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IV. — U incohérence des rêves

Si ce qui dort dans le rêve n'est que le côté affectif, voici que vient ipso facto à manquer cette action évocatrice, directrice, sélective, inhibitoire et connectitrice que nous avons déjà vu être exercée par les tendances affectives sur tout le cours des idées de l'homme qui raisonne.

Inutile de citer de nombreux témoignages pour démontrer que cette incohérence des rêves, — le « chaos du rêve », comme l'appelle Gruthuisen, — a toujours été le phénomène le plus saillant, remarqué par tous : « Il n'y a pas de rêves, tient à noter Maury, qui ne contiennent quelque incohérence, quelque anachronisme, quelque absurdité ». « Il est des rêves, écrivent Meunier et Masselon, totalement incohérents, d'où toute logique est absente. Les images naissent, se succèdent, se transforment d'une façon irrégulière, arbitraire. Dans ces rêves, l'esprit obéit en automate au jeu des associations d'idées ». « Les rêves, écrivent à leur tour Tanzi et Lugaro, sont un tissu bariolé d'images, de représentations, d'idées évanescentes sur une faible trame, à peine ourdie, souvent brouillée. L'ordre logique se perd ; les associations se dispersent par des voies collatérales et insolites ; le thème du rêve, même s'il a pour point de départ une sensation obscure du monde réel, s'en éloigne si démesurément qu'il prend soudain un aspect incohérent, souvent absurde ». « D'après Lemoine, rapporte

Freud, l'incohérence des images est l'unique caractère essentiel du rêve ». Dugas écrit : « Le rêve, c'est l'anarchie psychique, c'est le jeu des fonctions livrées à ellesmêmes et s'exerçant sans contrôle et sans but ; dans le rêve, l'esprit est un automate spirituel ». Volkelt, également cité par Freud, met en relief « la fragmentation, la dissolution et le pêle-mêle des images qui, dans la veille, sont maintenues assemblées par la faculté logique du moi ». C'est « dans la dissolubilité, la disjonctibilité, la dissociabilité des éléments du moi, dans l'incapacité de cohésion que le moi rêvant présente par antithèse avec la compacité et la cohésion toute particulière de la personnalité éveillée » que Patini fait résider, lui aussi, la caractéristique fondamentale des rêves. On sait, enfin, comment Foucault estime que le rêve est constitué par un grand nombre de tableaux ou de groupements de représentations séparés les uns des autres et autonomes (1).

Dans un rêve de Charma, p. ex., « d'abord il assiste, dans une église, à une procession. Puis il court à la rivière pour sauver un enfant qui y est tombé du haut d'un pont. Il y court hâtivement et arrive sur la rive droite de la Loire, à La Charité, sa ville natale. C'est maintenant la mer aux environs d'Ouistreham. Il se jette à l'eau et ramène un noyé sur la plage ; mais le noyé est maintenant le squelette à demi dépouillé d'un vieux coq ». Tout à fait décousu est aussi le rêve d'un élève de Foucault : « Je me trouve, je ne sais par quel moyen, transporté à Besançon, près des bains du Pont- Cizeau (qui sont à Nevers), et je suis égaré. Je vois des

(1) Maury, op. cit., p. 163 ; P. Meunier et R. Masselon, Les rêves et leur inler prétalion, Bloud, Paris, 1910, p. 10, 13 ; E. Ta.nzi et E. Lugaro, Malattie mentali, IIe édit., Soc. Ed. Libr., Milano, 1914, vol. I, p. 270 ; Freud, op. cit., p. 39 ; Patini, art. cit., p. 19, 25 ; Foucault, op. cit., p. 71, 132.

E. Rignano. —

jardins déserts, avec des billards, mais je n'y entre pas. Je suis dans un immense couloir dont je ne vois pas la fin. J'arrive au bout dans un salon où un-e femme m'adresse de vifs reproches. Je ne sais pas au juste ce qu'elle me dit, mais je crois comprendre qu'elle me demande pourquoi j'arrive chez elle puisqu'elle m'a montré le chemin tout à l'heure. Puis, sans transition aucune, je suis transporté dans une rue de Besançon, etc., etc. » (1).

Cette absence de liaison, cette incohérence suprême des rêves est donc due au fait que, venant à manquer l'élément affectif, qui, à l'état de veille, est le souverain modérateur et directeur du matériel intellectif, par cela même vient à manquer toute digue contre la marée montante de nos souvenirs, lesquels entrent en activité et se poursuivent confusément, par le plus pur jeu de l'association mécanique des idées. « C'est par nos pensées actuelles, écrit Janet, que nous résistons à la marée montante de nos souvenirs. Supprimez ce « réducteur antagoniste » et nos souvenirs anciens vont se reproduire, se combiner de mille .manières, d'une façon facile, automatique et irrésistible. Les souvenirs, les rêveries sont tout près de notre conscience, il suffit d'un moment de sommeil pour qu'ils se répandent sur tout l'esprit pendant les rêves et les cauchemars ». A quoi il faut observer que nos pensées actuelles ne peuvent fonctionner comme réducteurs antagonistes par rapport à la marée montante de nos souvenirs que dans la mesure où elles sont soutenues et maintenues sur le seuil de la conscience par l'affectivité respective, par l'intérêt respectif qu'elles éveillent (2).

