IV. — Esprits audacieux et esprits timides
Ce qui contribue aussi à favoriser les qualités synthétiques ou analytiques, découlant donc déjà directement
LES DIVERSES MENTALITES LOGIQUES
de la nature affective diverse dont nous venons de parler, c'est un autre côté du caractère affectif du penseur, à savoir son degré d'audace ou de timidité. L'audace pousse par elle-même à la recherche de nouveaux principes et inspire confiance dans la valeur de telle ou telle équivalence nouvelle qui est entrevue, tandis que l'homme timide ne se risque que sur la voie sûre de la déduction de conséquences, qui résultent de principes ou de concepts déjà découverts par d'autres et généralement admis.
En outre, l'audace et le courage sont encore plus nécessaires pour développer les dispositions synthétiques, à cause des difficultés et des hostilités les plus graves, de la part du milieu social misonéiste, — et, en particulier, du monde scientifique académique, qui s'est désormais cristallisé dans la manière de penser qui jusqu'alors lui a servi de guide dans ses propres travaux et dans ses propres recherches, ■ — ■ que trouvent les synthétiques, découvreurs de nouveaux concepts et de nouveaux horizons, en face des analytiques, qui laissent en repos et intacts les vieux concepts (1).
En même temps, la confiance ou la défiance qu'un peuple ou qu'une race ont en eux-mêmes et dans leurs propres destinées peuvent contribuer largement, de leur côté, à diriger les savants et les penseurs respectifs vers une voie plutôt que vers l'autre. En effet, la haute opinion qu'une nation a d'elle-même collectivement, soit par tradition, soit à la suite d'heureux événements historiques récents, soit à cause de sa prospérité économique, soit pour tout autre motif, — opinion collective « impérialiste », comme on pourrait l'appeler, en se servant d'un mot aujourd'hui très à la mode, — contribue beaucoup à inspirer à chacun
(1) Cf., p. ex., W. Ostvvald, op. cit. : Gr. Mânncr, 275.
de ses membres le courage nécessaire pour s'élancer à la recherche de nouveaux principes et la confiance dans les nouveaux principes entrevus, courage et confiance que Ton n'aurait pas eus dans une époque de découragement et d'avilissement national. C'est ainsi que les grands principes nouveaux, que les grandes hypothèses ou théories nouvelles, qui ont constitué autant de pierres milliaires dans l'évolution de la science, ont été le plus souvent découverts et propagés dans les pays qui, à ce moment, étaient à l'apogée de leur histoire.
L'audace plus grande, enfin, des synthétiques les pousse aussi à se lancer vers l'investigation et la solution de certains problèmes, même avant d'avoir pris connaissance de tous les travaux de leurs prédécesseurs sur la même question ; tandis que la timidité plus grande de l'analytique ne lui conseille que d'emmagasiner le plus de choses apprises qu'il pourra, ou bien, s'il se risque à l'étude d'une question donnée, elle ne lui fait jamais considérer comme trop prudent de prendre soigneusement connaissance de tout ce qui a déjà été fait, dit ou écrit précédemment (1).