QU'EST-CE QUE LE RAISONNEMENT
En recherchant l'origine et la nature intime de ces phénomènes psychiques fondamentaux que sont les tendances affectives et F attention, nous avons procédé, dans nos précédents chapitres, parla méthode phylogénétique, c'est-àdire que nous avons cherché à découvrir les premières manifestations de ces phénomènes dans les animaux, et même dans les animaux les plus inférieurs, de façon à ce que le phénomène lui-même pût se présenter à nous dans sa. manière d'être la plus élémentaire possible. Mais la même méthode pourrait être difficilement suivie dans l'étude de ce phénomène psychique supérieur qu'est le raisonnement. Il est certain, comme nous le verrons par la suite, que chez les animaux eux-mêmes apparaissent les formes les plus simples du raisonnement. Mais, tandis qu'une tendance affective ou un état d'attention, grâce à la « traduction littérale » immédiate, pour ainsi dire, qu'en donne la manière de se comporter de l'animal, sont susceptibles d'être observés et suivis, même de l'extérieur, à tous les moments de leur développement et dans chacune
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de leurs phases, le raisonnement, au contraire, ne « s'extériorise » pas dans la manière de se comporter de l'animal, phase par phase, à mesure qu'il se produit, mais seulement lorsqu'il est, en tant que phénomène psychique interne, un fait bel et bien accompli, l'attitude de l'animal n'en étant que la conséquence finale ou, pour ainsi dire, posthume.
Il nous faudra donc, tout en nous efforçant toujours de saisir le raisonnement dans ses formes les plus simples possibles, l'étudier d'abord proprement chez l'homme, te! qu'il se manifeste dans l'introspection qui porte sur nous-mêmes ou dans la langue parlée, qui est comme un instrument d'introspection à l'égard de la pensée d'autruL Une fois que sa véritable nature aura été découverte, on pourra sans doute alors rechercher ses manifestations probables aussi chez les animaux et procéder en même temps à l'étude de l'évolution graduelle qu'il subit pour arriver aux formes supérieures atteintes dans les intelligences humaines les plus élevées.
Dans lé présent chapitre, nous nous bornerons seulement à l'analyse de certaines formes les plus simples du raisonnement le plus commun, en remettant, aux chapitres suivants, l'étude de son évolution et celle de ses formes supérieures.
Une vieille paysanne des collines de Fauglia, près de Pise, où j'allais souvent villégiaturer, me devait douze francs qu'on lui avait donnés le jour auparavant pour me les rendre ; de son côté, elle devait recevoir de moi sepi francs pour des dépenses faites à mon compte dans la matinée. « Ainsi vous me devez seulement cinq francs », lui dis-jc. Mais elle n'en est pas très persuadée. Elle corn-
mençe à compter sur la table douze pièces d'un franc : « Voici vos douze francs », me dit-elle ; « maintenant, donnez-moi mes sept francs ». Je lui compte ses sept francs, et c'est alors seulement qu'elle est convaincue que nos comptes sont complètement arrangés.
Tout différents que puissent, à première vue, apparaître les deux modes de procéder, ils ne diffèrent cependant qu'en ceci, à savoir que la pauvre femme avait eu besoin d'effectuer matériellement deux opérations de comptage et que je les avais au contraire effectuées mentalement, parce que j'en connaissais expérimentalement le résultat final.
J'ai égaré mon parapluie et je me demande si par hasard . je ne l'ai pas laissé dans l'un des endroits où j'ai eu l'occasion de m'arrêter ce matin. Mais je me rappelle qu'il n'a pas cessé de pleuvoir dans la matinée ; alors je fais aussitôt ce raisonnement : il est impossible que je sois rentré chez moi sans mon parapluie, autrement j'aurais été entièrement trempé, ce qui n'est pas, puisque je n'ai pas eu besoin de me changer.
Ici, mon raisonnement consiste seulement en ceci : je m'imagine que je parcours les rues sous la pluie et sans parapluie ; cette expérience, simplement pensée, me donne comme résultat déjà connu une façon d'être de mes vêtements différente de la façon d'être que je constate.
On peut affirmer avec certitude qu'à Londres, qui possède un nombre d'habitants plus élevé que le total le plus grand de cheveux que puisse avoir un homme, on trouve des gens qui ont juste le même nombre de cheveux.
La première fois qu'elle fut entendue, cette affirmation si tranchée surprit tout d'abord celui qui écrit ces lignes, et il est certain qu'il en a été de même de beaucoup d'autres personnes ; mais, comme il se trouve être un visuel fort prononcé, immédiatement, à peine le premier moment
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de surprise fut-il passé, et très rapidement, le raisonnement conduisant au résultat énoncé se développa en lui de la façon suivante : Je commençai par placer mentalement, l'un après l'autre les habitants de Londres, en partant de celui qui avait le nombre le plus bas de cheveux et en mettant à sa gauche celui qui avait le nombre de cheveux immédiatement supérieur, et ainsi de suite ; je me souviens encore que je vis tous ces individus alignés devant moi en une file unique, comme autant de soldats que j'eusse passés en revue, tandis que, derrière eux, dans le fond du tableau, m'apparaissaient pêle-mêle et confusément les « doubles », c'est-à-dire ceux que j'avais laissés en dehors du rang, parce que j'avais éventuellement constaté qu'ils avaient le même nombre de cheveux que l'un des précédents. Etant ainsi arrivé à celui qui possédait le plus grand nombre de cheveux de tous, j'imaginai de compter tous ceux et rien que ceux qui étaient en rang. En supposant aussi que le premier individu n'eût eu qu'un cheveu et que deux individus quelconques, se suivant immédiatement l'un l'autre, n'eussent différé l'un de l'autre que d'un cheveu seulement, je vérifiai aussitôt que, parmi ces personnes alignées, tous les habitants de Londres ne pouvaient avoir trouvé place, précisément parce que le nombre des personnes alignées devait, dans cette hypothèse, qui permettait pourtant de supposer rangés le plus grand nombre possible d'individus, être égal au nombre des cheveux du dernier individu, et dès lors être inférieur au total de la population de Londres. Je me trouvai ainsi avec un nombre donné d'individus restés hors rang : cet excédent était précisément formé par les « doubles », dont la présence, ainsi vérifiée mentalement, constituait le fait qu'il s'agissait de « démontrer ». La rapidité avec laquelle se développèrent toutes ces opérations effectuées mentalement fut telle que
je pourrais dire que j'arrivai à me convaincre du fait, dont l'affirmation brutale m'avait tout d'abord surpris, plus par intuition que par raisonnement. Mon intuition fut donc, dans ce cas, un raisonnement très rapide, presque instantané ; et ce raisonnement ne fut pas autre chose qu'une série d'expériences simplement pensées.
De même, pour résoudre toutes les « devinettes », ili n'est besoin que de penser avec l'imagination et d'exécuter mentalement une série appropriée d'expériences. Qu'i suffise ici de rappeler l'élégant problème N. 9 du Thaumaiurgus mathematicus (Coloniae, 1651), où, étant donné trois récipients d'une capacité respectivement égale à 3, 5 et 8 unités de mesure, les deux premiers étant vides, le troisième rempli jusqu'au bord d'un liquide, on demande de diviser cette quantité de liquide en deux portions parfaitement égales, en se servant aussi des deux autres récipients (1).
Tout le raisonnement, dans ce cas, consiste dans le fait d'accomplir mentalement une série de transvasements, chaque transvasement successif ayant pour point de départ les résultats du transvasement ou des transvasements précédents.
