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III. — Cohérence des monomanes

Si l'affectivité qui est continuellement en jeu chez le délirant monomane est une et toujours la même, la direction de sa pensée ou de sa fantaisie sera, avant tout, dans le plus étroit rapport avec cette affectivité unique ; cette dernière sera comme une lentille chromatique qui lui fera apparaître sous la même couleur uniforme toutes les choses du monde extérieur : « Les interprétations des délirants de jalousie, écrivent Sérieux et Capgras, se ressemblent toutes : elles portent principalement sur les moindres gestes du conjoint soupçonné. Celui-ci a-t-il l'air fatigué ? c'est une preuve d'adultère ; l'air gai ? il arrive d'un rendez-vous. Un regard, un mouvement des sourcils, des lèvres ou des doigts sont autant de signes révélateurs ; de même les sourires ou les pleurs. Prononce-t-il le nom de l'amant supposé, le timbre de la voix ne laisse aucun doute ; le répète-t-il souvent, c'est « pour s'exercer à l'entendre en

(1) Sérieux et Capgras, op. cit.2 p. 220,

public sans rougir » ; s'il cesse d'en parler, on en devine le motif. Dans la rue, le jaloux croit que les passants se moquent de lui ; on fait mille allusions à son malheur ; on a l'air de le prendre pour un mari complaisant. Pour l'un d'eux, les pas de sa femme sur le parquet, signes d'intelligence entre elle et les amants, composent par leurs bruits variés un alphabet télégraphique qu'il parvient à traduire » (1).

« Au moment de monter en diligence, écrivait à Morel une personne atteinte de la manie de la persécution, toutes les places étaient au complet ; alors il me vint à V esprit que c était une mauvaise farce quon avait voulu me jouer. Obligé de séjourner à Verdun, je m' imagine que toutes les personnes que je rencontre cherchent à m'être nuisibles, qu'elles inventent tous les moyens pour me vexer et me persécuter. J'ai tellement gravée dans mon âme Vidée quon me persécute, que mon esprit est incapable de prendre le dessus et de chasser loin de moi ces absurdités. Une autre malade, entendant les bruits de marteau de quelques ouvriers, les interprétait comme s'il s'agissait de réunir les planches du cercueil qui devait la renfermer. Une autre voit s'arrêter devant sa maison une voiture chargée de meubles, et s'enfuit, prétendant qu'elle renferme la guillotine qui doit l'exécuter » (2).

Ces interprétations si monocordes, si à l'unisson de l'unique tendance affective maîtresse, dénotent comment tout le processus évocateur qui donne lieu à la pensée est complètement sous la dépendance de cette tendance. Mais la grande influence qu'exerce sur la direction du processus d'association l'unique tendance affective toujours en tension est démontrée spécialement par ces associations interprétatives tout à fait étranges auxquelles sont sujets à peu

(1) Sérieux et Capgras, op. cit., p. 111.

(2) Morel2 op. cit., p. 345-346, 352.

près tous les délirants monomanes et qui dénotent, en même temps, combien une vive affectivité aiguise l'imagination : « Mme X... étudie minutieusement les lettres qu'elle reçoit. Les signes de ponctuation, les fautes d'orthographe donnent lieu à de nombreuses interprétations. Son père lui écrit : « Nous désirons ta guérison ». Elle fait remarquer que le point terminal est d'une grosseur inusitée ; il faut donc lire : « nous ne désirons point ta guérison ». Une autre femme croit que son mari lui annonce l'intention de se séparer d'elle en collant sur une lettre deux timbres à cinq centimes au lieu d'un à dix. Un regard, un sourire, un geste, les cris et les chansons des enfants, la toux ou les sputations d'un voisin, les chuchotements des passants, les morceaux de papier trouvés dans la rue, une porte ouverte ou fermée, un rien sert de prétexte aux interprétations. Plus le fait semble insignifiant aux yeux du vulgaire, plus pénétrante leur apparaît leur perspicacité. Là où d'autres ne voient que coïncidences, eux, grâce à leur clairvoyance interprétative, savent démêler la vérité et les rapports secrets des choses ». Tout objet ou tout fait, le plus insignifiant et le plus accidentel, prend pour eux le caractère profond d'un symbole (ce qui, soit dit ici entre parenthèses, aide à comprendre la psychologie des « symbolistes » en littérature et en art) (1).

