CHAPITRE X
LE RAISONNEMENT « INTENTIONNEL
Ire PARTIE : LE RAISONNEMENT DIALECTIQUE
Dans nos recherches précédentes sur la nature du raisonnement, sur son évolution et sur ses formes supérieures, nous avons vu que le raisonneur avait toujours pour but, au moyen d'opportunes séries d'expériences simplement pensées, au moyen de certaines « histoires des choses » imaginées par sa fantaisie combinatrice, de prévoir le résultat auquel le conduirait l'exécution de certains de ses actes, ou, plus généralement, de découvrir des vérités encore ignorées, c'est-à-dire de nouvelles dérivations de phénomènes les uns des autres.
Dans un tel raisonnement, constitué par des expériences simplement pensées, le raisonneur n'a, au moment où il le commence, aucune intention ou désir de soutenir certaines thèses au détriment de certaines autres, mais bien, uniquement, celle de découvrir la vérité, quelle qu'elle soit. Le raisonneur « intentionnel », dont nous devons nous occuper à présent, se met au contraire à raisonner justement pour chercher à démontrer la justesse d'affirmations bien déter-
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minées qu'il a particulièrement à cœur. Le premier ne connaît pas par avance le résultat final où le conduira la nouvelle série de combinaisons expérimentales, simplement pensées, qu'il crée avec sa fantaisie, comme aussi est inconnu à l'expérimentateur le résultat auquel le conduiront certaines expériences qu'il se met à exécuter pour la première fois. Le second, au contraire, connaît déjà le but de son raisonnement, parce quii le désire.
En outre, le raisonneur qui crée, par sa propre fantaisie, de nouvelles combinaisons d'expériences simplement pensées « construit » de nouvelles histoires des choses, « produit », ne serait-ce que mentalement, des faits nouveaux au sens vrai et propre du mot, qui enrichissent le patrimoine des connaissances humaines, exactement comme fait le chercheur de laboratoire, par ses expériences effectivement exécutées. Le raisonneur « intentionnel », au contraire, tend plutôt, comme nous le verrons, à classer, à « présenter », des objets et des phénomènes déjà connus, d'une manière plutôt que d'une autre, au lieu de viser à découvrir des faits nouveaux.
On conçoit qu'un tel raisonnement « intentionnel », par suite de cette diverse fonction, doit présenter des aspects et des particularités bien différentes du raisonnement « constructif » qui est celui que nous avons considéré exclusivement jusqu'ici. Par conséquent nous devons en examiner, rapidement, les caractéristiques fondamentales, afin de mettre ainsi un terme à notre analyse psychologique de tout le raisonnement en général.
[I suffira de nous borner ici à l'étude des deux seules variétés principales du raisonnement « intentionnel », — le raisonnement dialectique et le raisonnement métaphysique, — en commençant par la première et nous réservant la seconde pour la fin.
Le raisonnement dialectique.
La nature du raisonnement intentionnel en générai, toni me celle du raisonnement dialectique en particulier, est, comme nous disions, « classificatoire », soit qu'il prenne la forme classique du syllogisme explicite, soit qu'il revête d'autres formes, plus ou moins similaires, qui n'en altèrent point la substance. Ces formes syllogistiqu.es n'appartiennent point toutefois exclusivement au raisonnement intentionnel en général, et au dialectique en particulier ; en effet nous avons vu dans le chapitre précédent qu'elles peuvent servir à exprimer aussi tout raisonnement constructif. Mais, tandis que dans ce dernier elles ont une fonction tout à fait secondaire ou subsidiaire, fonction de simple contrôle, et ne peuvent être employées que lorsque le raisonnement constructif a accompli son œuvre et a déjà produit, mentalement, ce matériel nouveau sur lequel cette fonction de contrôle peut être exercée, dans le raisonnement intentionnel, au contraire, et dans le dialectique en particulier, elles passent au premier plan ; leur fonction devient, de secondaire, la principale, et cela est maintenant possible, vu qu'elles s'exercent sur un matériel, qui ne doit pas être créé, mais qui existe déjà.
Il convient donc, d'abord, d'examiner de nouveau, le plus brièvement possible, en quoi consistent, psychologiquement, le syllogisme et les autres formes similaires, afin de comprendre la grande importance que ces formes ont dans le raisonnement intentionnel en général, et dans le dialectique en particulier.
Nous avons déjà vu, au commencement de notre étude sur la logique mathématique, comment un raisonnement
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quelconque, en tant que série enchaînée d'expériences simplement pensées, implique par lui-même, pour chacune de ces dernières, un procédé correspondant d'induction, peut-être plus ou moins inobservé, moyennant lequel, du résultat obtenu par une certaine ou par certaines expériences, exécutées effectivement dans le passé, on induit qu'il peut être attribué aussi à l'expérience actuelle, semblable aux précédentes, à présent simplement pensée. C'est l'inférence spontanée de cas particuliers à cas particuliers, comme l'a si bien relevé Stuart M ili, inférence qui n'a pas besoin, pour se produire, de passer d'abord à travers l'explicite généralisation correspondante, représentée par la prémisse majeure du syllogisme. Etant ainsi accompli, — continuions-nous, — par l'œuvre de l'imagination combinatriee, ce certain enchaînement d'expériences simplement pensées, moyennant lequel se suivent les diverses transformations de l'objet qui en ce moment-là soulève notre intérêt, l'attention du raisonneur, d'abord toute tournée vers l'acte créateur, peutvalors refaire le chemin rapidement parcouru pendant ce dernier et s'arrêter à chaque pas pour contrôler et vérifier, se basant sur ses propres souvenirs évoqués plus soigneusement, si chaque résultat attribué à chaque expérience simplement pensée, est réellement juste, c'est-à-dire si chacune des inductions sur lesquelles se base le raisonnement est vraiment légitime. On a ainsi, — concluions-nous — une diverse manière de distribution de V attention qui porte à « expliciter » chacune de ces inductions.
