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III. — Esprits romantiques et esprits classiques

A cette classification fondamentale, examinée jusqu'ici, des mentalités en synthétiques et en analytiques, qui

(1) A. de Candolle, ibid., 241, 248-249; P. Duhem, op. cit. : La se, alleni., 85.

(2) Cf. J. -Stuart Mill, op. cit. : A System of Logic ratiocinative and induclive, vol. I, p. 209.

est la classification classique, Ostwald oppose, comme on sait, une autre classification en romantiques et en classiques : les premiers qui ont une réaction mentale beaucoup plus, rapide, les seconds, une réaction mentale Lien plus lente ; les premiers qui ont une imagination plus exubérante, les seconds, une méditation plus prolongée (1).

Hâtons-nous de relever que cette classification d'Ostwald ne coïncide pas avec la précédente, parce que, si les romantiques sont, on peut dire, tous synthétiques, grâce à l'intensité même de leurs impulsions affectives, et si les analytiques sont, on peut dire, tous classiques, les synthétiques, toutefois, n'en sont pas moins nombreux parmi ces derniers ; bien plus, on peut affirmer que les plus puissants génies dont peut se vanter l'humanité sont à la fois synthétiques et classiques : qu'il suffise de rappeler que Newton, Mayer et Helmoltz sont placés à juste titre par Ostwald parmi les classiques.

Et c'est naturel. En premier lieu, en effet, la plus grande lenteur de réaction mentale n'exclut point l'intensité et la concentration affectives en face d'un problème donné, ce qui est la qualité fondamentale requise pour se former du problème même une vue synthétique ; bien plus, la lenteur même de réaction rend plus tenaces chez les classiques synthétiques leurs affectivités, qui sont au contraire de moindre durée chez les romantiques. Robert Mayer, p. ex., après avoir entrevu l'équivalence, comme nous l'avons mentionné plus haut, entre des quantités données de chaleur et de travail par rapport à la quantité de nourriture nécessaire à l'organisme pour produire l'une aussi bien

(1) W. Ostwald, Grosse Mânner, z\v. Aufl., Akademische Yerlagsgesellschaft, Leipzig, 1910, passim, p. ex., p. 45, 47-48, 371-388.

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que l'autre, s'est ensuite passionné, pendant toute sa vie, pour la seule question de rechercher tous les divers aspects et toutes les conséquences diverses du principe de la conservation de l'énergie qui en résultait. En second lieu, c'est cette plus grande persistance de l'affectivité respective pour le problème à résoudre ou déjà résolu qui pousse le synthético-classique à rechercher précisément toutes les conséquences de la nouvelle équivalence ou généralisation ou abstraction, par lui-même entrevue, et qui lui permet ainsi de conduire à terme un nouvel édifice grandiose, achevé dans toutes ses parties. Ce n'est que sous cet aspect qu'on a pu dire que le génie n'est qu'une longue patience.

L'impulsivité, au contraire, et la conséquente persistance affective beaucoup plus brève des romantiques, si elle les rend capables, au moment de chacune de leurs impulsions affectives, intenses et concentrées, de la vue synthétique respective, les empêche toutefois d'en tirer ensuite par le raisonnement patient toutes les conséquences les plus éloignées et les plus détaillées. Ils laissent, en conséquence, des œuvres moins complètes, moins soignées dans leurs détails.

C'est ainsi qu'on a dit de Poincaré « que c'était plus un conquérant qu'un colonisateur, laissant à d'autres le soin d'organiser ses découvertes, et ne revenant jamais sur un mémoire pour en rendre l'exposition plus didactique » (Borei). Poincaré, type romantique et synthétique, a pour curieuse antithèse Zola, type classique et analytique : « L'une, celle de M. Zola, était une intelligence volontaire, consciente, logique, méthodique, et paraissant faite pour la déduction mathémathique : elle enfanta tout un monde romanesque. I . autre, celle de M. Poincaré, était spontanée, peu consciente, plus proche du rêve que de la démarche rationnelle et

semblait surtout apte aux œuvres de pure imagination, sans subordination à la réalité : elle triompha dans la recherche mathématique » (1).

