intelligente; par son caractère moral comme par ses traits morphologiques, elle approche de ce qu'on est convenu d'appeler la race aryerine; elle aurait cependant, prétend' M. de Lapouge, moins de supériorité. Pourquoi moins ? on ne le dit pas.
Quant au brachycéphale brun, il serait, au moral, pacifique, laborieux, frugal, intelligent, prudent, n'abandonnant rien au hasard, imitateur, conservateur, mais sans initiative. Attaché à la terre et au sol natal, il aurait de courtes vues, un besoin d'uniformité, un esprit de routine qui le rend rebelle au pro-
grès. Facile à diriger, aimant même à se sentir gouverné, il aurait été toujours le « sujet né » des Aryas. et des Sémites.
La race blonde au crâne allongé est la préférée des psychologues anthropologistes : elle a, disent-ils, une sensibilité vive, une intelligence rapide et pénétrante, jointe à l'activité et à l'indomptable énergie. Race turbulente, égalitaire, entreprenante, ambitieuse, insatiable, elle a des besoins toujours croissants et s'agite sans cesse pour les satisfaire. Elle sait mieux gagner et conquérir que garder sa conquête. Si elle acquiert, c'est pour dépenser toujours davantage. Ses facultés intellectuelles et artistiques s'élèvent facilement jusqu'au talent et au génie. Chez les hommes du Nord dolichocéphales, de haute taille et aux muscles très robustes, la volonté semble plus forte, souvent violente, et en même temps plus tenace. Ils ont un fond sauvage qui peut fort bien tenir à ce que la région occipitale est plutôt celle des passions violentes et de l'énergie carnassière. Le climat du Nord, en favorisant un lymphatisme général, tempère cette fougue par une certaine lenteur de la pensée et de l'action. Le blond du Nord, qui fut si longtemps barbare, se montre essentiellement individualiste : son moi est plus développé. Il est aussi plus capable de grands écarts par rapport à la moyenne générale. Et ces écarts sont tantôt au-dessus, tantôt au-dessous. Dans le premier cas, vous avez des hommes extraordinaires, surtout par l'esprit d'aventure et d'entreprise, sanguins au moral comme au physique, ris-
quant le tout pour le tout; dans le second cas, vous avez des hommes inférieurs, d'une lenteur d'esprit, d'une lourdeur et d'un lymphatisme que n'offrent pas, par exemple, les Celtes brachycéphales. Aussi ces derniers atteignent-ils une moyenne générale très élevée, tout en ayant peut-être moins d'élans individuels vers les hautes régions.
Ajoutons que, selon MM. Lombroso, Marro, Bono, Ottolonghi, la proportion des blonds serait trèslaible parmi les crétins et les épilep tiques. Chez les Piémontais, la proportion des criminels bruns serait le double de celle des criminels blonds, bien qu'un tiers seulement de la population soit brun. Si on ajoute les rouges aux blonds, le phénomène est encore plus accentué, en dépit du proverbe sur les rouges. En revanche, pour les crimes de luxure, on nous dit que les blonds l'emportent. Malgré le vague de cette psychologie des races, on croit pouvoir conclure que le classement des peuples civilisés est à peu près proportionné à la quantité d'éléments dolichocéphales blonds qui entre dans la composition de leurs classes dirigeantes.
On sait que les Celtes, qui avec les Slaves se rattachent aux brachycéphales bruns, ont pour traits dominants la vivacité d'esprit, la mobilité d'humeur, l'enjouement, plus d'intelligence que de volonté énergique, une certaine docilité moutonnière et le goût de se laisser conduire par autrui. M. F. Galton leur attribue, en conséquence, l'esprit de troupeau, l'esprit « grégaire » . Mais il faut remarquer que cet esprit tient
aussi à une qualité dominante de la race: sociabilité, sympathie rapide et contagion des sentiments, besoin de camaraderie et d'expansion vers autrui. Selon nous, cette qualité même résulte en partie de la conscience qu'ont les Celtes d'un certain manque natif d'énergie dans la volonté, qui semble leur caractéristique. Le Celte supplée d'ordinaire par la résistance passive à cette insuffisance de son activité volontaire : c'est un doux entêté. En outre, ne se sentant pas très fort à lui tout seul, il a une instinctive tendance à chercher la force dans l'union, à s'appuyer sur autrui, à se sentir en communauté avec le groupe dont il fait partie. Par la même raison, il est de nature pacifique : plaies et bosses ne sont point de son goût. Prudent, prévoyant, il est ménager de lui-même et de ses biens. Pour l'intelligence, les Celtes valent les Germains et les Scandinaves, au moins en ce qui concerne les qualités proprement intellectuelles, non peut-être celles qui sont plutôt sous la dépendance des qualités volontaires. Par exemple, la faculté de comprendre et d'apprendre, le jugement, le raisonnement, la mémoire, l'imagination, tout cela semble aussi développé chez les Celtes à tête large que chez les Germains à tête longue. S'agit-il de la faculté d'attention, en grande partie volontaire, elle semble, en moyenne, moins énergique ou moins tenace. De même, ce qui exige de l'initiative et de l'audace à rompre les associations d'idées habituelles sera moins fréquent chez le Celte que chez l'homme du Nord ; il se lancera moins volontiers dans les hasards de
l'inconnu, dans le péril des découvertes, non qu'il soit plus incapable de trouver, mais parce qu'il est moins hardi à chercher, d'un nature! plus tranquille et peu amoureux des grands risques. En un mot, c'est par la nature des sentiments et de la volonté, plutôt que par l'intelligence, qu'on peut ici établir des distinctions, qui d'ailleurs demeurent encore problématiques.
