II. — La non-affectivité du sommeil et des rêves
C'est le point de départ qui a été mal choisi, c'est-à-dire que l'on a considéré l'activité psychique comme un tout indivisible que le sommeil devrait suspendre en bloc, au lieu de la décomposer en ses éléments fondamentaux et d'examiner quels sont ceux d'entre eux qui sont véritablement suspendus par le sommeil. Or, si nous distinguons, dans les activités psychiques, deux catégories fondamentales, celle des activités affectives (comprenant aussi les activités volitives, attentionnelles, etc.), et celle des activités intellectives proprement dites (c'est-à-dire les simples évocations d'éléments sensoriels, d'images), nous voyons aussitôt que ce sont seulement les premières, et non les secondes, que le sommeil suspend.
En d'autres termes, le repos fonctionnel de l'âme durant le sommeil n'est relatif qu'à la vie affective. Et il est naturel qu'il en soit ainsi. En effet, pour nombreuses que puissent être les sensations ou les évocations sensorielles de la veille,
(1) Luciani, ibid., p. 509-516 ; cf. aussi, p. ex., N. Vasciiide, Le sommeil et le rêve, Flammarion, Paris, 1911, p. 5-7.
E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement.
elles sont tout à fait variées ; aucune d'elles, sauf des cas exceptionnels, ne se prolonge assez longtemps ou ne se répète avec assez d'insistance pour épuiser l'énergie nerveuse des centres nerveux respectifs, de sorte que, tandis qu'un système donné de neurones ou centres nerveux est en activité pour des sensations ou des évocations sensorielles données, tous les autres neurones ou centres nerveux également consacrés à la mise en activité d'éléments purement sensoriels demeurent complètement en repos et ont, par suite, plus que le temps de reconstituer leur énergie nerveuse spécifique, dépensée dans la mise en activité de sensations ou d'évocations précédentes. Il n'en est pas de même, par contre, pour l'activité affective. L'activité quotidienne d'un individu quelconque est, en effet, incitée et guidée par un nombre très limité de tendances affectives fondamentales, qui, pour cette raison, sont toujours ou presque toujours en action pendant toute la journée : le paysan qui s'occupe avec passion de son champ, l'ouvrier à la tâche qui intensifie le plus possible son travail, l'homme d'affaires aiguillonné du matin au soir par un ardent désir de lucre, le savant qui poursuit avec ardeur la solution de problèmes donnés ou la vérification expérimentale de certaines de ses théories, accomplissent bien les actes les plus divers, reçoivent bien les impressions les plus variées du monde extérieur et évoquent même la plus riche et la plus changeante succession d'images, que leur fournit leur propre expérience du passé, mais toujours sous l'aiguillon de leur activité professionnelle respective. En outre, chez tous ces individus est toujours active, et même d'une façon encore plus prolongée et plus persistante, une autre affectivité, qui est le désir de ne pas se tromper, la peur de ne pas opérer de la façon la plus efficace, la préoccupation de ne pas se comporter de la manière la plus convenable : c'est, en un mot, l'afîec-
tivité secondaire de contrôle, laquelle, tenant à tout bout de champ momentanément en suspens l'affectivité primaire qui pousse, à l'action, constitue l'état d'attention avec lequel l'action même est accomplie et d'où dépend le plus ou moins d'efficacité de cette dernière.
Donc, tandis que la reconstitution de la substance nerveuse consumée durant l'activité fonctionnelle, peut, en ce qui concerne les centres mettant en activité des éléments purement sensoriels, marcher à peu près de pair avec l'usure de cette substance, même pendant la veille, parce que ces centres sont alternativement en activité et que, par suite, les uns se reposent alors que les autres fonctionnent, pour ce qui est, au contraire, des centres mettant en activité les affectivités fondamentales de l'individu, cette reconstitution ne peut se produire durant la veille, parce qu elles sont, du matin au soir, continuellement en activité fonctionnelle. La reconstitution ne peut avoir lieu, pour eux, que durant la suspension de toute l'activité affective de l'esprit, suspension qui constitue précisément le sommeil.
