‹ Psychologie du raisonnementChapitre 33 sur 39 · V. — Conclusion · texte numérisé non relu

V. — Conclusion

Nous avons ainsi terminé notre brève et sommaire étude sur cette catégorie particulière de fous que sont les para-

(1) Séglas, op. cit., p. 789.

noïques ou les monomanes, catégorie qui, pour nous, est particulièrement intéressante parce qu'elle nous permet de distinguer et de séparer nettement les deux caractéristiques fondamentales du raisonnement, la cohérence et la logicité, qui, au contraire, sont habituellement confondues, par les psychologues et les psychiatres eux-mêmes, comme nous avons pu le noter aussi dans quelques-unes des citations rapportées ci-dessus.

Nous avons vu, en effet, chez ces aliénés, la plus grande cohérence accompagnée de Y illogicità la plus criante. Ce qui nous a permis de mettre en relief, encore plus que nous n'avions pu le faire dans nos précédents chapitres sur le raisonnement chez les normaux, comment il appartient à l'affectivité primaire, qui est celle qui pousse au raisonnement, de maintenir la cohérence, tandis qu'il appartient à l'affectivité secondaire, antagoniste de la primaire, d'en garantir la logicité, et comment, par suite, à une intensité et un envahissement excessifs de la première, et à l'annihilation subséquente de la seconde, doit correspondre, comme résultat, le mariage de la cohérence avec l'illogicité. Mariage étrange, auquel a été précisément donné, on le sait, le nom de folie raisonnante qui, s'il peut sonner, pour le profane, comme une contradiction dans les termes, exprime cependant, d'une façon suggestive, ce mariage même.

Que la seule et unique cause de ces délires des paranoïques soit la prévalence et l'envahissement d'une tendance affective, exclusive de toute autre, et que tout le mécanisme intellectif se conserve parfaitement sain, c'est ce que démontre aussi le fait que, dans les moments où cette affectivité autocrate se tait, la pensée redevient normale, ainsi qu'il arrive à de nombreux paranoïques lorsqu'ils sont, momentanément arrachés à leur délire par d'autres occu-

pations ou préoccupations. Ainsi, ce professeur hypocondriaque dont parle Séglas, avant de se rendre à la chaire qu'il occupait dans un établissement universitaire, parcourait la ville en divers sens pour éviter ses prétendus ennemis, crachait à tout moment pour ne pas absorber « les miasmes funestes » qu'ils lui envoyaient, prononçait des paroles cabalistiques et faisait des gestes bizarres pour déjouer leurs projets, mais, une fois en chaire, développait son enseignement de façon telle que nul n'aurait pu soupçonner en lui un homme à l'esprit malade (1).

Que soit effectivement de nature affective cet élément antagoniste de doute ou de crainte de se tromper, qui donne lieu au sens critique et dont l'absence ouvre la voie à toutes les illogicités et les absurdités les plus folles, c'est ce que prouve l'état morbide diamétralement opposé, représenté par la « folie du doute », dans laquelle apparaît bien manifeste le caractère affectif, inquiet, tourmentant, du doute de s'être trompé, doute qui ne cesse de s'opposer à toute affirmation ou hypothèse émise par l'affectivité primaire et qui empêche celle-ci d'arriver jamais à aucune conclusion.

Enfin, que la base exclusive et la cause exclusive de la cohérence soit l'existence et la persistance de cette tendance affective primaire à laquelle est due l'impulsion même à raisonner, c'est ce qui ressort d'une manière encore plus évidente lorsque l'on passe à l'examen des autres catégories de fous chez qui existe, au contraire, le maximum d'incohérence.

C'est précisément ce que nous ferons dans la troisième et dernière partie de notre présente étude sur la pathologie du raisonnement.

(1) Séglas, op. cil., p. 789.

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