Cette « explicitation > donne lieu à des opérations de classification et de cataloguement, car elle consiste à mettre en évidence que tous les objets de telle et telle classe, une fois soumis à telle et telle expérience, présentent tels et tels attributs, c'est-à-dire sont contenus dans telle et telle autre classe. C'est précisément dans ces opérations de
classification et de cataloguement que consiste ce qu'on appelle le syllogisme. Par exemple, notre expérience simplement pensée, dont nous avons parlé plusieurs fois, du- pendule métallique transporté d'une chambre froide dans une chambre chaude, une fois quelle a été imaginée et accomplie mentalement, peut donner lieu, ainsi que nous l'avons vu dans notre chapitre précédent, aux opérations de classification exprimées dans les formules syllogistiques suivantes : le pendule ainsi transporté appartient à la classe des barres métalliques réchauffées ; la classe des barres métalliques réchauffées est incluse dans celle des barres allongées ; la classe des barres allongées est incluse dans celle des barres oscillant plus lentement ; donc le pendule transporté d'une chambre froide dans une chambre chaude appartient à la classe des barres oscillant plus lentement.
La prémisse majeure du syllogisme, « explicitant » l'inférence spontanée de cas particuliers à d'autres cas particuliers qui a servi de base au raisonnement dans sa phase dynamique ou créatrice, n'a donc d'autre utilité que celle de donner une garantie plus grande que cette inférence spontanée est juste. La plus grande garantie que l'on obtient ainsi dépend du fait qu'inférer de certains cas particuliers, non plus seulement un autre cas particulier, mais bien tous les cas d'une certaine catégorie, oblige l'attention, comme nous le disions, à se porter plus particulièrement sur cette généralisation, plutôt que sur la combinaison respective d'expériences simplement pensées, laquelle absorbe, d'abord, au moment où elle est imaginée, toute l'attention elle-même (1).
Mais ces opérations de classification et de cataloguement, représentées par le syllogisme, peuvent concerner, non
(1) Cf. Stuart Mill, op. cit. : A System of Logici Vol I: p. 219.
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seulement des faits nouveaux, produits par notre pensée, — c'est-à-dire les résultats d'expériences déterminées, après que celles-ci, grâce à l'imagination créatrice, ont été mentalement accomplies, — mais encore des faits anciens, qui existent déjà depuis longtemps pour ainsi dire devant nous, c'est-à-dire qui sont le résultat, désormais ancien, d'observations et d'expériences du passé, peut-être même de notre vie de tous les jours. Tandis que le syllogisme, dans le premier cas, a surtout pour fonction de contrôler et de vérifier, comme nous disions plus haut, au moyen de 1' « explicitation » de chacune des inférences de cas particuliers à cas particuliers, la justesse du raisonnement constructif qui est basé sur elles ; dans le second cas, au contraire, il a plutôt celle de nous pousser, en présence d'un certain objet qu'ordinairement nous observons d'un certain point de vue affectif, à l'observer sous un point de vue affectif différent, ou à nous rappeler les observations et les expériences déjà faites sur lui dans le passé, et dont les résultats ont de nouveau une importance à ce point de vue qui maintenant nous intéresse d'une façon particulière. La nature du syllogisme, qui' est celle d'un véritable acte de classification et de cataloguement, vient dans ce cas s'accentuer davantage, en tant que son but devient alors principalement ou exclusivement celui de rappeler l'attention sur les attributs de V objet ou phénomène qui le rendent susceptible d'être placé dans la classe dans laquelle nous désirons le placer.
Prenons, par exemple, le syllogisme désormais fameux qui « démontre » que le roi est mortel. Examinons la fonction psychologique, que dans certains cas il peut réellement avoir. Supposons, à cet effet, le passage d'un cortège royal. La fière contenance du roi, le splendide cortège qui le suit et tous les autres signes extérieurs de sa puissance éveillent E. Pugnano. — Psychologie du Raisonnement. 19
dans ceux qui sont présents un état affectif-émotif de crainte et d'admiration à la fois, trop en contraste avec celui de coin passion qui est éveillé par l'ima'ge d'un de nos semblables moribond, de son impuissance à nuire qui s'ensuit, et même de son besoin d'aide. Dans les temps anciens, l'impression ({Lie le roi réussissait à donner ainsi de sa puissance était telle qu'à ses bons sujets il ne pouvait venir spontanément à l'esprit qu'un jour ou l'autre il dût mourir lui aussi. Mais un bon logicien, animé de sentiments hostiles envers le monarque, aurait pu les rappeler à la réalité des choses par le syllogisme : tous les hommes sont mortels, le roi est un homme, donc le roi est mortel.
Le syllogisme a, évidemment, dans ce cas, la fonction psychologique de pousser à relever dans le roi, entre tous ses attributs, uniquement celui qui intéresse un point de vue affectif nouveau et qui rend le roi équivalent, à ce point de vue affectif nouveau, aux objets d'une autre classe, différente de celle où l'avait placé au contraire le sentiment de crainte et d'admiration des fidèles sujets.
Des nombreuses qualités sensibles ou propriétés ou caractéristiques d'un objet, on ne découvre, en effet, dans chaque acte de perception, quel qu'il soit, tant matériel que mental, que celles qui intéressent tantôt l'une et tantôt l'autre affectivité ; et plus sont nombreux les points de vue affectifs différents sous lesquels on considère un objet, plus complète devient la perception, matérielle ou mentale, que nous en acquérons de cette façon. De sorte que le syllogisme nous apparaît, lorsqu'il a une vraie fonction psychologique, comme une perception mentale guidée, comme un complément de perception à un point de vue nouveau, d'où il s'ensuit un cataloguement également nouveau de l'objet lui-même.
