‹ Psychologie du raisonnementChapitre 6 sur 39 · PARTIE : DU RAISONNEMEMT CONCRET AU RAISONNEMENT ABSTRAIT · texte numérisé non relu

PARTIE : DU RAISONNEMEMT CONCRET AU RAISONNEMENT ABSTRAIT

Dans le chapitre précédent nous avons vu que, pour découvrir la « nature » de ce phénomène psychique d'ordre supérieur qu'est le raisonnement, — c'est-à-dire afin de mettre en évidence les phénomènes psychologiques élémentaires dei la combinaison desquels il provient, — il convenait, tout en employant toujours les exemples les plus simples possibles, de l'étudier d'abord proprement chez l'homme. C'est que, dans ce cas, nous pouvions le rechercher tel qu'il se manifeste pal l'introspection de nous-mêmes ou dans la parole de nos semblables et conséquemment le suivre dans toute la succession: de ses diverses phases ; tandis que, si, pour employer la méthode «phylogénétique », nous eussions voulu l'étudier dèsj le début chez les animaux, en partant des plus inférieurs pour remonter ensuite aux plus élevés dans l'échelle zoologique, nous n'aurions pu l'examiner que dans la façon extérieure dont les animaux se comportent, et dès lors non pal phase par phase, à mesure qu'il se produit, mais bien seulement quand, en tant que phénomène psychique interne,

l'évolution du raisonnement

il est déjà un fait accompli et par suite qu'il n'est plus un fait susceptible d'aucune analyse. Nous ajoutions cependant que, une fois que nous en avions découvert la nature par l'étude de ses manifestations en nous-mêmes et dans nos semblables, nous aurions pu alors, et alors seulement, rechercher se s manifestations non équivoques aussi chez les animaux, et procéder au même moment à l'étude de son évolution. Voilà précisément le sujet du présent chapitre et des suivants.

Quant au résultat des recherches que nous avons faites dans notre précédent chapitre, c'est, il convient de le rappeler, que le raisonnement, tel qu'on peut l'observer en nousmêmes ou dans nos semblables, n'est pas autre chose, en substance, qu'une suite ou une combinaison d'opérations ou expériences simplement imaginées, qui met l'individu dans l'état même de « constatation » mentale, où il finirait par se trouver, si ces opérations ou expériences eussent été au contraire effectivement accomplies, et d'après lequel il détermine sa propre conduite. Nous devrons par suite maintenant examiner ici, en premier lieu, si la façon de se comporter des animaux, telle qu'elle se manifeste à la suite de circonstances données, nous autorise à admettre qu elle aussi est due à un processus de « constatation » semblable, qui s'est produit par l'effet de causes internes, et non par l'effet de circonstances externes effectivement survenues.

Jennings raconte que, en tourmentant par un jet persista ni de poudre de carmin un infusoire Stentor, fixé au fond de l'aquarium au moyen de son pédoncule, le petit organisme se plia tout d'abord d'un côté comme pour écarter cette -rue Cette réaction contre la gêne, avoiding réaction ,

fut répétée line ou plusieurs fois ; mais l'infusoire ne réussissant pas de cette manière à se dégager de la nuée de grains de carmin répandue tout à l'entour, il changea de réaction en renversant le mouvement des cils de son péristoma, de façon à chasser l'eau souillée loin du disque et de l'entrée buccale. Cela né dura qu'un instant, après lequel fut repris le mouvement ciliaire habituel tendant à ramener l'eau. Les grains de carmin continuant cependant, avec la reprise du mouvement ciliaire ordinaire, à gêner l'animal, le,renversement du courant fut répété deux ou trois fois dans une succession rapide. Mais ces tentatives répétées n'ayant pas elles non plus réussi à libérer du trouble le petit organisme, la réaction suivante de celui-ci fut de se retirer tout entier dans son tube de mucus. C'est de cette façon que notre infusoire parvint à n'être plus gêné, mais au prix d'une suspension totale d'activité et, par suite, de la perte de toute occasion de se procurer de la nourriture. Aussi le petit animal ne demeura dans le tube qu'environ une demiminute, après quoi il sortit de son tube en reprenant son mouvement ciliaire habituel. Or, lorsque le carmin recommença après cela à le tourmenter comme avant, le petit animal ne répéta pas les deux tentatives inutiles d'avant, à savoir le repliement sur son côté, puis le renversement du courant, mais il rentra tout simplement dans le tube. Mais, ayant répété plusieurs fois aussi cette troisième réaction qui consistait à se contracter dans le tube, et toujours inutilement, le petit animal finit par renoncer à s'allonger de nouveau, et, s'étant dégagé par de fortes secousses du fond de l'aquarium, il abandonna sans plus son tube et s'en éloigna, à la recherche d'un autre emplacement (1).