Le Morvandais, fort bien étudié par M. Hovelacque, peut nous fournir un bon spécimen du Celte: il est sobre, économe, courageux, attaché à son pays, curieux, fin, d'esprit mobile sous une apparence indolente, hospitalier, obligeant sans calcul. Les qualités et défauts de l'Auvergnat, avec son entêtement proverbial, sont bien connus. L'Auvergne, d'après sa littérature, est « inflexible et raisonneuse ». Il faut d'ailleurs, pour apprécier le caractère auvergnat, faire une part à l'influence de la vie des montagnes et aux habitudes essentiellement rustiques qui s'imposèrent aux Celtes réfugiés sur les hauteurs. Les brachycéphales ont toujours été, selon le mot de M. Topinard, « les opprimés, les victimes des dolichocéphales ». Ceux-ci , brouillons et remuants, batailleurs et pillards, les arrachaient à leurs champs et les obligeaient à les suivre en leurs folles expéditions, tantôt à Delphes, tantôt au Gapitoie; les Celtes, eux, n'éprouvent pas le besoin de courir le monde, de lancer des flèches vers le ciel ou de se battre contre la mer; ils aiment le sol de la patrie, ils sont attachés à leur famille; ils s'inquiètent quand ils n'aperçoivent plus
la fumée de leur toit; ils se créent par l'imagination un monde à eux, souvent fantastique, et y font de longs voyages sans quitter le coin de leur feu. Ils aiment mieux conter des aventures que s'y lancer. Prosaïques lorsque leur condition les y invite, ils ont cependant leur poésie rêveuse et merveilleuse; ils croient aux fées, aux esprits, aux perpétuelles communications entre les morts et les vivants. Fidèles à la religion de leurs pères, dévoués souvent jusqu'au sacrifice, ils sont conservateurs en politique, tant qu'ils ne sont pas poussés à bout. En un mot, ils ont les qualités et les imperfections des volontés plutôt douces que violentes, plutôt routinières que révolutionnaires. Notre rude et pensive Bretagne, retirée aux confins du monde, noyée dans ses brumes océaniennes, nous offre des Celtes plus poétisés et plus susceptibles de mélancolie, avec un sentiment religieux plus intense ; peut-être ses qualités particulières sont-elles dues, comme en Irlande, comme dans le pays de Galles et en Ecosse, au mélange du sang celtique avec une certaine proportion de sang kymrique blond, sous un climat humide et brumeux. Les Bretons sont une race vigoureuse, farouche dans son « conservatisme », et parfois aussi dans son radicalisme1 ; ordinairement très religieuse, parfois poussant la négation jusqu'au sacrilège. On s'accorde à les représenter comme idéalistes, rêveurs, moins peintres que poètes, l'œil
* Voiries intéressantes réflexions de M. Havelock Ellis sur The Genius %f France dans le Monthly Magazine, 1894.
tourné vers les choses intérieures ; comme l'a dit un de leurs poètes, la fleur à : Armor est le symbole de ïa race bretonne :
Cercle de dards autour d'un cœur d'or.
Abélard, Maupertuis , La Mettrie, Broussais, Chateaubriand, Lamennais, Renan, Leconte de Lisle, en partie Breton par la race comme Renan, Loti, né dans la province voisine de Vendée, représentent, sous ses plus divers aspects, l'esprit armoricain. Peut-être l'idéalisme breton est-il dû en partie au voisinage d'une mer brumeuse et sauvage, à l'aspect des landes, des menhirs et des dolmens, à la persistance des traditions, du dialecte celtique, de la foi religieuse, au manque de rapports fréquents avec le reste de la France.
On a souvent noté le contraste de la Normandie avec la Bretagne. Cette contrée riche et pittoresque, peuplée surtout de Scandinaves aventureux et hardis, aimant à « gaigner » et, pour cela, à batailler ou à plaider, a un esprit plutôt matérialiste. Stendhal disait que, si ce n'est pas la partie la plus spirituelle de la France, c'est peut-être la plus civilisée. C'est aussi une des plus criminelles, tandis que la Bretagne, — surtout le Morbihan, — est beaucoup plus blanche sur la carte du crime. Il ne faut pas demander à la Normandie la profonde émotion poétique de la Bretagne. M. Tiersot, qui a étudié les chants populaires de France, a vainement cherché, d'Avranches
à Dunkerque, la chanson de « sentiment ». Les Normands, « fort experts en beuverie » comme en prouesses amoureuses, ne connaissent que la chanson à boire ou la chanson de galanterie. Ils ont leurs poètes, parmi lesquels Corneille est « le majestueux représentant de tout ce qu'il y a de plus beau dans le Normand fier, individualiste, se suffisant à soi-même »\ Ils ont surtout leurs grands peintres, depuis Poussin et Géricault jusqu'à Millet, et leurs peintres en prose, comme Bernardin de Saint-Pierre, Flaubert, Maupassant. Ils ont leurs savants, comme Fontenelle, Laplace et Leverrier. En Normandie, le sang blond des Germains ne suffit pas à tout expliquer : il y faut ajouter les traditions de conquête et d'aventures, d'ailleurs naturelles à cette race, l'influence d'une contrée riche, d'une civilisation plus facile et plus rapide.
Avec leurs qualités et leurs défauts, les Celtes étaient très propres à fournir pour une nation une bonne matière première, solide et rustique, utile par son inertie même et son poids ; mais ils avaient besoin d'être tout à la fois entraînés en avant et disciplinés par une race plus personnelle, impérieuse, de volonté plus explosive. Il est donc fort heureux pour les Celtes de notre pays qu'un élément Scandinave et germanique leur ait été apporté, d'abord par les Kymris ou Galates, puis par les Wisigoths, par les Francs, enfin par les Normands, par tous ces terri-
' Ilavelock T,iiis-
m PSYCHOLOGIE DU PEUPLE FRANÇAIS
blee compagnons qui les empêchèrent de s'endormir.
Quant à l'élément méditerranéen, qui, lui aussi, est surtout dolichocéphale, il devait prêter aux Français de précieuses qualités. Sous le rapport psychologique, nous avons vu que la race méditerranéenne est caractérisée par la pénétration de l'intelligence, jointe à une certaine passion méridionale. En outre, elle a des marques de volonté importantes : une énergie intérieure qui sait se contenir et attendre, une ténacité qui n'oublie pas son but. Ce sont les traits du tempérament bilieux, intensif plutôt que diffusif, qui, en se joignant à l'influence nerveuse, maintient celle-ci en dedans. Ces traits s'accusent à mesure qu'on descend davantage vers l'Afrique. Les Méditerranéens de la Ligurie primitive (plus tard envahie par des têtes larges) étaient appelés par les Romains du nom d'indomptables ; les Ibères d'Espagne firent aux Romains la résistance la plus longue et la plus désespérée : qui ne se rappelle l'héroïsme des Numantins? Opiniâtre, patiente, vindicative, la race ibérienne est moins sociable que les autres, plus amie de la solitude et de l'indépendance. Les Ibères se tenaient volontiers à l'écart ou restaient divisés en petites tribus montagnardes. Les Méditerranéens de Provence et d'Italie étaient moins farouches et moins concentrés que ceux d'Espagne ; ils avaient et ont encore la souplesse d'esprit, l'humeur gaie et vive, un plus grand besoin de camaraderie et de vie en commun. On a même prétendu que ces Méditerranéens sont « urbains par excellence », c'est-à-dire attirés par la vie des
villes ou des bourgs, foncièrement ennemis de l'existence rustique : ils ont besoin de causer, de commercer dans tous les sens du mot, de manier les affaires et l'argent; ils ont quelque chose du Sémite, dont ils sont parents. Selon M. de Lapouge, le Méditerranéen, — Homo arabicus de Bory, Berbère, Ibère, Sémite, — serait un croisement de l'homme européen avec des tribus noires du nord de l'Afrique , très intelligentes et elles-mêmes dolichocéphales. Toujours est-il que le croisement de l'Ibère avec le Celte a produit le Gascon, pétillant de vivacité, fin et spirituel, moqueur et beau parleur; le Languedoc, « violent et fort », est une Espagne gauloise et même une Afrique ; la Provence « chaude et vibrante, toute grâce et toute namme- », est une Italie expansive et ouverte, gaie, légère, pour ainsi dire hellénisée en même temps que celtisée. La part des Méditerranéens ou, si l'on veut, des Méridionaux, fut en somme plus considérable en Gaule qu'en Germanie. Au delà du Rhin et sur le Danube s'étendaient, comme nous l'avons dit, d'épaisses couches de Celtes, qui y subsistent encore et s'y accroissent; mais, outre que l'élément blondy était jadis plus prédominant, l'élément méditerranéen y faisait souvent défaut. De là en Germanie (si on veut des formules ethnologiques) un ensemble qu'on peut appeler germano-celtique, au lieu d'un ensemble celto-germanique-méditerraneen, comme en Gaule.
