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CHAPITRE III

DE L'ATTENTION 2me PARTIE : VIVIDITÉ ET CONNEXION

Dans le chapitre précédent nous avons vu qu'on peut considérer tout état d'attention quelconque comme formé par un contraste affectif, et qu'un tel contraste est dû au fait qu'à une affectivité primaire donnée, qu'éveille tel ou tel sens à distance et qui tendrait à provoquer aussitôt les mouvements aptes à la satisfaire, s'op*pose une affectivité secondaire évoquée par la primaire même à cause de quelque effet désagréable qui s'est produit dans le passé pour avoir donné à ces mouvements une prompte et complète exécution, affectivité secondaire qui tend à empêcher le retour de cet effet déplaisant. Nous avons vu en même temps que « l'unité de conscience », caractéristique fondamentale de l'état d'attention, est due au fait que pendant tout le temps où l'affectivité primaire est tenue « en suspens » par la secondaire, nulle autre tendance affective ne peut suro ir ; car l'une et l'autre étant à « siège diffus », la nouvelle devrait empiéter plus ou moins sur le terrain de F affectivité primaire déjà éveillée.

Comme nous le disions à la fin du chapitre précédent, il nous reste maintenant à examiner les effets qui pour les sensations, images et idées, pour tout le processus intellectuel en général découlent de cette nature intime de contraste affectif et de cette caractéristique fondamentale d'unité de conscience qui sont propres à l'attention. Effets que peuvent résumer et synthétiser les deux seuls mots : vividité et connexion.

Avant de passer toutefois à cet examen, il importe de bien s'entendre sur ce mot « vividité » auquel il n'y a pas longtemps que l'on a cherché à donner un sens précis.

Tout le monde a toujours eu, en effet, par voie d'introspection, un concept assez clair d'une sensation de grande ou petite « intensité », distinct de celui d'une sensation ou d'un souvenir plus ou moins « vifs ». Il sera arrivé, p. ex., à chacun de nous, dans le silence de la nuit, de ressentir parfois une sensation « très vive » d'un bruit très léger, comme si quelqu'un se glissait furtivement dans notre chambre à coucher. La pensée d'un de nos chers défunts peut évoquer « très vivement » le souvenir de ses dernières paroles prononcées d'une voix presque imperceptible. On peut d'autre part garder un souvenir bien faible d'un fracas intense qui s'est produit dans le passé sans nous intéresser particulièrement.

Mais c'est seulement dans ces derniers temps que les psychologues ont fait relever expressément la différence essentielle qui existe entre «intensité» et «vividité» (1).

Plus que tout autre, Semon y a récemment insisté : « La « vividité » d'une sensation est une propriété complètement

(1) Cf., p. ex., W. Wundt, op. cit. : Grundzuge der pkysiologischen Psychologie, I Bd., p. 323, III Bd., p. 339 : et : E. B. Titchener, op. cit. : Psychology of Feeling and Attention, p. 182, 219.

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distincte de 1' « intensité » déterminée par la grandeur de l'excitant ». Et il remarque avec finesse : « Le souvenir d'un « fortissimo », pour atténuée qu'en soit l'évocation actuelle, reste toujours un « fortissimo » et n'a pas la moindre ressemblance avec la sensation d'un « pianissimo ». Mais comment serait-il possible, en comparant des sensations actuelles avec celles qu'on fait revivre, d'en évaluer respectivement les plus petites différences d'intensité, si celle-ci, dans sa phase mnémonique, ne restait pas constante, ou ne contenait du moins un élément constant ? » (1).

De ces faits et d'autres semblables on est amené à conclure que 1' « intensité » d'une sensation rentre dans sa « spécificité », c'est-à-dire constitue un des éléments de cette dernière, et, par suite, est comme telle susceptible d'accumulation mnémonique. C'est ainsi, p. ex., que pour les sensations visuelles on considère comme autant de sortes de spécificité, les trois éléments de la couleur, de la saturation et de l'intensité lumineuse (Farbenton, Sâttigung und Helligkeit) (2).

Au contraire, pour la « vividité » plus ou moins grande d'une sensation ou d'un souvenir on est plutôt enclin à admettre, d'après toute une autre série de faits dont quelques uns seront examinés plus loin, qu'elle n'est due qu'à une augmentation ou à une diminution dans la quantité active d'énergie nerveuse spécifique constituant telle sensation ou tel souvenir.

Ceci dit, il sera facile de comprendre d'abord comment

(1) R. Semon, Die mnemischen Empfindungen, Leipzig, Engelmann, 1909, p. 241, 330-331, 385.

(2) Cf., p. ex., H. von Eïelmholtz, Vortrâge und Reden, Funfte Aullage, Erster Band, Braunschweig, Vicweg, 1903, Die Gesicktsempfindungen, en particulier p. 307 et suiv. ; et : W. Wundt, Grundrisne der Psychologie, Leipzig, Engelmann, 1907, p. 33-75.

