IV. — Illogicité des monomanes
Le manque le plus absolu de sens critique chez les paranoïques, la « défaillance du sens critique », « l'amoindrissement ou la perversion du sens critique, incapable de redresser les erreurs de l'imagination », ont été relevés, on peut le dire, par tous les auteurs : « Chez les interprétateurs, observent Sérieux et Capgras, il n'y a ni doute ni contrôle ; les
(1) Cf. Sérieux et Capgras, ibid., p. 47-48 ; Tanzi et Lugaro, op. cit., I, p. 321.
images contradictoires, antagonistes, ne peuvent lutter contre la représentation pathologique et l'empêcher de s'objectiver ». « Chez les paranoïques, notent à leur tour *Tanzi et Lugaro, à côté de l'exubérance du moteur passionnel, il y a un défaut constitutionnel de critique ». Et ce défaut de critique, portant à accepter comme vraie toute idée qui est suggérée ou qui se présente spontanément à l'esprit, donne lieu à une crédulité sans bornes, laisse l'intellect sans défense et ouvre ainsi la voie aux délires les plus illogiques et les plus absurdes (1).
En effet, l'illogicité et l'absurdité ne consistent qu'en ceci : que l'on imagine, comme résultat d'une expérience simplement imaginée, un fait différent de celui que nous a effectivement enseigné le passé, ou que l'on interprète un fait donné au moyen d'une hypothèse que l'expérience du passé nous enseigne n'être que bien peu ou nullement probable dans les circonstances actuelles. A l'état normal aussi, la tendance à attribuer à telle ou telle expérience imaginée un résultat différent de celui qui est juste, ou à forger des hypothèses interprétatives erronées, est des plus communes ; mais, à l'état normal, la tendance affective de contrôle « redresse » la déduction ou l'interprétation erronée, tandis que ces correctifs font défaut chez le paranoïque, préciséà cause de son monoafîectivisme absolu, véritable autocratie affective qu'aucune contre-affectivité de contrôle ne réussit à maintenir en suspens.
L'expérience nous enseigne, p. ex., qu'un homme ne peut passer par le trou d'une serrure, mais le délirant systématique peut affirmer que son persécuteur est entré la nuit, par cette voie, dans sa chambre à coucher, et il peut l'affir-
(1) Sérieux et Capgras, op. cit., p. 47-48, 215, 220, 225 ; Tanzi et Lugaro, op. cit., I, p. 303, 323.
mer avec une parfaite bonne foi et avec la plus profonde conviction, puisque manque chez lui toute tendance affective de contrôle capable d'évoquer l'expérience du passé et de rectifier l'hypothèse absurde. L'expérience nous enseigne qu'il est impossible à une femme de modeste condition de se servir de tous les hommes qui existent dans le monde pour mettre à exécution ses vengeances contre l'homme qu'elle hait, mais c'est précisément ce que croit fermement le paranoïque décrit par Kraepelin et ci-dessus rappelé, lequel se figure être persécuté par une Américaine. « Les délirants par persécution, écrit Morel, sont dans l'impossibilité de trouver dans leur intelligence égarée les éléments d'antagonisme à leurs conceptions délirantes » (1).
Le monoafîectivisme des paranoïques, des délirants systématiques, les rend si inébranlables dans leurs convictions que les objections mêmes que d'autres peuvent leur opposer ne servent de rien : « Toutes les objections que l'on avance contre ces idées, dit Kraepelin à propos du paranoïque detout à l'heure, qui se croit persécuté par l'Américaine, sont accueillies par le malade avec un air de supériorité et d'incrédulité et ricochent, pour ainsi dire, sans laisser aucune trace, sur sa conviction ferme comme roc. On s'aperçoit aussitôt qu'il ne croit pas même au sérieux de nos paroles,, et qu'il pense que tout ce que nous disons pour le dissuader est le contraire de ce que nous croyons effectivement ». « On est invinciblement entraîné, ajoute Morel, à discuter avec ces malades les motifs de leur délire, à chercher à les convaincre par le raisonnement ; mais ils sont incapables de porter attention à vos paroles, ils ne répondent qu'à leur propre délire » (2).
(1) Morel, op. cit., p. 425.
(2) Kraepelin, op. cit., p. 150-151 ; Morel, op. cit., p. 714.
« Le persécuté, écrit Séglas, enregistre sans discussion les moindres faits qui lui paraissent suspects. Pour lui, ils sont définitivement acquis, sans critique, sans contrôle. Jamais il ne fera le moindre effort intellectuel, nen appellera à ses connaissances antérieures pour contrôler son délire. Il a dans ses convictions une foi profonde, une croyance inébranlable, qui lui enlève tout pouvoir de contrôle. C'est ainsi que l'on voit des individus intelligents, instruits, formuler, à titre de preuves positives, les idées les plus baroques, les plus manifestement invraisemblables » (1).
« A la pensée de l'interprétant, écrit à son tour D' Allonnes, ne se présentent même pas les considérations défavorables à la préoccupation actuelle. Les rouages de l'association et du jugement ne jouent plus, pour tout ce qui s'oppose au sentiment dominateur. Le moindre vestige d'un sentiment autre est balayé » (2).
De là, donc, les grandes illogicités et absurdités auxquelles les paranoïques peuvent arriver avec leurs raisonnements : p. ex., comme nous l'avons vu plus haut, l'un admettra que sa femme possède un « mouchoir magique » qui lui permet de sortir, sans être vue, de la chambre conjugale : ou peut-être même que l'amant de sa femme est entré par le trou de la serrure ; un autre racontera avoir pris part à des événements d'il y a deux ou trois siècles ; ou bien il accusera son prétendu persécuteur d'avoir le pouvoir surnaturel de le tourmenter physiquement, même de loin ; un autre encore sera fermement convaincu qu'une modeste femme a réussi à mettre en action, pour ses fins de vengeance, tout le genre humain ; etc., etc.
Déductions illogiques, bien que toujours cohérentes avec
(1) Séglas, op. cit., p. 517-518, 520.
(2) R. D'Allonnes, Les troubles de l'intelligence, « Revue Philosophique », décembre 1914, p. 470-471.
le point de départ du délire, et qui, s'enchaînant, puis s'additionnant, conduisent à des conclusions absurdes et, par répercussion, à des actes absolument fous, tels que, p. ex., les bizarres défenses auxquelles ont recours certains persécutés : ainsi, une persécutée décrite par Séglas « avait pour habitude, le soir, avant de se coucher, de retirer les draps du lit ; puis elle mettait sur le matelas une assiette et posait dessus un flambeau avec une bougie piquée d'épingles qui tombaient dans l'assiette à mesure que la bougie brûlait. Cette pratique avait pour but de chasser «les mauvais Esprits)). Une autre mettait sur sa tête un livre, puis une casserole en cuivre, pour se garantir des « pestes coupantes » que ses ennemis lui jetaient sur la tête. Une troisième, à qui l'on travaille la cervelle, s'entoure la tête d'une énorme coiffure, véritable casque blindé de carton, qui en même temps recouvre les oreilles pour empêcher les « perce-oreilles » d'y pénétrer. Une quatrième, pour se préserver de la « charognerie », se place la nuit sur la poitrine un cataplasme de matières fécales et se couvre ensuite hermétiquement » (1).
Actes certainement fous que ceux-là, dont la méticulosité même, si réfléchie, et dont la répétition toujours identique indiquent cependant qu'ils sont, eux aussi, parfaitement connexes et cohérents avec l'hypothèse fondamentale délirante d'une persécution bien déterminée, que ces mêmes actes insensés sont appelés à rendre vaine.