Il en est de même pour l'autre fameuse devinette de la chèvre, du loup et du chou, qu'on doit transporter d'une rive à l'autre sur une petite barque, qui ne peut contenir à la fois, en dehors du pasteur, qu'un seul de ces trois objets. Il s'agit de faire en sorte qu'ils ne restent jamais seuls sans le pasteur, ni le loup avec la chèvre, ni la chèvre avec le chou. On résout facilement la devinette, comme tout le monde sait, au moyen d'une série de transbordements et d'un retransbordement en sens inverse, qu'on pourrait
(1) E. Mach, Erkenntnis und Irrtum, Barth Leipzig, 1906, p. 171.
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accomplir effectivement, mais que la personne invitée à résoudre la devinette se borne à n'accomplir que mentalement.
Passons des devinettes aux jeux qui exigent beaucoup de « réflexion », par exemple au jeu d'échecs. Le « raisonnement », dans ce jeu, ne consiste évidemment que dans le fait d'accomplir, toujours mentalement, par avance, des séries entières de déplacements, tant des pièces que l'on possède que de celles de l'adversaire et d'arriver, toujours par l'imagination, à trouver les résultats respectifs, qui, dans ce cas, consistent dans tel ou tel groupement des pièces elles-mêmes (1).
Mais quelqu'un pourrait objecter que les exemples qui ont été donnés jusqu'ici ne fournissent pas encore de raisonnement véritable et propre. Prenons donc une forme de raisonnement devant laquelle il ne soit plus possible d'éléver le moindre doute :
Naguère, j'ai observé, de mes propres yeux seulement les deux faits suivants, à savoir : 1° Que n'importe quelle tige métallique qu'on fait passer du froid à la chaleur devenait plus longue ; 2° Qu'un pendule long oscillait plus lentement qu'un pendule court. Je me demande ce qu'il arriverait si j'eusse transporté une horloge murale, munie d'un pendule simple, d'une pièce très froide dans une autre pièce bien réchauffée. Le « raisonnement » me dit aussitôt que l'horloge transportée dans la pièce chaude retardera désormais sur toute autre horloge restée dans la chambre froide, avec laquelle la première marchait pour tant d'abord parfaitement d'accord, grâce à la longueur identique de leurs pendules respectifs. En quoi consiste ici mon raisonnement ?
(1) Cf., ]). ex., A. A. Cleveland; The Psyçhology of Chess and of Learning to play it. the American Journal of Psyçhology . July 1907, p. 288, 290-291.
C'est évidemment seulement en ceci : je m'imagine que je transporte, par la pensée, l'horloge de la pièce froide dans la pièce chaude ; cette expérience, il est inutile que je l'effectue matériellement, du moment que j'en connais déjà le résultat ; rien qu'à être pensée, elle évoque en moi la « vision » de ce résultat, déjà observé antérieurement, à savoir l'allongement du pendule transporté au chaud par rapport au pendule laissé dans la pièce froide. Je devrais maintenant comparer l'allure des deux horloges ; mais il n'y a nul besoin que j'effectue matériellement même cette seconde expérience, parce que j'en connais encore déjà le résultat, et il me suffit simplement de la penser, pour « voir » aussitôt mentalement ce que j'ai déjà vu naguère effectivement, à savoir que l'horloge au pendule plus long, qui est celle qu'on a transportée dans la chambre chaude, marche plus lentement que l'autre.
Ainsi, encore dans ce cas, mon raisonnement n'a été, en substance, qu'une suite d'observations ou d'expériences que j'aurais pu effectuer matériellement, mais que je me suis au contraire borné à effectuer seulement par l'imagination, parce que, pour chacune, je connaissais déjà par avance et, pour ainsi dire, je « constatais » mentalement le résultat.
C'est d'une façon analogue que le raisonnement qui a conduit Galilée, avant qu'il recourût à la vérification expérimentale, à « démontrer » que les vitesses de deux corps qui tombent, contrairement à la doctrine aristotélicienne qui prévalait jusqu'àlors, ne dépendent pas du tout des poids respectifs de ces corps, — ce raisonnement ne fut, en substance, que V exécution simplement imaginée de l'expérience même qui lui servit ensuite de vérification effective : cette expérience consistait à trouver un corps d'un poids double d'un autre et à faire tomber ces deux
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corps ensemble de la même hauteur : « Je me figurai mentalement, raconte-t-il lui-même, deux corps de masse et de poids égaux, tels que deux briques, qui seraient tombés de la même hauteur au même instant ; on ne peut douter que ces deux corps ne descendent avec la même vitesse c'est-à-dire avec la vitesse qui leur à été assignée par la nature ; si cette vitesse doit être accrue pour eux par quelque autre mobile, il est nécessaire que celui-ci se meuve avec une vitesse plus grande. Mais, si Von se figure les briques en train de tomber s5 unissant et s* attachant Fune à l'autre, quelle sera celle des deux qui, en ajoutant son impulsion à l'autre, pourra doubler la vitesse de cette autre, du moment que cette vitesse ne peut être accrue par la survenue d'un mobile, si ce mobile ne se meut point avec une vitesse plus grande ? Il convient dès lors d'accorder que l'assemblage de deux briques n'altère pas leur vitesse primitive » (1).
A cet égard est également typique le raisonnement du grand économiste Ricardo : On possédait comme données expérimentales : la coexistence de terres d'une différente, fertilité naturelle ; l'accroissement continu de la population, qui avait rendu nécessaire la culture des terres les moins fertiles après celle des terres d'une fertilité plus grande ; un prix unique en vigueur sur le marché pour toutes les denrées d'une même espèce, même si elles étaient produites sur des terres d'une fertilité différente, et, conséquemment, avec des quantités de travail différentes. En partant de ces données expérimentales, le raisonnement a conduit Ricardo, comme on sait, à sa célèbre théorie de la rente (2).
(1) (',. N'am ati, II metodo deduttivo come strumento di ricerca. in : Scritti di GÌ Vailati, Secber, Firenze, 1911, p. 127.
(2) Rica h do, Principles of Politicai Economy and Taxation (Third Edition, 1821), <;<>orgc Bell, London, 1903, ch. n : On Reni. p. 44-61.
io*;
Or, si l'on suit le raisonnement de Ricardo, tel qu'il est exposé dans de longues pages de son œuvre fondamentale, il apparaît de soi-même comme évident que chaque stade de ce raisonnement n'est qu'une expérience de plus, simplement pensée, qui se rattache aux résultats des expériences précédentes, elles aussi simplement pensées. Expériences que le célèbre économiste aurait pu effectivement accomplir, ( ii se rendant dans l'une des colonies anglaises à peine à leurs origines, en constatant que, sur une étendue sans bornes de terre, on ne cultivait que les terrains les plus fertiles, en attendant ensuite le moment où l'accroissement de la population aurait poussé quelques agriculteurs à cultiver aussi les terres moins fertiles, en comparant les quantités de travail nécessaires pour faire produire par des champs, d'une fertilité différente, la même quantité de grain, en allant au marché pour voir si ces deux mêmes quantités de grain se vendaient à des prix différents ou au contraire à un seul.et même prix, ét si ce prix unique était désormais plus élevé que le prix d'avant, en vérifiant la rémunération plus grande que, à égalité de travail, recevait le cultivateur des terres les plus fertiles, en assistant à la mise en fermage de sa propre pièce de terre par l'un de ces cultivateurs des terres les plus fertiles, las de travailler, en faveur de j'un de ces autres cultivateurs qui, jusque-là, avaient travaillé sur les terres moins fertiles, et ainsi de suite. Mais Ricardo a considéré, à bon droit, comme inutile d'accomplir en personne toute cette suite d'expériences, parce qu'il connaissait déjà par avance le résultat de chacune d'elles séparément. Conséquemment, il s'est borné simplement à penser qu'il les accomplissait l'une après l'autre, et c'est dans la substitution ainsi faite d'expériences effectuées par des expériences pensées qu'a consisté tout son raisonnement.
