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PARTIE : CONTRASTE AFFECTIF ET UNITÉ DE CONSCIENCE

Bien que l'attention soit, de tous les phénomènes psychiques, celui qui sans doute peut se glorifier de la littérature la plus abondante, malgré cela il s'en faut encore beaucoup qu'il ait été complètement « expliqué », c'est-à-dire rapporté et rattaché en quelque sorte à ces autres phénomènes psychiques, en particulier à ceux qui ont avec lui le plus d'affinité. Bien mieux, quoique l'attention, suivant la juste remarque de Titchener, constitue le pivot de toute la psychologie, le problème de sa nature intime ne saurait être à l'heure actuelle plus éloigné de sa solution, avec quel préjudice pour toute cette branche de la science, on l'imagine facilement.

La responsabilité de cet état de choses arriéré en ce qui touche l'attention est la même que nous constatons aussi bien pour les autres faits psychiques. C'est qu'on a abordé l'étude de tous ces phénomènes dans le stade où ils se présentent avec leur plus grande complexité, au lieu de partir de leurs formes les plus simples. Ainsi le problème de l'atten-

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lion fut étudié le plus souvent par voie d'introspection et dans l'acte delà méditation philosophique, au lieu de prendre, p. ex., pour point de départ le fauve aux aguets qui convoite sa proie, attendant l'occasion de bondir sur elle, ou encore l'enfant qui avant d'introduire une pastille blanche dans sa bouche s'arrête en se demandant s'il s'agit du bonbon de sucre ordinaire ou d'une amère pilule comme celle qu'il a prise le jour précédent.

De l'utilité de commencer cette recherche par les formes les plus simples dérive celle de procéder par voie phylogénétique, en remontant autant que possible le cours de l'évolution, afin que le phénomène s'offre précisément à nous au moment de sa première formation. C'est la route que nous avons suivie dans le chapitre précédent, pour tâcher de découvrir la nature intime d'un autre phénomène psychologique, dont l'importance fondamentale n'est pas moindre, celui des tendances affectives ; et l'investigation phylogénétique, qui nous en a révélé l'origine et la nature mnémonique, a éclairé d'une lumière subite cette catégorie de phénomènes, plongés jusqu'ici dans une obscurité aussi profonde.

Il peut, à notre avis, en être de même pour l'attention qui d'ailleurs, comme nous le verrons, n'est qu'une formation secondaire et un dérivé direct des tendances affectives ellesmêmes.

Dans le chapitre précédent que nous venons de rappeler, nous avons constaté que les tendances affectives ne sont à l'origine qu'autant d'aspects de l'unique tendance de l'organisme à conserver ou à rétablir son propre état physiologique stationnaire actuel, ou encore à raviver un autre état physiologique ancien qui fut déjà déterminé précédemment par certaines conditions. ambiantes qui reparaissant aujourd'hui, d'une façon même partielle, « déclanchent » l'accumulation mnémonique qu'avait laissée derrière lui cet ancien système

physiologique. De ces tendances affectives qui ont une origine mnémonique directe et qui s'efforcent de rétablir dans leur totalité des rapports d'ambiance déterminés, naissent ensuite, par la loi bien connue du « transfert affectif » du tout à la partie, toutes les autres tendances d'origine mnémonique indirecte visant à rétablir seulement des portions bien déterminées et particulières de ces rapports d'ambiance. A côté des rapports ambiants les plus fondamentaux qui continuent à être fortement recherchés dans leur intégrité originelle^ on constate ainsi chez les animaux supérieurs, et surtout chez l'homme, un accroissement continu dans la quantité et la variété de rapports ambiants secondaires, voire très spéciaux, susceptibles de devenir à leur tour objet de désir.

Ce qu'il importe ici de mettre tout d'abord en relief, c'est que chaque système physiologique, une fois interrompu par le changement des conditions ambiantes et ainsi réduit à l'état potentiel sous forme d'accumulation mnémonique, ne pourra plus reprendre complètement ni garder son activité à l'état stationnaire, sinon dans le cas où le milieu, tant externe qu'interne, reviendrait exactement et entièrement dans les mêmes conditions où il était quand il avait déterminé le même état physiologique : ainsi le système physiologique d'un infusoire qui aurait vécu jusqu'ici à une température donnée ou dans une solution saline d'un degré déterminé donnera lieu, si on transporte l'animal dans des conditions d'ambiance différentes, à une tendance affective vers l'ancien milieu : et cette tendance se manifestera par les réactions négatives de l'animalcule contre toute modification ambiante qui l'éloignerait davantage de cet ancien milieu et par les réactions positives pour tout changement qui au contraire l'en rapprocherait (Jennings) ; mais l'état physiologique originel ne pourra rentrer en complète activité et se maintenir normalement actif qu'après que l'animal,

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grâce à ses mouvements, aura réussi à revenir effectivement dans une ambiance identique à la première. De même l'appauvrissement des substances histogénétiques du sang, empêchant la continuation de l'état métabolique stationnaire jusqu'alors actif, produira la tendance affective de la faim, et tous les actes de recherche et de prise de l'aliment qui en dérivent ; mais l'état métabolique normal ne pourra se rétablir complètement que lorsque la faim aura été « satisfaite », c'est-à-dire quand les actes de recherche et de prise de l'aliment et les processus de sa digestion auront ramené le milieu interne du sang à la même proportion des substances histogénétiques qu'auparavant.

Comme pour toutes les évocations mnémoniques en général, il suffit cependant d'une petite fraction d'une ancienne condition donnée d'ambiance générale, sinon pour « satisfaire », au moins pour « déclancher » la tendance affective qui s'y rapporte. C'est pourquoi les sensations, en tant qu'elles représentent ces rapports d'ambiance partiels, constituent les évocatrices et excitatrices par excellence des tendances affectives. Mais sous ce rapport il y a une grande différence entre les sens «non à distance» (non distance receptors) et les sens « à distance » (distance receptors), sur laquelle Sherrington insiste avec raison ; et par suite la transition phylogénétique a dû avoir une importance fondamentale quand des premiers les seconds se sont formés et développés peu à peu.

Les sens « non à distance », ou de contact direct, permettent en fait, généralement, la satisfaction immédiate ou presque immédiate des tendances affectives qu'ils déclanchent : sensation déclanchant une tendance affective donnée et satisfaction de cette dernière sont souvent une seule et même chose. Au contraire ceux « à distance » donnent le plus souvent lieu à cet état particulier de tendance affective

déclanchée et maintenue en suspens, que bientôt nous devrons analyser avec soin.

« Entre la sensation tactile et l'assimilation, écrit Spencer, subsiste, dans les organismes inférieurs, une intime connexion. Dans beaucoup de Rhizopodes la surface de contact et celle d'absorption coïncident. L'amébe, un grumeau gélatineux privé de toute forme stable, projette dans telle ou telle direction des prolongements de sa propre substance. Si un de ces prolongements rencontre quelque petit fragment de matière organique, peu à peu il s'étend sur elle et l'enveloppe avec son extrémité, puis lentement il se contracte et attire ainsi le petit fragment dans la masse du corps qui finit par se refermer sur lui et par le dissoudre complètement. En d'autres termes, la même portion de tissu nous montre la fonction tactile et celle d'absorption réunies en une seule » (1).