Fêtât d'attention peut parvenir à accroître la vividité des sensations et perceptions :

L' « adaptation » de l'organe sensoriel ayant pour résultat d'exposer l'organe même et le nerf correspondant à l'action du stimulus de façon à porter au maximum l'effet excitateur de ce dernier, la vividité d'une sensation deviendra d'autant plus grande que l'adaptation en question aura été plus parfaite. Or le fait que l'affectivité primaire de l'état d'attention est tenue « en suspens » par le contraste avec la secondaire, donne précisément plus de temps à l'organe sensoriel correspondant pour mener à terme sa propre adaptation ; bien mieux, dans certains cas particuliers plus délicats, il lui accorde tout le temps nécessaire pour parfaire encore davantage son adaptation par un « choix affectif » ultérieur des processus mêmes d'adaptation. En même temps comme il tient longtemps l'organe sensoriel fixé dans la direction de l'objet, il permet ce qu'on appelle Y « additionnement des stimulus » et rend ainsi possible aux plus forts d'augmenter encore la vividité de leurs excitations, et à beaucoup des plus faibles, dont les excitations auraient autrement trop peu de vividité pour être sensibles, d'arriver à franchir eux aussi le seuil de la perception.

Mais cela ne suffit pas. Les expériences stéréoscopiques d'Heîmholtz, en effet, dans lesquelles, en excluant toute possibilité de mouvement ou d'adaptation des yeux, il parvenait à apercevoir l'une ou l'autre des deux images différentes qui se disputaient le champ visuel, par le seul fait de porter son attention sur l'une ou sur l'autre ; celles du même savant sur la perception des tons harmoniques qui constituent le timbre d'une note fondamentale donnée ; et beaucoup d'autres faits du même genre où se produit un accroissement de vividité pour des sensations données au détriment de certaines autres sans que, ni l'adaptation

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de l'organe correspondant, ni la durée d'exposition puissent y entrer pour rien, tout cela empêche de la façon la plus absolue que chaque augmentation de vividité due à l'attention puisse toujours être attribuée au simple fait de l'action rendue plus complète ou plus prolongée du stimulus (1).

Il faut donc recourir dans des cas semblables à quelque processus ultérieur, plus ou moins analogue sous certains rapports à celui bien connu de l'accroissement de vividité produit par la vision binoculaire et par l'audition biauriculaire. Exner cite, p. ex., la vieille expérience des chasseurs ([ui, à un certain degré d'obscurité, voient encore le gibier avec les deux yeux ouverts, mais ne l'aperçoivent plus quand ils en ferment un pour viser : « Les voies centrales qui transmettent les sensations respectives — ainsi explique notre auteur le phénomène ■ — - sont les mêmes pour les deux yeux : il en résulte que l'excitation d'un cône donné de la rétine de l'œil gauche a le même effet qu'un accroissement de l'excitation du cône correspondant de l'œil droit ». « En d'autres termes, les excitations se déversent toutes deux, — naturellement à partir d'un certain point, — dans les mêmes voies cérébrales, et le résultat de leur additionnement est de nous faire obtenir une excitation assez forte pour être perçue » (2).

Or, dans les cas précités d'accroissement de vividité que l'attention par elle-même suffit à produire, il se pourrait

(1) Cf., p. ex., H. von Helmholtz, Handbuch der physiologischen Optik, Dritte Au fi., Drittcr Bd., Hamburg und Leipzig. Voss, 1910, § 32 : Wettstreit der Sehfelder, en particulier p. 402-410; m même, op. cit. : Vorlr. u. Reden, I Band, Vorle&ung liber die physiologischen Ursachen der musikalischen Harmonie, en particulier p. 146 cl suiv.

(2) S. Exner, Enlwurf zu einer physiologischen Erklàrnng der psychischen Erscheinungen, I Theil, Leipzig und Wien, Dcuticke, 1894, p. 181-182, 183.

qu'on eut un pareil additionnement de deux excitations égales entre elles, mais dont l'une pourrait être due à une évocation mnémonique produite par l'attention, au lieu d'être elle aussi l'effet d'un stimulus effectif actuel : quelque chose, en somme, de tout à fait analogue à la « perception anticipée », dans laquelle les éléments mnémoniques évoqués à l'instant par une vive sensation brute se fondent ensuite, s'ils sont d'égale spécificité, avec les éléments sensoriels plus faibles et plus lents à se produire, dont ils augmentent la vividité respective, en hâtant ainsi la perception complète de l'objet.

En fait une tendance affective implique par elle-même, si elle s'éveille, la sensation ou l'image de l'objet que Fon désire ou que l'on fuit, et par suite elle implique aussi s'a liaison mnémonique avec tout ce qui, directement ou indirectement, se rapporte à cet objet : « L'instinct sexuel, la faim, la soif, la peur et les autres tendances affectives organiques plus ou moins analogues agissent comme une baguette magique pour réveiller les images qui sont pour elles agréables ou qui ont avec elles un rapport quelconque ». (1).