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Qu'on considère maintenant comme un autre exemple de raisonnement, le raisonnement employé dans la démonstration que la somme des angles d'un triangle est égale à deux angles droits.
L'expérience pourrait les mesurer séparément l'un après l'autre à l'aide du goniomètre et ensuite les additionner. Ou bien on pourrait couper avec des ciseaux deux des trois angles d'un triangle de papier, les transporter et les tourner convenablement de façon à les juxtaposer aux deux côtés du troisième angle, leurs sommets respectifs coïncidant 'avec le sommet du troisième angle, et ensuite mesurer avec le goniomètre l'angle total qui en résulterait. Or la démonstration ordinaire qu'on donne du théorème en question ne fait pas autre chose, précisément, qu accomplir par la pensée la même identique série a" expériences.
La « démonstration » consiste, en effet, seulement en ceci : effectuer d'abord matériellement quelques opérations ou expériences géométriques qui rendent possible le transport, par la pensée, des angles, puis effectuer mentalement ce transport, de façon à disposer les trois angles l'un à la suite de l'autre avec le sommet en commun. L'opération effectivement accomplie est celle qui consiste à mener, par l'un des sommets, la parallèle à la base opposée. Cette opération, en même temps qu'elle a pour résultat de former deux nouveaux angles aux deux côtés de l'angle au sommet, angles qui d'abord n'existaient pas, fournit en même temps le futur goniomètre, doué d'une ouverture déjà égale à deux angles droits, et qui devra ensuite servir à mesurer la somme des trois angles. Cela fait, il est inutile de procéder à l'exécution elîective des opérations ou expériences ultérieures qui resteraient encore à faire ; il suffit de les accomplir mentalement.
En effet, des constatations empiriques faites antérieu-
rement, relatives à la superposition, moyennant une rotalion convenable, des deux parties où se trouve divisée, par une transversale, une figure formée de deux droites parallèles, nous ont déjà montré que les deux nouveaux angles que nous avons construits sont tels, que les deux angles respectifs de la base peuvent coïncider parfaitement avec eux. Donc, dit-on, transportons par la pensée sur eux les deux angles respectifs de la base. L'expérience du transport et du placement des angles l'un à la suite de l'autre^ est ainsi, sinon matériellement accomplie, pour le moins accomplie mentalement ; et le résultat que nous donne l'expérience ainsi pensée est que les côtés de l'angle qui est la somme de ces angles tombent précisément sur la droite parallèle à la base, qui sert ainsi maintenant de goniomètre.
Une fois qu'apparaît bien clairement le fait que le raisonnement suivi dans la démonstration ne fait pas autre chose, en substance, qu'accomplir mentalement les mêmes identiques opérations de découpage, de transport et de juxtaposition des trois angles du triangle, opérations qu'on pourrait accomplir matériellement avec le triangle de papier, alors disparaît ce sentiment pour ainsi dire de surprise et d'étonnement momentané, — éprouvé la première fois aussi par celui qui écrit ces lignes et par quelques mathématiciens de ses amis qu'il a interrogés, — en constatant de ses propres yeux que les trois angles découpés d'un triangle de papier et matériellement juxtaposés forment réellement deux angles droits, c'est-à-dire en constatant l'accord parfait entre les résultats de la vérification expérimentale et ceux du raisonnement : vérification expérimentale et raisonnement, en effet, apparaissent alors comme étant substantiellement un même et identique processus, en ce sens que le second n'est que la vérification
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expérimentale elle-même, simplement pensée au lieu d'être effectivement accomplie.
Ce qui différencie cependant cette série d'expériences, ainsi pensées, de celle qui consisterait dans le transport matériel des trois angles et dans la vérification, au moyen du goniomètre, que l'angle-somme est égal à deux angles droits, c'est ceci : pour effectuer le transport matériel, il n'est besoin de recourir à aucun autre résultat déjà acquis par des expériences antérieures ; conséquemment, le résultat de l'expérience, ainsi conduite indépendamment de toute autre expérience précédente, nous apparaît comme spécial au triangle donné qui est considéré, et comme non valable pour tous les triangles en général. Au contraire, il n'est pas possible d'effectuer par la pensée un semblable transport des angles, sauf à l'aide d'autres constatations empiriques ou d'autres résultats expérimentaux déjà connus et d'un ordre plus général. Et c'est justement cette obligation de recourir à des résultats d'expériences précédentes d'un ordre plus général, et la constatation, qui en est la conséquence, pour celui qui accomplit l'expérience mentale, que ce qu'on fait pour un triangle particulier, on pourrait le refaire également tel quel pour tout autre triangle qui se présente à l'esprit, et qu'il n'est même pas possible, quelques tentatives qu'on fasse, de concevoir aucun triangle dans lequel ces opérations ne pourraient être effectuées, — ce qui implique encore de nouvelles séries, d'expériences simplement pensées, s'ajoutant à cette première série qu'on s'imagine accomplir sur le triangle particulier qui sert à la « démonstration », — voilà ce qui donne à ces expériences mentales une valeur démonstrative générale que n'ont absolument pas les mêmes expériences effectivement accomplies.
Enfin la démonstration du théorème relatif à la somme
des angles intérieurs d'un polygone est encore un bon exemple propre à mettre en évidence ce fait que le raisonnement géométrique est d'ordinaire un mélange d'expériences simplement pensées et d'expériences effectivement accomplies. « Quand on nous donne un polygone, observe l'aine avec sa perspicacité habituelle, les portions de surface qui sont ses éléments ne sont pas encore distinguées et séparées ; nous sommes donc contraints de les créer et, pour cela, de pratiquer des divisions, de tracer des lignes ; une construction doit précéder l'analyse. Nous prenons un point quelconque dans l'intérieur du polygone ; de ce point nous menons des droites à tous ses angles ; nous remplaçons ainsi le polygone par un group%v de triangles dont le nombre est égal au nombre de ses côtés ». — Tout ceci est donc le résultat empirique d'une expérience géomé* trique effectivement accomplie ; jusqu'à ce moment, il n'y a aucwne trace de raisonnement, parce que toutes les expériences géométriques sont effectivement accomplies et conduisent à elles seules à un résultat tangible et qu'on peut matériellement constater : la division du polygone en autant de triangles qu'il y a de côtés et dont les sommets coïncident tous en un seul point, leurs côtés coïncidant également deux à deux.
« Or, dans chacun de ces triangles, — continue Taine, — les deux angles de la base, plus l'angle du sommet, valent deux angles droits. Partant, si l'on prend tous les triangles et si, additionnant tous les angles de leur base, on y ajoute tous les angles de leurs sommets, on aura autant de fois deux angles droits qu'il y a de triangles, c'est-à-dire de côtés, dans le polygone ». - — ■ Comme l'on voit, le raisonnenement débute juste ici, par le fait que, au lieu de continuer à accomplir effectivement de nouvelles expériences géométriques, l'exécution de ces expériences peut ne se faire
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maintenant, et ne se fait en réalité, que mentalement, grâce à cette circonstance que nous connaissons déjà par avance le résultat de chaque expérience ainsi pensée : ainsi, il est inutile d'accomplir effectivement pour chaque triangle l'opération d'en sommer les angles, parce que nous avons antérieurement constaté que cette opération donne,. pour chaque triangle, une somme de deux angles droits. Dès lors, le résultat de cette opération qui n'a été accomplie que mentalement est de « mettre devant nous » autant de couples d'angles droits qu'il y a de triangles. Il est également inutile alors de procéder au dénombrement matériel de tous ces angles droits qu' « on a devant soi », de la même façon qu'il serait inutile, par exemple, de procéder au dénombrement une par une, de toutes les pommes renfermées dans une vingtaine ou une trentaine de paniers, si l'on savait que chaque panier en contient seulement deux : le résultat de ce dénombrement est, en effet, déjà connu, c'est-à-dire qu'il a donné comme résultat autant de fois deux angles droits qu'il y a de triangles, et, conséquemment, qu'il y a de bases à ces triangles, vu que chaque triangle n'a qu'une seule base.
