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II. — Esprits « intuitifs » et esprits « logiques

A la division, que nous venons d'examiner, en esprits synthétiques et en esprits analytiques, correspond, en substance, l'autre en esprits soi-disant « intuitifs » et en esprits soi-disant « logiques », que l'on rencontre aussi parmi le commun des hommes. Et l'on dit que les esprits intuitifs, doués de cette qualité que Pascal appelait Y « esprit de finesse », jugent mieux d'ordinaire, voient plus juste que les esprits sèchement logiques.

De Candolle indique très clairement la différence qu'il y a entre « juger » et « déduire » : « La faculté de juger, ou ce que l'on peut appeler le jugement sain de l'homme, c'est la faculté de bien peser l'un par rapport à l'autre des faits opposés ou des vues opposées, de manière à se faire une idée juste de ce qui est probable ; par contre, conclure consiste dans la faculté de suivre une série donnée d'idées enchaînées entre elles. Un mathématicien conclut bien, mais il est possible qu'il ne possède pas un critérium juste ou qu'il manque tout à fait de la faculté de juger » (1).

Or, ce sont précisément les synthétiques qui possèdent cette faculté à un plus haut degré que les analytiques, parce que leur intensité affective, plus intense et plus concentrée, vis-à-vis du fait dont il s'agit précisément de juger le degré plus ou moins grand de probabilité, place

(1) A. de Candolle, Zur Geschichle der Wissenschaften und der Celehrlen, Akadcmischc Vcrlagsgcsellscliai't, Leipzig, 1911, p. 45.

précisément dans la juste perspective de fort, de moyen et de petit relief les éléments dont dépend ce degré plus ou moins grand de probabilité ; juste perspective, dans laquelle l'analytique, au contraire, réussit plus difficilement à placer ces éléments, précisément parce qu'il est incapable de les considérer d'un unique point de vue affectif. En d'autres termes, la vision perspective d'éléments multiples n'est, en substance, elle aussi, qu'une vue d'ensemble, obtenue en se plaçant à un point de vue affectif unique, et comme telle elle est par elle-même un acte synthétique : « 77 faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, — écrivait Pascal à propos justement de F « esprit de finesse », qui est nécessaire en ces circonstances, — et non pas par progrès de raisonnement ».

C'est ainsi, p. ex., que la mentalité allemande que nous avons vu être de préférence analytique ou « logique », est aussi, par conséquent, celle qui manque au plus haut degré d'intuition et « d'esprit de finesse ».

La mentalité de la femme, plus intensivement affective, à chaque moment, par rapport à certains faits de la vie quotidienne familière, que celle de l'homme, et en même temps, grâce justement à la plus grande impulsivité de ses sentiments, moins capable de s'intéresser longtemps à une seule et même chose, suit avec plus de peine que l'homme un long raisonnement, qui exige la persistance de l'intérêt pour l'objet dont on poursuit mentalement les vicissitudes, mais, par rapport à ces faits de la vie quotidienne familière, elle a souvent une vue perspective plus juste. On dit, en conséquence, qu'elle est moins « logique » que l'homme, mais qu'elle le dépasse souvent en intuition (1).

Les naturalistes (zoologistes et botanistes), les biologistes,

(1) Cf. A. de Candolle, ibid., 217.

LES DIVERSES MENTALITES LOGIQUES

les historiens, etc. — tous ceux en somme qui ont à comparer entre eux beaucoup de faits à la fois ou à juger de l'importance relative, dans la production d'un phénomène donné, de facteurs multiples simultanés — ont précisément besoin de la faculté de juger plus que de la faculté de raisonner : « Les naturalistes comme les historiens, écrit de Candolle, se distinguent en général par un jugement juste, c'est-à-dire par la faculté de bien juger, plus que par la force de leur faculté logique. Ils observent, comparent, décrivent, estiment. On pourrait en nommer quelques-uns qui n'ont jamais tiré aucune conclusion solidement déduite ». « Le seul « esprit de finesse », écrit à son tour Duhem, peut, dans une science, mettre un ordre naturel, établir une classification naturelle, parce qu'il peut seul apprécier le degré d'importance des diverses vérités » (1).

On peut en dire autant des grands hommes d'Etat, des grands hommes d'affaires, des grands stratégistes — de tous ceux enfin que Stuart Mill appelle des esprits pratiques d'ordre élevé — : ils jugent synthétiquement d'un seul coup une situation donnée, en en pesant et en en évaluant avec justesse les éléments relatifs. La vue rapide de l'ensemble qu'ils se forment ainsi n'est jamais, en général, le résultat d'aucun raisonnement long et réfléchi (2).

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