La mentalité des romantiques, par suite de leur plus grande impulsivité même et de leur moindre persistance alïective, se rapproche de la mentalité des femmes, dont nous venons de voir la capacité marquée d'intuition et Finsuflisance d'esprit logique. Elle se rapproche aussi, en même temps, de la mentalité artistique. En effet, c'est précisément la succession rapide des impulsions affectives les plus diverses et les plus intenses, que l'on trouve chez les artistes, qui rend ces derniers, tout à la fois, capables d'intuitions synthétiques géniales, mais très mauvais logiciens. Ils manquent pour cela de la condition première de la logicité, c'est-à-dire de cette résistance affective nécessaire pour poursuivre avec intérêt les événements successifs de cette « histoire pensée » qui constitue le raisonnement. Carlyle et Tolstoï, p. ex., étaient des mentalités artistiques, génialement synthétiques et illogiques à la fois.

D'un autre côté, la grande intensité, la brièveté et la variabilité mêmes de leurs impulsions affectives successives permettent aux romantiques une plus grande promptitude, une plus grande quantité et une plus grande richesse de vues synthétiques, bien que moins approfondies que chez les classiques, lesquels sont plus « fidèles » à chaque vue synthétique par eux entrevue. Cela suffit pour nous faire comprendre que la classification d'Ostwald, que nous venons d'examiner, en romantiques et en classiques, coïncide, à peu près, avec celle de Meumann, en intelligences promptes et en intelligences profondes, et avec celle de Duhem, en

(1) Dr Toulouse, op. cit. : Henri Poincaré, 194, 200.

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esprits amples et faibles et en esprits forts et étroits (1).

Quant à la classification, à laquelle recourt Taine, des mentalités en deux types fondamentaux, classique et anglosaxon, elle ne serait point, à proprement parler, une classification de mentalités logiques, si la mentalité anglo-saxonne se distinguait vraiment, comme il le prétend, par le fait qu'elle serait une simple « collection de faits », qui ne seraient reliés entre eux par aucun lien de dépendance réciproque. La mentalité anglo-saxonne ne serait alors qu'une mentalité alogique. Nous pouvons cependant entendre la classification de Taine plutôt comme une division des mentalités en plus et en moins synthétiques. Les plus synthétiques, par le fait qu'elles se servent de peu de concepts, les plus généraux et les plus abstraits, pour en tirer avec ordre toutes les déductions possibles, seraient les mentalités « classiques » ou « systématiques » ; tandis que la mentalité anglo-saxonne, incapable d'abstractions aussi vastes, aurait recours à un plus grand nombre de concepts moins généraux, de sorte que les déductions respectives tirées de ces divers concepts ne se montreraient point, à

leur tour, reliées par un principe unique, de manière à constituer un véritable « système » (2).

Il n'est pas besoin cependant de relever de nouveau, après ce que nous avons dit un peu plus haut, que cette classification de Taine, même ainsi entendue, ne dénote, elle aussi, tout au plus, que les tendances moyennes rela-

(1) Cf. W. Ostwald, op. cit. : Gr. Mânner, 374 ; E. Meumann, op. cit. : Intelligenz u. Wille, 120-121 ; P. Duhem, op. cit. : La théorie physique, son objet et sa structure, lre partie, chap. iv, i-v, p. 85-108.

(2) Cf. H. Taine, Notes sur V Angleterre, Hachette, Paris, 1845, chap. vin : De l'esprit anglais; le même, Les origines de la France contemporaine, L'ancien régime, Hachette, Paris, 1896, livre III, chap. u : L'esprit classique.

l ives des deux populations ou races, et qu'elle n'a rien d'absolu. Il suffirait pour cela de rappeler que Newton est anglo-saxon, Newton, type de logicien classique et systématique, même dans le sens de Taine, plus que n'importe quel autre.

Mais il est inutile de s'arrêter particulièrement sur ces classifications et sur d'autres semblables. Qu'il nous suffise de noter ici que la vraie classification « naturelle » demeure toujours cependant la classification classique en esprits synthétiques et en esprits analytiques. En effet, plus que toute autre, elle tient compte des différences psychiques vraiment fondamentales, de nature affective, qui divisent toutes les mentalités en deux grandes branches opposées entre elles : ceux qui, en face d'un problème donné ou d'un groupe donné de phénomènes ou d'objets, demeurent monoaffectifs, et ceux, au contraire, qui, même au moment de chaque recherche, se montrent polyaffectifs : les premiers découvrant génialement et spontanément de nouvelles équivalences, les seconds relevant minutieusement et patiemment des différences et déduisant des conséquences ; les premiers conquérant hardiment de nouvelles terres, les seconds défrichant simplement ces terres. Cela n'empêche point que la première grande branche se subdivise ensuitç à son tour en monoaffectifs instables et en monoaffectifs tenaces, les derniers seuls, après la conquête de nouvelles terres, s'occupant même, par leur propre travail, de leur défrichement.

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