« Mais ces angles des bases sont justement les angles du polygone ». — Ici, de nouveau, ce n'est plus un raisonnement, mais bien une autre constatation empirique de l'un des résultats obtenus avec les opérations ou expériences géométriques qui ont été d'abord effectivement accomplies.
« De sorte que les angles du polygone, si on leur ajoute les angles du sommet, sont égaux à deux fois autant d'angles droits que le polygone a de côtés ». — ■ Ici, l'on accompli! mentalement l'expérience qui consiste à substituer, dans une somme donnée d'un certain nombre de grandeurs, à certaines grandeurs d'une somme donnée (les angles à la base des triangles) d'autres grandeurs d'une somme
égale (les angles du polygone). L'expression « de sorte que » indique précisément le moment où s'accomplit mentalement une semblable expérience de substitution, dont le résultat, déjà connu, est que la somme totale reste la même qu'avant, c'est-à-dire autant de fois deux angles droits qu'il y a de côtés au polygone.
« Or on sait d'ailleurs que ces angles du sommet valent ensemble quatre angles droits ». — Nouvelle constatation empirique d'un autre des résultats obtenus avec les opérations géométriques d'abord effectivement accomplies.
« D'où il suit que le polygone renferme une somme d'angles qui, si l'on y ajoute quatre angles droits, est égale à deux fois autant d'angles droits qu'il a de côtés ». — Autre exécution mentale de la même espèce d'expérience qu'auparavant, c'est-à-dire consistant à substituer dans une somme de plusieurs grandeurs (angles du polygone + angles du sommet), à certaines grandeurs d'une somme donnée (les angles du sommet), d'autres grandeurs d'une somme égale (les quatre angles droits). Ici encore, l'expression « d'où il suit que » indique le moment où s'accomplit mentalement cette seconde expérience de substitution, dont le résultat, également déjà connu, est, pareillement, que la somme totale reste la même qu'auparavant, c'est-à-dire toujours égale à autant de fois deux angles droits qu'il y a de côtés au polygone (1).
Ici, il importe spécialement de faire remarquer comment, durant tout le cours de ce raisonnement, notre attention ne fait, en substance, que suivre les transformations successives, en partie matériellement accomplies, et en partie simplement pensées, d'un objet unique, qui est pour nous
(1) Voir Taine, op. cit. : De V intelligence, T. 2e, p. 400-401.
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le seul intéressant : la somme des angles du polygone. Cette somme est justement la grandeur que, seule, nous désirons de « connaître », c'est-à-dire de constater égale à autant de fois une autre grandeur de la même nature, mais qui soit plus familière à notre esprit (unité de mesure, qui, dans le cas présent, est l'angle droit). Dans la série d'expériences, certaines accomplies matériellement et d'autres simplement pensées, nous voyons cette grandeur subir toute une série de transformations : nous découpons d'abord chacun des angles du polygone, dont elle est composée, en deux angles de base appartenant respectivement à deux triangles différents ; et par là, nous transformons l'objet de notre pensée d'une somme d'un nombre donné d'angles « polygonaux » en une somme équivalente constituée par un nombre différent d'angles de base « triangulaires » ; puis, nous faisons entrer cette dernière somme dans une autre somme constituée par la somme de tous les angles d'un certain nombre de triangles ; de là, nous la suivons par la pensée quand elle passe dans une somme d'aspect différent et constituée par autant de fois deux angles droits qu'il y a de côtés au polygone ; et enfin nous la retrouvons à nouveau « dans sa pureté », mais sous un aspect qui nous est plus familier, quand, de cette dernière somme, nous enlevons par la pensée les quatre angles droits du sommet. Mais dans toutes ces transformations, nous ne la perdons jamais de vue, c'est-à-dire que nous ne cessons pas un seul instant de la poursuivre par la pensée, de la même façon que le chasseur, qui a vu disparaître le gibier dans les broussailles, ne cesse pas de le suivre « avec F œil de l'esprit » dans tous les plus petits mouvements des branches et des feuilles des buissons mêmes, ou que le chimiste, qui a vu se dissoudre et disparaître dans la solution la substance qu'il ignore et qu'il chercha à comuni rc, E. RicNANO. — Psychologie du Raisonncmcni . 8
ne cessé pas de la poursuivre dans toutes les réactions successives de la solution elle-même, jusqu'à ce que la substance se manifeste sous l'aspect physico-chimique particulier' qui lui est davantage familier :
« La physionomie d'une personne qui poursuit une pensée avec un vif intérêt, observe Maudsley, est celle de quelqu'un qui cherche ardemment à voir quelque chose qu'il est difficile de voir et qui suit cette chose pour ainsi dire des yeux » (1).
Ce petit nombre d'exemples, que nous avons expressément choisis parmi les plus variés qu'il était possible de trouver, et que nous aurions pu multiplier à plaisir, suffisent, il nous semble, à donner une idée claire de ce qu'est, en substance, ce processus de l'esprit que nous appelons « raisonnement ». Il nous apparaît n'être pas autre chose qu'une suite dì opérations ou d'expériences simplement pensées, c'est-àdire d'opérations ou d'expériences que nous nous imaginons accomplir sur un ou plusieurs objets donnés ayant pour nous un intérêt particulier, et que nous n'accomplissons pas matériellement, parce que, par suite d'expériences semblables qui ont été réellement accomplies dans le passé, nous connaissons déjà, par avance, les résultats respectifs de chacune de ces nouvelles expériences. Et le résultat expérimental final, « observé » ou « constaté » mentalement , auquel conduit ainsi une semblable suite liée d'expériences simplement pensées, constitue précisément le « résultat de la démonstration », la « conclusion du raisonnement ».
(1) Maudsley, op. cit. : The Pliysiology of Minci, p. 381.
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Mach, comme on sait, consacre tout un chapitre de son Erkenntnis und Irrtum au « Gedankenexperiment » : c'est-àdire à l'opération mentale qui consiste dans la combinaison, rçalisée par l'expérimentateur, au moyen de l'imagination, d'une série donnée d'expériences, avant de procéder à leur exécution matérielle (1).
Pareillement, Miller voit dans l'acte de penser celui d'imaginer par avance tous les résultats d'un de nos modes donnés de procéder, avant de passer à l'acte effectif (2).
Les exemples qui ont été analysés plus haut nous permettent de généraliser davantage et d'affirmer, pour le moins d'une façon provisoire et sauf vérification ultérieure, que non seulement telle ou telle forme particulière de raisonnement, qui précède l'un quelconque de nos actes, mais encore le raisonnement tout entier, sous quelque forme qu'ii se présente, n'est pas autre chose, en substance, qu'un véritable et propre « Gedankenexperiment », c'est-à-dire, comme .nous le disions tout à l'heure, une combinaison mentale d'expériences imaginées.
Dans les chapitres suivants, nous verrons que cette nature essentielle du raisonnement, qui se manifeste dans ses formes les plus simples, telles que celles qui ont été plus haut analysées, ne se dément jamais au cours de son évolution, pas même dans ses formes les plus élevées, encore que l'intervention d'un symbolisme toujours plus compliqué puisse parfois en masquer complètemenl l'essence intime.
Mais ici, il nous faut passer tout de suite à certaines
(1) E. Mach, op. cit. : ErkennrUis und Intimi : Ueber Gedantsenexperimente, p. 183-200.