Ainsi la faim évoquant chez un carnivore le souvenir de l'acre odeur du gibier déjà déchiré et dévoré autrefois, en aiguisera la sensibilité vis-à-vis de cette odeur, tandis qu'elle rendra un animal herbivore plus sensible seulement aux délicats arômes des pâturages.

De là aussi l'état d'attention devra tendre à provoquer, par anticipation aux sensations réelles, une foule d'éléments mnémoniques relatifs à tout ce qui précisément fait l'objet de l'attention même. Et si les sensations effectives successives viennent à coïncider dans les spécificités respectives

(1) P. Flechsig, Gehirn und Seele, Leipzig, Vcitj 1896: p. 29.

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avec ces éléments mnémoniques ainsi évoqués par anticipation, on aura encore dans ce cas la « fusion » des éléments mnémoniques avec les sensoriels, d'où augmentation correspondante de la vividité de ces derniers.

Telle est, peut-on dire, la thèse d'Helmholtz et de Mùller : « Il n'y a peut-être, — écrit, p. ex., le premier à propos de ses expériences stéréoscopiques citées plus haut, — • aucun autre phénomène aussi convenable que celui-ci (la lutte entre les deux champs visuels) pour l'étude des motifs propres à attirer l'attention. Il ne suffit pas d'avoir seulement l'intention de voir tantôt d'un œil et tantôt de l'autre, mais il faut s'efforcer de rappeler aussi nettement que possible V image sensorielle de ce que nous désirons voir » (1).

De même le musicien exercé qui prête une vive attention à un ton fondamental d'un timbre donné pour en distinguer les tons harmoniques, ne fait que se représenter par anticipation, à l'aide de l'évocation affective, « comment doivent résonner les tons qu'il cherche » (2). .

Quand l'âme dirige sa propre attention sur une sensation donnée, p. ex., sur un ton donné, écrit à son tour Millier, elle ne fait que chercher « à reproduire en elle-même l'état où elle se trouvait, quand il lui fut donné autrefois de percevoir ce ton ». — « Le stimulus, vers lequel notre attention se tourne volontairement, trouve alors moyen d'exercer plus facilement, son action sur l'âme, que s'il devait arriver à l'imposer après avoir surmonté, par ses seules forces, de plus grandes résistances ; et il y a lieu de s'attendre à ce qu'il produise encore dans le premier cas une sensation notablement plus forte que dans le second, en tant que les

(1) H. von IIei.mholtz, op. cit. ; Vortr. u. Reden, I, 348.

(2) H. von Helmiioltz, Die Lehre von den Tonetnpfindungen. cité par Mu eller, 49-50.

E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement. 6

effets de cette intention de l'âme s'ajoutent à ceux du stimulus externe ^ (1).

Cependant cette évocation anticipée d'éléments mnémoniques donnés, qui fondus ensuite avec ceux des sens donnent à ces derniers un plus grand relief, ne suffit pas encore à expliquer les effets tout à fait semblables d'augmentation de vividité que l'état d'attention produit même pour les simples souvenirs. Car évidemment nous n'avons pas affaire ici qu'à des éléments mnémoniques.

Et de même que dans le cas de la perception d'un objet, la plus grande vividité de caractères ou d'attributs donnés par rapport à certains autres s'est trouvée provenir, comme nous venons de voir, de la fusion d'éléments mnémoniques donnés avec les éléments sensoriels de même spécificité, correspondant à ces caractères ou attributs, de même, dans le cas de pures images mnémoniques, la première idée qui se présente spontanément à l'esprit est celle de concevoir la plus grande vividité analogue de tel ou tel élément mnémonique par rapport à certains autres, suivant que l'attention se tourne vers lui ou vers les autres, comme due à un plus grand nombre d'évocations simultanées de cet élément qui a attiré l'attention ; celles-ci se fondant alors entre elles formeraient une évocation unique qui deviendrait d'autant plus vive.

Cette simultanéité d'évocations multiples serait à son tour rendue possible par la propriété que possède chaque association mnémonique de tendre à reproduire dans son intégrité le système complexe ayant laissé une accumulation mnémonique de lui-même. De la sorte il suffirait qu'un élément donné fut commun à deux ou plusieurs associations

(1) G.-E. Mueller, op. cit. : Zur Théorie der sinnlichen Aujmcrk-

sàmkeit, p. 5, 47.

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et que les systèmes respectifs, auxquels il appartient, fussent évoqués dans le même instant, pour qu'on put en avoir autant d'évocations simultanées et un accroissement correspondant de vividité : « Il est étonnant, remarque Galton, comme la vividité d'un souvenir se trouve accrue quand deux ou plusieurs liens d'association sont excités en même temps » (1).