« Il y a pour l'intelligence, écrit Baillarger, deux états très différents : dans l'un, les idées sont provoquées et

(1) Foucault, op. cit., p. 69-70, 117.

(2) P. Janet, Névroses et idées fixes, Alcan, Paris, 1904, IIe édit., vol. I, p. 153.

dirigées par la volonté ; dans l'autre, au contraire, l'influence du pouvoir personnel a cessé, mais la mémoire et l'imagination, soustraites à son empire, continuent d'agir, ainsi qu'on l'observe pendant les rêves, p. ex. ». Or, l'absence de la volonté, la cessation de l'influence du pouvoir personnel ne sont autre chose que l'effet immédiat du repos affectif de l'âme durant le sommeil (1).

Plus explicitement encore s'exprime Maury : « Ce qui se passe dans une intelligence qui s'éteint, chez un vieillard en enfance, est presque identique à ce qui arrive à un homme qui s'endort : l'attention s'affaiblit, la volonté s'engourdit, l'imagination reste ainsi livrée à elle-même, et le mouvement automatique de l'esprit l'emporte de plus en plus sur le mouvement volontaire. Ainsi il est à croire que c'est surtout par l'affaiblissement de la puissance d'attention que s'opère la désorganisation de nos facultés mentales ». Où il faut noter que la puissance d'attention s'affaiblit quand s'affaiblissent les tendances affectives primaire et secondaire par l'opposition desquelles se produit précisément l'état d'attention (2).

On peut donc définir le rêve : une entrée en activité anarchique (« planlos », comme dit Wundt), de souvenirs sensoriels par l'absence de toute direction affective. Le rêve, écrit Pérès, « est un fait d'inertie, une chute de la pensée dans le machinal. Dans le rêve, nous saisissons sur le fait la pensée sans but. Tout ce qui était tenu en lisière par la logique d'une activité pensante tendue vers un but, s'émancipe dans le rêve et vient au premier plan. La maîtrise anarchique des éléments atomiques de l'esprit remplace, dans le rêve, la maîtrise de la volonté ». « Le sommeil,

(1) M. Baillarger, Recherches sur les maladies mentales, tome I, Masson, Paris, 1890, p. 443-444.

(2) Maury, op. cit., p. 106-108.

écrivent Toulouse et Mignard, réalise une activité intellectuelle avec faiblesse de V autoconduction, qui est le rêve ». Et Leumann : « Le cours bondissant, et souvent privé de sens, des images dans le rêve démontre qu' il n'y a plus aucune action directrice de la part de V attention ». « Le fait de s'endormir, écrit Freud, apporte avec lui la renonciation à la. direction volontaire du cours des images ». Et Henning : « Dans le rêve manquent toutes les tendances déterminatrices, de sorte que le rêve devient irrationnel » (1).

C'est à cette inactivité affective que sont donc dûs, exclusivement, ce « relâchement des liens mentaux », cette « série de dégradations de la faculté pensante et raisonnante », cette « suspension des plus hautes facultés intellectuelles », qu'Ellis, Maury, Freud et, avec eux^ tant et tant d'autres ont notés dans le rêve (2).

Cela démontre, bien plus, que ce « lien mental », cette « faculté pensante et raisonnante », ces « plus hautes facultés intellectuelles » consistent entièrement et uniquement dans l'action évocatrice, directrice, sélective, inhibitoire et connective des tendances affectives, qui sont précisément l'unique activité psychique qui, dans le rêve, se taise et se repose.

En effet, le fonctionnement de l'évocation sensorielle est parfait. Si différent du monde réel que soit le rêve dans son ensemble, tous ses éléments cependant répètent exactement ceux qui nous sont offerts par la réalité (Hildebrandt). L'aphorisme d'Hervey de Saint-Denis, nihil est in visionibus somnorum quod non prius fuerit in visu, revient en

(1) Wundt, op. cit., p. 657 ; Pérès, òp. cit., p. 598, 602, 614; E. Toulouse et M. Mignard, Les maladies mentales et V autoconduction, « Revue de Psychiatrie et de Psychologie expérimentale », juillet 1911, p. 269 ; A. Lehmann, Grundziige der Psychophysiologie, Reisland, Leipzig, 1912, p. 512 ; Freud, op. cit., p. 39 ; Henning, op. cit., p. 15.

(2) Ellis, op. cit., p. 66 ; Maury, op. cit., p. 27 ; Freud, op. cit.. p. 39.

substance à dire que le matériel de la reproduction mnémonique est intact et que le mécanisme de l'évocation en ellemême fonctionne correctement dans le sommeil comme dans la veille. Bien plus, dans les rêves, précisément par l'absence d'une affectivité qui se borne à évoquer uniquement ce qui l'intéresse, prohibant toute autre image qui serait pour elle une intruse, l'association des idées est notoirement beaucoup plus variée et plus riche qu'à l'état de veille. « Dans le rêve, observe Galton, un individu quelconque fait ordinairement montre d'une faculté d'imagination plus vive que celle que possèdent même les plus grands artistes quand ils sont éveillés » (1).