(2) J.-E. Miller, The Psijcholo£y of Thinking, Macmillan, New-York, 1909, p. 133-134, 194.
conséquences qui, par le fait de cette nature particulière, dérivenl immédiatement pour le processus logique en général, en remettant à un peu plus tard l'analyse des processus mentaux élémentaires, qui, étant donné cette nature, se trouvent en jeu dans un processus aussi complexe qu'est le raisonnement.
Avant tout, on comprend tout de suite pourquoi, une fois que le raisonnement est parti de prémisses données en accord avec les faits, il doit aboutir à des résultats pareillement en accord parfait avec d'autres faits. Coïncidence parfaite des résultats du processus logique avec les résultats réellement observés, laquelle, si la vraie nature du raisonnement n'est pas clairement comprise, peut engendrer, comme nous l'avons vu tout à l'heure, presque un sentiment de surprise en même temps que d'admiration, ou, pour le moins, faire douter qu'il y ait un problème à résoudre : Du moment que certaines hypothèses, écrit Enriques, se trouvent transformées au moyen du raisonnement, on admet comme évident que la réalité des prémisses emporte celle de leurs conséquences. Dès lors, ajouie-t-il, se présente le problème général qui consiste à considérer « comment est-il possible que le processus logique fournisse une représentation du réel » (1).
Mais pareil problème n'a plus raison de se présenter, dès que l'on reconnaît que le processus logique, le raisonnement, n'est pas autre chose qu'une série d'expériences, lesquelles seraient toutes, au moins théoriquement, susceptibles d'être accomplies, mais qu'on se limite à simplement penser, pour épargner son temps et ses forces. Le processus logique nous apparaît, alors, n'être pas autre chose que la
(1) F. Enriques, Problemi della Scienza, Zanichelli. Bologna, 1906, p. 204.
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réalité elle-même, mise en acte seulement au moyen de l'imagination, au lieu de l'être effectivement.
Il ne faut donc pas croire que le raisonnement, étant entré en contact avec la réalité au moment de prendre son vol, s'élance ensuite en dehors ou au-dessus de la réalité dans l'atmosphère élevée de la logique, pour revenir au contact de la réalité seulement à la fin, au moment d'atterrir. Le raisonnement, au contraire, loin de perdre même un seul instant le contact avec la réalité, s'appuie sur le terrain solide du réel dans chaque phase de son développement.
En d'autres termes, les résultats intermédiaires de n'importe quel raisonnement, qu'il se développe même, comme nous verrons, au moyen du symbolisme le plus compliqué, ont tous, sans exception, une signification concrète ; c'est-à-dire qu'ils représentent les respectifs résultats « empiriques » des diverses phases qui se succèdent dans la série des opérations ou expériences simplement pensées.
De cette nature du raisonnement dépendent aussi certains avantages et certains désavantages que le raisonnement présente par rapport à l'exécution effective des expériences qu'il ne fait qu'imaginer.
Il est évident, tout d'abord, qu'il y a, dans le raisonnement, une énorme économie de temps et de force, par rapport à l'exécution effective : « Nous disposons plus facilement et plus commodément des représentations de noire imagination que des faits physiques. Nous expérimentons à meilleur prix, pour ainsi dire, sur nos pensées » ( I ).
Qu'on ajoute qu'une infinité d'expériences, que le raisonnement imagine accomplir, si leur exécution effective est possible théoriquement, ne peuvent pas être réalisées dans
(1) E. Mach, op. « il., Erkenntnis und Irrtum, p. 187.
la pratique. Ainsi, comme nous avons vu plus haut, nous avons pu accomplir mentalement, avec la plus grande facilité et en un instant, l'alignement de tous les habitants <lc Londres, en les ordonnant selon le nombre croissant de leurs cheveux, alors que la vie de plusieurs hommes n'y aurait pas suffi, si l'expérience eût dû être effectivement accomplie. De même aussi, s'il est possible théoriquement pour quelqu'un qui volerait à travers les espaces interstellaires de mesurer directement une distance céleste, il est impossible pratiquement d'effectuer matériellement cette mensuration, même en faisant abstraction du temps qu'elle exigerait. Et ainsi de suite.
Le raisonnement peut donc accomplir mentalement un nombre d'expériences infiniment plus élevé qUe celui que pourrait accomplir l'expérimentation effective.
Le raisonnement présente, en outre, comme nous l'avons vu plus haut pour la somme des angles du triangle, sur l'expérimentation effective, l'avantage d'avoir une valeur démonstrative beaucoup plus générale. Et il en est ainsi, parce qu'il n'est pas possible d'accomplir par la pensée des expériences données, sinon en recourant à d'autres constatations empiriques ou à des résultats expérimentaux déjà connus et qui, le plus souvent, sont d'un ordre plus général. L'infériorité initiale où l'exécution mentale d'expériences données, impossible sans ce secours, se trouve en comparaison avec l'exécution matérielle, qui peut être au contraire accomplie seule d'elle-même, indépendamment de n'importe quelle autre donnée expérimentale déjà connue, finit ainsi par constituer justement sa supériorité. L'exécution matérielle, précisément parce qu'elle est susceptible d'une plus grande autonomie, court très fréquemment le i risque de présenter, comme détachés et indépendants les uns des autres, c'est-à-dire sans aucune liaison entre eux,
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les résultats variés auxquels elle parvient, même quand cette liaison subsiste cependant. Au contraire, l'obligation de recourir à des résultats expérimentaux antérieurs conduit à ce que les résultats nouveaux s'enchaînent avec les anciens, et, quand ceux-ci sont d'un ordre plus général, cet enchaînement communique aussi aux résultats nouveaux ce degré de généralité plus élevé, qu'ils n'atteindraient pas au moyen de l'expérience matérielle pure et simple, dégagée de toute l'expérience du passé. En outre, cette dérivation communique à ces résultats le même degré de certitude et d'approximation expérimentale possédé par les faits auxquels elle recourt, et qui, s'ils sont plus simples et plus généraux, peuvent être, précisément pour cette raison, vérifiés avec une rigueur et une précision plus grandes.
Inversement, ces causes de la grande supériorité que possède le raisonnement sur l'exécution effective des expériences sont contrebalancées par son infériorité, qui n'est pas moindre, et qui dérive des risques d'erreur, où, par suite de sa nature même, il se heurte inévitablement.
Ainsi, par exemple, quand la complexité du processus à étudier, en raison de l'interférence et de la combinaison des expériences multiples qui devraient se trouver accomplies mentalement, dépasse une limite donnée, la personne qui raisonne peut n'être point capable de suivre par la pensée tous les facteurs qui entrent en jeu et tous leurs réciproques effets respectifs, et oublier par conséquent l'un ou l'autre «l'entre eux.
Ou même, tout en connaissant chacun de ces réciproques « ilol s respectifs, lois qu'ils furent obtenus dans de précédentes expériences, où chacun de ces facteurs agissait ,sé parement sur un nul re seulement, et tout en n'en oubliant aucun, lu personne qui pense peut, en fondant et en combinant su propre construction mentale sur ces seules expé-
riences bien plus simples du passé, aboutir à un résultat (I ili (M'en l du réel, par le fait que, dans le cas complexe en considération, ces facteurs agissent, au contraire, tous simultanément les uns sur les autres.