Si tout le processus évocateur tombe ainsi sous le plein pouvoir de l'unique affectivité maîtresse, celle-ci vient par cela même à constituer un puissant fil de liaison réunissant tous les états psychiques intellectifs, lesquels deviennent ainsi cohérents entre eux, voire cohérents à V excès. Un tableau admirable de cohérence nous est présenté, p. ex., par le délire de cette mélancolique que décrit Kraepelin : « Une

(1 ) Sérieux et Capgras, op. cit., p. 21 , 23-24, 27, 29-30, 32-34, 91-92,etc.

veuve de 56 ans, qui, deux ans et trois mois auparavant, avait soigné un fils malade du typhus, et qui, ensuite, avait été elle-même atteinte d'une affection fébrile, probablement aussi le typhus, perdit enfin, quelques mois après, subitement son mari. Bientôt, elle commença à devenir anxieuse et à se faire des reproches de n'avoir pas bien soigné son époux. Alors se développa rapidement un délire d'auto-accusation bien marqué. Elle n'a, pense-t-elle, jamais rien fait de bien, elle s'est laissé mener par le Mauvais. Ses prières n'ont jamais eu de valeur ; seulement, auparavant, elle ne le savait pas. Son mari a épousé tout justement le diable, et ne peut donc aller au ciel ; elle et ses enfants sont damnés, à cause de sa vie antérieure non chrétienne. En même temps apparurent une grande inquiétude et une insomnie presque complète ; la malade se lamentait, criait et pleurait continuellement ; en outre, elle ne mangeait plus rien, et dut, par suite, être bientôt conduite à la clinique. Ici elle manifesta une foule d'idées dés plus étranges : elle avait été le serpent du paradis terrestre ; elle avait induit au péché son mari, qui du reste s'appelait Adam ; elle s'était damnée, elle et ses enfants, elle avait rendu tout le monde malheureux. C'est pourquoi elle sera brûlée ; elle a été déjà en enfer et a vu là, dans l'abîme, ses terribles péchés. Le firmament est tombé ; il n'y a plus d'eau, plus d'argent, plus rien à manger ; elle a tout détruit, elle s'est rendue coupable de la ruine, de l'univers ; « le monde entier pèse sur son âme ». Dans un écrit adressé au tribunal, elle s'accusait de tous ces crimes et demandait qu'on la conduisît en prison ; sur un billet, elle signait « le diable » » (1).

(1) E. Kraepelin, Einfuhrung in die psychiatrische Klinik, Barth, Leipzig, 1901, p. 8-9.

• E. Rignano. — Psychologie du Raisonnement. 29

Ou voit là comment l'association des idées, provoquée par l'action évocatrice et sélective de l'unique affectivité en jeu, est étroitement enchaînée, cohérente : si elle est une grande pécheresse, alors elle est le diable ; si elle est le diable, alors son mari et ses enfants, conformément aux enseignements religieux, sont damnés, eux aussi, et ainsi de suite. Aucun défaut de connexion, aucune incohérence ne se manifeste jamais ni dans ses idées ni dans ses actes. Ce qu'on observe, c'est, par contre, l'impossibilité que, dans l'esprit de la malade, se produise quelque affectivité secondaire de contrôle, capable d'évoquer les images antagonistes aux idées délirantes, à commencer par les souvenirs de toutes les actions méritoires qu'elle a accomplies, de tous les bons sentiments qu'elle a maintes et maintes fois éprouvés dans le passé, images qui, au contraire, se présentent aussitôt à l'esprit de l'homme sain quand, par hasard, l'assaillent, lui aussi, des idées et des doutes semblables.

De même, l'autre paranoïque décrit par Kraepelin, qui se croit persécuté depuis plus de vingt ans par une Américaine, se construit toute une fantastique « Weltanschauung » particulière, étroitement cohérente à son délire (1).

Cette grande, cette excessive cohérence des monomanes est donc due à leur morbide exclusivisme affectif, au fait que comme l'observe Baillarger, ils interprètent tout dans le sens de leurs craintes et de leurs préoccupations, au fait, comme le notent Toulouse et Mignard, que leurs trop fortes affectivités d'égoïsme, de vanité, de haine, maintiennent leurs délires dans une direction trop fixe (2).

(1) Kraepelin, ibid., p. 150-153.

(2) Baillarger, op. cit. : Recherches sur les maladies mentales, tome I, p. 257-258 ; Ed. Toulouse et M. Mignard, article cité : Lo maladies mentales et V autoconduction, p. 272.