C'est précisément dans cette action du syllogisme de pousser à considérer un objet à un point de vue bien déter-
miné, de manière que certains de ses attributs ne passent pas inobservés et que certains résultats d'observations ou d'expériences faites dans le passé sur cet objet ne restent pas oubliées, que consistent, dans des cas de ce genre, tout le rôle et toute l'importance du syllogisme. Si cet attribut particulier ne passe pas inobservé ou si ce résultat d'une observation ou expérience du passé ne reste pas oublié, — comme dans l'exemple cité par Stuart Mill de l'enfant qui, s'étant brûlé autrefois à la flamme de la chandelle, n'a pas besoin de la généralisation explicite « la flamme brûle o pour s'abstenir de tenter de nouveau la douloureuse expérience, — le syllogisme est complètement inutile. Si, au contraire, cet attribut particulier tendait à passer inobservé, eu si ce résultat d'une observation ou expérience du passé menaçait de ne pas être évoqué, sans le rappel exprès de l'attention sur lui, comme chez le sujet trop vivement frappé par le fastueux déploiement de la puissance du roi, alors la fonction du syllogisme peut devenir, non seulement utile, mais nécessaire ; comme il est nécessaire aussi, même dans l'observation directe, de se placer à divers points de vue affectifs déterminés, si nous ne voulons pas que nous échappent certaines qualités sensibles que nous avons pourtant sous nos yeux.
Cette fonction psychologique de guider, ou compléter dans une nouvelle direction la perception mentale d'un certain objet ou phénomène, dans le but de le présenter comme appartenant à la classe dans laquelle nous tenons a le placer, est exercée, également, par toutes les autres i»>rmcs & arguments dialectiques.
Considérons, par exemple, ce que l'on appelle le principe de contradiction, dont la démonstration par V absurde n'est qu'un cas particulier. Un tel principe repose tout entier, psychologiquement, sur l'inhibition réciproque d'images
antagonistes. Deux affirmations contradictoires représentent toujours, en effet, deux images qui, — ne s'étant jamais présentées ensemble dans notre expérience du passé, ou, mieux encore, l'une d'elles ayant toujours disparu au moment où l'autre se présentait, — s'inhibent réciproquement, comme s'inhibent entre elles, dans les expériences stéréoscopiques sur la lutte des champs visuels (Wettstreit der Sehfelder), les deux sensations ou images diverses qui tendent à se produire au même instant dans un œil et dans l'autre. Par conséquent, le dialecticien qui tient à démontrer l'inexistence, dans un objet, d'un certain attribut, et par suite sa non appartenance à une certaine classe, essaiera de mettre en relief quelqu'autre attribut de l'objet lui-même qui contredise, — c'est-à-dire qui inhibe, — l'image antagoniste de l'attribut d'abord supposé. Ainsi Dante fait dire à ce bon logicien du « chérubin noir » qui disputait à Saint François l'âme de Guido da Montefeltro : « Absoudre ne se peut qui ne se repent, ni on ne peut se repentir et vouloir à la fois, à cause de la contradiction qui ne l'admet pas » : L'image d'un homme qui est en train de pécher, mise en relief par le rappel du conseil scélérat donné par Guido da Montefeltro à Boniface VIII, inhibe celle d'un homme qui au même moment se fût repenti, image que Saint François tendait à faire prévaloir ; et c'est par la négation ainsi réussie de ce dernier attribut, que le diable parvient à persuader aussi Saint François que l'âme disputée doit être classée, non parmi celles qui sont pardonnables, mais bien parmi les damnées.
Le dilemme ou raisonnement par exclusion repose tout entier, lui-aussi, sur le principe éliminatoire des idées contradictoires, qui réussit, ici encore, à compléter la perception mentale d'un certain objet dans une direction donnée. Un homme, par ex., est trouvé mort dans une chambre, tué
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d'un coup de pistolet, celui-ci étant trouvé par terre dans cette chambre. Eh bien, ou cet homme s'est tué, ou il a été tué ; mais la balle a pénétré par un certain point du corps qui dénote qu'il n'a pu se tuer lui-même ; donc il a été tué. Ici le raisonnement consiste en une double série d'évocations, à laquelle s'ajoute ensuite l'inhibition d'une de ces séries. La vue du cadavre et de l'arme évoque, en effet, en complément du fait que nous avons sous les yeux, autant l'image d'un homme qui tue un autre homme que celle d'un homme qui se tue, et elle n'évoque que ces deux images. La perception mentale du suicide, ainsi complétée, comprend aussi le geste de l'homme qui dirige l'arme contre lui-même et, conséquemment, le point ou les points possibles du corps vers lesquels cette arme peut être dirigée. Mais la constatation effective que le point par où la balle est entrée n'est aucun de ces jjoints, et qu'au contraire il est tel que l'imagination ayant beau chercher n'arrive pas à se représenter un homme dirigeant l'arme sur lui-même vers tel point, inhibe précisément cette image d'un suicide. Donc, de non inhibée, il ne reste que l'évocation d'un homicide : le relief donné à un des attributs du cadavre, c'est-à-dire le point où le corps à été frappé, guide et fixe ainsi, par la voie indirecte de l'inhibition d'autres images concurrentes et antagonistes, le complément, dans la direction qui peut à présent nous intéresser, de la perception mentale du fait que nous avons devant nous.
L'argument même, si familier, « un sou est un sou », ne fait pas exception à la règle. Par ex., au reproche d'avoir donné un seul sou à un mendiant, l'avare peut répondre : « un sou, c'est toujours un sou », tendant ainsi à relever que même un sou possède une certaine faculté d'acquisition, point négligeable pour celui auquel il suffît d'un morceau de pain pour vivre. Dans « Pot-Bouille » de Zola, on lit
le dialogue suivant : « Lâchez vos écritures qui me portent suc les nerfs ! — Mais, ma bonne, j'écris des bandes. — Àh oui ! vos bandes à trois francs le mille ! Si c'est avec ces trois francs-là que vous comptez marier vos filles î - — Trois francs, c'est trois francs, répondit-il, de sa voix lente et fatiguée. Ces trois francs-là vous permettent d'ajouter des rubans à vos robes». Berthelot lui-même commence un de ses rapports officiels sur les moyens pour empêcher l'explosion des poudres par ces mots : « Un explosif est un explosif ; il faut l'entourer de précautions constantes ». Ce qui veut; dire : un explosif, c'est-à-dire cette substance qui a la propriété essentielle d'exploser au moment utile, a, en même temps, la propriété d'être susceptible d'exploser avec facilité, même dans des circonstances où l'explosion n'est pas désirée. L'argument « un sou est un sou » consiste donc lui aussi, comme on voit, à relever un attribut nouveau de l'objet désigné, et il obtient cela moyennant la répétition du nom même de l'objet ; précisément parce que cette répétition produit l'effet d'un avertissement à l'interlocuteur, qu'en portant dans la discussion, pour la défense de ses propres vues, un tel objet, il n'en a pas considéré quelquesuns de ses attributs qui sont contraires à sa thèse (1).