Ou même encore, le résultat de l'une des expériences qui, dans le raisonnement, se trouvent simplement pensées, est désormais admis comme sûr par la personne qui pense, parce qu'il a été effectivement constaté dans le passé, alors qu'il n'est plus sûr, parce que, dans l'intervalle, il lui est arrivé de se modifier. (Ainsi, par exemple, Ricardo admit que, même dans l'avenir, l'accroissement continu de la population conduirait, comme dans le passé, au défrichement de nouveaux terrains toujours de moins en moins fertiles, alors que, depuis, cet accroissement a plutôt amené l'introduction de perfectionnements de plus en plus efficaces dans la technique agricole et la mise en culture, que les grands progrès dans la technique des transports rendirent possible, de toujours nouvelles terres lointaines très fertiles ; ce qui l'a conduit à des conclusions complètement erronées sur l'accroissement de la rente foncière et du prix des denrées alimentaires, qui aurait dû, d'après lui, continuer à se manifester encore par la suite, dans des proportions toujours davantage inquiétantes).
Et ainsi de suite.
Il suffira, nous semble-t-il, de ces quelques très brèves indications, pour donner une idée des causes multiples et diverses d'erreur, auxquelles peut et doit nécessairement être sujette l'exécution qu'on ne fait qu'imaginer des expériences, par rapport à leur exécution effective. Et notons que nous faisons ici complètement abstraction de toutes les très nombreuses causes d'erreur auxquelles elle se heurte, comme nous verrons, quand, pour l'exécution qu'on imagine ainsi d'expériences, on est forcé de recourir à l'aide
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et à l'emploi de « symboles », soit verbaux, tels que ceux du langage, soit graphiques, tels que ceux du calcul et d'autres semblables. La conclusion est que l'on ne peut jamais avoir une confiance absolue dans les résultats de l'exécution simplement mentale d'expériences, particulièrement si cette exécution est complexe, et que, en conséquence, il en résulte la nécessité de « vérifier » toujours ces résultats, ou au moins certains d'entre eux, au moyen de l'expérience effective (1).
Au contraire, une espèce d'infériorité que certains auteurs ont affirmé à tort être propre au raisonnement par rapport à l'exécution expérimentale effective, et qui n'existe point cependant, consiste dans sa prétendue stérilité. C'est-à-dire qu'on a soutenu que le raisonnement, par le fait qu'il est toujours contraint de partir de prémisses données, qui sont constituées par des faits déjà connus, et que la conclusion est « implicite » dans ces prémisses, ne peut aboutir à des découvertes nouvelles. Nulle affirmation, en vérité, n'est plus erronée, ni plus étonnante, quand on songe à la masse des faits nouveaux, découverts par certaines sciences au moyen du raisonnement pur et unique.
La question de savoir comment le raisonnement peut être effectivement productif se trouve grandement éclaircie, une fois précisément qu'on reconnaît que le raisonnement n'est pas autre chose qu'une suite d'expériences simplement pensées. En effet, elle peut être alors posée de cette façon : Comment la combinaison, au moyen de la pensée, d'expériences déjà connues peut-elle conduire à la découverte de résultats nouveaux ? Et la réponse apparaît alors bien facile, ou, tout au moins, on la rattache à la question
(1) Cf., J. Stuart Mit.t., A System of Logic rat ioci native and inductiçe, Seventh Edition, Longmans Green and Co., London, 1868, vol. I, p. 514.
plus générale de la « productivité» de l'imagination, c'est-àdire à la question de savoir comment l'imagination peut créer, avec des éléments mnémoniques anciens, des combinaisons nouvelles.
Prenons, par exemple, le raisonnement que nous avons l'appelé plus haut, grâce auquel de t l'allongement constaté dans une barre métallique, sous l'influence de la chaleur, et de l'oscillation plus lente pareillement constatée dans un pendule plus long, par rapport à n'importe quel autre pendule plus court, j'ai tiré la « conclusion » qu'une horloge à pendule simple, transportée d'une pièce froide dans une pièce chaude, ralentirait certainement sa marche.
Cette conclusion constitue un véritable et propre fait nouveau, entièrement distinct des faits qui m'ont servi de point de départ ; c'est effectivement une vérité nouvelle qu'on découvre ainsi, et qui n'est contenue ni dans l'un, ni dans l'autre des deux résultats expérimentaux pris isolément, que je connaissais déjà.
Comment donc le raisonnement a-t-il pu me conduire à cette conclusion ? Au moyen de ce simple fait, que mon imagination, avec les fragments mnémoniques anciens de la barre métallique qui s'allonge à la suite du réchauffement, et de l'oscillation plus lente d'un pendule* plus long par rapport à un pendule plus court, a construit mentalement, comme combinaison nouvelle, toute une série d'événements, elle a fabriqué toute une « histoire », qui me fait voir dans l'horloge marchant plus lentement celle-là même de naguère, transportée seulement dans un milieu plus chaud. C'est cette vision mentale nouvelle, ainsi créée par mon imagination, qui constitue le fait nouveau, conclusion de mon raisonnement.
Et comme, d'autre part, dans cette opération mentale de combiner et de lier successivement entre elles ces expé-
qu'est-ce que le
riences simplement pensées, j'ai tenu compte, chemin faisant, des effets respectifs que jadis j'ai vu réellement résulter de chacune de ces expériences, ainsi cette conclusion de mon raisonnement ne se borne pas à être un fait nouveau purement mental, un simple produit de mon imagination, mais se trouve en même temps représenter aussi un fait réel, c'est-à-dire un fait dont la réalité ne dépend que de l'exécution effective des opérations maintenant simplement imaginées.
C'est pour cela qu'une série d'expériences simplement pensées, combinées les unes avec les autres au moyen de l'imagination, peut conduire et conduit à des «découvertes», précisément comme une série d'expériences effectivement accomplies.
Certainement, sous certains rapports, l'expérimentation effective se trouve dans de meilleures conditions que le raisonnement en ce qui touche la découverte de nouveaux faits, parce qu'il lui suffit, pour ainsi dire, d'observer tout ce qui survient ; tandis qu'une insuffisance dans la capacité d'imaginer toutes les combinaisons possibles, parmi ces expériences dont les résultats nous sont déjà connus, fait en sorte que, sans aucun doute, nous ne déduisons de nos connaissances empiriques qu'une bien petite partie de tout ce qui pourrait en être déduit. Ainsi, par exemple, Jevons fait observer que le fait de l'aberration, qui aurait pu être prévu par le moyen d'un simple raisonnement, ne fut au «ouïra ire découvert qu'empiriquement (1).
D'autre part, cependant, la facilité et la promptitude tellement plus grandes avec lesquelles les expériences peuvent se trouver pensées, par rapport justement aux difficultés et à la lenteur de leur exécution effective, fait
(1) S. Jevons; The Printiiples of Science, Macmillan, London, 4874, vol. I, p. 305.
en sorte que le raisonnement peut tenter, et puis encore I (Miter plusieurs fois rapidement, les combinaisons et les liaisons d'expériences les plus variées et les plus différentes, et augmenter ainsi, en une large mesure, les probabilités de nouvelles découvertes. Le raisonnement, par suite, finit par être, en définitive, beaucoup plus fécond que la pure et simple expérimentation effective, ainsi que précisément le démontrent les découvertes tellement plus nombreuses, on peut dire maintenant dans tous les domaines du savoir, faites au moyen du raisonnement seul, ou sous la conduite et la direction des suggestions préventives du raisonnement, par rapport aux découvertes faites selon la méthode purement et simplement empirique, procédant au hasard.
L'allusion qui vient d'être faite à la part que l'imagination a dans cette combinaison d'expériences simplement pensées, qui constitue le raisonnement, nous rend plus facile le peu que nous avons encore à dire sur les processus ou phénomènes psychologiques élémentaires qui, étant donné sa nature, sont en jeu dans le raisonnement lui-même.
Avant tout, nous insistons encore sur ce fait que la fécondité du raisonnement dépend de la propriété que possède l'imagination d'être non seulement reproductrice, mais encore et surtout productrice ; c'est-à-dire, de la propriété qu'a l'imagination d'inventer ou de créer des « histoires » nouvelles, en combinant des éléments mnémoniques anciens d'une façon différente de toute la réalité déjà observée dans le passé (1).