Cette différence essentielle entre centres mettant en activité des éléments purement sensoriels et centres mettant en activité des tendances affectives n'a pas été soupçonnée, même de loin, par les défenseurs de la théorie de l'épuisement : « Durant l'action continuelle des excitations sensorielles, écrit Verworn, l'autorégulation de l'échange matériel ne peut aller du même pas que l'usure de la substance vivante ». Cela peut, au contraire, parfaitement avoir lieu, et a lieu, pour les centres qui mettent en activité des éléments purement sensoriels, tandis que cela ne peut avoir lieu pour ceux consacrés à l'activité affective de l'âme (1).
Si l'activité psychique se compose d'une partie intellec-
(1) Verwoun, op. cit. p. 72.
tive (sensorielle et mnémonico-sensorielle), et d'une partie affective, et si c'est cette dernière seule qui se fatigue durant le jour et qui se repose durant le sommeil (« l'âme qui dort, écrit Purkinje, ne veut pas continuer les tensions de la veille, mais les relâcher et s'en délasser »), voici que nous commençons alors à comprendre comment il peut se faire que, même pendant le sommeil, on ait une activité psychique intense, constituée précisément par les rêves, et comment il peut se faire que ceux-ci soient si substantiellement différents de la production mentale de la veille. Mais examinons auparavant si, avec notre hypothèse, peuvent s'expliquer d'autres aspects du sommeil lui-même, et en particulier ses façons de se produire.
Nous avons vu tout à l'heure Luciani faire remarquer, d'une part, l'influence hypnotique de l'obscurité, du silence, des bruits monotones, du désintéressement pour ce qui nous entoure, et, d'autre part, la suspension du sommeil ou son renvoi à plus tard par l'œuvre de la volonté ou de l'intérêt pour une chose donnée. Or, il est évident qu'à un degré donné d'épuisement de l'énergie potentielle nerveuse, dont la mise en activité donne lieu à la manifestation des tendances affectives, doit correspondre un degré donné d' « assoupissement » excitatif des mêmes tendances^ de sorte que plus vont en augmentant cet épuisement et ce degré subséquent d'assoupissement excitatif, plus doit être excitante, au point de vue affectif, la situation ambiante pour continuer à maintenir éveillé l'intérêt dirigé vers elle (1).
(1) Litwer, qui fait remarquer également comment le sommeil dépend de ce rapport entre le facteur excitable et le facteur excitant, ne voit cependant pas, lui non plus, que, pour ce qui concerne le facteur excitable, la seule qui soit en jeu est l'excitabilité affective (H. Litwer, Sur la physiologie du sommeil, « Archives Néerlandaises de physiologie de l'homme et des animaux », tome I, IIIe livraison, 20 avril 1917, p. 438).
Ce fait que le sommeil dépend, non pas du degré absolu d'épuisement affectif, mais bien du rapport entre ce degré d'épuisement affectif et l'intensité du facteur excitant, c'est-à-dire de l'intérêt qu'a en ce moment pour l'individu la situation ambiante, explique les diverses particularités de production du sommeil. Ainsi, malgré le grand besoin de dormir, on peut rester éveillé toute une nuit pour assister un malade qui nous est cher, tandis qu'à un certain degré extrême d'épuisement, aucune situation ambiante, même de nature à mettre gravement en danger notre existence, n'est plus capable d'empêcher le sommeil (expériences cidessus rappelées de Piéron sur les chiens). Caractéristique est l'incapacité croissante de soutenir l'attention, de s'intéresser à ce qui se passe autour de nous, quand on a « grand sommeil >v. D'autre part, l'obscurité, le silence et toute autre élimination de stimulants extérieurs qui supprime l'occasion d'éveiller telle ou telle tendance affective, de même que l'ennui, la monotonie et n'importe quelle autre situation ambiante n'excitant pas l'intérêt, peuvent provoquer le sommeil, même si l'épuisement affectif n'est pas prononcé, et même s'il commence à peine. Ainsi, certains animaux domestiques, les chats, les chiens, — qui ne sont jamais tourmentés par l'anxieuse recherche de la nourriture ni par la crainte d'ennemis dont il faut se défendre ou se sauver, — ne font que dormir presque tout le jour. On peut en dire autant des crétins, qui dorment avec excès parce qu/ils ne s'intéressent à rien de tout ce qui survient autour d'eux. Un discours ou un livre ennuyeux provoquent le sommeil, précisément parce qu'ils ne réussissent pas à maintenir éveillé un intérêt quelconque chez l'auditeur ou le lecteur. Le rôle du « dodo, dodo », avec lequel la mère endort son enfant au berceau, consiste à appeler avant tout son intérêt sur la chanson, en le détournant de ses autres
objets de désir, comme le désir de téter et autres similaires, et, son intérêt ainsi monopolisé et concentré exclusivement sur cette chanson, de l'affaiblir et de l'éteindre peu à peu par la répétition monotone de celle-ci.