Etant donc donnée cette fonction du syllogisme et des autres formes dialectiques de n'être que des perceptions mentales guidées de tel objet ou tel phénomène, c'est-à-dire des perceptions mentales complétées dans la direction donnée qui particulièrement nous intéresse, on comprend bien l'importance qu'elles acquièrent dans le raisonnement «intentionnel », qui vise, comme nous l'avons dit, moins à chercher de nouvelles combinaisons d'expériences simplement pensée-.
(1) Cf. J. Paulhan, L'argument « un sou est un sou », dans a Le Spectateur », février 1912.
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à construire de nouvelles « histoires des choses » afin dv parvenir ainsi à la découverte de nouveaux faits ou de nouveaux rapports entre les phénomènes, qu'à classer ou cataloguer un matériel déjà existant, d'une certaine manière plutôt que d'une autre.
Que ce travail de classification ou de calalo guement soit, comme nous l'avons affirmé, la vraie et propre fonction de tout raisonnement dialectique, l'analyse nous le démontrera, fût-elle très rapide, de ce prototype de la dialectique en général qu'est la dialectique judiciaire.
Quand la prémisse majeure du syllogisme, relève Stuart MiH lui-même, au lieu d'être l'explicitation d'une certaine inférence, c'est-à-dire une formule résumant des cas particuliers, est, au contraire, un commandement de loi, alors l'unique chose à déterminer est de voir si l'autorité qui a dicté cette proposition générale entendait y inclure ile cas particulier en question ou non ; et on en acquiert la certitude en examinant si le cas possède ou non certains attributs (1).
Tout code, civil ou pénal, n'est qu'un grand casier où sont ensuite distribués les divers faits sociaux qui donnent matière à contestation. Selon qu'un certain fait est catalogué comme appartenant à une catégorie plutôt qu'à une autre, l'avantage ou le dommage du contestant est plus ou moins grand. Par conséquent, tous les efforts de la dialectique de palais visent à faire rentrer le fait même sous un certain article du code plutôt que sous un autre.
1 /indétermination de la plupart des termes de tout code rend possible le débat dialectique qui n'est donc qu'usa conflit de classification : « Nombre de termes et de notions juridiques, écrit Maillieux ne reçoivent de la loi aucune
(1) Stuaht Mîll, op. cit. : A System of Logic, I, p. 215-216.
définition directe ou indirecte. C'est la tradition, la doctrine, la jurisprudence qui leur donnent une signification ». — « Le code de Napoléon, par ex., n'explique point, quand il parle des obligations des parents envers les enfants, ce qu'il faut entendre par « aliments ». En cas de dissolution du mariage, la femme a droit à des «récompenses»; ce qu'il faut entendre par là, le code le tait » (1).
Or le dialecticien peut tenter d'atteindre le but de la classification désirée d'un fait sous l'un ou l'autre article du code, de deux manières : ou par F « interprétation », dans le sens désiré, de certains concepts juridiques, ou bien, lorsque celle-ci est hors de discussion, en mettant en relief, parmi tous les attributs ou les caractéristiques du fait particulier soumis à la discussion, ceux seulement qui sont capables de le faire rentrer sous le concept le plus convenable.
On a le premier cas lorsque le dialecticien, en évoquant tels ou tels autres faits du passé, qui furent déjà classés sous le terme sous lequel il tiendrait à voir compris, ou duquel il voudrait voir exclu, le fait nouveau, — et en n'évoquant que ces faits, - — cherche à déterminer les attributs qu'un fait quelconque doit posséder pour pouvoir rentrer dans cette catégorie. La « tradition », F « expérience du passé », — c'est-à-dire, l'évocation, par ex., de cas de prestations d' « aliments » que des pères de famille furent obligés de passer à leurs fils, — est intentionnellement soumise à un « choix », afin qu'elle aide à déterminer, dans le sens voulu, les attributs que devra présenter le nouveau phénomène juridique actuel, pour qu'il puisse être classé dans la même catégorie des « aliments », comme l'exige la loi. Les deux dialecticiens adversaires, par suite d'évoca-
(1) F. Maillieux, Le rôle de V expérience clans les raisonnements des jurisconsultes, « R. de Métaph. et de Morale », nov. 1907, p. 757-758.
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dons guidées différentes, tendront à évoquer, l'un, des faits de prestations plus importantes, l'autre, des faits de prestations moindres, tous également déjà classés dans le passé sous le même terme d' « aliments ». L'un aussi bien que l'autre pourront développer leur raisonnement dialectique par le syllogisme : dans « tous » les cas précédents semblables au présent, par ex., quant aux conditions économiques de la famille, — (c'est-à-dire, dans tous ceux mais seulement dans ceux, que chaque dialecticien aura rappelés), — l'obligation des aliments a consisté en telles et telles prestations ; ici on a un cas d'obligations d'aliments ; par conséquent on a un cas de telles et telles prestations.
C'est, donc, dans l'établissement d'une telle prémisse majeure — qui ne fait qu'exprimer verbalement la « perception mentale », guidée par le but poursuivi, du phénomène schématique représentant le concept juridique de prestation d'aliments — que, peut-on dire, consiste tout le raisonnement dans ce cas : « La solution du problème juridique, écrit encore Maillieux, dépend presque entièrement de V évocation suggérée par le texte » (1).
Une très grande partie du raisonnement dialectique judiciaire consiste donc dans cette «interprétation» ou « délimitation » de concepts, ayant pour but de classer le phénomène juridique particulier, qui est matière du procès, plutôt sous un terme que sous un autre : « Ce n'est pas à cause d'un sens verbal déterminé, écrit Erdmann, qu'une certaine thèse est soutenue, mais c'est à cause de cette thèse (| ne le sens d'un mot est artificiellement restreint ou élargi » (2).