(1) Cf., p. ex., Maudsley, op. cit. : The Physiology of Mind, p. 523- 52 ì ; et Miller, op. cit. ; The Psychology of Thinking, p. 205.
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Observons, en second lieu, que ce qui intéresse surtout nos tendances affectives est, précisément, la liaison entre des phénomènes consécutifs, la succession des événements, Y « histoire des choses ». Tous les phénomènes, en effet, précurseurs d'une condition ambiante donnée, laquelle a une valeur affective directe pour nous seulement dans son actualité et sa totalité, ou tous les phénomènes nous conduisant à acquérir tel ou tel moyen capable de satisfaire l'une ou l'autre de nos affectivités, n'ont pour nous d'importance précisément que par leur « histoire », qui doit nous conduire à ce but.
Or, cette liaison des phénomènes consécutifs les uns avec les autres ne se présente pas toujours de la même façon au cours de notre expérience, mais, à raison du nombre et de l'espèce des phénomènes qui, tour à tour, interfèrent les uns avec les autres, elle se présente en réalité dans les modes les plus variés et les plus différents.
De sorte que l'imagination a à sa disposition le champ le plus étendu d'évocation et de choix, qui lui permet de construire ou de combiner, pour chaque phénomène ou objet donné qui l'intéresse, cette « histoire des choses » capable de satisfaire le plus complètement la tendance affective qui aiguillonne à ce moment notre fantaisie (1).
De là l'importance suprême qui, dans le raisonnement aussi, pour l'invention de ces combinaisons, est possédée par Y intensité affective tournée vers le résultat à atteindre ou vers le sort de l'objet dont on poursuit par la pensée les transformations (2).
C'est donc avec raison que Miller note que la psychologie
(1) Cf., p. ex., E. Meumann, op. cit. : Intelligenz itnd Wille, p. 126.
(2) Cf., p. <"x., Tir. Ribot, op. cit. : Essai sur V imagination créatrice, p. 27-37, etc.
de l'acte de penser, et par conséquent aussi de l'acte de raisonner, < faite d'après le produit achevé, ignore l'aspect dynamique du processus, qui est au contraire la chose essentielle (1). •
Mais arrêtons-nous encore un instant sur cet aspect dynamique du raisonnement. Une analyse soignée nous le révèle comme consistant dans une continuelle activité à la fois d' exclusion, à? évocation et de sélection.
Comme nous l'avons déjà vu, en effet, à la fin de notre chapitre sur l'attention, chaque fois que l'attention suit les changements, même s'ils sont simplement pensés, qui sont subis par un objet donné ou qu'on fait subir à un objet donné, lequel éveille en nous de l'intérêt, avant tout s'opère, durant toute la durée de l'affectivité correspondante, l'exclusion de tout autre affectivité, et avec cela l'exclusion des souvenirs respectifs que cette autre affectivité tendrait à évoquer.
Ensuite se produit, comme nous l'avons pareillement déjà vu dans le même chapitre sur l'attention, l'évocation directe de tous ces souvenirs, — faits, expériences, connaissances , — associés mnémoniquement avec la tendance affective qui reste en jeu durant tout , le raisonnement.
Mais cette évocation affective directe ne suffit pas toujours, en particulier si le cas est nouveau. Pour parvenir à démontrer la première fois un résultat donné, ou, plus généralement, pour réussir à suivre le sort d'un objet donné soumis mentalement à de nouvelles conditions données de milieu, il faut imaginer des séries nouvelles d'actions et de réactions, découvrir quelles expériences doivent se trouver pensées et combinées les unes avec les autres, et
(1) J.-E. Miller, op. cit. : The Psychology of Thinking, p. 144.
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en quel ordre, pour aboutir au résultat voulu. Or l'affectivité même qui nous pousse à suivre avec intérêt le sort de l'objet n'est pas propre à évoquer directement et de prime abord toutes les expériences, avec leur ordre d'exécution, qui s'appliquent au cas présent, précisément parce que le cas est nouveau. Il faut alors qu'on procède par la « méthode d'essai » (method of trial : Jennings), qui vaut pour la conduite de tous les organismes, et qui a été mise particulièrement en lumière par James, Baldwin et d'autres psychologues américains pour la production des actes ou mouvements volontaires nouveaux. De même qu'un mouvement volontaire nouveau est « trouvé » au moyen d'une sélection dans une surproduction de mouvements, ainsi, d'une façon parfaitement analogue, un raisonnement nouveau procède toujours par la méthode d'une sélection dans une surproduction d'actes pensés.
C'est-à-dire : parmi les tumultueuses et fugaces évocations et combinaisons d'expériences qui peuvent être mentalement faites, — et qu'évoque fortuitement la simple association chaotique des idées, fouettée et excitée par l'état de gêne et de tourment où se trouve l'individu qui pense et qui est en train de rechercher la solution, — il s'en présente, tôt ou tard, quelqu'une dont le résultat, pour s'approcher de quelque façon du but souhaité, est associé d'une manière directe ou indirecte avec l'affectivité qui poursuit ce but. Ivi. alors, ipso facto, cette «idée heureuse » est, au moyen de cette affectivité, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre précédent, élevée à l'état de conscience, ravivée et maintenue devant l'esprit. C'est ce qui précisément constitue ce « choix affectif », qui a une si grande importance dans tout et n'importe quel processus d'imagination.
C'est cette forme triple d'activité, — exclusion, évocation et sélection, — propre à la tendance affective qui préside
au raisonnement, qui donne à ce dernier l'aspect et la substance d'un processus téléologique (1).
C'est cette affectivité pour la lin à atteindre ou pour l'objet dont on recherche le sort, toujours active et toujours la même durant tout le cours du raisonnement, qui donne à celui-ci l'aspect d'un processus cohérent : « Dans un discours cohérent, écrivait déjà dans ce sens James Mill lui-même, chaque chose tend à la réalisation du but poursuivi ». ■ — « L'idée de la fin prédomine sur l'association et la dirige dans chaque partie du processus. Elle n'est point seulement le grand principe d'évocation, mettant en mouvement des séries d'idées connexes avec lui, mais elle est encore le grand principe de sélection » (2).
C'est cette affectivité, visant à une fin donnée ou recherchant le sort d'un objet donné, qui constitue, en somme, le phénomène psychique, qui, seul et unique, reste « invariant » durant tout le cours du raisonnement. C'est par suite elle qui associe, lie, enchaîne, les unes aux autres, les diverses péripéties expérimentales, auxquelles on suppose soumis l'objet de notre désir ; et c'est par suite elle qui constitue de cette façon ce qu'on appelle le « fil du raisonnement ».
Le simple « associationnisme mécanique » des idées, en effet, s'il peut expliquer parfaitement l'évocation et la succession tumultueuses des idées les plus décousues, ainsi que cela se vérifie, par exemple, dans les songes, ne suffit pas au contraire à rendre même le moindre compte de cette association guidée et canalisée qui constitue le raisonnement. Il faut quelque chose de plus pour que, au chaos associatif,
(1) Cf., p. ex., R. Mueller-Freienfels, Beitrâge zum Problem des worttosen Denkens, « Arch. f. die gesammte Psychologie », xxni Band, 3, und 4, Hcft (21 mai 1912), p. 311.
(2) J. Mill, Analysis of the Phenomena of human Mind, Longmans Green and Co^ London, 1878, vol. II, ch. xxYa p. 370-371.