Toutes ces caractéristiques de ses façons de se produire ou d'être suspendu déposent donc en faveur de la thèse que le sommeil naturel ou physiologique est dû à la suspension de toute activité affective de l'âme, à la suite de l'épuisement graduel de la respective énergie potentielle nerveuse, de l'activation de laquelle dépendent les manifestations affectives mêmes ; aidé plus ou moins, cet épuisement, par le moins ou plus grand degré d'intensité du facteur ambiantal affectivement excitant.
Si le sommeil est ainsi caractérisé par le « silence affectif », il s'ensuit qu'on aura le relâchement, pendant le sommeil même, aussi de toute activité attentionnelle, volitive, motrice. « Le sommeil, écrit Nayrac, est une suspension ou une interruption, plus ou moins complète, de l'activité consciente et volontaire. Le sommeil est l'antagoniste de la veille : celle-ci se caractérise par une tension générale musculaire ; celui-là ne peut exister qu'à la faveur d'un relâchement général des muscles » (1).
Et c'est par suite de ce repos affectif, attentionnel, volontaire, que le sommeil même est véritablement réparateur : « S'il n'y avait pas, écrit Ellis, une période durant laquelle les désirs sont ordinairement suspendus, le sommeil cesserait d'être une période de repos et de récupération » (2).
(1) J.-P. Nayrac, Physiologie et psychologie de V attention, Alcan, Paris, 1906, p. 55, 71.
(2) H, Ellis, The World of Dreams, Constable, London, 1911, p. 171, 173 ; voir aussi, p. ex., Th. Ribot, op. cit. : Psychologie de l'attention, p. 159 ; H. Henning, Der Traum ein assoziatwer Kurzschluss, Bergmann, Wiesbadcn, 1914, p. 16.
De là une des premières et des plus fondamentales caractéristiques des rêves, à savoir d'être non- affectif s. Cette propriété qu'ils ont est démontrée tout d'abord indirectement par le fait, déjà observé par tant d'auteurs, qu' « on ne rêve jamais à ce qui a fait le plus d'impression pendant la veille » (Yves Delage) : « Il est tout à fait rare, écrit De Sanctis, qu'un individu normal qui perd son père, sa mère, ses enfants, la femme qu'il aime, ressente à nouveau en rêve, les premières nuits qui suivent ce malheur, l'émotion douloureuse ». Et les préoccupations de la veille ne se renouvellent presque jamais dans le rêve. De sorte que nous ne rêvons, d'ordinaire, que de faits «les plus insignifiants» (Bergson), «d'ordre secondaire et de nature indifférente », plutôt que des faits importants qui nous ont fortement intéressés pendant la veille (1).