« On peut dire, remarque encore le même auteur, qu'une grande partie de l'activité juridique se base sur le travail
(\) Maillieux, ibid., p. 785.
(2) K.-O. Erdmann, Die Bedeutung des Wortes, zw. Aufl., Â.venarius, Leipzig, 1010, p. 4(J,
de Sisyphe de chercher des bornes conceptuelles ou de les eréer. En disant cela, je pense moins aux concepts juridique.:, spécifiques, qui échappent à l'usage commun, comme dtdm evéntualis, préméditation, force majeure, et ainsi de suite, bien que ces termes soient d'une interprétation douteuse, et que les profanes trouvent ordinairement, à leur grand él oimeinent, d'après les comptes rendus des procès, que chaque interprétation d'un concept que quelque juriste renommé soutient comme juste trouve un autre juriste, unii moins renommé, qui la combat. Je pense plutôt à ce nombre infini de mots d'usage commun qui ont trouvé place dans toutes les dispositions de la loi, quelles qu'elles soient. Qui est, par ex., un dépendant, qui un domestique ? Qu'est-ce que c'est qu'un secret, un édifice, que sont des biens meubles, qu'est-ce qu'un métier ou une fabrique ? Que signifie de nuit ? » (i).
Un vol dans une maison, par ex., est déclaré plus grave par une loi s'il est effectué pendant la nuit. Si donc il a été commis en hiver vers 7 heures du soir, le défenseur dialecticien soutiendra qu'il ne faisait pas nuit, tandis que le dialecticien accusateur soutiendra tout le contraire. Le premier dira : « Pour ce qui concerne la période de temps « de nuit », il faut considérer comme telle, non pas le temps de l'obscurité effective, mais seulement celui pendant lequel subsiste la tranquillité de la nuit». Le second dira au contraire : « Selon l'usage commun, qui n'identifie pas du tout la nuit avec la période de temps de la tranquillité nocturne, la nuit constitue l'opposé du jour. Par conséquent, la premier- ■ commence à l'arrivée de l'obscurité, après le coucher du soleil, et après le crépuscule qui suit ». Et chacun des deux citera, en faveur de sa thèse, des articles de loi, des opinions
(1) Erdmann, ibid., p. 35.
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de la jurisprudence, des considérations sur le but poursuivi par la loi avec cette distinction, des sentences du passé, etc. Toute la dialectique de l'un comme de l'autre consistera, en d'autres mots, à évoquer intentionnellement tous les faits, et seulement ceux-là, qui sont aptes à établir les attributs que l'on désire qu'un certain moment possède pour être appelé « de nuit » ; et cela, dans le but de pouvoir classer le moment certifié du vol dans cette catégorie de vols commis « de nuit » ou en dehors d'elle.
Dans le raisonnement dialectique, les diverses interprétations ou délimitations antagonistes de concepts ont chacune, comme on le voit, leur but, c'est-à-dire qu'elles sont « intentionnelles » ; par conséquent, dans la plupart des cas en contestation il ne subsiste pas du tout que l'une des deux affirmations doive être « la vraie » et l'autre la « fausse )) ; les deux affirmations opposées ne représentent que deux différentes évocations guidées de faits du passé, deux « choix » différents, et il dépend uniquement du but poursuivi de donner la préférence à l'une plutôt qu'à l'autre : " Une délimitation ou interprétation d'un mot, écrit encore Erdmann, repose toujours sur une question de plus ou moins grande conformité à un but (auf ciner Zweckmàssigkeitsfrage). Et tant que plusieurs buts de valeur à peu près égale sont en face l'un de l'autre, c'est une illusion de croire qu'une seulement des deux interprétations doive être la « vraie », la « proprement juste », 1' « unique possible », la « nécessaire » " (1).
Si l'une des méthodes, suivies par le raisonnement dialectique pour réussir à classer le cas en contestation d'une certaine manière plutôt que d'une autre, consiste, comme nous venons de le voir, dans l'interprétation ou délimitation
(1) E BP ICANN, ibid.r p. 101.
de certains concepts juridiques, l'autre, employée nécessairement lorsque l'interprétation de certains concepts est hors de discussion, consiste plutôt, comme nous l'avons dit plus haut, à mettre en relief, entre tous les attributs ou les caractéristiques du fait particulier soumis au procès, ceux ou celles seulement qui sont capables de le faire rentrer sous le concept le plus convenable.
En relevant, par ex., certains attributs du délit ou de l'accusé, plutôt que d'autres, l'accusateur vise à classer l'action de l'accusé parmi les délits, et spécialement dans une certaine catégorie de délits, et l'accusé parmi les coupables, et spécialement dans une certaine catégorie de coupables ; tandis que le défenseur, en relevant une toute autre série d'attributs ou de circonstances, vise, avant tout, à exclure l'accusé du nombre des auteurs de l'action incriminée ou l'action même du nombre des crimes, et si ni l'un ni l'autre ne sont possibles, à exclure, pour le moins, l'action incriminée de certaines catégories de crimes et, conséquemment, l'accusé, de certaines catégories de criminels.
Certainement, le juge d'instruction et les deux dialecticiens adversaires eux-mêmes, tant l'accusateur que le défenseur, doivent procéder ici, quand il s'agit de reconstruire un fait sur quelques indices seulement, par voie d'hypothèse et de raisonnement constructif vrai et propre. Mais, même dans de tels cas, ce dernier sera continuellement intercalé de raisonnements dialectiques tendant à présenter chacun des indices, sur lesquels doit se baser le raisonnement constructif, de manière à diriger ce dernier dans un sens plutôt que dans un autre.