C'est précisément la thèse soutenue aussi, comme on sait, par Semon, quoique sa terminologie assez peu heureuse et son attachement au vieux concept qui considère le phénomène mnémonique comme une trace ou impression, plutôt que comme une accumulation spécifique, obscurcisse tout son développement (2).

Cette explication peut certes valoir dans beaucoup de cas, p. ex., lorsque le souvenir de quelque caractère d'un objet donné tend à évoquer, par association sensorielle, tous les autres caractères du même objet, tandis qu'un certain intérêt, éveillé pour un de ces caractères en particulier, tend à rappeler aussi ce dernier par évocation affective.

Mais le fait que la vividité d'une évocation mnémonique sensorielle croît avec ce qu'on appelle Y « intensité » — ou plus proprement, encore ici, avec la « vividité » — de la tendance affective correspondante, dénote que pas même cette évocation multiple ne suffit à rendre compte de tous les processus d'augmentation de vividité produits par l'attention, vu que dans ces cas on ne rencontre qu'un agent évocateur unique et toujours le même, représenté par l'affectivité plus ou moins vive.

Pour expliquer ce « crescendo » de vividité des évocations

(1) F. Galton, op. cit. : Inquiriev info human Facully, p. 108.

(2) Semon, op. cit. : Die mn. Empf., p. ex., p. 286 cl suiv.

sensorielles produit par l'augmentation de vividité de la tendance affective correspondante, il faut donc recourir à une autre hypothèse, et supposer, p. ex., que la partie dégagée de l'accumulation sensorielle peut croître ou diminuer suivant la vividité de l'affectivité évocatrice correspondante. Pour employer l'expression d'Exner, on pourrait admettre que l'action de « déblayement de route » (Bahnung) à l'égard de l'évocation sensorielle, qu'exerce une affectivité donnée, augmente en même temps que la quantité d'énergie active constituant cette dernière (1).

Toute accumulation d'énergie implique en fait la possibilité d'un dégagement tant total que plus ou moins partiel. Et cela doit valoir aussi pour les accumulations d'énergie nerveuse, de quelque espèce qu'elles soient. D'où une « graduation de dégagement » admise même par Sherrington, p. ex., pour l'intensité de la riposte de tel ou tel réflexe, en rapport avec le degré d'intensité du stimulus déclancheur (2).

Ostwald note de même que tous les « déclanchements » d'énergie nerveuse impliquent toujours aussi un processus régulateur ou graduateur de la quantité d'énergie déclanchée, et qu'en conséquence cette quantité d'énergie dépend toujours, d'une part de la quantité d'énergie qui la déclanche (einerseits, von dem Betrage der auslôsende Nervenenergie), et de l'autre de la quantité d'énergie emmagasinée susceptible d'être déclanchée (anderseits, von dem Energievorrath, der zur Auslôsung bereit liegt) (3).

(1) Cf., Exner, op. cit. : Entwurf zu einer physiol. Erkl. der psych. Ersch., 76 et suiv.

(2) Cf., C. S. Sherrington, op. cit. : The integrative Action of the nervous System, p. ex., p. 5, 74-76, etc.

(3) W. Ostwald, op. cit. : Vorlesungeii ùber Nalurphilosophie, p. 355-356, 426 et suiv.

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Toutefois certains cas très remarquables d'augmentation de vividité d'évocations sensorielles, de celles même qui ne peuvent avoir qu'une faible accumulation mnémonique, et dont la très grande vividité par suite n'est manifestement due qu'au fait de l'exceptionnelle vividité de l'affectivité évocatrice, font douter que pas même une telle graduabilité du déclanchement ne suffise à les expliquer.

A ({uel degré peut s'élever la vividité de certaines évocations sensorielles à la suite d'une tendance affective très intense, cela est prouvé, comme on sait, par les « hallucinations », en particulier si elles sont persistantes. Dans celles-ci, l'apport mnémonique sensoriel qui ne correspond pas à la réalité, — c'est-à-dire qui ne coïncide pas dans les spécificités respectives avec les sensations effectives que le monde extérieur tendrait à provoquer, — cet apport, après avoir été évoqué par la tendance affective correspondante, se trouve en même temps ravivé par cette dernière au point d'acquérir une énergie active capable de résister à celle des éléments sensoriels qui tendraient à empêcher ces évocations mnémoniques spécifiquement différentes et qui restent au contraire entravés par elles.

De telles hallucinations, dont la peur et la manie de la persécution d'une part, les visions extatiques de l'autre, nous offrent les exemples les plus familiers, et tous les cas plus ou moins analogues, dans lesquels, sous l'action d'une affectivité intense, la vividité de l'évocation mnémonique surpasse sensiblement et avec persistance celle de la sensation effective, semblenl proprement révéler un «renforcement » véritable et effectif que la tendance affective opère sur l'évocation mnémonique, renforcement d'autant plus grand (pie l'intensi lé ou vividité de la première est plus forte.