Mais l'état non-affectif des rêves est démontré aussi, de la manière la plus directe, par le fait que tout désir s'y tait et par l'indifférence avec laquelle le rêveur assiste aux événements du rêve : « Ce qui a toujours étonné dans les rêves, observe Freud, c'est de constater que les images qu'ils nous présentent ne nous affectent pas comme nous attendrions qu'elles le fissent nécessairement dans la veille ». Certains rêves assez communs (se trouver partiellement ou totalement dévêtu en présence d'étrangers, voir comme mortes des personnes chères encore en vie, et autres rêves
(1) Voir les nombreuses citations rapportées à ce propos par Sigm. Freud, Die Traumdentung, III. Auflage, Deuticke, Leipzig une! Wien, 1911, p. 4, 11-12-13, 28, 57 ; S. de Sanctis, / sogni, Bocca, Torino, 1899, p. 269-273; H. Bergson, art. cité : Le rêve, p. 120, 121; Vaschide, op. cit., p. 89 ; J. Pérès, La logique du rêve et le rôle de V association et de la vie affective, « Revue Philosophique », décembre 1913, p. 611 ; M. Foucault, Le rêve, Alcan, Paris, 1906, p. 217, et bien d'autres encore.
analogues), « nous mettent souvent, écrit Coriat, dans des situations embarrassantes ou pénibles, sans que cela éveille aucune émotion désagréable ; en fait, le rêveur peut rester complètement indifférent à la situation ». « Des événements, fait remarquer Ellis, qui dans la vie réelle nous mettraient dans la plus grande agitation peuvent, en rêve, être acceptés comme chose toute naturelle ». La femme de Foucault, raconte ce dernier, quand sa fille lui dit en rêve qu'elle va se coucher parce qu'elle se sent mal, n'éprouve « aucune inquiétude » et se met, sans plus de façons, à s'occuper d'autres choses tout à fait insignifiantes. « Une jeune fille, rapporte Freud, voit en rêve le bébé de sa sœur étendu mort dans le cercueil, mais ne ressent aucune douleur, aucune tristesse ». Et Freud lui-même voit en rêve mourir à l'improviste devant lui un de ses amis, sans en éprouver aucune impression (1).
En rêve, nous commettons sans remords des actions immorales. Cette « complète absence de sens moral » que tant d'auteurs ont relevée dans les rêves, ce manque absolu de « sittliche Gefùhle » n'est que la conséquence du fait que se taisent toutes les tendances affectives supérieures. « Les facultés morales supérieures, écrit Foucault, sont suspendues pendant le sommeil ; l'esprit endormi ne critique plus ses actions ». « Nous commettons en imagination, dans le rêve, écrit Maury, des actes répréhensibles, des crimes même, dont nous ne nous rendrions jamais coupables dans la vie réelle ». « La conscience, confirme Jessen cité par Freud, semble se taire dans le rêve, vu que nous n'éprouvons jamais de compassion et que nous pouvons accomplir les plus graves délits, même des vols et des homicides, avec
(1) J.-H. Coriat, The Meaning of Dreams, William Heinimann, London, 1916, p. 122 ; Ellis, op. cit., p. 104 ; Foucault, op. cit., p. 52 Freud, op. cit., p. 308, 310-311.
une complète indifférence et sans aucun remords ». Un individu de caractère très doux racontait à Maury qu'il avait tué en rêve plusieurs personnes. Une dame, rapporte Havelock Ellis, tue en rêve une femme et puis s'en va tranquillement à une conférence (1).
Nous n'éprouvons non plus, dans le rêve, aucun sentiment de surprise, même devant des événements qui, à l'état de veille, éveilleraient en nous une surprise très vive. « L'esprit ne s'étonne guère, observe Vaschide, du contenu étrange et bizarre des songes ». Foucault aussi relève, dans le rêve, « l'absence de surprise dans des circonstances où l'on devrait être surpris >\ Ainsi, aucune surprise quand nous rêvons que nous volons dans les airs : « Cette expérience, écrit Ellis. ne provoque habituellement aucune surprise, comme si c'était un de nos passe-temps accoutumés et familiers ». « Dans un de mes rêves, ajoute-t-il, j'ai vu de petites créatures, hautes à peine de quelques pouces, qui se mouvaient et agissaient sur une scène minuscule. Bien que je les considérasse comme des créatures réellement vivantes et non comme des marionnettes, le spectacle ne me causa aucune surprise. Une autre fois, je rÊvai que j'avais une conversation avec un chat, qui parlait avec assez de clarté et de correction dans le langage, bien que l'ensemble de son discours ne me fût pas intelligible. 'Je ne fus pas surpris de ce manque relatif d'intelligibilité, mais je ne fus non plus aucunement surpris de l'entendre parler » (2).