Le dialecticien défenseur cherchera, par ex., à relever des attributs ou des faits secondaires qui rendent improbable la prétendue participation de l'accusé au crime : en relevant, par ex., que celui qui est accusé d'homicide avait
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au contraire le plus grand intérêt à ce que le tué restât en vie, parce qu'il était son unique bienfaiteur, et qu'il ne pouvait tirer aucun profit de sa mort : la présentation ainsi tentée de l'accusé comme un des intéressés à conserver en vie le tué tend à inhiber, par le principe de contradiction rappelé plus haut, la perception mentale de l'accusé lui-même comme meurtrier (1).
Ou bien le dialecticien défenseur cherchera à montrer, en relevant certains détails, peut-être même les moindres, que la prétendue concordance dans les dépositions de deux témoins ne subsiste pas, ou que ne subsiste pas, d'une façon plus générale', la prétendue harmonie entre les divers indices du crime ; ou, vice versa, d'une concordance trop parfaite de deux témoignages, que le dialecticien défenseur relèvera et exagérera exprès, il prendra argument pour faire soupçonner un accord préalable entre les deux témoins, accord ayant pour but de ruiner l'accusé par une fausse accusation (2).
Le dialecticien tentera de classer certaines dépositions, après avoir d'abord relevé quelques-uns de leurs attributs,— c'est-à-dire quelques-unes des circonstances qu'elles affirment, — parmi les non-vraisemblables, même si le témoin est réputé incapable de témoigner le faux : en relevant, par ex., certaines particularités du témoignage, il contestera que le témoin ait pu percevoir exactement la vérité, — par ex., que dans le lieu où le témoin se trouvait et dans le temps qu'il a indiqué il ait pu reconnaître avec, sûreté l'auteur du crime, — ou qu'il ait pu retenir fidèlement certains détails trop menus et trop nombreux, ou qu'il
(1) Voir, p. ex., C.-G.-A. Mittermaier, Teoria della prova nel processo penale (Théorie de la preuve dans le procès pénal). Traduction italienne du docteur Filippo Ambrosoli, Libreria di Francesco Sanvito, Milan, 1858, p. 69.
(2) Cf. Mittermaier, ibid., p. 72, 81-82, 83, 160.
ait pu rapporter, pure et entière, la vérité, à la suite, par ex., de menaces qui l'ont effrayé (1).
Là où, par une application, fût elle partielle, de la théorie du système légal de preuves, la loi indique certaines conditions requises pour la validité de certaines preuves (pas de parenté ou pour le moins pas de trop étroits degrés de parenté entre témoins et intéressés au procès, âge et nombre des témoins, formalités à observer en recherchant les preuves comme le serment des témoins, etc.), la dialectique s'exercera, en relevant certains attributs particuliers de chacune des preuves présentées par l'adversaire, à montrer qu'elles ne peuvent être classées parmi celles que la loi déclare valables (2).
Lorsqu'il n'est pas absolument possible de nier le crime, le dialecticien défenseur cherchera tout au moins à le classer dans une catégorie de crimes moins grave que celle dans laquelle tend à le placer le dialecticien adversaire. Il cherchera, par ex., à démontrer que la blessure n'était pas mortelle par elle-même, ou que la mort n'a pu dépendre exclusivement du poison administré ; il tentera cela en guidant les juges ou les jurés à se former une perception mentale du peu d'habileté du chirurgien appelé pour soigner le blessé ou du faible état de santé de l'empoisonné, de manière à présenter ces circonstances comme co-facteurs importants de la mort survenue (3).
Si cela ne réussit pas non plus, le dernier refuge de la dialectique sera celui de tenter de classer la qualité de l'intention, criminelle ou non, îa gravité plus ou moins grande de l'intention criminelle, ou le degré de responsabilité de l'accusé : si la perverse intention existe vraiment, s'il subsiste ou
(1) Cf. Mittermaier, ibid., p. 63, 69, 73, 168.
(2) Cf. Mittermaier, ibid., p. 80, 83, 85.
(3) Cf. Mittermaier, ibid., p. 166, 167, 261.
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non circonstances atténuantes, comme l'état d'excitation de son esprit au moment du crime, si l'accusé jouit complètement ou non de ses facultés mentales. Par ex., en relevant Fétrange maintien de l'accusé ou en rappelant des épisodes de sa vie qui dénotent que par le passé il a été sujet à des aliénations mentales réitérées, le dialecticien défenseur cherchera à « présenter » aux juges ou aux jurés son client ( omme irresponsable ; tandis qu'en relevant la sagacité ou la réflexion de ses réponses, ou en rappelant toute une autre série de faits de sa vie passée, qui dénotent, par ex., son habileté dans les affaires, l'équilibre de ses décisions, etc., le dialecticien accusateur cherchera à le «présenter)), au contraire, comme tout à fait sain d'esprit (1). Et ainsi de suite.
On voit donc clairement, à présent, en quoi consiste la différence entre la première et la seconde méthode, employées par le raisonnement dialectique, afin de réussir à classer l'objet ou le fait en contestation, d'une manière plutôt que d'une autre : la première, c'est-à-dire la méthode de l'interprétation ou délimitation des concepts, consiste, au moyen de l'évocation guidée de tout un grand nombre de faits du passé qui ont été déjà classés comme rentrant sous un certain concept, et avec l'exclusion intentionnelle de beaucoup d'autres, à compléter, à préciser, dans le sens désiré, la perception mentale de l'objet ou fait abstrait schématique, représentant le concept en question, de manière à le faire coïncider avec l'objet ou fait à classer. Tandis que la deuxième consiste, au contraire, au moyen de l'évocation guidée de certains attributs de l'objet ou fait en contestation, et au moyen de l'exclusion de certains autres, à « présenter » cet objet ou ce fait, de manière à Je/faire coïn-
(3) Cf. Mittermaieu, ibid.} p. 64, 178, 181, 185, 232.
cider avec l'objet ou fait abstrait, schématique, désormais établi et fixé, qui représente le concept sous lequel nous voulons voir classé l'objet ou fait particulier en question.