« La manière de se comporter des animaux, écrit à son tour Sherrington, montre clairement que pour les deux sens du goût et de l'odorat l'un ne fait que déterminer le genre de réaction immédiate qui convient à l'objet déjà trouvé et introduit dans la bouche, p. ex. s'il faut l'avaler ou le rejeter. L'autre, le sens à distance, l'odorat, provoque et détermine une série de réactions complexes à longue portée qui précèdent celles de déglutition, à savoir toute cette série d'actes dont l'ensemble peut s'appeler la recherche de la nourriture. Cette sorte de réactions prélude et conduit à celles que régissent les sens non à distance. Cette antériorité des réactions des sens à distance par rapport à celles des sens non à distance et le « sentiment d'effort » (conative feeling) qui accompagne les premières, distinguent très nettement les unes des autres » (2).

Les sens non à distance ne donnent donc pas lieu à des

(1) H. Spencer, op. cit. : The Principles of Psychology, vol. I, p. 307.

(2) C -S. Sherrington, op. cit. : The integrative Action of the nervous System, p. 326, 327.

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tendances affectives « maintenues en suspens », à des « conative feelings », mais à la satisfaction immédiate des tendances affectives à l'instant même où elles sont déclanchées, ou à l'exécution immédiate de ces actes qui servent à les satisfaire (to final or consummatory reactions, comme dit Sherrington). Ceux à distance, au contraire, maintiennent en éveil la tendance affective qu'ils ont excitée pour tout le temps d'attente et pour toute la suite d'actes préparatoires qui sont nécessaires à l'animal avant qu'il puisse accomplir l'acte final qui devra satisfaire la tendance affective même. D'où il résulte qu'en général ce sont seulement les sens à distance, plutôt que ceux non à distance, qui peuvent donner lieu à un état plus ou moins persistant de « désir non satisfait » : « Si toutes les impulsions tendant à une fin pouvaient être suivies immédiatement, le désir n'aurait plus lieu de se produire » (1).

La question se pose maintenant de comprendre comment les tendances affectives, déclanchées et excitées par les sens à distance, peuvent toutefois rester comme « maintenues en suspens » ; c'est-à-dire comment, tout en demeurant ainsi à l'état d'excitation, elles ne donnent lieu, pour un certain temps, à l'accomplissement effectif d'aucun de ces « consummatory acts », qui n'auraient peut-être pas de résultat actuel, mais auxquels elles ne cessent néanmoins de donner encore une certaine « impulsion », comme le démontre l'exécution initiale ou « à l'état naissant » de ces actes. Le fauve, p. ex., dont la convoitise a déjà été déchaînée de loin et se trouve de plus en plus excitée par l'odeur et la vue de la victime qui dans son ignorance du danger vient au devant de lui, ne bondit pas cependant tout de suite sur elle ; il attend immobile et frémissant, avec tous les muscles en

(1) A. Bain; op. cit. ; The Emotions and the Wil^ p. 423.

tension, que le pauvre animal s'approche encore et se mette ainsi à sa portée. Qu'est-ce qui empêche la tendance affective ainsi déclanchée de se décharger sur l'heure complètement dans le « consummatory act » de bondir sur la proie et la mettre en pièces ?

Cela ne peut venir que de l'opposition d'une affectivité contraire, qui empêche la première de mettre à exécution son « consummatory act ». Et cette affectivité opposée ne peut être, dans ce cas, que le résultat de tous les « consummatory acts » exécutés effectivement dans le passé sous la première impulsion de la tendance affective à son éveil, et qui chaque fois ont échoué. On peut donc dire que c'est la « déception » répétée à chaque mise en marche trop hâtive de la tendance affective déclanchée par les sens à distance, qui a donné naissance à l'activité contraire tenant l'autre en suspens.

On connaît l'expérience de Môbius sur le brochet. Après avoir divisé un grand récipient de verre rempli d'eau en deux compartiments à l'aide d'une plaque de verre, il plaçait le brochet dans une des cases, et dans l'autre de petits goujons dont le brochet a coutume de se nourrir. Il en résultait que chaque fois que le brochet se lançait sur un de ces petits poissons, il en était empêché par la plaque de verre contre laquelle il allait se heurter. Après une semaine de tentatives inutiles il renonça définitivement à l'insaisissable proie et garda cette attitude même après qu'on eut retiré la plaque.

Or un effet tout semblable dut se produire pour tous les animaux pourvus de sens à distance, par suite des déceptions répétées, quand la tendance affective, à peine déclanchée par ces sens à distance, donnait soudain lieu à l'exécution complète d'un « consummatory act » qui nécessairement restait sans résultat. Il est alors arrivé que le déclanchement même d'une tendance affective opéré par les sens à distance

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et le commencement trop brusque du mouvement correspondant provoquent maintenant, par le souvenir des tentatives infructueuses d'autrefois, l'affectivité antagoniste, de tout point semblable à celle qui arrêtait le brochet prêt à fondre sur sa proie. Et un tel contraste donne lieu à cet état de tendance affective « maintenue en suspens » qui constitue précisément Vétat d 'attention.

Aussi pouvons nous dire que, phylogénétiquement, V attention est née avec les sens à distance et qu'elle est constituée par le contraste de deux tendances affectives dont la seconde, déclanchée par la première, en arrête pour un certain temps l'activation complète, et la maintient ainsi « en suspens »,

L'état d'attention n'est donc pas formé par une affectivité unique, mais par une affectivité double et par un antagonisme affectif correspondant. C'est pour n'avoir pas fait cette remarque que l'on n'a pu jusqu'ici comprendre en quoi consistait effectivement cet état de tendance affective « en suspens » caractéristique de l'attention, et comment aussi tous ces mouvements, auxquels l'affectivité primaire aurait donné lieu d'elle-même, s'arrêtent « à l'état naissant », tandis que si cette dernière eût été seule à entrer en activité, ils auraient dû se réaliser ipso facto.

Mais dans mille autres occasions, outre le fait que nous venons d'examiner d'une exécution trop hâtive du <c consummatory act » correspondant, les sens à distance contre une affectivité primaire en font naître une autre antagoniste, qui s'oppose pendant quelque temps à l'accomplissement de celle-là en raison des effets désagréables imprévus qui en dérivèrent parfois dans le passé. Et toutes les fois que surgit un antagonisme affectif d'une telle sorte, il se produit du même coup un état d'attention corrélatif. De même qu'inversement il n'y a pas état d'attention sans un tel anta go - E. Ricnano. — Psychologie du Raisonnement. 4

nisme affectif. Il suffît en effet de s'arrêter à analyser avec soin quelques cas parmi les plus typiques, choisis autant que possible différents entre eux, pour voir aussitôt, dans chaque état quelconque d'attention, cet antagonisme affectif à l'œuvre :

« Un poussin de deux jours seulement, écrit Lloyd Morgan, avait appris à becqueter de petits morceaux de jaune d'œuf parmi d'autres ée blanc. Je coupai alors de petits morceaux d'écorce d'orange à peu près de la même dimension que ceux du jaune, et l'un d'eux fut vite saisi, mais aussitôt rejeté avec un hochement de tête. Le poussin en ayant pris un autre le tint un instant dans son bec, mais ensuite le laissa tomber en s'essuyant la base du bec. Cela suffit et il ne fut pas possible de Famener de nouveau à becqueter un seul fragment d'écorce d'orange. On enleva alors tous ces fragments pour les remplacer par d'autres de jaune d'œuf qui ne furent pas même touchés, sans doute parce qu'on les prenait encore pour de l'écorce d'orange. Au bout de quelque temps, le poussin les regarda avec hésitation et commença à les piquer du bec sans les prendre. Finalement il en becqueta un. le saisit et l'avala » (1).