De même ne nous causent jamais de sentiment de surprise les étonnantes métamorphoses auxquelles les rêves nous font
(1) Foucault, op. cit., p. 181 ; A. Maury, Le sommeil et les rêves, Didier, Paris, 1878, p. 112-113, 115 ; Freud, op. cit., p. 46 ; Ellis., op. cit., p. 122.
(2) Vaschide, op. cit., p. 161 ; Foucault, òp. cit., p. 300 ; Ellis, op. cit., p. 132, 271, 273.
assister. Il semblait en songe à Patini qu'il se trouvait dans un théâtre romain antique : « Et voici que passe un garçon en frac avec un grand plateau chargé de verres et de glaces, et le tout se transforme en une sorte de café. Pas Vombre d'étonnement devant la contradiction entre la situation initiale et le changement subséquent ». De Sanctis rêve des débats en Cour d'assises : « Cependant, tandis que je rêvais, j'ai dû constater que la salle des assises se transformait en la salle des examens de l'Université, telle qu'elle était de mon temps. La transformation ne m'étonne pas, pas plus que ne change mon état d'âme, qui reste indifférent s. Même indifférence dans un autre rêve où le schah de Perse se transformait peu à peu en un de ses fils (1).
Manque de surprise, absence de tout remords ou repentir pour des actions immorales par nous commises en rêve, indifférence en face d'événements rêvés qui devraient profondément nous affliger, inexistence d'aucun désir vrai et propre : tout cela fortifie la thèse que la caractéristique fondamentale des rêves est d'être, comme nous le soutenons, non- affectif s. Pourtant il est un fait qui, à première vue, semblerait contredire cette thèse, et c'est celui, connu de tout le monde, que beaucoup de rêves sont fortement émotifs : il suffit de nous rappeler les plus communs cauchemars pour nous persuader de quelles fortes émotions sont capables certains rêves. Or, cette apparente contradiction disparaît si nous faisons attention à la nature des émotions et à leur double origine possible. En effet, tandis qu'à l'état de veille c'est l'entrée en activité intense et imprévue d'une affectivité donnée qui, suivant la théorie bien connue de Lange et de James, produit un orgasme
(1) E. Patini, La psicologia del sonno «La Cultura Filosofica», janvier-février 1916, p. 23 ; S. de Sanctis, Il sogno, « Volume giubilare in onore di G. Sergi ». Società Romana di Antropologia, Roma, 1916, p. 34.
somatique ou viscéral, lequel se reflète ensuite psychiqueinent comme émotion, dans le rêve, au contraire, c'est l'orgasme somatique, c'est-à-dire un fort trouble physiologique, qui vient à se produire le premier, exclusivement comme conséquence de conditions cénesthésiques données, et ainsi se» produit un état d'émotion sans existence préalable et sans entrée en activité d'aucune tendance affective. On sait, du reste, que dans la veille aussi, dans des conditions morbides données, peuvent exister des états émotifs d'anxiété et similaires, non justifiés, c'est-à-dire dûs non pas à quelque cause affective, mais uniquement à des causes somatiques. Et telle est aussi, précisément, l'origine de toutes les émotions qui se produisent dans le rêve et qui donnent lieu à des songes émotifs, qui, eux aussi, sont la plupart du temps d'anxiété, de terreur et similaires : « Dans la veille, dit fort bien Galasso, le point de départ de tout état émotif est principalement un fait d'ordre psychologique ; dans le sommeil, par contre, arrive l'opposé, en ce sens que les émotions hypniques tirent généralement leur origine d'un fait d'ordre somatique >\ « Nous n'éprouvons pas de la terreur, écrit à son tour Ellis en parlant précisément des songes émotifs, parce que nous pensons avoir commis un crime, mais nous pensons avoir commis un crime parce que nous éprouvons de la terreur ». Ainsi, sous le poids d'une mauvaise digestion, une dame rêve que son mari tue un homme et qu'il l'appelle pour l'aider à envelopper le cadavre dans du papier et à le porter en bas des escaliers afin de le charger sur une voiture et d'aller le cacher quelque part : durant tout ce songe, la rêveuse avait été pleine d'appréhension que le fait ne fût découvert, et la dernière chose qu'elle se rappellait avoir rêvée avant de s'éveiller terrifiée, était d'avoir regardé par la fenêtre et d'avoir vu une grande foule qui entourait
la maison et qui menaçait en criant : A l'assassin ! (1).