Mais c'est précisément parce que le mécanisme de l'évocation pure et simple continue, même dans les rêves, à fonctionner correctement, c'est, dis-je, par là même que les rêves constituent la preuve la plus éclatante de tout ce qu'il y a d'erroné dans la théorie de l'école associationniste anglaise, pour qui le simple fait de l'association suffit à rendre compte du raisonnement. Beaucoup d'entre eux, en effet, et justement certains parmi les plus incohérents, représentent le cas typique d'une idéation obéissant le plus rigoureusement aux lois de l'association mécanique des idées : « On dirait qu'à la base du rêve, écrit Ellis, il y a une procession spontanée d'images, dont chacune est toujours en voie de se transformer en quelque autre différente, mais pas complètement différente de ce qu'elle était : cela semble une succession mécanique d'images, que règlent des associations par ressemblance » (2).

Classiques sont les trois rêves de Maury, dans lesquels

(1) Fr. Galton, op. cit. : English men of Science, their Nature and Nurturc, p. 234 ; cf. aussi Foucault, op. cit., p. 212-213 ; Wundt, op. cit., p. 56 ; Freud, op. cit., p. 6.

(2) Ellis, op. cit., p. 27.

les événements s'associent et se succèdent par simple assonai no des noms respectifs : pèlerinage, Pelletier, pelle ; jardin, Chardin, Janin ; kilomètre, kilos, Gilolo, lobélia, Lopez, loto. Qu'il nous suffise de citer ici le dernier des trois : « Je pensais en songe au mot kilomètre, et j'y pensais si bien que je m'imaginais marcher sur une route où je lisais les bornes qui marquent les distances évaluées au moyen de cette mesure itinéraire. Tout à coup je me trouve sur une de ces grandes balances dont on fait usage chez les épiciers, sur l'un des plateaux de laquelle un homme accumulait des kilos, afin de connaître mon poids ; puis, je ne sais trop comment, cet épicier me dit que nous ne sommes pas à Paris, mais dans l'île Gilolo, à laquelle je confesse avoir très peu pensé dans ma vie ; alors mon esprit se porta sur l'autre syllabe de ce nom, et changeant en quelque sorte de pied, je quittai le premier et me mis à glisser sur le second ; j'eus successivement plusieurs rêves dans lesquels je voyais la fleur nommée lobélia, le général Lopez, dont je venais de lire la déplorable fin à Cuba ; enfin je me réveillai faisant une partie de loto » (1).

Aucun exemple n'est plus apte que ce dernier à montrer comment la loi de l'association des idées, à elle seule, ne peut qu'évoquer une suite d'images tout à fait chaotique et incohérente : « Les psychologues associationnistes, écrivent Toulouse et Mignard, nous ont montré l'esprit tel qu'il serait sans les puissances de synthèse et de direction » Facteurs de synthèse et de direction qui ne sont constitués que par les tendances affectives. (2)

De sorte que nous pourrions tirer cette conclusion que le rêve le plus incohérent serait précisément celui qui se

(1) Maury, op. cit., p. 137-138.

(2) E. Toulouse et M. Mignard, & autoconduction, « Revue de psychiatrie et de psychologie expérimentale », janvier 1912, p. 28.

rapprocherait le plus d'un processus purement intellectif, c'est-à-dire où ne se mêlent pas des processus d'ordre affectif.

Etrange est donc l'affirmation de Binet : « Le raisonnement est une organisation d'images, déterminé par les propriétés des images seules ; il suffit que les images soient mises en présence pour qu'elles s'organisent et que le raisonnement s'ensuive avec la fatalité d'un réflexe ». On ne peut méconnaître plus explicitement ce que font les tendances affectives pour rendre cohérente et véritablement « organisée » la série des images constituant un raisonnement quelconque (1).

En fait, les associationnistes n'ont pas vu ce que les rêves confirment de la façon la plus suggestive, à savoir que les associations par contiguité, par ressemblance, etc., peuvent se produire et se disperser dans une infinité de directions, et que, par suite, il reste à expliquer comment il se fait que, dans la veille, on n'ait pas ce déchaînement chaotique d'images qui est précisément typique pour le rêve. C'est ce que fait ressortir Verworn : « Une question se pose : Si des associations peuvent naître dans toutes les directions» possibles, comment se fait-il donc qu'il ne se produise pas dans notre cerveau tout un pêle-mêle de sensations et de représentations et qu'au contraire une association réglée et une pensée logique soient possibles ? ». Et il relève que « les processus d'inhibition constituent pour la pensée logique une aussi importante condition que les processus d'évocation », mais il ne voit pas que c'est aux tendances affectives qu'appartiennent, dans la veille, aussi bien la fonction évocatrice que la fonction inhibitoire et que c'est exclusivement à elles qu'est due la cohérence de tout processus d'association (2).

(1) A. Bi net, La p sij citologi e du raisonneìnent, Alcan, Paris, 1902, p. 9-10.

(2) Verworn, op. cit., p. 53-54, 67.

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