La première méthode consiste, en d'autres termes, à chercher à mouler le concept sur le modèle de l'objet ou fait à classer, c'est-à-dire à « déplacer » ou « pousser » le concept vers l'objet ou fait qu'on maintient fixe, ce qui est l'unique voie à suivre quand les modalités de ce dernier sont hors de discussion. La seconde méthode, à laquelle on doit recourir forcément lorsque c'est le concept juridique qui se trouve hors de discussion, tend, au contraire, à mouler l'objet ou le fait à classer sur le modèle d'un tel concept, c'est-à-dire à « déplacer » ou « pousser » l'objet ou fait vers le concept qui est celui qui à présent ne se meut point. Naturellement, quand ni le concept ni les modalités du cas à classer ne sont hors de discussion, le dialecticien peut se servir des deux méthodes simultanément, en poussant réciproquement, l'un vers l'autre, concept et cas à classer, au lieu de maintenir fixe l'un et de faire mouvoir seulement l'autre.
Pour nous exprimer dans les termes de la logique classique, la première méthode vise à établir la prémisse majeure du syllogisme classificateur ,.; par ex. : « tous les vols commis avant que deux heures au moins se soient écoulés à partir du coucher du soleil ne doivent pas être considérés comme ayant eu lieu pendant la nuit ». La seconde méthode vise à établir, au contraire, la prémisse mineure ; par ex. : « tel vol a été commis avant que deux heures ne se fussent écoulées après le coucher du soleil ». Mais, dans un cas comme dans l'autre, la fonction du syllogisme dialectique consiste toujours et uniquement, comme on voit, à guider certaines perceptions mentales, dans le seul but d'arriver à une certaine classification plutôt qu'à une autre.
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Et comme nous avons vu que c'est là également la fonction des autres formes dialectiques plus ou moins analogues au svllogisme, dont nous n'avons examiné plus haut que les principales, on comprend comment le syllogisme et toutes ces autres formes qui lui sont analogues prennent, dans le raisonnement dialectique ou classificatoire, une très grande importance qu'elles n'ont pas du tout, au contraire, dans le raisonnement constructif.
On comprend encore, par conséquent, la grande différence des aptitudes mentales que doit posséder le raisonneur dialectique en comparaison avec le raisonneur constructif. Tandis que la génialité de celui-ci consiste surtout à réussir à imaginer de nouvelles combinaisons d'expériences simplement pensées, aptes à conduire à la féconde découverte de nouveaux résultats ou de nouveaux faits, et à attribuer toujours, avec la plus grande rigueur, à chaque expérience simplement, pensée, le résultat exact qu'elle donnerait si elle était effectivement faite ; celle du raisonneur dialectique, au contraire, consiste dans la promptitude avec laquelle il sait évoquer, dans l'habileté avec laquelle il sait présenter, dans la sagacité avec laquelle il sait choisir certains attributs des choses plutôt que d'autres, afin de réussir à la classi finition désirée.
On ne doit pas croire cependant que le dialecticien tente toujours sciemment d'altérer ou de déformer la réalité, afin de .« la présenter » conformément aux buts qu'il poursuit. Cela peut arriver et arrive souvent en toute bonne foi, parce que la trop forte intensité de la tendance affective primaire pour le but à atteindre empêche l'action suspensi ve et de contrôle de l'affectivité secondaire de l'état d'attention respectif, qui tendrait à faire naître des don les sur la vérité de chaque affirmation ou à évoquer, outre les faits et les attributs favorables à la thèse à soutenir, aussi E. Rio nano. — Psychologie du Raisonnement. 20
ceu> qui sont défavorables. Contrôle, qui ne manque pas, au contraire, chez le raisonneur constructif qui est uniquement préoccupé à découvrir la vérité, quelle qu'elle soit, et chez lequel aucune opposition n'entrave par conséquent l'action de cette tendance affective secondaire qu'est la peur de se tromper.
Ce vif désir de parvenir à tout prix à une certaine classification peut pousser, même, le raisonneur « intentionnel » à passer du raisonnement dialectique au sophistique.
En effet, les efforts du dialecticien tendant — au moyen des respectives évocations guidées, représentées par les deux prémisses syllogistiques — à montrer le cas particulier à classer et le concept sous lequel il désire voir ce dernier classé comme coïncidant entre eux, courent le risque de ne pas réussir lorsque le sens attribué au concept dans l'usage commun est trop différent des caractères effectivement possédés par le cas qu'on veut classer. Le dialecticien, par ex., pourra avec facilité présenter un vol commis à 7 heures du soir, même en hiver, comme « n'ayant pas été commis de nuit » ; il lui sera plus difficile de présenter comme tel un vol commis à 10 heures du soir ; et il faillira complètement, s'il veut présenter comme tel un vol Commis à minuit. Mais, même dans ce cas, il pourra tenter, par des arguments spécieux, de soutenir son assertion, en faisant relever, par ex., qu'à minuit, à cause de la sortie des théâtres, les rues sont presque aussi animées que dans la journée ; mais l'argument deviendra tout à fait captieux si le vol a été commis dans une rue solitaire, loin du centre, dans laquelle n'arrive pas même l'écho le plus lointain de cette animation de peu de durée, provoquée par ia sortie des théâtres. Par degrés insensibles, donc, un même raisonnement formel peut, de dialectique, devenir
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spécieux, pour finir par être complètement sophistique.
Ce dernier cas arrive, lorsque le raisonneur intentionnel, forcé par la nature même des choses à s'abstenir, par prudence, de démontrer une coïncidence quelconque entre le cas particulier en contestation et les cas de la classe dans laquelle il voudrait le voir classé, est poussé à se servir, comme ultima ratio, de la tendance spontanée qu'ont la majorité des hommes à croire que le même terme exprime toujours la même chose. Si, en effet, dans les deux prémisses du syllogisme il réussit à faire en sorte que par un même et unique terme moyen soient appelés, bien que substantiellement tout à fait différents entre eux, tant le cas particulier à classer que la classe des objets incluse dans celle où il voudrait voir classé ce cas particulier, il peut espérer obtenir également l'adhésion dë l'auditeur, en comptant", précisément sur l'indolence mentale de ce dernier qui l'empêche d'approfondir le sens que le même terme a respectivement dans la prémisse majeure et dans la mineure. Le terme moyen du syllogisme devient alors un vrai et propre instrument trompeur, un masque unique pour deux visages différents, qui permet de donner à certaines successions de phrases l'apparence d'un raisonnement correct qui, au contraire, ne subsiste pas du tout.