« Je crois, écrit Kollarits, que les rêves d'examens sont des rêves de crainte, purs et francs » (c'est-à-dire d'origine purement viscérale), « sans la moindre trace de désir. Le désir de réussir, qui peut être associé à la crainte, joue son rôle toute la journée précédant l'examen, et continue après le réveil causé par la peur. Mais, fait assez curieux, il ny a aucune trace de ce désir dans le rêve même ». Pour Wundt aussi, « la position incommode du rêveur, l'oppression de la respiration et autres faits semblables » seraient la cause exclusive de ces songes pénibles, si communs, où l'on a à passer un examen sans être préparé (2).
Quant au fait de la mère qui continue tranquillement à dormir au bruit intense de la rue ou au grondement du tonnerre, tandis qu'elle s'éveille immédiatement au plus léger mouvement de son enfant au berceau, il est probablement dû à Vémotwité réflexe que certaines sensations, par habitude quotidienne, provoquent chez la mère ; et c'est alors l'émotion, provoquée par voie réflexe, qui la réveille.
C'est l'habituelle et déplorable confusion, sur laquelle nous avons maintes et maintes fois insisté, entre tendances affectives et émotions - — qui sont cependant de nature substantiellement différente, — qui a pu faire admettre, même par des psychologues distingués, bien rares à vrai dire, mais parmi lesquels se trouve De Sanctis lui-même, que les rêves affectifs, voire « intensément affectifs », sont fréquents (3). Fréquents sont seulement les rêves émotifs, mais ils sont tels exclusivement pour des causes somatiques
(1) J. Galasso, Nuova ipolesi sul sonno fisiologico, « Rivista di Psicologia Applicata », mai-juin 1911, p. 26 ; Ellis, op. cit., p. 109, 111-112.
(2) J. Kollarits, Contributions à V étude des rêves, « Archives de Psychologie », août 1914, p. 251 ; Wundt, op. cit., p. 656.
'3) De Sanctis, étude citée : Il sogno, p. 10.
ou viscérales, et, par suite, ils n'impliquent pas le moins du monde comme agent initiatif, comme « starter », un état affectif antérieur. Bien plus, sous ce rapport, nous devons nous attendre à ce qu'un même degré de trouble viscéral provoque une émotivité plus grande dans le rêve que durant la veille, précisément parce que la répercussion psychique respective ne trouve, durant le rêve, aucun obstacle de la part des préoccupations et des désirs, dirigés ailleurs, qui sont actifs pendant la veille même : et, en effet, nous ne voyons jamais, dans la veille; une digestion difficile, p. ex., provoquer cet état de terreur auquel elle donne lieu, au contraire, si souvent dans le rêve.
Cette émotivité des rêves, si facile et si exagérée, à la suite du plus léger trouble viscéral, vient donc, plutôt, à l'appui, elle-aussi, de la thèse de leur nonaffectivité ; et cette émotivité coexistante à l'absence de tendances affectives vraies et propres constitue, en même temps, la meilleure démonstration que l'on puisse désirer de la nature substantiellement différente du phénomène émotif et du phénomène affectif.
III. — Premières conséquences de la non- affectivité onirique
La non-affectivité des rêves étant ainsi démontrée, toutes les caractéristiques de ces derniers nous apparaissent alors, sans plus, comme autant de conséquences immédiates de celle-ci.