1 Voir M. Lanson, Histoire de la littérature française.
Cette fusion de trois races devait finir par former chez nous une harmonie rare et précieuse, une sorte d'accord parfait où le Celte donne la toniaue. ie Méditerranéen la médiante et le Germain la dominante.
De l'ethnographie européenne et française, on. a prétendu dégager une nouvelle conception de l'histoire. Le problème consiste, dit-on, à mesurer la valeur respective des deux grands éléments des peuples civilisés, — l'un dolichocéphale, l'autre brachycéphale, — et l'histoire générale se confond avec celle de leurs propres rapports. Certains anthropologistes ont essayé de montrer que les progrès du droit et de la religion ont suivi ceux de la race à tête longue. La région du droit coutumier, en France, coïncide avec celle du maximum de population blonde, pure ou mélangée. C'est là que l'élément gaulois proprement dit, c'est-à-dire blond, était le plus intense lors de la conquête romaine et s'est maintenu (en s'altérant) jusqu'à l'invasion germanique. De même, les populations blondes sont protestantes, sauf la Belgique et une partie de la Prusse rhénane ; l'Irlande celtique, la France redevenue en grande partie celtique, l'Allemagne du Sud remplie de Celtes, l'Italie devenue brachycéphale, l'Espagne avec ses Celtibères, la Bohême, la Pologne et ses
Slaves sont catholiques. En France, l'élément blond, très nombreux à l'époque gauloise, s'est maintenu en décroissant dans les familles aristocratiques et dans certaines masses de population, mais il est presque éliminé aujourd'hui par la prédominance du type brachycéphale dans les croisements et par l'effet des conditions du milieu, qui favorisent davantage la race à crâne large. La lutte inconsciente de ces deux races expliquerait, selon M. de Lapouge, l'histoire presque entière de notre pays : la Révolution française serait « le suprême et victorieux effort des populations touraniennes ». Mais nous paierons cher leur victoire : selon les prophètes de mauvais augure, le plus sombre avenir nous attend. En Angleterre, c'est l'inverse : l'élément brachycéphale a presque disparu. Heureuse Angleterre! L'hégémonie militaire et économique est entre les mains des populations aryennes dans l'Allemagne du Nord, mais le gros de l'Allemagne est brachycéphale : la prospérité n'y est donc que « factice ». L'élément supérieur, c'est-à-dire blond, y est tellement distinct des masses touraniennes que la décadence viendra « sûre et rapide » le jour où le gros aura dévoré l'élite. La question de l'avenir dépend essentiellement de la sélection sociale, et sa solution est fournie par cette loi générale : « De deux races en compétition, la plus inférieure chasse l'autre. » Partout où les dolicho-blonds se mêlent aux bruns , leur nombre va diminuant. Pour arriver à un résultat différent, il faudrait une « sélection intentionnelle » qui, au moins en Europe, est impossible avec notre double tendance
à la ploutocratie et au socialisme. L'existence mécanique d'une société socialiste est ce qui convient le mieux à nos Chinois d'Europe. Le barbare, selon les anthropologistes de l'école aristocratique, n'est donc pas aux confins du monde; il loge au « rez-de-chaussée et dans les mansardes ». L'avenir de l'humanité ne dépend pas du triomphe éventuel des peuples jaunes sur les peuples blancs ; il est dans la lutte sur place des deux types « noble et servile ». Il est possible que l'Europe tombeaux mains des jaunes, des noirs même, par conquête militaire ou par immigration de cause économique; mais, le jour où ce fait se produira, le grand duel sera déjà terminé.
Tel est, après l'apothéose des Aryas dans le passé, leur anéantissement dans l'avenir, que nous décrivent quelques anthropologistes. S'ils se bornaient à attribuer dans l'histoire un rôle de haute importance aux Européens du Nord, leur théorie pourrait se soutenir: les invasions des Aryens ou prétendus tels sont bien connues. Mais ils vont plus loin : ils veulent établir, dans un même pays, des barrières de races entre les classes mêmes. Leur arrière-pensée, c'est que le blond à crâne long, Y Homo Europœus de Linné, n'est pas de la même « espèce » ni de la même origine que les autres, notamment que YAlpinus : ce ne sont donc plus seulement les blancs qu'on prétend étrangers aux nègres, ce sont les blonds qui deviennent étrangers aux bruns. Or, c'est là, selon nous, une supposition toute gratuite et de la plus haute invraisemblance. Il n'y a pas de région, si petite soit-elle,
où l'une de ces prétendues «. espèces » existe sans l'autre. Les crânes longs, larges et moyens se rencontrent dans chacun des grands embranchements appelés des noms vagues et peu scientifiques de races blanches, races jaunes, races noires. Sur toute la terre, ils vivent les uns à côté des autres. En Europe, les dolichocéphales ont apparu les premiers, sous la forme des Méditerranéens. On en dirait autant des autres parties du monde si on n'avait établi (jusqu'à nouvel ordre) que le type brachycéphale nègre d'Océanie, appelé Negrito, et le type brachycéphale nègre d'Afrique, essentiellement caractérisé par les Akkas, ont tous « la physionomie do types très anciens1 ». Gomment donc attacher une telle valeur à un allongement de crâne qui se retrouve dans toutes les grandes races d'hommes et dans toutes les contrées? Il y a là simplement deux variétés peu distantes d'un même type. — Non, répond-on, car, depuis une infinité de siècles, les croisements n'ont pu effectuer de fusion. — Mais, au contraire, la fusion est fréquente : étant donnés des indices céphaliques de toutes sortes, il est clair que vous aurez à un bout de l'échelle des « dolichos », à l'autre des « brachys », et au milieu, des intermédiaires où les deux caractères ont fusionné. De môme, vous aurez des nez gros, petits, larges, étroits, aquilins, etc. ; vous aurez des yeux tantôt noirs, tantôt bleus, gris, etc. ; on n'en peut conclure une différence d'origine primordiale fondée
* M. Topinard, Anthropologie, p. 161.