Et le fait ne se présente pas comme inadmissible. Bien plutôt on peut considérer comme très probable que les

accumulations spécifiques appartenant à une même association mnémonique quelconque « se renforcent » l'une l'autre au moment de leur évocation, en ce sens qu'une partie de l'énergie dégagée par celles qui en sont le mieux dotées pourrait contribuer à accroître l'énergie de celles qui en sont moins fournies, grâce à la transformation de l'énergie spécifique des unes en celle spécifiquement différente des autres. C'est même là l'unique interprétation qu'il soit possible de donner de ce qu'on appelle Y « excitation » ou F « impulsion » (impingement) d'un centre nerveux donné ou en général d'une activité physiologique donnée de la part d'un autre centre ou d'une autre activité, lorsque ces mots « excitation » et « impulsion » prétendent signifier quelque chose de plus qu'une simple «évocation» ou un simple « déclanchement ».

Et comme en fait une tendance affective représente le plus souvent une réserve d'énergie bien plus grande que celle de chaque accumulation mnémonique sensorielle, ainsi l'augmentation de vividité opérée par elle sur l'évocation de cette dernière ne serait que la conséquence de la grande quantité d'énergie que son réveil dégagerait.

Telle est, peut-on dire, l'opinion qui rallie aujourd'hui le plus grand nombre d'adhérents, bien qu'elle soit généralement exprimée sous les formes les plus vagues et les plus ambiguës.

Ainsi, p. ex., Pillsbury admet que F « impulsion » (impingement) exercée par l'attention sur les centres sensoriels, dans leur état tant perceptif qu'évocatif, est tout à fait analogue à celle que certains réflexes exercent les uns sur les autres (1).

(1) W.-B. Pillsbury, op. cit. : Attention • ch. xv : The Physiology oj Attention.

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D'après Ladd on aurait « une concentration de l'énergie psychique (a focusing of psychical energy) sur certaines phases ou certains facteurs ou objets de la conscience, et un retrait correspondant de cette énergie d'autres phases ou d'autres facteurs ou objets » (1).

Claparède signale 1' « action dynamogénique » exercée par l'intérêt sur les sensations et évocations qui éveillent cet intérêt (2).

Semon, en plus de l'hypothèse, signalée plus haut, de l'accroissement de vividité opéré par les évocations simultanées multiples d'un même élément, se voit obligé de recourir aussi à celle d'une quantité limitée de « vividité disponible » qui se concentrerait tantôt sur certains éléments d'un complexus sensoriel ou mnémonique donné, tantôt sur d'autres (3).

Et ainsi de suite.

Qu'il nous suffise d'avoir ainsi résumé à grands traits les divers processus possibles — susceptibles naturellement d'opérer dans beaucoup de cas en s'ajoutant les uns aux autres — par lesquels une tendance affective, éveillée par certaines conditions physiologiques internes ou par des sensations ou évocations sensorielles données, peut parvenir non seulement à rendre « conscients », mais à « raviver » ces sensations ou évocations qui l'ont déclanchée, et à évoquer en même temps une quantité d'autres souvenirs qui ont avec elle un rapport quelconque, en ravivant aussi ces derniers d'autant plus qu'ils ont pour elle plus d' « intérêt ». Bien que sommaire, cette exposition sert à

(1) G.-E. Ladd, Psyçhofogy Descriptive and Explarìatory, London. Longmans Greon, 1894, p. 66.

(2) E. Claparède, L associali ion des idées, Paris, Doin, 1903, p. L38 e1 suiv.

(3) Semon, op. cit. : Die mn. Bmpf., 34Î-342, 352, 386.

montrer, beaucoup mieux que la simple mention faite dans le chapitre précédent, toute l'importance que pour l'exactitude de nos observations, pour la justesse de nos jugements, pour la valeur et la sûreté de tout le processus de la connaissance en général, acquiert le fait que l'attention soit constituée par le contraste de deux affectivités opposées.

Nous avons déjà vu plus haut en effet comment, grâce à ce contraste qui maintient longtemps en suspens l'affectivité primaire, Y « adaptation » de l'organe sensoriel a tout le temps de s'achever et dans certains cas de se perfectionner encore davantage, et comment, en outre, l'exposition prolongée de l'organe sensoriel à la source excitatrice faciletant 1' « additionnement des stimulus » finit par donner à ceux qui sont déjà assez forts une plus grande vivacité et permet même à beaucoup des plus faibles de franchir ce que nous appelons le seuil de la perception.

Mais il y a plus ; car la présence de deux affectivités simultanément éveillées et opposées a pour effet que l'observation de tel ou tel objet fait ressortir à nos yeux, par l'évocation affective ravivant l'élément sensoriel, non seulement les caractères et attributs qui intéressent l'affectivité primaire, mais encore ceux qu'évoque la secondaire. Et ceux-ci sont même en bien plus grand nombre que les premiers, vu que la crainte de se tromper évoque tous ces caractères et attributs qui successivement peuvent être pensés comme également possibles. Dès lors la perception définitive de l'objet est d'une exactitude d'autant plus rigoureuse que l'attention, c'est-à-dire le contraste affectif sous lequel on l'observe, est plus intense et plus prolongée.