Par exemple, la rapide disparition, à notre réveil, des impressions du rêve, est la conséquence de l'appui faible ou nul qui leur fut donné, durant le rêve même, par une tendance affective quelconque : « Les impressions du rêve, remarque Morel, s'effacent vite et il nous est le plus sou-
vent impossible d'en reproduire les détails ». Freud huitième se demande, comme tant d'autres, pourquoi nous Oublions généralement nos rêves, sitôt réveillés. « Il m'est arrivé souvent, écrit Foucault, d'être réveillé pendant la nuit, ou de me réveiller spontanément le matin, l'esprit plein d'images de rêves très nettes ; au bout de peu de temps, souvent même après quelques minutes, il ne restait rien de tout cela dans la mémoire, le rêve était perdu pour toujours » (1).
Les continuelles métamorphoses auxquelles sont sujettes les images des rêves sont également la conséquence du fait que ces images ne sont pas retenues, même un instant, au seuil de la conscience par la persistance de quelque tendance affective à laquelle elles intéressent : « Le fait le plus élémentaire relatif à nos visions dans le rêve, écrit Ellis, est le changement perpétuel et incessant qu'elles subissent à tout moment. Nous assistons, pour ainsi dire, à la continuelle giration d'un kaléidoscope dans lequel le plus petit mouvement produit un nouveau dessin ». Ainsi, l'on rêve qu'on se trouve au théâtre et que l'on est, à un moment donné, acteur, puis, immédiatement après, spectateur ; un château situé sur le bord de la mer devient un château sur le bord d'un étroit canal ; un beau jeune homme blond à l'air timide se transforme en Gambetta ; une salle d'attente dans une gare devient une salle de billard, etc., etc. « A la même sensation élémentaire, observe Bergson, peuvent convenir, dans le rêve, des souvenirs bien différents. Voici, p. ex., dans le champ de la vision (soit, p. ex., à la suite de quelques modifications légères qui se soient produites dans la circulation rétinienne, soit à la suite d'une certaine
(2) B.-A. Morel, Traité des maladies mentales, Masson, Paris, 1860, p. 358 ; Freud, op. cit., p. 30-33 ; Foucault, op. cit., p. 12.
pression exercée par la paupière fermée sur le globe oculaire), une tache verte avec des points blancs. Ce pourra être une pelouse parsemée de fleurs blanches, ce pourra être un 1 billard avec ses billes, ce pourra être une foule d'autres choses encore. Ces divers souvenirs, capables de profiter de la même sensation, courent après elle. Quelquefois ils l'atteignent l'un après l'autre, et c'est ainsi que la pelouse devient billard et que nous assistons à des transformations extraordinaires ». Mais ce passage d'une image à l'autre est rendu possible par l'absence de toute affectivité, d'un désir quelconque pour l'un plutôt que pour l'autre objet : si l'une des images, p. ex., celle du pré aux fleurs blanches, éveillait le désir d'y aller courir, elle ne se changerait pas en une autre, mais resterait pour ainsi dire « clouée » dans l'esprit tout le temps que durerait la tendance affective respective (1).
De là aussi la grande facilité avec laquelle se produisent les rêves induits. Tandis qu'à l'état de veille les excitations • extérieures même les plus intenses, telles que celles de la rue ou d'un orage, n'arrivent pas à nous détacher du cours des idées que nous suivons avec intérêt, la plus petite excitation quelconque, au contraire, suffit à faire dévier le rêve d'une série d'images à une autre, même tout à fait différente (2).
Mais ce sont surtout les deux caractéristiques fondamentales des rêves — et, précisément pour cette raison, celles qui, dans tous les temps, ont le plus appelé l'attention des
(1) Ellis, op. cit., p. 20, 21; Freud, op. cit., p. 227-228, 310; J. Delage, Le rêve et la condition psychique du rêveur, « Scientia », avrii 1918, p. 267 ; Bergson, art. cit., p. 119-120.
(2) Cf., p. ex., Maury, op. cit., p. 154-156; Freud, op. cit., p. 16 ; G. Stepanow, Sogni indotti, « Psiche », 1915, n03 3 et 4, p. ex., p. 5-6, 21-23, etc.
psychologues et sont apparues toujours comme une grande énigme restée encore inexpliquée — qui, de notre théorie de la non-affectivité, reçoivent au contraire l'explication la plus complète : nous voulons parler de l'incohérence et de l'illogicité des rêves eux-mêmes.