L'ETHNOGRAPHIE ET LA PSYCHOLOGIE DES PEUPLES iftl
sur les formes extrêmes des nez ou sur les couleurs extrêmes des yeux. Il n'y a là que des hérédités de famille au sein d'une même espèce, parfois même des jeux cl a hasard. Pour expliquer la simultanéité universelle des crânes longs et des crânes larges, on nous assure que les premiers , actifs et guerriers , ont entraîné partout avec eux les seconds, passifs et laborieux ; les uns étaient l'état-major, les autres étaient les soldats. Pure hypothèse, dont l'histoire ne fournit aucune preuve certaine. Admettons-la cependant ; s'ensuit-il que l'état-major et les soldats, qui se ressemblent de tous points, sauf par l'indice céphalique et la couleur des cheveux ou des yeux, soient deux races et même deux espèces irréductibles ? Le « dimorphisme » est une explication beaucoup plus naturelle : on doit s'y tenir jusqu'à preuve du contraire, et la preuve incombe aux adorateurs des blonds. Si le terme d'Aryens est « pseudo-historique », les étiquettes d'Homo Europœus et Homo Alpinus sont pseudo-zoologiques; et nous craignons fort que Linné et Bory n'aient ici cédé à la manie des classifications à outrance.
Maintenant, au point de vue de la psychologie, la différence de longueur entre les crânes a-t-elle autant d'importance qu'on veut lui en attribuer ? Maint anthropologiste prudent le nie, par exemple M. Manouvrier. Si la forme allongée avait tant de conséquences pour l'intelligence et la volonté, comment se ferait-il que les nègres, en majeure partie, soient dolichocéphales, — ces nègres en qui on ne veut pas reconnaître des
i-22 PSYCHOLOGIE DU PEUPLE FRANÇAIS
frères? — Àccusera-t-on encore Y Homo Alpinus, celte ou slave, d'avoir « glacé » leur. civilisation? On répond que les nègres doivent être une « déviation » d'un type dolichocéphale primitif; mais alors ils redeviennent nos frères, malheureux sans doute, mais nos frères. On a prétendu aussi (d'autres ont dit le contraire) que l'enfant est plus dolichocéphale, la femme également; ce qui, d'après les théories antiféministes en faveur auprès de la plupart des savants, indiquerait une infériorité; on a même dit que la dolichocéphalie de certains criminels était un retour à la sauvagerie primitive ; mais alors, comment la même dolichocéphalie devient-elle un signe de supériorité chez les classes aristocratiques? Et les singes? sont-ils brachycéphales? « Quelques degrés de plus » dans l'indice céphalique sont une mesure bien grossière. Les Bruxellois ont pour indice 77 à 78 et sont plus dolichocéphales que les Prussiens à 79; leur sont-ils pour cela supérieurs « d'un degré » ? Les Sardes sont très dolichocéphales à 72,8, les Arabes d'Algérie à 74, les Corses à 75,2, les Basques espagnols à 77,6. Nous ne voyons pas que l'allongement de leurs crânes leur ait beaucoup servi. Les Sardes, en particulier, dont la tête est si merveilleuse, ont été d'une stérilité remarquable. Les Suédois représentent la plus pure race Scandinave; quelque intelligents qu'ils soient, ils ne dominent pas le monde. Des différences de longueur ou de largeur crânienne qui, nous l'avons vu, se^retrouvent au sein de toutes les races d'hommes et dans tous les pays, ne sauraient être la raison essentielle
de la supériorité et du progrès moral. D'ailleurs, selon M. Gollignon, l'indice céphalique peut varier de dix degrés dans une même race : à lui seul, il est donc un signe insuffisant1.
Voyez, dans le détail, la description psychologique des trois prétendues races distinctes, dont nous avons déjà indiqué les grands traits généraux. Nos anthropologistes en conviennent d'abord, le Méditerranéen et le Sémite se rapprochent tellement de THyperboréen que des nuances seules les distinguent. En fait, f i les Grecs héroïques d'Homère furent généralement blonds, quelle preuve a-t-on que, plus tard, les grands génies de la Grèce l'aient été? Les Sophocle, les Eschyle, les Euripide, les Pindare, les Démosihène, les Socrate, les Platon, les Aristote, les Phidias le furent- ils tous également? Quant à la longueur du crâne, les bustes de grands hommes conservés par l'antiquité nous montrent des têtes de toutes formes. Socrate, en particulier, est fortement brachycéphale. Aux Sémites proprement dits on accorde, parmi les Méditerranéens, une place d'honneur. Et certes, la race à qui nous devons notre religion n'est pas méprisable. Aussi, tandis que les uns prédisent le triomphe final des Aryens, les autres leur écrasement futur par la masse des Gelto-Slaves et Touraniens, d'autres
* Tout ce chapitre et le précédent ont déjà paru en 1895 dans la Revue des Deux-Mondes (la Psychologie des peuples et l'Antrhopologie). Dans son livre sur Y Avenir de la race blanche, où il combat les anthropologistes par des arguments analogues aux nôtres, M. Novicow nous fait dire que « les sentiments généreux sont l'apanage des dolichocéphales » (p. 95). Il y a là une erreur de fait qu'il importe de relever.
nous annoncent « la République universelle gouvernée par les Juifs, race supérieure1 ». Seuls, dit-on, les Juifs peuvent vivre sous tous les climats sans rien perdre de leur « prodigieuse fécondité.» Le docteur Boudin, dans son Traité de géographie et de statistique médicales, déclare les Juifs réfractaires aux épidémies. Ils sont privilégiés de môme pour l'intelligence : ce n'est pas seulement dans les affaires d'argent qu'ils sont supérieure, ils réussissent en tout ce qu'ils entreprennent. Déjà M. Gougenot des Alousseaux avait annoncé « la judaïsation des peuples modernes. » Qu'arriverait-il des Aryens si le rêve de M. Dumas dans la Femme de Claude venait à se réaliser pour les tribus d'Israël ? Mais toutes ces suppositions ont pour principe la conception des Juifs comme race pure ; or, elle ne l'est nullement. Ils présentaient déjà autrefois différents types : les Palestiniens étaient des métis ' d'Aryens et de Sémites ; aujourd'hui, il y a des Juifs blonds, bruns, dolichos, brachys, grands, petits. Les Juifs portugais diffèrent des Juifs allemands ou polonais. Le type « aquilin » estaussi répandu en dehors d'eux que chez eux. Ce ne sont pas deux types juifs, mais dix types juifs qu'admettait Renan. Si les Juifs forment une entité, dit M. Topinard, cette entité n'est pas une « race naturelle », mais simplement « un groupe de l'histoire ou un groupe religieux ». On a jadis parlé bien à tort des races de la
1 C'est le titre d'une publication de M. E. Dupont, Paris, 1893.
linguistique ; les races de la religion en seraient le pendant ; et il en est de même des races de la psychologie. Ce qui fait la vraie force des Juifs, ce n'est pas la longueurdu crâne, c'est l'esprit juif qu'on entretient sous ce crâne, c'est l'éducation juive, c'est l'entente juive, l'alliance juive qui les fait pénétrer partout et se soutenir partout.