Nous voyons donc ici que le premier acte d'attention accompli par le poussin à peine né dérive du contraste de l'affectivité primaire pour le jaune d'œuf avec son antagoniste, provoquée celle-ci par le souvenir pénible des résultats obtenus avec les coups de bec précédents. L' « effective guidance and control of consciousness », dont parle Lloyd Morgan comme élément modificateur de l'acte instinctif du poussin becquetant, n'est donc que l'apparition d'une tendance affective nouvelle de dégoût, entravant la tendance primaire de la faim qui pousse à accomplir l'acte instinctif même (1).

(1) Lloyd Morgan, op. cit. : Habit and Instinct, p. 40-41.

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La fillette qui, conduite à la promenade par sa bonne, voit tout, à coup la maman sur le trottoir opposé, fait mine de s'élancer au-devant d'elle. Mais la bonne pousse soudain un cri : « Attention à la voiture ! » ; et ipso facto l'élan commencé s'arrête. Puis il va reprendre aussitôt la voiture passée, et déjà un nouveau pas en avant est presque fait, quand l'arrivée d'une seconde voiture fait de nouveau revenir l'enfant à son point de départ. L'antagonisme des deux affectivités de désir et de crainte qui simultanément sont maintenues en éveil chez la fillette par la vue de sa mère et par le passage répété de nouvelles voitures ressort de la façon la plus évidente par les pas qu'elle fait sans cesse en avant et en arrière ; il se reflète fidèlement dans l'expression même de ses petits yeux vifs, qui brillent d'ardeur et de contentement quand ils se tournent vers la maman au moment de commencer le nouveau pas en avant, prennent au contraire l'instant d'après une expression de contrariété et d'inquiétude quand ils regardent craintifs une autre de ces ennuyeuses voitures qui ne cessent jamais de passer. La rue enfin complètement libre, tout état de crainte ayant disparu et avec lui tout « état d'attention », l'enfant pleine de joie peut alors réaliser entièrement son désir en se précipitant dans les bras de sa mère.

L'antagonisme affectif se manifeste de même avec la plus haute évidence dans certains états typiques d'attention, où il se traduit par le « choix » très subtil des modalités les plus imperceptibles d'un certain acte.

Le joueur de billard, p. ex., qui a déjà pointé la queue sur la bille est poussé avant tout par le désir de faire partir le coup et s'apprête à le lancer, mais la tension même trop prononcée des muscles du bras lui inspire la crainte de donner un coup trop fort comme il lui est déjà arrivé peu aupara-

(1) CL Lloyd Morgan, ibid., 129-131, 135, 139-140.

Van l , et alors, sous l'impulsion de cette affectivité antagoniste, les muscles se relâchent un peu ; mais la diminution de la tension que le joueur sent alors se produire, et qui à son tour se rattache au souvenir de quelque coup antérieur qu'il a manqué pour la vitessè insuffisante imprimée à la bille, éveille en lui la crainte contraire de donner une poussée trop faible : dans les oscillations plus ou moins amples du bras qui rapprochent ou éloignent de la bille la pointe de la queue avant de porter le coup, le témoin du jeu voit se refléter la succession très rapide d'affectivités opposées qui se déclanchent à mesure, et qui tour à tour s'atténuent ou se renforcent pour aboutir au résultat final d'imprimer à la bille la force requise.

De même l'écrivain qui essaie d'enlever avec ses doigts un poil de sa plume est tellement retenu par la crainte de se les salir d'encre que la première tentative pour saisir le poil ne réussit presque jamais ; car il serre le bout des doigts quand ils sont encore trop loin de l'extrémité de la plume et aussi du poil. Le premier essai manqué fait alors craindre que le suivant échoue aussi, et cette contre-crainte entrave en partie et affaiblit celle de se salir les doigts, de sorte que le désir d'ôter le poil parvient cette fois à imprimer au bras et aux doigts juste ce qu'il faut de contraction pour serrer la pointe saillante du poil, en évitant du môme coup celle de la plume toute humide d'encre.

C'est justement à un tel contraste affectif, surgissant immanquablement dès que nous nous proposons d'accomplir un acte « avec soin », qu'est dû le fait bien connu que l'attention dirigée vers certains actes déjà devenus mécaniques par un long usage rend leur exécution moins prompte ou moins parfaite que l'automatisme : «'Une connexion automatique d'éléments ou de mouvements donnés n'a rien à gagner à l'intervention de l'attention : elle perd plutôt

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réellement en exactitude et en rapidité d'exécution si l'attention se porte sur elle » (1).

Ainsi la récitation d'un morceau de poésie si bien appris par cœur qu'il peut être répété mécaniquement devient hésitante et embarrassée si nous y prêtons attention. De même une personne qui écrivait son nom avec la plus grande facilité sans y penser, le fait d'ordinaire d'une façon gauche •et un peu discontinue sur la demande de quelqu'un qui désire avoir son autographe. « Car dans ce cas chaque trait de plume est d'abord précédé d'une hésitation et a besoin d'un certain effort de volonté pour être commencé et achevé, tandis que les passages d'un trait au suivant sont étudiés et exécutés avec lenteur au lieu de courir librement » (2). • Dans certains cas d'attention même très intense l'antagonisme affectif apparaît cependant moins clairement : l'amant de la Tosca, p. ex., soumis à la torture excite l'intérêt et attire l'attention de toute une salle. Où est dans ce cas l'antagonisme affectif ? Un peu de réflexion cependant suffit à nous le faire découvrir. D'une part nous trouvons, suivant le caractère du spectateur, la tendance à se jeter sur le féroce Scarpia pour le tuer, ou encore à tomber à ses genoux avec la Tosca pour implorer son pardon, ou à courir tout droit délivrer le malheureux en repoussant de vive force les agents brutaux du supplice, ou peut-être à les supplier ; d'autre part la tendance acquise par « l'homme de société », grâce à l'éducation ou à l'habitude, et qui le pousse à ne pas faire ce qu'il est universellement admis qu'on ne doit pas faire ou à éviter le ridicule de pareils actes, ridicule qui parait de lui-même avec évidence par la conscience (pie nous avons

(1) ( ». Ki'u.i'i:. The Problem of Alfen/ion, <« The Mpnist », Chicago, The Open Court Publishing Co., Oct. 1902, p. 61.

(2) Ma. dsley, op. cit. : The Physiology of Mind, p. 520-521 : le même, The Pathology of Mind, London, Macmillan, 1895, p. 143.

d'assister à une fiction. La démonstration de ce fait nous est fournie par les spectacles populaires où l'acteur jouant le rôle du tyran est souvent injurié par le public, parfois même frappé par de vrais projectiles, plus ou moins inoffensifs, que lui lancent les spectateurs les plus ingénus. Je me trouvai un jour assister à l'un de ces drames à gros effet : derrière une tenture de la chambre étaient allés se cacher des conjurés tous armés de poignards, pour tuer dès son entrée le roi qui par ses actes de courage et de générosité avait cette fois gagné les sympathies du public. Or le roi était à peine entré, qu'au premier mouvement de la toile un cri partit : « Prends garde, ils t'assassinent ! » — Hilarité bruyante de tout le public, confusion du naïf spectateur qui sans doute aura réussi la prochaine fois à refréner ses élans généreux, par la tendance contraire d'éviter un tel ridicule.