Mais cette direction trop fixe, due à l'unique affectivité' maîtresse, n'empêche pas que les délires des paranoïques ne soient, le plus souvent, des enchaînements imaginés d'événements multiples, les plus variés et les plus fantastiques, encore que bien reliés entre eux. De sorte que, en pareils cas, on ne peut certainement pas parler de monoidéisme, mais seulement de monoaffectwisme.

Et c'est précisément parce qu'ils sont des monoaffectifs au sens le plus rigoureux du mot, et, par suite, d'irrésistibles cohérents, que les mélancoliques, les persécutés, les persécuteurs, les mégalomanes, etc., sont tous portés à systématiser leurs délires : « L'aliéné, écrit Morel, fait tous ses efforts pour associer ses idées ; il les coordonne, les déduit les unes des autres, et parvient souvent, après de grands efforts de raisonment, à se créer un système délirant en vertu duquel il prémédite et agit. Une conception délirante se déduit d'une autre conception délirante par la même loi qu'une idée raisonnable engendre une autre idée raisonnable. C'est ainsi que l'aliéné arrive fatalement, mais logiquement, aux conceptions intellectuelles les plus contraires à la raison générale, et à la préparation des actes les plus monstrueux ». « Dans les délires d'interprétation, écrivent à leur tour Sérieux et Capgras, les conceptions délirantes, coordonnées en un ensemble dont les différentes parties se relient, forment un groupement, un système plus ou moins organisé » (1).

Si à ces délires systématisés on oppose des objections, le raisonnement, complètement au service de l'unique affectivité dominante, entre aussitôt en fonction pour chasser ces contradictions : « Lorsqu'on parvient à montrer à ces malheureux qu'il n'y a personne de caché dans les cheminées, ni dans les caves d'où ils supposent que partent les voix,

(1) Morel, op. cit., p. 427 ; Sérieux et Capgras, op. cit., p. 131.

ils inventent toutes sortes de combinaisons pour justifier les inconséquences de leur délire. Ils prétendent qu'on les tourmente à distance au moyen de l'électricité, de portevoix et autres machinations inventées par l'incroyable acharnement de leurs persécuteurs ; ils vont jusqu'à leur attribùer invariablement une puissance surnaturelle » (1).

L'aggravation et la complication des délires ainsi systématisés provient précisément du fait que l'unique affectivité en jeu, qui n'est plus refrénée par aucune tendance antagoniste, qui n'est jamais remplacée par d'autres capables de faire momentanément diverger ailleurs la pensée, ne cesse de réunir de nouveaux matériaux Imaginatifs en relation avec elle-même, lesquels, à leur tour, et plus ils sont riches et en harmonie avec cette unique tendance affective motrice du délire, l'enchaînent et la renforcent de plus en plus (2).

A mesure que s'accroît leur « systématisation », se fait plus rigoureuse la cohérence de ces délires, qui leur donne l'aspect d'un parfait édifice logique : « L'intellect de l'individu affecté de la manie de la persécution , écrit Maudsley, est mal formé en ce sens qu'il admet certaines prémisses fausses, mais, celles-ci une fois admises comme bonnes, il raisonne très bien sur elles ». Le monomane, note Morel, « étaye son système délirant par des raisons très logiques en apparence » (3).

Grâce à cette unique tendance affective toujours en tension, toujours prête à évoquer les faits, si minimes soientils, qui lui sont favorables et à choisir en même temps, « comme en les passant rigoureusement au crible », selon

(1) Morel, op. cit., p. 364.

(2) Cf., p. ex., G odfernaux, op. cit., p. 65-66, 67, 69-70 ; Séclas, op. cit., p. 507.

(3) Maudsley, op. cit. : The Pathologij of Mind, p. 312-316; Morel, op. cit., p. 396.

l'expression de Tanzi et Lugaro, parmi les argumentations de toute nature, précisément celles et seulement celles qui soutiennent sa conviction délirante, grâce, dis-je, à ce monoafïectivisme absolu qui lui est propre, le monomane est aussi un très habile et très subtil dialecticien : « Dans les folies raisonnantes, fait ressortir Voivenel, le délirant peut, même admirablement, défendre ses convictions ». Ainsi, Mlle B..., une délirante systématisante, « dont l'intelligence, la mémoire, les facultés logistiques sont parfaitement conservées, utilise toute son instruction et son éducation comme il convient, et se défend en avocat habile ». « L'interprétateur emploi souvent, observent à leur tour Sérieux et Capgras, dans la défense de ses convictions délirantes, les ressources d'une dialectique serrée. Il accumule preuve sur preuve, il a pour chaque objection une réponse toujours prête, il sait rétorquer les arguments, il pose des dilemmes, s'empare du fait le plus minime pour l'employer adroitement aux besoins de sa cause » (1).