Enfin pour les évocations sensorielles — c'est-à-dire pour les images ou idées — relatives à quelque processus intellectuel suivi avec attention, le fait d'une même et

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unique affectivité primaire tenue longtemps en suspens par la secondaire, outre qu'il donne une continuité d'action à un seul et même processus évocateur, concourant ainsi à maintenir la « connexion des idées » dont il nous reste encore à parler, il fait en même temps que le processus évocateur qui sert de base au processus intellectuel poursuivi et qui s'appuie spécialement sur l'affectivité primaire, reste toujours d'une façon continue et incessante sous le contrôle rectificatif de l'affectivité secondaire. D'où la garantie, qui autrement ferait tout à fait défaut, - — garantie d'autant plus grande que l'état d'attention sera plus intense, — que toutes les images et idées évoquées, tous les souvenirs auxquels le processus intellectuel même a besoin de recourir, au lieu d'être de pures et vaines fantaisies* correspondent au contraire effectivement et exactement à la réalité passée qu'il s'agit maintenant de rappeler à l'esprit.

Quant à la « connexion » des idées qui se manifeste dans tout état d'attention, on l'attribue le plus souvent à un processus d'inhibition qui exclurait toutes les sensations ou évocations sensorielles «étrangères», susceptibles autrement de se présenter elles aussi. On sait que beaucoup de psychologues ont par suite considéré l'attention même comme essentiellement ou en grande partie un processus d'inhibition ( I).

(1) CI"., p. c\., entre beaucoup d'autres, Wundt, op. cit. : Grundz. d. physiol. Psych., I, 323 et suiv. ; III, 341 ; Exner, op. cil. : Ewtw. zh einer physiol. Erkl. d. psych. Ersch., 165 <'l suiv. ; Sherrington, op. m. : The integr. Action of the nervous System, 234; Pillsbury, op. cit. : Attention, ch. xv : The Physiol. of Alt. ; R. Oddi, L'inibizione, Turin, Bocca, 1898, p. 123.

« Si nous nous adressons aux psycho-physiologistes, pour leur demander leur avis sur le côté matériel de l'attention, leur réponse sera à peu près unanime : la fonction principale de l'attention est une inhibition nerveuse » (1).

< Il faut toutefois distinguer. Dans l'état d'attention on a l'inhibition d'une quantité de tendances affectives par certaines autres, et de ce fait on a Révocation manquée de toutes ces images que les affectivités inhibées auraient pu évoquer. Mais on n'a pas une inhibition directe d'évocations sensorielles.

Dans le chapitre précédent, nous avons déjà fourni la preuve que, pour tout ce qui regarde les sensations effectives, l'attention qui se porte sur certaines sensations n'empêche pas physiologiquement celles vers lesquelles elle ne se tourne pas et qui pour cela demeurent inaperçues et inconscientes. Or ce qui vaut pour les sensations est aussi vrai des évocations de sensations, la nature des unes ne différant en rien de celle des autres. Nous en trouvons une preuve dans l'apparition imprévue de certaines idées qui, à peine nées, attirent à elles notre attention : signe que l'idée s'est produite alors même que nous n'y prêtions pas attention, autrement elle n'aurait pu surgir pour appeler ensuite sur elle cette attention.

L'inhibition directe de sensations ou évocations sensorielles de la part de l'attention serait du reste incompatible avec la nature même du phénomène inhibitif. Il ne peut en effet y avoir inhibition d'une activité physiologique par une autre que si, soit directement, soit indirectement par le moyen d'autres activités intimement associées aux

(1) K.-B.-R. Aars, art. cit. : Notes sur V attention, p. 217.

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premières, on arrive en dernière analyse à avoir deux activités nerveuses spécifiquement différentes qui tendent à se produire sur le même point ou dans le même trait de l'organisme. C'est ainsi qu'une affectivité peut en inhiber une autre différente, si toutes deux ont une partie de leur siège en commun, et qu'une sensation ou évocation sensorielle peut en inhiber une autre spécifiquement différente, si elle tend à se produire dans la même portion de conduction nerveuse (comme, p. ex., dans le « Wettstreit der Sehfelder » ). Mais une affectivité ne saurait inhiber directement une sensation ou évocation sensorielle, comme une sensation ou évocation sensorielle ne peut inhiber directement une affectivité, vu que les sièges respectifs en sont totalement distincts.

Une tendance affective ne pourra inhiber une sensation on évocation sensorielle que par voie indirecte, toutes les fois que les sensations qu'elle ravive ou les images qu'elle évoque et maintient en éveil seront « incompatibles » ou « en contradiction » avec cette sensation ou évocation, c'està-dire auront avec celle-ci un siège ou un trait en commun et une spécificité différente. Et une sensation ou évocation sensorielle pourra inhiber une tendance affective également par voie indirecte, si elle éveille une autre affectivité qui chasse la première de son siège. Mais, nous le répétons, l'inhibition réciproque directe entre éléments affectifs et éléments intellectuels n'est pas possible, en raison même de l'absence d'aucune partie en commun de leurs sièges, et par là d'aucun point de rencontre et de contraste.