Seuls, d'après certains mesureurs de crânes, les brachycéphales seraient, comme nous l'avons vu, les parias de l'humanité blanche. Tandis que Méditerranéens, Sémites, Aryas s'équivalent à peu près, les Celto-Slaves, eux, seraient bien au-dessous des autres. Pourquoi ? Selon M. Grant Allen, le Celte a « la constitution de fer, l'ardente vigueur, la passion indomptée du danger et de l'aventure, l'imagination fiévreuse, l'éloquence abondante et un peu fleurie, la tendresse du cœur et l'inépuisable générosité». Ce portrait, dû à un Anglo-Saxon et inspiré par le souvenir du Celte Tyndall , est-il celui d'une race déshéritée? Selon Renan, les Celtes ont à la fois le réflexion et la naïveté ; ils sont, sans doute attachés à la tradition par des raisons historiques et géographiques; mais ils ont un ardent amour du beau immatériel, un penchant à l'idéal tempérépar le fatalisme et la résignation. Timide et irrésolu devant les grandes forces de la nature, le Breton est familier avec les esprits du monde supérieur : « Dès qu'il a obtenu leur réponse et leur appui, rien n'égale son dévouement et son héroïsme. » Les anthropologistes mêmes qui ont imaginé l'épopée des blonds concèdent aux Celto-Slaves une intelligence souvent
« égale à celle des Aryas les plus intelligents ». Et en effet, il est difficile de soutenir qu'Abélard, Descartes, Pascal, Mirabeau, Lesage, Chateaubriand, Lamennais, Renan (pour ne parler que des Français) aient manque d'intelligence. Parmi les Slaves, Pierre le Grand, qui d'ailleurs avait du sang allemand dans les veines, a le teint très brun, les yeux et les cheveux très noirs, les pommettes saillantes, peu de barbe et de moustaches, le type mongoloïde; ce qui nel'empêcha pas d'avoir beaucoup d'intelligence, avec beaucoup de vices, tout comme la blonde Allemande d'Anhalt, Catherine IL Malgré cela, on prétend que les Celtes et les Slaves, dans l'ensemble, ont fourni moins de génies et surtout moins de volontés puissantes. Le fait est difficile à vérifier, pour ne pas dire impossible. Si l'intelligence celtique ou même slave peut souvent égaler l'intelligence Scandinave ou germanique, il est bien probable que ce sont des circonstances historiques, géographiques ou autres qui, en fait, ont favorisé telle race plutôt que telle autre sous le rapport des talents. La Bretagne, par exemple, l'Auvergne et la Savoie n'étaient pas des centres commodes pour la mise en relief des génies, ce qui ne les a pas empêchées d'en produire. Quant à la puissance des volontés, comment la répartira-t-on ? La Bretagne a vu naître Olivier de Glisson, Duguesclin, Moreau, Cambronne, La Tour d'Auvergne, Surcouf, Duguay-Trouin, Lamothe-Piquet, Ducouëdic ; ces hommes manquaient-ils de volonté ? Et si les dolichocéphales ont en général la volonté plus violente, si les brachycépha-
les sont plus patients et plus entêtés, y a-t-il là la base d'une classification « zoologique »? Ni en général, ni en particulier, un mouton n'est un loup, et c'est pour cela qu'ils sont zoologiquement distincts.
Fût-il vrai que, dans l'histoire, les génies et les volontés énergiques sont plus fréquents parmi les crânes allongés, ce fait n'aurait pas son explication la plus naturelle dans une différence de race ou d'origine. Les conquérants ont été à coup sûr des hommes hardis et souvent féroces : ils se sont établis partout non en vertu d'une véritable supériorité intellectuelle ou morale, mais, très souvent, en vertu même de leur brutalité. Une fois établis, ils ont alimenté les classes dominantes, et comme celles-ci avaient tous les moyens de montrer les talents qu'elles pouvaient contenir, comment s'étonner que les génies, pendant de longs siècles, soient surtout nés au sein des aristocraties ? On n'en peut conclure que ce soit la forme du crâne qui les ait déterminés.
Selon M. de Gandolle, la carte de répartition des hommes de valeur géniale en Europe est ponctuée d'une manière peu dense par rapport à tout le reste, mais \a ponctuation a pour axe visible la ligne partant d'Edimbourg et arrivant à la Suisse. Un second axe de répartition, moins important, commence audessous de l'embouchure de la Seine et va rejoindre obliquement la Baltique, en coupant l'autre vers Paris. En dehors ce ces deux grandes taches allongées, des points isolés et de plus en plus esp&ces sont éparpillés par toute l'Europe. La haute et a
moyenne Italie, la vallée du Rhône, l'Allemagne du Sud et l'Autriche présentent des traces de centres secondaires, comme celui où naquirent Haydn, Mozart ; mais la tache du Nord, à elle seule, comprend les quatre cinquièmes. Là-dessus, les anthropologistes font observer que la carte des éléments dolichocéphales blonds correspond à peu près à cette carte de la répartition des hommes de génie. Pourtant, répondrons-nous, il y a en Ecosse un fond celtique; en Suisse, le nombre des talents est très supérieur à la proportion des dolichocéphales. On explique ce dernier fait, il est vrai, par l'énorme quantité de familles géniales qu'implantèrent en Suisse les réfugiés de France. Une troisième carte, celle des grands centres de la civilisation et de la densité de la population, coïncide aussi approximativement avec les deux autres, si bien que la tache principale comprend Londres, Paris, la Belgique, la Hollande, la basse Allemagne ~et Berlin. — Soit, dirons-nous encore, mais le problème final est de savoir où est la cause, où est l'effet ! Est-ce parce que la civilisation et la population sont au maximum qu'il y a, avec plus de culture et de débouchés, plus de talents visibles ; ou est-ce parce qu'il y a plus de talents que la civilisation est plus grande? Est-ce parce que les blonds dominent qu'il y a plus d'industrie, de commerce, de science, etc., ou est-ce parce que la civilisation, qui fut d'abord méridionale et orientale, voyage aujourd'hui vers l'ouest et le septentrion, passant à es races moins épuisées? La statistique, elle aussi,
est pleine de « mirages » , et toute conclusion est ici prématurée.
Quand les Hellènes commencèrent à se répandre sur les deux rives de la mer Egée et que Rome n'était pas née encore ; quand les Germains n'avaient d'autres demeures que les « sombres forêts » dont parle Tacite, les jaunes pouvaient se considérer comme la première race du monde. C'est sur leur domaine que passait « l'axe » des supériorités. Plus tard, il passait par Athènes, l'Asie Mineure et la Sicile : qu'était alors le fameux axe Londres-Paris- Berlin ? Les Grecs n'auraient-ils pas pu se prétendre d'une autre race que nous, barbares hyperboréens? Et de fait, ils le prétendaient. Plus tard encore, l'axe des génies passait par Rome. Où passera- t-il dans mille ans? Nous l'ignorons.