Parfaitement cohérents à son système délirant d'idées sont, de même, les actes du monomane, tels que, p. ex., les mesures de défense du persécuté : « Les réactions habituelles par lesquelles l'aliéné cherche à se défendre contre ses ennemis sont les changements de domicile, les migrations destinées à dépister, l'analyse de ses aliments ou boissons, le refus partiel de certains mets ou leur préparation par luimême, les dénonciations aux autorités, enfin les actes violents de toute espèce. Là, il n'y a pas à proprement parler d'idée délirante de défense, mais une réaction en quelque sorte logique, résultant d'idées de persécution » (2).

(1) Tanzi et Lugaro, op. cit., I, p. 745 ; P. Voivenel, Sur un cas de délire d'interprétation, « L' Encéphale j>, 10 juin 1912, p. 539-540; Sérieux et Capgras, op. cit., p. 49.

(2) Séglas, op. cit., p. 785.

Parfaitement cohérents, enfin, sont aussi le caractère et toute la conduite. « Les paranoïques, écrivent Tanzi et Lugaro, sont toujours animés d'une passion tenace qui donne à leur caractère une fermeté, une vigueur, une cohérence quasi-héroïque et souvent inconnue aux individus normaux ». « Certains paranoïques défient, avec leur idéal insensé, les plus dures, adversités, montrent une cohérence intransigeante de caractère, une incoercibilité volitive et un esprit de sacrifice qui leur vaudraient le titre de héros plutôt que celui de fous, si l'idéal pour lequel ils se sacrifient ne répugnait pas au sens commun » (1).

Nous voyons donc, en résumé, que le patrimoine intellectif des monomanes ou paranoïques est, d'ordinaire, parfaitement sain : les sensations et leurs évocations, comme le fait aussi ressortir Kraepelin, se maintiennent chez eux fidèlement conformes à la réalité ; dans la grande majorité des cas, les hallucinations manquent totalement ; la mémoire est bonne ; la faculté d'imagination ne laisse rien à désirer sous le rapport de la richesse d'association et est complètement, comme dans l'esprit le plus normal, au service de l'affectivité respective ; la faculté logique, enfin, sous le rapport de la cohérence, est encore plus solide et plus affinée que chez l'homme sain : « On constate chez les délirants, observent Sérieux et Capgras, une façon de s'exprimer correcte, des souvenirs très fidèles, une curiosité éveillée, une intelligence intacte, parfois fine et pénétrante ». « Il n'y a ni trouble de la conscience, ni confusion dans les idées, pas d'altération générale des facultés syllogistiques » (2).

Le côté insensé, dans le délire systématique des paranoïques, ne consiste même pas dans l'hypothèse fondamen-

(1) Tanzi et*LuGARO, op. cit., L p. 379, 323.

(2) Kraepelin, op. cit., p. 150-151 ; Sérieux et Capgras, op. cit., p. 5-6, 47-48.

taie qui est à la base du délire et qui, pour erronée qu'elle soit, est, le plus souvent, une hypothèse « raisonnable », c'est-à-dire non invraisemblable, que l'homme normal, lui aussi, peut être poussé à admettre, provisoirement, lorsqu'il se trouve dans une disposition affective similaire (1).

Le véritable fait morbide réside, répétons-le encore, dans la vivacité, la persistance et V envahissement d'une seule et unique tendance affective. Si celle-ci, en effet, est ce qui donne' à toute la pensée la plus grande cohérence, et même une cohérence excessive, c'est elle aussi qui ne laisse accès à aucune de ces tendances affectives antagonistes qui, chez l'homme normal, tiennent précisément en suspens l'activité primaire, évoquent les faits qui peuvent être contraires à l'hypothèse imaginée par cette dernière, et l'inhibent ou la « redressent » de façon à la rendre conforme à la réalité. Il s'ensuit qu'à la plus rigoureuse cohérence, due à la vivacité, à la persistance et à l'envahissement de cette unique affectivité toujours en jeu, se joint la plus grande illogicité, comme nous le verrons précisément dans la partie suivante de ce chapitre.

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