Toute l'habileté du sophiste consistera alors à trouver ce terme unique à double emploi, de façon cependant à ne point trop découvrir son double sens. Ainsi, un réactionnaire pourra, même aujourd'hui dans nos régimes démocratiques,, tenter de persuader le juge de l'incriminabilité du promoteur de la plus pacifique réunion en construisant, sur le terme à double sens « agir contre », le syllogisme sophistique suivant : qui agit contre les pouvoirs de l'État commet un acte incriminable ; le promoteur d'une réunion de désapprobation de la politique du gouvernement agit contre un
dos pouvoirs de l'Etat ; donc, il commet par là un acte incriminable (1).
Qu'il nous sulïise ici de faire observer que ce qui rend possible le raisonnement sophistique c'est uniquement le langage, lequel se prête à fournir un unique symbole verbal pour deux objets ou concepts que la pensée conçoit comme tout à fait distincts et qu'elle serait dans l'impossibilité, toute seule, de confondre entre eux : « Si, écrit Locke, dans les arguments spécieux avec lesquels quelqu'un trompe soi-même ou ses semblables, et dans les erreurs des discussions et des opinions humaines nous considérons quelle grande partie y ont les mots et leurs significations incertaines ou erronées, nous aurons raison de penser que c'est là un obstacle, et non des moindres, sur la voie de la connaissance » (2).
Les diverses espèces de fautes « de ratiocination » que les traités de logique relèvent et analysent dans les raisonments sophistiques, reposent toutes sur une base de « tromperie verbale », représentée par un terme à double sens ou par un double terme pour un sens unique (3).
Les traités de logique surabondent en règles propres à nous préserver de ces fautes de ratiocination ; et comptent beaucoup surtout sur la juste application des lois du syllogisme. Mais la règle par excellence est et reste toujours celle de raisonner par images au lieu de raisonner par mots, c'est-à-dire celle d'avoir, comme dit aussi Stuart Mill,
(1) Cf. Mitterm aier, op. cit. : Théorie de la preuve dans le procès pénal, p. 127, 128.
(2) J. Locke, op. cit. : An Essay concerning Human Understanding, book III : OfWords, chap. x : Of the Abuse ofWords, § 21, p. 396.
(3) Cf., p. ex., Stuart Mill, op. cit. : A System of Logic, vol. II, book V : On Fallacies, chap. vi : Fallacies of Ratiocination, chap. vu : Fallacies of Confusion.
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« les choses elles-mêmes présentes soit aux sens, soit à la mémoire ». Se défier continuellement du langage, traduire toujours les divers termes, sur lesquels se débat spécialement la discussion, dans les images correspondantes, soit concrètes, soit si abstraites qu'on le voudra, et continuer le raisonnement «interne)) sur elles, sauf ensuite à retraduire le tout dans les symboles verbaux correspondants, c'est là le meilleur moyen de défense contre toute « tromperie » verbale. S'il est absolument indispensable dans le raisonnement constructif, ou l'imagination créatrice doit combiner ses séries d'expériences ou de faits simplement pensés, il est non moins utile dans celui de contreverse : car il suffît, à lui seul, à battre en brèche tout raisonnement sophistique ; et dans le raisonnement dialectique, il sert à préciser et à fixer, pour le moins, en quoi consistent les deux diverses interprétations conceptuelles que l'un et l'autre des dialecticiens adoptent de préférence, en vue de la respective classification poursuivie.
Nous avons ainsi terminé cette très rapide analyse du raisonnement dialectique, qui nous semble toutefois avoir été suffisante pour démontrer la diversité — psychologiquement, nous dirions presque substantielle — qui subsiste entre le raisonnement dialectique lui-même et le raisonnement constructif, étudié dans nos chapitres précédents. Si lous les deux peuvent être placés sous une unique et même for/ne, la syllogistique, cela est dû, ainsi que nous l'avons vu, au fait ([lie le raisonnement constructif, si on le considère, non plus dans sa phase créatrice, mais dans la phase systématfice de vérification et de contrôle, se résout lui aussi en une espèce de « classification » des matériaux, que dans la précédente phase créatrice il a obtenu au moyen de la combinaison imaginée d'expériences simplement pensées. Mais cette classification n'est ni le
but essentiel ni le but secondaire du raisonnement constructif, qui vise, au contraire, par la création de nouvelles « histoires des choses », à découvrir de nouveaux faits, de nouveaux rapports de dérivation phénoménique, de nouvelles vérités. Tandis que dans le raisonnement dialectique la classification est véritablement le but essentiel et exclusif ; lequel est justement ce qui guide intentionnellement l'évocation de certaines observations du passé de préférence à d'autres, ce qui intentionnellement donne du relief à certains attributs au détriment d'autres, ce qui intentionnellement détermine l'interprétation et la délimitation des divers concepts, toujours en vue de la classification à atteindre.
C'est cette possibilité de revêtir une même et unique forme qui a induit en erreur la logique classique, à laquelle a échappé complètement cette différence, • — ■ que, au point de vue psychologique, nous insistons à appeler substantielle, — entre le raisonnement dialectique et le raisonnement constructif, et qui, par conséquent, a cru avoir découvert dans le syllogisme, comme écrit Stuart Mill, « un type universel du procédé de raisonnement ». L'examen que nous venons de faire a montré suffisamment, nous semble-t-il, que le syllogisme n'est, au contraire, que la forme unique que sont susceptibles de revêtir, Vun un peu par force et Vautre sans aucun effort, j deux procédés de raisonnement, tout à fait différents entre eux, soit quant aux buts poursuivis, soit quant aux moyens employés.
Dans le chapitre suivant, nous verrons que le raisonnement métaphysique, qui est l'autre forme fondamentale du raisonnement « intentionnel » qu'il nous reste encore à examiner, poursuit un but semblable à celui du raisonnement dialectique et suit une manière de procéder analogue à la sienne.