L'attention qu'éveille le « nouveau » est également le produit d'un contraste affectif qui naît du fait que l'objet, en raison justement de sa nouveauté, n'a pas encore été « classé afîectivement », et par suite provoque à la fois la crainte et le désir.

Comme nous verrons enrore mieux dans un des chapitres suivants, chaque «classification)) a toujours, directement ou indirectement, un fond affectif. Le principe sur lequel elle est fondée consiste originellement dans le fait que toute sensation ou perception des sens à distance n'est, pour l'organisme, €{ue le symbole d'une situation ambiante éventuelle, proche ou éloignée, désirable ou à éviter. Quand ce symbole n'a pas encore été classé dans l'une ou l'autre catégorie, les deux affectivités contraires de crainte et de désir entrent en lutte et se tiennent mutuellement en suspens : antagonisme qui se manifeste, p. ex., chez l'enfant hésitant à prendre la décoction de couleur inaccoutumée que sa mère lui présente pour la première fois, parce qu'il ne sait encore s'il doit la

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mettre parmi les choses douces ou arriéres, et chez la bête de proie, quand à la vue d'un animal d'aspect « étrange », ignorant s'il s'agit d'un ennemi éventuel à redouter ou d'une proie possible, elle imprime instinctivement une tension aussi bien aux muscles de l'attaque qu'à ceux de la fuite.

La « curiosité » n'est qu'une des formes les plus légères d© ce contraste affectif, ou état d'attention spécial produit par le nouveau : « Le besoin de connaître, sous sa forme instinctive, s'appelle la curiosité. Il a tous les degrés, de l'animal qui palpe et flaire, jusqu'à un Goethe qui scrute tout, veut tout savoir, tout embrasser ». — « La curiosité consiste en questions posées implicitement ou explicitement : Qu'est-ce que cela ? À quoi sert-il ? Le chien qui, en face d'un objet inconnu, le regarde, le flaire, s'approche, s'éloigne, se hasarde à le toucher, revient et recommence, poursuit cette investigation à sa manière : il résout un double problème de nature et d'intérêt » (1).

Au contraire le « non-nouveau » — et tel peut être aussi chaque objet individuel même s'il se présente pour la première fois — est constitué par tout ce que nous savons déjà classer parmi nos diverses catégories affectives. Et trois cas différents sont alors à distinguer : ou il donne lieu simplement à l'évocation et à la satisfaction de l'affectivité correspondante comme la chute d'eau qui en montagne m'invite à en boire une gorgée ; ou à l'évocation et àia suspension de l'affectivité même par crainte, comme nous l'avons vu, de quelque (4ïeA désagréable qui pourrait résulter du fait de lui donnei ime prompte et complète exécution ; ou enfin il ne réussit pour l'instant à évoquer aucune affectivité, c'est-à-dire à «■veiller en nous aucun intérêt, comme la vue et l'odeur d'une nourriture bien connue quand je suis rassasié. Dans ce

(1) Th. Rjbot, op. cit. : Psychologie des sentiments, p. 369, 371.

dernier cas l'activité affective est réduite à son minimum, toul état d'attention quelconque reste émoussé, et l'on aboutit ainsi à la « monotonie », à « l'ennui ». Quand cet état d'activité affective minimum tombe à zéro, on a, comme nous le verrons encore mieux dans notre chapitre sur les rêves, l'état de « sommeil ». « Dormir, dit très bien Bergson, c'est se désintéresser. On dort dans l'exacte mesure où l'on se désintéresse » (1).

Un bien petit pas enfin sépare la « curiosité » de l'état d'attention propre du savant qui observe avec soin un objet ou un phénomène donné par s'assurer si réellement il présente ou non certains caractères dont d'autres ont affirmé l'existence ou que lui-même a cru d'abord découvrir, ou dont il estime que la présence doit se révéler. Le fait même de s'appliquer à l'examen de ces caractères avec tant de soin prouve que leur existence ou leur non-existence a pour l'observateur un grand intérêt, celui p. ex. de déposer en faveur de certaines de ses théories ou de constituer une découverte scientifique d'une très grande importance. D'un côté, il a donc le désir très vif que l'existence de ces caractères se trouve confirmée. De l'autre, il est retenu par la crainte de se hâter trop à divulguer une nouvelle que d'autres observateurs pourraient ensuite démentir avec un grave discrédit de sa sériété scientifique. Que l'on pense, p. ex., avec combien d'attention, c'est-à-dire avec quelle crainte d'avoir été victime d'une illusion optique, Schiaparelli doit avoir poursuivi ses observations avant de se décider à communiquer la découverte des « Canaux » de Mars ! Et ce désir et cette crainte constituent précisément, aussi dans ce cas, les deux affectivités opposées sans lesquelles, ici comme

(1) H. Bergson, Le rêve, « Bulletin de l'Institut psychologique international », Paris, Alcan, mai 1901, p. 118.

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toujours, il n'y aurait ni ne saurait y avoir un vrai et propre état d'attention.

Une fois reconnue ainsila nature intime de contraste affectif que le petit nombre d'exemples que nous venons d'examiner nous a montré comme propre à tout état d'attention quelconque, toutes les autres propriétés qui accompagnent toujours un tel état se découvrent alors à nous d'elles-mêmes comme autant de conséquences simples et directes de sa nature.

Avant tout apparaît évidente l'impropriété de la définition que Ribot donne de l'attention quand il l'appelle un état de « monoidéisme relatif ». Elle pourrait, dans le cas, se nommer un état de « monoafîectivité en suspens », mais, d'après tout ce qui précède, il vaut encore mieux la définir comme un état de « double affectivité en contraste » (1).

La théorie motrice ou « périphérique » du même auteur se trouve aussi de ce fait en défaut : « Les mouvements de la face, du corps, des membres et les modifications respiratoires qui accompagnent l'attention sont-ils simplement, comme on l'admet d'ordinaire, des elfets, des signes ? Sontils, au contraire, les conditions nécessaires, les éléments constitutifs, les facteurs indispensables de l'attention ? Nous admettons cette seconde thèse sans hésiter » (2).

Au contraire se manifestent immédiatement comme tout à fait fondées ce qu'on appelle les théories de V 'originecentrale'(3).

En effet l'attention est un phénomène psychologique <( central », en tant que tel est l'éveil de l'affectivité primaire ou activre ainsi que le contre-éveil de l'affectivité secondaire

(lj CfL Th. Ribot, Psychologie de l'attention, 6e éd., Paris, Alcan, 1902, p. 6-8.

(2) Ribot, ibid., 32.

(3) Cf., p. ex., J. Sully, The psycho-physical Process in Attention, «Brain», Snmmer Number, 1890, London, Macmillan, on particulier l>. 155-157; et Vaschide et Meunier, La psychologie de V attention, Paris, Blond, 1910, p. 196 et suiv.

ou suspensive. Elle est donc avant tout un phénomène essentiellement affectif, et elle ne devient qu'indirectement et d'une manière subordonnée un phénomène moteur par ce l'ait que l'éveil d'une affectivité quelconque donne toujours lieu à des phénomènes moteurs et périphériques qui pour cela ne sont que concomitants et dérivés.