Si d'ailleurs la tendance affective primaire de l'état d'attention ne peut inhiber directement ni sensations ni évocations sensorielles « étrangères », et si indirectement ette ne peut inhiber que celles qui sont incompatibles avec

les siennes, elle parvient toutefois pratiquement de la même façon à l'exclusion plus ou moins complète des éléments intellectuels qui ne l'intéressent pas : et cela en inhibant toutes les autres affectivités dont dépendraient précisément soit l'élévation à la conscience soit l'évocation directe même de ces éléments intellectuels étrangers.

En d'autres termes, ce n'est point par inhibition physiologique directe de faits intellectuels que s'obtient la « connexion des idées » propre à l'état d'attention, mais par F exclusion de la conscience de toutes les sensations ou évocations sensorielles étrangères non inhibées physiologiquement, et par Y inhibition physiologique de toutes les autres tendances affectives possibles qui auraient pour effet immédiat soit de rappeler à la conscience ces sensations sensorielles inconscientes, soit de raviver, évoquer et maintenir en éveil toute une infinité d'autres sensations et idées. Toutefois noue pourrons continuer à parler dans la suite de tendances affectives qui inhibent ou excluent les sensations ou évocations sensorielles qui ne les intéressent pas, pourvu qu'on interprète toujours cette exclusion dans le sens que nous venons de préciser.

A côté de ce double résultat purement négatif ou d'exclusion, à savoir l'élévation manquée à la conscience ou l'évocation manquée d'une grande quantité d'éléments intellectuels étrangers, on a ensuite le double résultat positif, plus important encore, qui dérive de Faction simultanée et concordante d'un choix affectif et d'une évocation directe.

En effet dans la masse d'éléments intellectuels susceptibles de se produire par voie d'association tout à fait fortuite entre les évocations sensorielles, et que l'état d'attention tourné ailleurs ne peut inhiber physiologiquement mais seulement exclure de la conscience, il en est quelques-uns qui, de temps en temps, se présentent comme ayant quelque

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rapport avec ce qui est objet d'un tel état d'attention, ou comme moyens plus ou moins directs ou indirects en vue d'une fin jDOursuivie par l'affectivité primaire de cet état d'attention. Et soudain ceux-ci sont alors élevés à la conscience, ravivés et « soutenus » — c'est-à-dire maintenus plus longtemps en état d'évocation — par l'affectivité respective.

On a ainsi un « choix affectif » entre évocations sensorielles inconscientes, tout à fait analogue à celui que nous avons déjà vu s'opérer entre les excitations sensorielles, dont une fraction minime seulement, entre toutes celles qui agissent en même temps, est élue pour faire partie de l'état d'attention du moment. Ce qu'on nomme « idéation géniale », se produisant à l'improviste et d'une façon toute involontaire, n'est que l'exemple le plus typique de ce choix affectif entre évocations sensorielles inconscientes.

Parallèlement à ce « choix », qui parvient ainsi à donner un lien affectif commun à une matière intellectuelle peu ou point connexe par elle-même, on a enfin l'évocation directe d'autres éléments sensoriels, au moyen de l'affectivité primaire, sous l'incessant contrôle rectificatif de l'unique ou des multiples affectivités secondaires qui à tour de rôle peuvent se succéder dans l'opposition à cette affectivité primaire qu'elles maintiennent en suspens.

Et c'est précisément ce processus d'évocation — ainsi guidé et « poussé » par la tendance affective primaire qui reste toujours invariable pendant toute la durée de l'état d'attention corrélatif, — c'est ce processus qui crée directement une matière intellectuelle mnémonique déjà par elle-même en connexion avec ce qui est objet de cette attention.

D'où la grande différence entre l'association fortuite des idées, telle qu'elle se développe en l'absence de tout

élément un peu durable d'ordre affectif, et celle qui au contraire possède ce substratum affectif.

L'association purement mécanique des idées, — produite par la simple et fortuite contiguïté ou ressemblance, souvent très partielle et particulière, d'ordre uniquement sensoriel, entre élément évocateur et élément évoqué, — se déroule tout à fait chaotiquement par le fait qu'à chaque élément, évocateur, de durée momentanée, en succède aussitôt un autre, tout différent, qui d'évoqué devient à son tour évocateur, pour laisser ensuite de nouveau la place à un troisième, de sorte que nulle relation d'aucune sorte ne subsiste plus en général entre deux anneaux quelconques de la chaîne qui ne sont pas immédiatement contigus. Au contraire, le cours d'une association cohérente des idées — provoqué et canalisé par un élément évocateur unique, d'ordre affectif, qui reste longtemps invariable en servant de base et de lien communs — possède une direction propre bien déterminée et tend tout entier vers un but unique déjà préétabli par l'affectivité évocatrice elle-même.