Sur 89 novateurs, révolutionnaires, etc., on nous cite vingt crânes larges : saint Vincent de Paul, Pascal, Helvétius, Mirabeau, Vergniaud, Pétion, Marat, Desmoulins, Danton, Robespierre, Masséna, etc., contre une liste plus ou moins authentique de 69 dolichocéphales bruns et surtout blonds : François Ier, Henri IV, Louis XIV, Jeanne d'Arc, Bayard, Gondé, Turenne, Vauban, L'Hôpital, Sully, Richelieu, La Rochefoucauld (qui était du reste très brun), Molière, Corneille, Racine, Boileau, La Fontaine, Malherbe, Bossuet, Fénelon, Le Poussin, Diderot, Voltaire, Buffon, Rousseau, Condorcet, Lavoisier, Berthollet, Lagrange, Saint-Just, Charlotte Corday, Napoléon Ier (qui avait les yeux bleus), etc. Mais combien ua
Pascal vaut-il de Condorcet ou de Saint-Just ? En outre, Descartes était brun à tête large, avec toute l'apparence celtique. Ces listes, où le pêle-mêle est trop visible, laissent une place énorme à la fantaisie.
On suppose (car c'est pure hypothèse) que la puissance de caractère est sous la dépendance de la longueur du cerveau. Quand le crâne, dit-on, n'atteint pas 0n\l9, un peu plus ou un peu moins suivant la taille du sujet et l'épaisseur des os, la race manque d'énergie, d'initiative et d'individualité. Au contraire,, la puissance intellectuelle serait liée à la largeur du cerveau antérieur. — Mais alors, les brachycéphales devraient avoir plus d'intelligence et être plus féconds en génies, au moins d'ordre intellectuel. Le rapport des deux dimensions crâniennes, en dehors des cas extrêmes et anormaux, nous semble un moyen d'évaluation bien grossier, surtout quand il s'agit d'une différence d'un ou deux degrés. Ce qui est vraisemblable, c'est que le développement de la civilisation exige à la fois une certaine longueur et une certaine largeur normales du cerveau, et, si la largeur va croissant sans que la longueur normale diminue, on a une sous-brachycéphalie croissante, compatible avec la supériorité.
En Europe, continue-t-on, la France exceptée, un homme de la classe supérieure en vaut, d'après M. de Candolle, huit de la classe moyenne, au point de vue de la fécondité en talents, et il en vaut six cents de la classe inférieure. En France, il en vaut vingt aes uns et seulement deux cents des autres. Les classes-
extrêmes en France sont donc supérieures aux classes correspondantes du reste de l'Europe ; la classe moyenne en France est inférieure et l'est devenue de plus en plus depuis cent ans; la bourgeoisie du xvnie siècle valait quatre fois plus que la nôtre ; notre bourgeoisie actuelle a cependant tous les moyens de manifester ses talents, quand elle en a. — Soit; mais, si elle ne le fait pas, est-ce parce que son crâne devient moins oblong, ou n'est-ce pas plutôt que, ea vertu des circonstances historiques de son évolution, elle a dû s'attacher trop à l'argent, se montrer moins désintéressée, moins élevée dans ses aspirations ? Quant au peuple de France, si, tout en étant très supérieur à celui des autres pays, il manifeste encore « deux cents fois moins de talents » que les hautes classes, l'explication la plus simple n'est-elle pas dans les difficultés que les talents trouvent à percer? Est-il aisé à un maçon de révéler « le poète mort-né » qu'il a peut-être en lui? A un ferblantier ou à un menuisier, de montrer ses talents d'orateur, de penseur, d'homme d'Etat? L'esprit ne souffle pas « oîi il veut », mais ou il peut. La proportion môme des talents dans nos masses populaires est tout à leur honneur, quelque « celtiques » ou même touraniennes qu'elles puissent être.
On soutient encore que les hommes à tête longue^ et surtout les blonds, ont un caractère religieux très prononcé, ce qu'on explique par quelque « accident de développement ». Au contraire, les Gelto-Slaves, malgré leur « infériorité » générale, auraient cette
supériorité particulière, prétend-on, d'être beaucoup moins religieux. Qui ne sent encore l'arbitraire de toute cette psychologie? D'abord, nous ne saurions admettre la prétendue supériorité des races irreligieuses, s'il en existe. La religion est l'étape première de l'idéalisme, le premier effort de l'homme pour se dépasser lui-même, pour franchir l'horizon borné du monde visible. En outre, la répartition des races religieuses en Europe est des plus contestables. Les Celtes de notre Bretagne sont-ils moins religieux que leurs voisins les Normands? Les Slaves de Russie passent-ils pour incrédules? De même, la légèreté, la gaieté celtiques sont-elles visibles dans la rêveuse et contemplative Bretagne que nous décrit Renan, ou encore dans l'Auvergne, ou encore chez les brachycéphales d'Alsace, ou chez les placides et lourds Celtes de Bavière? Autre exemple : les Bretons vrais, en Armorique, sont, dit-on, dolichocéphales et de haute taille ; nez saillant, haut et étroit, teint fleuri, cheveux et yeux clairs ; c'était du moins le type breton pur du ive siècle, type Kymri dont subsistent encore de beaux spécimens ; les Celtes d' Armorique, au contraire, ont la face large, aplatie, courte, les arcades sourcilières prononcées, et ils sont trapus. A-t-on pourtant remarqué la moindre différence entre ces deux couches ethniques de notre Bretagne, sous le rapport du caractère, des mœurs, des croyances ?
Après l'esprit religieux ou irréligieux, — dont les anthropologistes font une supériorité ou une infériorité selon leurs goûts, — on invoque l'esprit guerrier et
aventureux des hommes du Nord, pour en faire, celte fois, une supériorité indiscutable. Mais, d'abord, les Celtes ont à leur compte, eux aussi, de grandes invasions et de grandes conquêtes : nous avons vu la vaste étendue de l'ancienne Celtique (sans parler de la Chine). Un pareil territoire n'a pas été envahi par des lâches ou par des hommes « passifs ». Après avoir dompté la Gaule, alors occupée par les « indomptables » Ligures, les Celtes refoulèrent ces derniers vers le sud-est et, s 'avançant vers la Garonne, gagnèrent l'Espagne pour s'établir sur l'Elbe et former la Celtibérie, vers le vu6 siècle avant Jésus-Christ Ils s'étaient également répandus dans l'Armorique et les Iles Britanniques. Si donc l'esprit conquérant et la valeur guerrière, — qu'on retrouve d'ailleurs partout et chez toutes les races, — sont les vrais signes de la supériorité, il est impossible de concevoir les Celto-Slaves comme inférieurs aux Scandinaves et Germains. Quant à déclarer que ces énormes masses de Celtes ont dû nécessairement être conduites par des crânes longs à chevelure blonde, c'est remplacer l'histoire par le poème des blonds. Il y a eu une première invasion celtique, probablement brune, et une seconde gauloise (conséquemment de race blonde), voilà tout ce que l'histoire nous apprend.