L'erreur de Ribot vient entièrement de ne s'être pas rendu un compte exact de la nature des tendances affectives. En fait il voit très bien que « l'attention dépend toujours d'états affectifs », mais il ajoute peu après : « Comment faut-il nous représenter les tendances affectives ? La seule idée positive qu'on puisse s'en faire, c'est de les considérer comme des mouvements (ou arrêts de mouvements) réels ou à l'état naissant » (1). ,

Pour cet auteur donc, les éléments moteurs constitueraient à eux seuls toute l'essence des tendances affectives. Or ce sont ces tendances qui se trouvent au contraire à la base des éléments moteurs, et non l'inverse.

Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, une tendance affective ne constitue pour ainsi dire qu'une force de gravitation vers le milieu ou les rapports ambiants qui permettent la rentrée en activité de l'accumulation mnémonique constituant la tendance affective elle-même ; mais elle n'implique par elle-même aucune « impulsion )> préférée vers l'une ou l'autre série de mouvements qui, s'ils peuvent éventuellement se trouver aptes à ramener l'organisme dans les conditions d'ambiance désirées, n'ont toutefois rien de commun avec la satisfaction définitive de cette tendance affective. Ce n'est que lorsqu'une série de mouvements aura par hasard réussi, avant les autres ou mieux qu'elles, à ramener l'organisme dans les conditions de

(1) Ribot, op. cit. : Psych. de Vatt., 166, 172.

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milieu voulues, qu'à partir de ce moment, et seulement alors, elle sera « préférée » aux autres. C'est-à-dire, dès lors seulement l'éveil de la tendance affective donnera lieu à des éléments moteurs donnés.

Mais avant que ce fait se produise, c'est-à-dire avant que la tendance affective ait donné lieu à aucun « choix » de mouvements aptes à atteindre le but souhaité, la tendance affective pour cette lin existera déjà : le fait même de ce choix affectif démontre l'antériorité, dans l'ordre du temps, du facteur de sélection sur l'élément choisi. Il en résulte qu'une tendance affective peut subsister même en l'absence d'un élément moteur quelconque. Ainsi, p. ex., un malaise nouveau et inconnu qui nous frappe fait naître la tendance affective de nous en délivrer, mais il ne donné ni ne peut donner lieu dans ce cas à aucun commencement d'un mouvement quel qu'il soit.

Si donc tendances affectives et éléments moteurs sont deux choses bien distinctes et si les premières se trouvent à la base des seconds, plutôt que le contraire, on en pourra dire autant de l'attention, pour laquelle les éléments moteurs ne constitueront plus la condition indispensable, mais simplement des manifestations tout à fait secondaires.

Et comme tout contraste de tendances affectives se traduit en contraste des éléments moteurs respectifs qu'elles « poussent », ainsi s'explique parfaitement, même avec 1' «origine centrale », ce fait de « tension musculaire », d' «innervation motrice», de «contraction statique», d' «accroissement de toute la vie psychique», que tant de psychologues ont alïir nié comme caractéristique de tout état d'attention (1).

(1) Cf., p, ex , MaudsleYì op. cit. : The Physiology oj Minti p. 313 ; Ch. Féré, Physiologie de l'attention, « Rev. Philosopti. », oet. 1890, p. 401, 404 ; K. -!>.-]«. Aars, Notes sur l'attention, « Aimée pHsychologique », 8e année, Paris, Schlcicher Fr., 1002, p. 216.

Du « choix affectif » relèvent non seulement les mouvements proprement dits de locomotion, prise etc., qui mènent au but, mais encore F « adaptation » des organes des sens, phénomène d'ordre musculaire-moteur lui aussi, dont dépend la réussite plus ou moins parfaite des premiers, de quelque espèce qu'ils soient, et auquel par suite coopèrent l'une et l'autre des deux affectivités en contraste. Or si* p. ex., étant surpris par un bruit imprévu nous tournons soudain un regard inquiet vers l'objet éloigné d'où il nous semble que vient ce bruit, l'état d'attention est déjà éveillé en nous durant tout l'intervalle qui précède le moment où les yeux se sont adaptés à la nouvelle distance, opération qui réclame un certain temps si l'objet est assez loin. L'attention précède donc, — d'accord aussi en cela avec les théories de l'origine centrale, — et ne suit pas l'adaptation de l'organe correspondant (1).

Bien plus, les conditions sensitives périphériques restant les mêmes, l'attention peut se tourner tantôt vers certaines sensations, tantôt vers d'autres ; lorsque, p. ex., demeurant enfermés dans notre chambre nous faisons attention à certains bruits de la rue plutôt qu'à d'autres qui proviennent aussi du même point, soit au trot des chevaux d'une voiture qui va s'arrêter à notre porte, pour reconnaître à leur pas quel ami vient nous faire visite, ou encore au roulement des roues pour savoir si la personne qui vient nous emmener à la promenade a fait atteler la voiture fermée ou découverte. L'attention peut même se porter tantôt sur certains attribu ts d'une sensation, p. ex. sur l'intensité ou la hauteur d'une note musicale, tantôt sur d'autres, p. ex. son timbre. Nul autre exemple ne pourrait mieux démontrer que ceux-ci l'absolue

(1) Cf. W B. Pillsbury, Attention, London, Swan Sonnenschciii & Co., 1908, p. 13.

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indépendance de l'attention par rapport à l'adaptation des sens comme à tout autre « facteur périphérique » en général

De cette origine « centrale » de l'attention, si parfaitement établie, et de sa nature intime analysée plus haut de contraste de deux affectivités antagonistes, dérive alors une conséquence d'ordre fondamental dont l'importance nous apparaîtra encore plus clairement dans la seconde partie de cette étude où nous examinerons les effets que les tendances affectives ont sur l'évocation et sur la « vividité ï des images et des sensations. C'est que l'objet de l'attention vient à être considéré en même temps sous deux points de vue tout, à fait différents ; de sorte que toute une série de propriétés et d'attributs, d'avantages et d'inconvénients vont être perçus, observés, rappelés, mis en relief, qui ne le seraient pas, si une seule affectivité entrait en jeu.

A la fameuse définition métaphorique de Wundt sur Yaperception produite par l'attention et consistant, selon cet auteur, dans le passage de l'image « von dem inneren Blickfeld in den inneren Blickpunkt des Bewusstseins », il serait donc bien plus exact de substituer l'autre d'un double réflecteur interne qui éclaire Vobjet ou Vimage de plusieurs côtés à la fois (2).

Voilà pourquoi l'attention empêche que l'apport mnémonique d'évocations sensorielles, qu'au moment même de son éveil l'affectivité ajoute à la sensation élémentaire brute, déforme la « perception » résultant d'une telle contribution en « illusion » ou « hallucination », comme il arrive au contraire chaque fois que la même affectivité ainsi éveillée reste unique.

(1) Cf. 0. KûLfcE, art. cit. : The Probi of Alt., 50.

(2) Cf. W. Wundt, Grimdziige der physiologische Psychologie, frinite Àuflage, drittcr Band, Leipzig, Engelmann, 1903. p. 333 ; et W. Ostwald, op. cil. : Vovlesungen iiber Natur philosophie, p- 'i00, 403.