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à l'incohérence spontanée et naturelle des idées, se substituent l'ordre, la connexion, la cohérence. Et ce quelque, chose de plus n'est précisément que cet « invariant » affectif, avec sa triple action plus haut analysée d'exclusion, d'évocation et de choix. James Mill lui-même, dans le passage que nous citions tout à l'heure, s'est vu contraint, pour expliquer la cohérence d'un processus de la pensée, de recourir à. la prédominance et au contrôle, durant tout le processus même, de Vidée de fin, — l'unique idée sans variation parmi toutes les autres idées qui varient, — laquelle n'est pas autre chose, en substance, que V affectivité pour la fin.
C'est de cela que résulte la très grande importance qua, pour maintenir la cohérence durant tout un long processus de raisonnement, la capacité de durée et de résistance de la tendance affective, qui poursuit son propre objet dans toutes les péripéties successives simplement pensées.
Tout cela ne vaut cependant que pour la tendance affective principale, qui se trouve en jeu durant le processus du raisonnement. Mais si elle suffit, grâce à son intensité, à garantir la richesse des combinaisons expérimentales imaginées, et, grâce à sa durée, à. garantir la connexion et la cohérence de toutes ces combinaisons ainsi pensées, elle ne suffit pas encore pour garantir, à elle seule, la logicité du processus respectif de la pensée.
Dans le deuxième chapitre, nous avons vu, en effet, que ce phénomène de l'attention est constitué par le contraste de deux tendances affectives, dont la primaire est celle qui pousse à accomplir une action donnée pour satisfaire le besoin correspondant, tandis que l'autre, la tendance secondaire, empêche de le faire et maintient ainsi en suspens la première, par crainte de rencontrer les mêmes douloureuses ou désagréables conséquences qui sont antérieurement résultées de l'exécution trop rapide de l'action elle-même. E« Pugnano. — Psychologie du Raisonnement. (J
Et nous avons vu que, même dans l'observation pure et simple, faite avec une grande attention, il y a toujours en jeu une affectivité primaire qui désire vivement de constater la présence ou l'absence d'un objet donné ou de l'un des attributs de cet objet, tendance à laquelle s'oppose l'affectivité secondaire tournée à empêcher quelque erreur, commise dans une condition semblable du passé, où, par suite d'une lia te trop grande à conclure selon le sens désiré, on a vu ce qui n'existait pas, et on n'a pas vu ce qui existait.
Une tendance affective secondaire toute pareille consistant dans la crainte de se tromper est également présente dans l'individu pensant qui fait grande attention à ce qu'il pense. Et elle est ici plus que jamais nécessaire, afin que le jeu de combiner des expériences simplement pensées ne devienne point un simple vol de fantaisie, mais constitue une expression effective de la réalité, et, par suite, un véritable et propre raisonnement.
« Il est fort rare, observe aussi Jevons, de trouver des personnes qui puissent évaluer et enregistrer avec une parfaite justesse des faits pour ou contre leurs vues et leurs théories. Parmi les observateurs non exercés, la tendance à relever les événements favorables et à oublier les événements défavorables est si grande qu'on ne peut accorder aucune confiance à leurs prétendues observations » (1).
Dans nos chapitres sur l'attention, nous avons précisément cherché à expliquer cette action déformatrice ou altératrice de la réalité, à laquelle tendent continuellement nos affectivités, et à montrer comment c'est à cet inconvénient que remédie, dans l'état d'attention, précisément la tendance affective antagoniste, qui vise à mettre particulièrement
(1) S. Jevons, op. cit., The Principles of Science, p. 5.
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en relief juste ce que la première tendrait à ne pas remarquer ou à oublier et vice-versa.
Or, cette action correctrice de l'affectivité secondaire est, je le répète, d'autant plus nécessaire dans le raisonnement qu'il s'agit ici de se rappeler, sans en oublier aucune, toutes les actions et réactions auxquelles l'objet, qui, par hypothèse, est exposé à des conditions données de milieu, est inévitablement soumis, et de constater mentalement avecprécision, en faisant appel à l'expérience passée, tous les multiples effets de chacune des combinaisons expérimentales simplement pensées. Dans l'observation, le monde extérieur lui-même, avec les sensations qu'il tend à provoquer, grâce à son action directe, constitue déjà par lui-même un obstacle, qui n'est pas d'ailleurs insurmontable, à cette altération de la réalité ; dans le raisonnement, au contraire, on n'a à faire qu'avec le propre monde intérieur, entièrement à la merci des affectivités qui le meuvent.
Si quelque action ou réaction, qui se produirait inévitablement au cas où les conditions imaginées du milieu seraient effectives, ou si l'une dçs conséquences de ces combinaisons expérimentales ainsi supposées ne se trouve pas évoquée, ou si l'évocation ne se trouve pas maintenue assez longtemps et avec assez de vivacité devant l'esprit, de façon 0 ce qu'il en soit tenu compte dans la suite des expériences ultérieures qui se rattachent à la précédente expérience, on même si, par la faute d'une évocation incomplète ou inexacte, le résultat d'une expérience un peu différente est attribuée à celle qu'on vient d'imaginer, alors le processus expérimenta] suivi mentalement cesse de correspondre à ce qu'il serail. s'il était mis effectivement à exécution, et le raisonnement tombe ainsi dans une erreur, dans une « illogicità ».
L'illogicité consiste, en effet, purement et simplemenl en ceci : oublier l'une des actions et réactions ou l'une des
conséquences relatives qui existeraient inévitablement dans l'exécution effective de tout le processus expérimental, ou bien attribuer à certaines de ces expériences pensées le résultat obtenu antérieurement, non point de ces mêmes expériences, mais bien d'autres expériences plus ou moins différentes.
Et comme ces oublis et ces attributions erronées se produiraient toujours, si était seule en jeu l'affectivité primaire, laquelle agirait uniquement dans le but d'arriver coûte que coûte au résultat quelle désire, le contrôle continuel et inces-| sant de l'affectivité secondaire est d'autant plus indispensable, cette affectivité inhibant, avec ses propres évocations* correctrices, celles qui, encore que désirées, ne correspondent' pourtant pas à la vérité, et, vice-versa, évoquant, rappelant) et renforçant toutes ces actions et ces conséquences qui,^ encore qu'elles déplaisent, sont cependant celles qui se; présenteraient effectivement dans le processus expérimental! matériellement accompli.
Si donc l'affectivité primaire est indispensable pour donner au raisonnement la richesse nécessaire de combinaisons! imaginées et la7' connexion et la cohérence nécessaires des toute la pensée, V affectivité secondaire nest de son côté pam moins nécessaire pour maintenir tout le processus du raisonnement en correspondance continue et effective avec le réel et pour en garantir ainsi la « logicité ».
Ces résultats, à peine esquissés, auxquels nous a conduit notre analyse du raisonnement, relativement àja part qu'y ont les deux tendances affectives antagonistes de l état d'attention correspondant, nous apparaîtront confirmés, comme nous le verrons, dans la suite de nos recherches, lorsque nous passerons à étudier, — surtout dans les songes et chez les diverses espèces de fous, -m la pathologie du raisonnement : alors, nous constaterons
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directement et nous toucherons pour ainsi dire du doigt ce fait que chaque cas prononcé et pathologique d'incohérence ou d'illogicité est toujours dû précisément au manque de l'une ou de l'autre des affectivités ou encore seulement à une certaine disproportion dans leurs intensités respectives.
Mais, après avoir résumé si synthétiquement ce en quoi consiste la nature du raisonnement et analysé les principaux phénomènes psychiques élémentaires qui y sont en jeu, il nous reste maintenant à passer, comme nous l'avons déjà annoncé en commençant, à l'examen de l'évolution du raisonnement et ensuite à l'examen des formes supérieures du raisonnement lui-même. Et c'est ce que nous ferons dans nos prochains chapitres.