En outre, la psychologie des Celto-Slaves et Touraniens contient une contradiction fondamentale. Si les masses mongoliques de l'Asie sont des « Savoyards attardés », comment nos Savoyards, Auvergnats et Bas-Bretons ressemblent-ils si peu à leurs ancêtres
nomades? Le nom de Touraniens désigne les nomades non Aryens, et toara exprime la vitesse du cavalier ; or, qui fut moins attaché à la terre, moins « pacifique », moins « tranquille » que les nomades touraniens ? M. Richepin, qui prétend les avoir pour ancêtres (bien qu'originaire d'une famille de l'Aisne), nous a chanté leur « Chanson du sang » :
Avant les Aryas, laboureurs de la terre, Vivaient les Touraniens, nomades et tueurs.
Ils allaient pillant tout, le temps comme l'espace, Sans regretter hier, sans penser à demain. N'estimant rien de bon que le moment qui passe Et dont on peut jouir quand on Ta sous la main.
Oui, ce sont mes aïeux, à moi. Car j'ai beau vivre En France, je ne suis ni Latin ni Gaulois. J'ai les os fins, la peau jaune, les yeux de cuivre, Un torse d'écuyer et le mépris des lois.
Quelle ne sera pas la déception de l'habile versificateur et rhéteur, chantre des Touraniens, s'il apprend le peu de cas qu'on fait aujourd'hui des « Savoyards attardés dans leurs migrations1? » Quoi qu'on en pense, il est difficile de concilier la tranquillité savoyarde, bretonne et auvergnate, avec les documenta relatifs aux farouches tribus mongoliques, à leurs conquêtes et à leurs pillages. Les conquêtes ellesmêmes, d'ailleurs, ne prouvent rien2. Peu de temps après Salamine, la Grèce envahit l'Asie et franchit l'indus ; une colonie tyrienne mit l'Italie à deux doigts
1 Kossuth, lui, avait l'aspect d'un Hun et s'en vantait. Y avait-il bien de quoi?
£ Voir sur ce point SouflYet, De la Disparité des races humaines.
L'ETHNOGRAPHIE ET LA PSYCHOLOGIE DES PEUPLES m
de sa perte ; les Vandales, que le monde ignorait, parcoururent l'Europe, menacèrent Rome et Byzance; l'Arabie fut sur le point d'inonder l'Europe. Voilà ■des races de toutes sortes, avec des crânes de toutes formes, qui ont toutes fait la guerre et remporté les mêmes victoires. Rien n'est aussi banal que d'être vainqueur, sinon d'être vaincu.
La difficulté essentielle de la théorie qui fait venir les Aryens des contrées du Nord, c'est d'expliquer La civilisation aryenne. A coup sûr, cette civilisation n'a pas pu naître en Scandinavie, ni en Germanie, ni en Sibérie ; il est naturel que les premières civilisations se soient développées dans des contrées plus chaudes ai plus clémentes à l'homme. De fait, ce sont toujours ■des Barbares qui sont venus du Nord. Pour tourner la difficulté, il faut donc admettre que ce furent précisément les Gelto-Slaves, accourus d'Asie, qui apportèrent la civilisation aux dolicho-bîonds du Nord- Ouest. Mais alors, comment les Celto-Slaves sont-ils si méprisables? Et, d'autre part, s'ils étaient touraniens et nomades, comment ont-ils pu être à ce point civilisés? La question revient toujours : qui a commencé la civilisation? Et rien n'est moins probable, -encore une fois, que d'attribuer ce commencement aux sauvages hyperboréens dont les hordes devaient plus tard terrifier l'Empire romain et grec. On voit dans quelle perplexité nous laissent toutes ces histoires avant l'histoire.
Quant à l'effrayant tableau qu'on nous fait de la lutte intestine, préparée par la forme des crânes,
m PSYCHOLOGIE DU PEUPLE FRANÇAIS
entre Y Homo europœus et Y Homo alpinus, lutte dont la France sera victime1, c'est un pur rêve d'anthropologiste. M. de Lapouge a d'ailleurs fini par répondre aux objections que la supériorité mentale n'était pas le privilège d'une race en particulier, que toutes les races pures pouvaient arriver à produire une humanité supérieure. — C'est se faire une idée bien exagérée de l'effet produit par la pureté : une race noire pure arriverait à la supériorité, et tout serait perdu s'il s'y mêlait du blanc 1 M. de Lapouge répond que, dans l'état actuel, il y a des races plus riches en familles eugéniques et où la supériorité est héréditaire. Mais c'est ce qu'on ne peut établir, car il faudrait prouver que les dolichos produisent réellement plus de familles eugéniques parce qu'ils sont dolichos ; et comment éliminer tant d'autres influences ?
Au reste, s'il y a des enthousiastes du crâne long, il y a aussi des partisans du crâne large. M. Anoutchine, qui est Slave, soutient la supériorité des brachycéphales ; retournez-vous, de grâce ! D'autres pensent, avec Virchow, que, si la tête s'élargit et doit s'élargir encore davantage avec le temps, c'est pour donner place à tout ce que le progrès des connaissances l'obligera de contenir ; la forme arrondie est celle qui permet de loger, dans le moindre espace, le plus de masse cérébrale. Cependant, ajoutent-ils, le volume du cerveau ne pourra pas gagner trop nota-
1 Voir plus loin, livre IV.
blement, pour des raisons d'équilibre de îa tête et d'harmonie de ses parties : les lobes antérieurs pourront grossir, mais seulement jusqu'à ce que Taxe de gravité passe au milieu même de la base du crâne ou un peu en avant ; plus avant encore, les yeux se trouveraient gênés, enfoncés sous le crâne. Tous les anthropologistes s'accordent d'ailleurs à admettre qu'en fait la dolichocéphalie sera remplacée par une brachycéphalie universelle. Le progrès va-t-il donc à reculons, depuis les dolichocéphales préhistoriques des cavernes jusqu'à nous, qui avons le tort d'élargir nos crânes?
Selon M. Gallon, si les bruns vont l'emportant, c'est que la santé est plus grande chez eux, ce qui semble résulter des statistiques relatives à la guerre de sécession en Amérique. Selon M. de GandolleT l'augmentation du pigment chez les bruns suppose une élaboration plus complète et plus de vigueur. Les blonds seraient moins robustes, comme les fleurs pâlies, et seraient obligés par là même d'être plus intelligents ; de là une sélection graduelle en faveur de l'intelligence ! Que ne fait-on pas accomplir à la sélection ? Selon d'autres, les Celto-Slaves l'ont emporté précisément par ce qu'ils se sont tenus plus tranquilles que les hommes du Nord et les ont laissés s'entre-détruire ; mais, quand la lutte sera portée sur le terrain économique, ils seront battus par les blonds. Selon d'autres encore, les blonds ne pourront- pas lutter, même sur ce terrain, parce que le théâtre de la lutte est surtout dans les grandes villes, où les
dolicho-blonds accourent, mais pour s'y éteindre bientôt. Impossible de se fier à toutes ces inductions contradictoires. L'anthropologie est une science encore trop flottante pour inspirer pleine confiance. Comment accepter des hypothèses psychologiques et sociales fondées sur des hypothèses historiques, fondées elles-mêmes sur des hypothèses anthropologiques ? Il est au moins prématuré de précipiter la moitié de l'humanité sur l'autre pour une question de longueur dans la boîte crânienne, et cela avec la certitude de la défaite finale au profit des têtes larges.