La peur, p. ex., si elle est intense et soudaine, rend impossible tout état d'attention quelconque, et peut donner lieu — comme dans le cas classique du voyageur . qui traverse le soir un bois épais — à ces hallucinations si caractéristiques que citent et décrivent tous les traités de psychologie et de psycho-pathologie. L'homme de « sang froid » au contraire est celui qui au premier bruissement du feuillage, évoquant tout d'abord en lui aussi l'image de quelque brigand redoutable caché dans le fourré, ne fuit pas, mais retenu par sa répugnance à agir en poltron regarde « avec attention » s'il s'agit vraiment d'un être vivant et de quelle espèce, ou si ce ne serait pas plutôt le fait du vent.

Pareillement dans l'état passionnel, c'est l'unicité même de la tendance affective hypertrophique caractérisant un tel état qui rend l'homme incapable, pour tout ce qui se rapporte à sa passion, d'une véritable attention, et qui par suite le prédispose à toutes les auto-suggestions et hallucinations d?un Othello.

De même chez les monomanes, tel que p. ex. le délirant chronique souffrant de manie de persécution, ce qui manque c'est la contre-affectivité du doute de s'être trompé ; ce sont des mono-affectifs au sens le plus absolu du mot, incapables dès lors, eux aussi, d'un état véritable et propre d'attention.

Le manque d'une contre-affectivité quelconque dans tous ces cas produit l'absence complète des « réducteurs antagonistes », comme les appelle Taine, qui arrêtent les auto-suggestions ou hallucinations provoquées par l'unique affectivité en jeu, lesquelles par suite dominent inébranlées et. souveraines. Tandis qu'une grande attention, ainsi que le démontrent, p. ex., les expériences de Binet sur la suggestibilité des écoliers, préserve toujours même de la suggestion qui serait directement exercée par les autres, justement parce

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que dans une grande attention s'intensifie aussi l'affectivité contraire de crainte de se tromper (1).

Passant maintenant aux rapports qui interviennent entre l'attention et la conscience, nous devons anticiper sur la théorie que nous développerons dans notre dernier chapitre, relativement aux conditions qui déterminent respectivement la « conscience » et « l'inconscience » des divers états psychiques.

Selon cette théorie, un état psychique donné n'est par lui-même ni conscient ni inconscient, mais il n'apparaît avec l'un ou l'autre caractère que lorsque étant déjà arrivé dans le passé nous le rapportons aujourd'hui à un autre état psychique actuel. Et la condition nécessaire et suffisante pour qu'un état psychique complexe du passé se présente comme « conscient » par rapport à un état psychique complexe actuel, c'est qu'il y ait coexistence et superposition ou fusion, au moins partielle, de la partie affective de l'évocation mnémonique du premier avec la partie affective du second.

Etant donné la propriété d'un « siège diffus » que dans le chapitre précédent nous avons reconnu comme la caractéristique des tendances affectives, — si différentes à cet égard des sensations et de leurs images qui ont chacune leur siège localisé dans quelques points ou centres seulement et qui par suite peuvent s'activer et coexister en grand nombre à la fois dans un même cerveau, — il est difficile que l'on

(1) II. Taine, De V intelligence, 8e éd., Paris, Hachette, 1897. t. I, p.95 et suiv. ; et A. Binet, La suggeslibilité, Paris, Schleicher Fr., 1900, p. 166, 177-178, 186, 191, 196, 200, etc.

puisse avoir même deux seules tendances affectives dont les sièges ne coïncident pas pour une certaine portion plus ou moins étendue et qui, par conséquent, lorsqu'elles cherchent à s'activer toutes deux en même temps, ne s'excluent l'une l'autre ou ne se maintiennent mutuellement en suspens ou bien ne se fondent partiellement entre elles.

Si l'évocation de l'une est indépendante de celle de l'autre et que dans la partie commune de leurs sièges les activités nerveuses respectives soient spécifiquement différentes entre elles, alors — comme nous le verrons encore mieux dans la seconde partie de cette étude traitant de l'inhibition — la mise en jeu d'une affectivité impliquera d'elle-même l'exclusion de l'autre et vice versa. Si l'évocation de l'une est provoquée par celle de l'autre et qu'elles soient toutefois antagonistes, on aura l'état de « maintien en suspens » de la tendance affective primaire par la secondaire, qui caractérise, comme nous l'avons vu plus haut, l'état d'attention. Si au contraire dans la portion commune de leurs sièges les activités nerveuses respectives sont spécifiquement égales, leur fusion donnera précisément, à l'état psychique complexe dont fait partie une des tendances affectives, l'aspect de « conscient » par rapport à celui auquel l'autre appartient.

On rencontrera enfin bien plus rarement, pour les raisons susdites, un quatrième cas, celui où les deux affectivités n'ont aucune partie de leurs sièges en commun, et où par suite elles peuvent coexister toutes deux actives sans se contrarier réciproquement ou, en général, sans avoir entre elles aucun rapport : ce cas comprend tous les phénomènes dits de « dédoublement de la personnalité ». De tels phénomènes *ne revêtent pas d'ailleurs toujours un caractère pathologique, comme ceux si typiques étudiés surtout par Janet ; mais ils peuvent se présenter aussi bien chez des individus normaux dans ce qu'on appelle les « cas de distraction », comme

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ma descente de Ca' di Janzo par une route muletière escarpée demandant une attention continuelle pour sauter avec précision d'un rocher sur l'autre sans les déplacer et sans faire un faux pas, descente que je faisais parfois « inconsciemment » par rapport à une autre affectivité tout à fait différente qui poursuivait dans le même temps pour son compte un tout autre ordre d'idées (1).

Or c'est l'exclusion qui se vérifie, dans le premier cas, de toutes les autres affectivités à évocation indépendante quand l'une d'elles entre en jeu, — exclusion qui persiste du fait de la tendance affective primaire de l'état d'attention durant tout le temps où elle reste à l'état de suspension, — qui constitue ce qu'on nomme 1' « unité de conscience ».

En d'autres termes, c'est parce qu'à chaque instant il ne saurait y avoir en éveil qu'une seule affectivité primaire que se vérifie le fait qu'on ne puisse faire attention, en voie normale, qu'à une seule chose à la fois : « On peut bien avoir la coexistence au même instant d'excitations multiples des nerfs, mais elles n'agissent sur notre conscience qu'à leur tour, et successivement. La raison en est que les organes viscéraux sont engagés collectivement dans chaque état distinct de conscience, et qu'ils ne peuvent faire deux choses en même temps » (2).

L'attention, par conséquent, en voie normale, ne « se divise », ne « se disperse » jamais : si elle est intense, elle s'attarde plus longtemps sur des objets donnés, et ne peut ainsi pendant tout ce temps se tourner vers d'autres. Si elle est légère, elle passe successivement et rapidement d'un objet à un autre, et semble par suite se disperser sur beaucoup d'objets à la fois ; mais en réalité elle ne se tourne à chaque

(1) P. Janet, L'automatisme psychologique, Paris, Alcan, 1907, p. ex., p. 312 et suiv. ; Taine, op. cit. : De V intelligence, p. ex., p. 16 et suiv ; voir aussi notre dernier chapitre.

(2) Bain, op. cit. : The Era. and the Will, 5.

E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement. 5

instant, même dans ce cas, que vers* un seul et unique objet,, à savoir celui qui correspond à la tendance affective du moment. Ainsi l'orateur qui se juge en parlant, l'acteur maître de lui, le joueur d'échecs attentif à plusieurs parlies en même temps, Jules César dictant différentes lettres à la fois révèlent, non pas la coexistence de plusieurs états d'attention dans le même instant, mais leur rapide succession et la prédominance alternée tantôt de l'un tantôt de l'autre (1).