C'est précisément cette différence essentielle entre les deux sortes d'associations, l'une « connexe » et l'autre « sans connexion » que l'école classique anglaise avait été tout à fait impuissante à expliquer.

Aussi bien voit-on combien il doit être important pour les excitations sensorielles, au point de vue de leur rappel probable dans l'avenir et de leur entrée dans le patrimoine intellectuel de l'individu, le fait de réussir à éveiller quelque intérêt ; et comment au contraire, celles qui tout en parvenant physiologiquement à leur point normal d'arrivée sont restées toutefois inconscientes parce qu'elles ne se sont associées à aucune affectivité quelle qu'elle soit, doivent être considérées, sinon toutes, au moins en très grande

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partie, comme perdues pour l'intellect, vu qu'elles trouveront bien difficilement l'occasion d'être évoquées avant que leur trop longue « inaction » les fasse disparaître même comme simples accumulations mnémoniques.

Remarquons d'ailleurs que cette connexion que l'état d'attention parvient ainsi à donner à tout le processus intellectuel perdrait toute valeur si le fait psychique qui la produit était de courte durée. C'est la longue persistance de ce fait psychique de connexion qui donne du relief au phénomène. Si les tendances affectives les plus diverses se succédaient rapidement les unes aux autres en ne durant chacune qu'un instant, — comme il arrive, p. ex., chez les maniaques, — tout aspect de connexion entre faits psychiques successifs viendrait aussitôt à s'évanouir. C'est parce que la tendance affective primaire se trouve maintenue en suspens par la secondaire et reste ainsi invariable pendant longtemps, que le développement de toute une série d'états intellectuels consécutifs prend l'aspect d'un seul tout connexe.

C'est cette tendance affective primaire, ainsi tenue en suspens, qui constitue en d'autres termes le fait psychique « invariant », lien unique de connexion de tout le processus intellectuel. Aussi est-ce de la force de résistance plus ou moins grande d'une telle tendance affective primaire que dépend la « cohérence » ou « l'incohérence » du processus intellectuel lui-même, lorsque celui-ci réclame un long » temps pour atteindre son complet développement.

Mais qu'est-ce, en dernière analyse, que ce « processus intellectuel », poursuivi par l'affectivité primaire de l'état d'attention, auquel nous avons plusieurs fois fait allusion, et que cette affectivité primaire a pour mission de rendre « cohérent » ?

Dans sa forme la plus typique et la plus Fondamentale

il n'est autre chose, comme nous chercherons à le démontrer dans le prochain chapitre, que la poursuite de la part de la tendance affective primaire d'une série d'événements ou de changements, réellement observés ou simplement imaginés, relatifs à l'objet même de l'affectivité primaire.

Ainsi le chasseur qui suit du regard le gibier et qui le voit entrer et disparaître dans un buisson tourne dès lors toute son attention vers ce buisson ; et l'agitation presque imperceptible de ce dernier prend à ses yeux la plus grande importance, parce qu'il sait par expérience qu'elle est « connexe » à quelque fait intéressant le gibier tant désiré, c'est-à-dire au mouvement de celui-ci à l'intérieur du buisson et à sa sortie probable et prochaine.

De même le chimiste qui poursuit les divers événements et les diverses transformations d'une substance donnée, qui la voit se dissoudre dans le liquide préparé et chauffé à cet effet, fixe dès lors toute son attention sur la solution et sur chaque phénomène physique ou chimique ultérieur qu'ensuite elle présente, parce qu'il le sait également « connexe » à la substance qui est pour lui l'objet intéressant et qu'il continue à poursuivre même pendant tout le temps où elle reste soustraite à sa vue.

Ainsi encore le penseur qui poursuit mentalement et non plus matériellement les divers faits ou changements qu'il imagine simplement comme arrivés ou survenus à un objet donné de son désir, continue à poursuivre ce dernier par la pensée, même si quelqu'un de ces événements ou changements imaginés l'a complètement transformé ou l'a momentanément fait disparaître comme tel ; car il espère encore le retrouver ou le récupérer, dans l'état primitif désiré, à la suite d'autres événements ou changements ultérieurs.

Et c'est l'affectivité primaire dirigée vers cet objet,

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sous le contrôle incessant de la secondaire, qui précisément pousse le penseur à imaginer par la pensée tous ces autres événements et changements par lesquels l'objet même disparu ou transformé peut se retrouver ou se récupérer ; et cette affectivité primaire, grâce au double processus négatif et au double processus positif susdits, fait que tout le processus de la pensée soit dirigé vers cette unique fin ardemment poursuivie.

Mais ici nous arrivons au phénomène psychologique suprême, au raisonnement, qui fera l'objet spécial du chapitre suivant.

E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement.

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