M. G. Le Bon, lui aussi, est anthropologiste, et cependant il convient que ce n'est pas la forme du crâne ni son indice céphalique qui nous permettraient de distinguer « un vaillant Raj pou t d' un lâche Bengali » : l'étude de leurs sentiments, dit-il, peut seule nous révéler la profondeur de l'abîme qui existe entre eux; on pourrait comparer pendant longtemps des crânes d'Anglais et d'Hindous sans arriver à découvrir comment trois cents millions des derniers ont pu être dominés par quelques milliers des premiers; mais l'étude des caractères intellectuels et moraux des deux peuples nous révèle immédiatement une des principales causes de cette domination en nous montrant à quel point la persévérance et la volonté sont développés chez les uns et faibles chez les autres.
Laissons les anthropologistes se mettre d'accord, s'ils le peuvent. La loi de fraternité est plus sûre que toute l'histoire et surtout que la préhistoire. Quant au vrai remède à la déséquilibration sociale, ce n'est pas
îa formation d'une « caste » fermée de dolicho-blonds1, mais une plus grande attention apportée aux mariages, à la santé physique et morale des futurs époux ; un plus grand souci de l'hygiène, une lutte plus opiniâtre et plus effective contre les vices qui compromettent la race même, ^intempérance et débauche; enfin une diffusion plus large des idées morales, aussi bien dans les têtes germaniques que dans les têtes celtoslaves, chez les Saxons que chez les Auvergnats.
Un des principaux sociologistes de l'école belliqueuse, M. Gumplowick, tout en s'obstinant à parler, lui aussi, de la « lutte des races », a fini par dépasser le point de vue des purs anthropologistes. En effet, il entend par « races » de simples groupes formés réellement des races les plus diverses, en nombre considérable, et qui s'unifient lentement. La race, ditil, est une unité qui, au cours de l'histoire, s'est produite dans le développement social et par lui. Les facteurs initiaux des peuples sont intellectuels : la langue, la religion, la coutume, le droit, la civilisation, etc. ; ce n'est que « plus tard » qu'apparaît le facteur physique : « l'unité du sang ». Celui-ci est le ciment qui achève et maintient l'unité. Mais alors, pourquoi M. Gumplowicz appelle-t-il l'histoire la guerre des « races » ? 11 enlève à ce mot sa signification ordinaire, et en même temps scientifique ; îa psychologie des peuples n'a plus le caractère darwinien qu'il affectait de lui donner.
1 Voir plus loin, livre IV.
En somme, la théorie des types craniologiques nous paraît être le pendant de la fameuse théorie du « type criminel ». M. Lombroso avait raison d'appeler l'attention sur les nombreuses marques de dégénérescence qu'on rencontre chez les délinquants ; il avait tort de croire qu'on naît criminel, avec un type immédiatement reconnaissable pour l'œil de l'anthropologiste. Pareillement, les amis des crânes allongés ont raison de nous signaler les nombreuses marques de déséquilibre que fournissent nos sociétés agitées et bourbeuses ; mais quand ils imaginent leur type blond comme le seul véritable homo, qui doit au besoin exterminer ses compétiteurs indignes, ils érigent une fantaisie pseudo-scientifique en un nouveau ferment de discorde morale et de découragement civique. Le pandolichoïsme n'est pas, pour l'humanité, une fin plus haute et plus sûre que le pangermanisme ou le panslavisme et autres absorptions des faibles par les forts.
Concluons que la psychologie nationale doit se mettre en garde contre les sophismes sociaux tirés de l'histoire naturelle. Ils deviennent, de nos jours, si fréquents et si menaçants qu'on est obligé d'insister sur les théories les plus risquées et les plus arbitraires comme si elles étaient sérieuses ; elles le sont en effet bien souvent dans la pratique. Chez les nations modernes et surtout chez la nôtre, où l'intelligence joue un rôle croissant, « les sophismes de l'esprit » tendent de plus en plus à engendrer ou à excuser les « sophismes du cœur », avec les guerres
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intestines ou étrangères qui en sont les sanglantes applications, a En préconisant le régime de la force', a dit un écrivain russe, M. Novicow, les publicistes français font le jeu de l'Allemagne du fer et du sang; leur naïveté et leur aveuglement stupéfient. » Si la théorie de la force, dont nous nous engouons à l'exemple de l'Allemagne, était vraiment celle à laquelle doit aboutir la race dite supérieure, celle-ci n'aurait fait, en vieillissant, que revenir à la morale préhistorique qu'elle pratiqua quand elle était cannibale; sa prétendue supériorité serait un leurre : le sentiment de la justice dans un crâne large est préférable à l'injustice dans un crâne long. D'ailleurs, comme la France l'a toujours cru, la justice même est une force, la plus grande peut-être de toutes, et qui se manifestera de plus en plus à mesure que les éléments moraux et sociaux joueront un plus grand rôle dans la civilisation. L'apothéose de la force brutale est un retour en arrière, et l'histoire anthropologique n'est guère qu'un roman anthropologique. Sans doute, en un siècle qui a perdu l'équilibre ancien sans avoir encore trouvé l'équilibre nouveau, il est naturel de voir réapparaître au grand jour tous les instincts animaux et barbares, qu'une fausse science essaie de légitimer, de réduire en théorie : notre époque-se débat en pleine crise d'atavisme. Elle est même, par la rivalité des blancs, des jaunes et des ; noirs, menacée d'une vraie et dernière lutte de races, qui peut d'ailleurs rester une lutte pacifique; mais il est inadmissible de représenter sous le même aspect
la rivalité des Français avec les Allemands, ou celle des Français « nobles » avec les Français « serviles ». Ce ne sont là que des querelles de familles, et l'histoire naturelle n'a presque rien à y voir : c'est l'histoire proprement dite, c'est la science sociale et politique qui peuvent donner l'explication de ces luttes. On a beau nous faire un sombre tableau des « incompatibilités d'humeur » entre les races européennes ou entre les diverses couches ethniques de notre nation, — incompatibilités qui, dit-on, expliquent nos guerres incessantes, — nous avons montré que ces prétendues « races » sont de simples types psychologiques, dont les conditions cérébrales nous sont encore inconnues et qu'aucune étude des crânes n'eût pu faire soupçonner. Dès lors, ces produits dits « naturels » sont surtout des produits sociaux : ce n'est pas l'hérédité, ce n'est pas le milieu physique qui les a engendrés : c'est principalement le milieu moral, religieux, philosophique. Les « races » sont des sentiments et des pensées incarnés; la lutte des ♦races est devenue une lutte d'idées, compliquée d'une lutte de passions et d'intérêts; modifiez les idées et les sentiments, vous éviterez des guerres prétendues* inévitables.