C'est aussi pour cela que l'attention appliquée par introspection à l'un quelconque de nos états affectifs le fait cesser et disparaître : « L'attention tournée vers un état affectif est impossible. Si l'on en fait l'expérience, le sentiment correspondant disparaît immédiatement, et nous nous trouvons devant une sensation ou une idée étrangère que nous n'avions nullement le désir d'observer» (2).

En fait l'attention tournée vers une de nos affectivités dénote une nouvelle affectivité qui surgit : celle qui pousse justement à l'observation et à l'analyse ; et cette affectivité nouvelle chasse celle que nous désirions observer.

La tendance affective primaire de l'état d'attention, tandis qu'en excluant toute autre affectivité à évocation indépendante elle sauvegarde 1' « unité » de notre conscience, elle a constitué en même temps pour chacun des états d'attention respectifs du passé la condition suffisante pour qu'il nous paraisse comme « conscient », si maintenant nous pensons au même objet qui était alors le but de notre désir : car un tel souvenir sera évoqué actuellement par quelque tendance affective plus ou moins pareille pour le même

(1) E. Meumann, op. cit. : Intelligenz und Wille, p. 22 et suiv.

(2) E.-B. Titchener, The Psychology o[ Feeling and Attention^ New- York, Macmillan, 19082 p. 69.

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objet, laquelle dès lors se fondra en partie avec l'évocation de l'ancienne.

Tout état d'attention a donc en lui tous les éléments pour pouvoir nous apparaître dans la suite comme conscient ; mais tous les états psychiques passés qui nous apparaissent maintenant comme conscients ne furent pas états d'attention comme le soutient Kohn, pour qui état d'attention et état conscient sont une seule et môme chose. Une affectivité en effet qui soudain se serait réalisée complètement et qui par suite n'aurat donné lieu à aucun état d'attention — comme une fuite précipitée que provoque une terreur subite — est tout aussi bien apte à nous faire apparaître comme conscient l'état psychique complexe correspondant (1).

En d'autres termes l'état d'attention est une condition suffisante mais non nécessaire de la « conscience ». La seule condition nécessaire et suffisante en même temps est la présence d'une tendance affective quelconque, sans qu'il importe du reste que celle-ci se trouve en état de suspension ou de complète réalisation.

Les actes automatiques, p. ex., nés d'abord par « choix affectif » comme mouvements conscients, et qui se sont ensuite perfectionnés grâce à l'attention sous le contraste affectif poussant à accomplir l'acte et à en éviter aussi les multiples imperfections, ont fini, à force d'être répétés, — conformément à la loi mnémonique de l'autonomisation Graduelle de la partie par rapport au tout, — par s'accomplir sans avoir désormais besoin d'aucune « impulsion » affective d'aucune sorte, ni d'exécution ni de correction. C'est pourquoi l'on a coutume de dire que l'automatisation

(1) Cf.-II. E. Koiin, Zur Théorie der Aujmerksamkeit, Halle, Nicmeyer, 1895, p. ex., p. 19, 27.

des actes « décharge » l'attention, qui peut ainsi se tourner ailleurs (1).

Et c'est précisément parce qu'ils ne réclament plus notre attention et qu'ils s'accomplissent sans le secours d'aucun élément affectif d'aucune sorte, que les actes automatiques nous apparaissent toujours comme « inconscients » : « La conscience, écrit Maudsley, préside au processus d'adaptation, aux essais, à l'acquisition de la pratique des divers moyens pour les fins respectives, aux progrès successifs de l'organisation ; elle finit par manquer quand l'habileté est parfaite » (2).

« L'habitude, écrit à son tour James, diminue l'attention consciente avec laquelle nous exécutons nos actes. On peut expliquer ce fait abstraitement de la manière suivante : si un acte demande pour être exécuté une chaîne d'événements nerveux successifs, dans le premier accomplissement de cet acte la volonté consciente doit « choisir » chacun de ces événements dans une foule de fausses alternatives qui tendent à se présenter d'elles-mêmes. La conscience en fait est toujours et surtout un agent de sélection (a selecting agency). Mais l'habitude fait bien vite que chaque événement appelle à sa suite son successeur obligé, sans qu'aucune autre alternative intervienne ni qu'on en appelle à la volonté consciente, tant qu'à la fin la chaîne entière se déroule d'elle-même dès que le premier fait se produit, comme si celui-ci et tous ceux de la chaîne s'étaient fondus dans un seul courant » (3).

De même qu'un acte automatique représente une activité nerveuse qui reste toujours inconsciente à défaut d'une

(1) Meumann, op. cit. : InteUigenz und Wille, 23.

(2) Maudsley, op. cit. : The Pathology of Mind, 9.

(3) W. James, op. cit. : The Principles of Psychology, vol. I, p. 114, 139.

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tendance affective concomitante, de même toute excitation nerveuse de nos sens, même parvenue à son siège sensoriel, restera inconsciente si elle n'est apte à éveiller en nous une affectivité quelconque. Au contraire toute excitation nerveuse de nos sens qui parvient à évoquer l'une quelconque des innombrables tendances affectives qui se trouvent à l'état potentiel dans le cerveau, sera susceptible de nous apparaître ensuite comme consciente ; ce qui s'exprime aussi en disant qu'elle a réussi à « s'emparer du sensorium » : « eine Nervenerregung, welcher es gelungen ist, sich des Sensorium zu bemâchtigen » (1).

Il s'ensuit que, toutes les conditions objectives et sensitivo-périphériques demeurant les mêmes, le fait que notre attention est ou n'est pas tournée ailleurs, et le degré d'intensité et de résistance de l'affectivité primaire correspondante, — d'où dérivera sa force d'exclusion contre toute autre tendance affective différente, — feront que des excitations données resteront pour nous tout à fait inaperçues ou qu'elles nous apparaîtront au contraire comme sensations conscientes (2).

« Des millions d'objets, écrit James, sont présents à mes yeux et cependant ils n'arrivent jamais à faire partie de mon expérience. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas d'intérêt pour moi. Mon expérience est ce à quoi je consens de prêter attention. Les objets seulement auxquels je prête attention forment mon intelligence ; sans intérêt sélectif l'expérience est un vrai chaos. L'intérêt seul donne accent et

(1) G.-E. Mi i i i.i i:, op. cil. : Zur Théorie der sinnlichen Aufmerksnrnkeit, p. 77.

(2) Muelleh, op. cit. : Zùr Th. d. sinnl. Aufm., 1; Kuelpe, art. cit. : The Probi, of Ait., 40-41 ; Ostwat.d, op. cil. : Voiies. u. NaturphiL, 400 et suiv.

ton, lumière et ombre, fond et relief, en un mot perspective intelligible » (1).

L'affectivité primaire d'un état d'attention tourné ailleurs peut être assez intense pour empêcher de parvenir à conscience même les excitations les plus fortes, qui à d'autres moments nous sembleraient extrêmement douloureuses et éveilleraient en nous la plus vive affectivité tendant à les éliminer. Classique, p. ex., est le cas du martyre chrétien dont l'attention dirigée vers les visions célestes dont il était ravi l'empêchait de souffrir aucune peine des brûlures ou des mutilations même les plus effroyables qu'on infligeait à son corps. Non moins typique est le cas de Robert Hall, qui prononça plusieurs de ses éloquents discours en proie à un trouble viscéral dont les spasmes l'obligeaient à se rouler sur le pavé dès qu'il descendait de la tribune. Mais pendant son discours, enflammé qu'il était par son sujet, il n'en restait pas moins parfaitement inconscient de l'irritation produite sur ses nerfs par le terrible calcul dont les pointes aiguës pénétraient dans toute la substance de ses reins (2).

Toute une série de faits démontre cependant que les excitations nerveuses qui ne parviennent à déclancher aucune affectivité et qui pour cela restent inconscientes, arrivent toutefois également jusqu'à leur siège sensoriel : « Le fait que parfois nous prenons conscience de certaines impressions sensorielles, p. ex. des coups sonnés par une pendule, non pas tout de suite, mais seulement un peu après que le stimulus a agi sur notre organe sensitif, tend à montrer que l'excitation atteint toujours son point d'arrivée ordinaire (dass die Erregung bis zu ihrem Endziele richtig eindringe), mais que le « sensorium » peut se trouver accidentellement dans

(1) James, op. cit. : Princ. of Psych., I, 402.

(2) W.-B. Carpenter, Principles of Mental Physiology, seventh édition, London, Kegan Paul, Trench, Trùbner & Co., 1896, p. 138.

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une situation qui ne lui permette pas de recevoir à ce moment le stimulus ainsi transmis » (1).

La « lutte » même entre les divers états d'attention, que les multiples excitations du monde externe tendraient à éveiller, — - lutte dérivant du fait qu'il ne peut y avoir à chaque instant qu'une seule tendance affective primaire active, — - montre bien que les excitations nerveuses, quel que soit leur sort par rapport à la « conscience », atteignent toujours leur centre psychique ordinaire ; autrement elles ne pourraient pas tendre à déclancher chacune son affectivité respective : « Si dans la lutte des divers stimulus pour s'emparer chacun de la conscience l'un d'eux reste victorieux, nous disons, selon l'intensité du processus conscient respectif, que notre attention se porte sur lui ». — « Mais nous ne pouvons affirmer que ces excitations, qui ne parviennent pas à notre conscience parce que notre attention est tournée ailleurs, ne parviennent pas pour cette raison dans l'organe de la conscience, c'est-à-dire dans l'écorce cérébrale » (2).

C'est ainsi, p. ex., qu'il m'arrive souvent de lire mentalement pour mon compte le journal, pendant que dans la chambre d'autres membres de la famille parlent entre eux ou que l'un lit à l'autre quelque livre ou encore un passage d'un autre journal. Parfois je n'arrive pas à fixer mon attention sui* ce que je lis parce que mon intérêt se porte vers ce que j'entends lire. D'autres fois j'y parviens au contraire parfaitement et alors « je ne sens plus » les paroles de mon voisin. Mais tout à coup un mot prononcé par le lecteur avec la même intensité que tous les autres (ce qui est garanti

I Mueller, op. cit. . Zw Th. d. siimi. Au/m., 105. (2) Kohn, art. cit. : Zur Th. d. Aufm., 19; et S. Exner, Entmirf zu et lier physiologischen Erklârung der psychischen Erscheinungen, I Teil, Leipzig und Wien, Dcuticke, 180ri, p. 72.

par le fait que le lecteur lit avec une voix monotone toujours égale), me distrait de nouveau complètement de ma lecture et me pousse encore une fois à prêter attention à ce qu'il lit. Il en résulte ainsi un passage continuel de mon attention de ma lecture à celle d'autrui et vice versa. Le fait même de cette lutte entre les deux états d'attention démontre donc, je (le répète, de la façon la plus certaine, que les excitations nerveuses produites par les paroles prononcées à haute voix par mon voisin pénètrent également en moi jusqu'à leur base ou centre sensoriel, même dans les moments où je n'y fais pas attention ; autrement elles ne pourraient pas réussir de temps en temps à éveiller mon intérêt, à « saisir » mon attention.

Le même fait est prouvé par tous les « états de distraction )), qui au fond ne sont pas autre chose, comme nous l'avons déjà noté plus haut, que les premiers indices physiologiques de ces dédoublements de la personnalité qui jusqu'ici ont été étudiés presque exclusivement dans leurs formes pathologiques. C'est ainsi qu'il nous arrive souvent de fermer un tiroir à clef, pendant que notre attention est tournée ailleurs ; preuve que toutes les excitations nerveuses d'ordre visuel partant de la clef et du trou de la serrure où il a fallu la faire entrer sont également parvenues « à destination », tout en restant absolument inconscientes. Il est arrivé à chacun de nous de marcher dans la rue d'une façon distraite, tout en évitant, sans les heurter, passants, voitures et obstacles de toute sorte qu'il rencontrait devant lui. Aussi bien notre descente « inconsciente » de Ca' di Janzo, dont nous parlons plus haut, dénote combien doit avoir été complète sous tous les rapports la « perception » de tous les accidents du sentier, des pierres, de leur forme, de leur emplacement, de leur point d'équilibre, puisque mon corps parvenait à

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sauter de l'une à l'autre sans faux pas et sans les déplacer.

La tendance affective primaire constituant l'état d'attention dirigé vers un objet donné ne s'oppose donc pas au passage des sensations qui « ne nous intéressent pas » à ce moment ; elle n'empêche pas, pour mieux dire, l'accès des excitations nerveuses d'ordre sensoriel jusqu'à leur « destination », à leur point normal d'arrivée, même si elles demeurent inconscientes pour nous : elle ne fait simplement que s'opposer à la tendance affective que ces sensations tendraient, à éveiller.

Et 1' « Eintritt eines Reizes in das Bewusstsein », une des expressions, p. ex., employées aussi par Kohn, ne dépend donc pas de l'entrée du stimulus dans quelque partie spéciale du cerveau ou « sensorium », dont la fonction spécifique serait précisément la conscience. Encore moins est-il dû à l'excitation d'un seul et unique « centre d'aperception », comme le voudrait Wundt. Mais il ne consiste que dans révocation, provoquée par ce stimulus, d'une tendance affective quelconque relative à l'objet qu'il représente. Si cette évocation a lieu, le stimulus « entre dans la conscience » ; si elle n'a pas lieu, p. ex., parce qu'une autre tendance affective se rapportant à d'autres sensations est active à ce moment, alors le stimulus, tout en pénétrant physiologiquement jusqu'au même point qu'auparavant, ne parvient pas cependant à « entrer dans la conscience », et demeure ainsi pour nous inaperçu, « inconscient ».

Nous verrons d'ailleurs dans la seconde partie de cette étude, combien est préjudiciable à la persistance des accumulations mnémoniques de ces sensations restées ainsi inconscientes et pour leur réveil éventuel dans l'avenir, le fait de n'avoir pu provoquer aucun état affectif qui leur soit propre, auquel elles aient pu rester associées.

Après avoir ainsi expliqué, à grands traits, la nature intime

de contraste affectif propre à l'attention, et reconnu en quoi consiste cette « unité de conscience » que tant d'auteurs ont signalée comme une de ses caractéristiques les plus fondamentales, il nous reste à passer à l'examen des effets qui pour les sensations et les images, et pour tout le processus intellectuel en général, dérivent de cette nature intime et de cette caractéristique fondamentale de l'attention même. Ces effets, qui peuvent se résumer dans deux seuls mots : vividité et connexion, seront examinés par nous dans le prochain chapitre.

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