(1) II. -S. Jennings, op. cit. : Behavior oj the lower Organismus^ p: 174-175.

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Bien que, lorsqu'il s'agit d'organismes aussi peu élevés dans l'échelle zoologique, on ne puisse jamais exagérer la prudence dans l'interprétation des causes de n'importe laquelle de leurs aptitudes, il ne nous paraît pourtant pas trop hasardé de supposer que la répétition de l'action gênante du carmin, à la première sortie du petit animal hors du tube, doit avoir provoqué en lui la même tendance à accomplir de nouveau les deux tentatives de repliement sur un côté et ensuite de renversement du courant, mais que cette double attitude, en ne se produisant à peine qu'à « l'état naissant », — en n'étant que simplement « imaginée », dirait-on, s'il était question d'un animal supérieur, — doit, en raison de la propriété mnémonique fondamentale de toute la substance vivante, et dès lors en raison de pures causes internes, avoir provoqué dans l'organisme le même maintien de l'état de malaise physiologique, la même « constatation » gênante de la durée du trouble, qui se trouva provoquée la première fois par le milieu extérieur à l'occasion des deux tentatives qui ont été effectivement poursuivies et qui ont échoué. De là, la manière de se comporter de l'animal, l'action de se retirer de nouveau, sans plus, dans le tube, de la même façon qu'il serait arrivé si ces deux tentatives eussent été aussi cette fois effectivement poursuivies et si l'animal eût effectivement constaté leur insuccès.

La même interprétation vaut pour le nouveau changement de conduite, quand, après avoir tenté et retenté plusieurs fois de sortir hors du tube et toujours constaté le maintien de l'action perturbatrice, l'animal renonce à en sortir de nouveau et abandonne finalement le tube.

Si donc cette interprétation est juste, nous pouvons dire que le processus physiologique qui s'est produit dans le petit infusoire et qui l'a amené à « tirer parti de l'expérience » contient déjà en germe tous les éléments fondamentaux

du processus physio-psychologique, qui, dans les animaux supérieurs et chez l'homme, constituera précisément le raisonnement (1).

Mais si la preuve que les éléments fondamentaux qui constitueront ensuite le raisonnement ne manquent pas même dans l'infusoire est douteuse, — et naturellement elle ne peut ne pas l'être, — - il ne peut y avoir, en revanche, aucun doute que des formes simples de raisonnement se présentent dans les animaux, à mesure que nous nous élevons de ces couches inférieures de l'animalité.

Parmi les milliers et milliers de cas qui ont été rapportés de l'attitude intelligente de la part des animaux, qu'il nous sufïise de choisir ici les quelques-uns qui suivent, à titre d'exemple.

A travers une colonne de fourmis, l'on posa une grosse branche sèche qui fut foulée sur le sol de façon à ne permettre pas aux fourmis de passer dessous. Après quelques vaines tentatives d'en faire l'escalade, on vit les fourmis déposer leur charge et se mettre à creuser un tunnel sous la branche, ce qui demanda une bonne demi-heure. Une fois acheva le tunnel, chaque fourmi reprit son chargement, et la marche recommença dans le même ordre. — Le tronc d'un arbre visité par d'autres fourmis fut garni tout autour avec un drap imprégné d'eau de tabac. Les fourmis qui montaient, dès qu'elles arrivèrent à l'obstacle, « en examinèrent tout d'abord la nature, après quoi elles rebroussèrent chemin pour aller chercher à une certaine distance de minuscules mottes de terre, qu'elles transportèrent avec leurs mandibules et qu'elles déposèrent l'une après l'autre sur le drap imprégné de tabac, jusqu'à ce qu'elles eurent établi à travers ce drap un chemin de petites mottes, chemin sur lequel les

(1) Cf. Jennings, ibid., 175-170.

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fourmis passèrent impunément, tant en montant sur l'arbre qu'en en redescendant ». — On vit une guêpe se poser sur une feuille enroulée de poirier, qui formait un nid de chenille. « La guêpe en examina les deux extrémités, et, les trouvant fermées, fit dans la feuille, à l'une de ses extrémités, un trou d'environ un huitième de pouce de diamètre. Puis elle passa à l'autre extrémité et fit du bruit de façon à épouvanter la chenille, laquelle se précipita hors du nid à travers le trou et fut ainsi prise par la guêpe ». — Sur le bord du creux qu'un crustacé de mer s'était ménagé dans le sable, on posa quatre coquillages, dont l'un glissa au fond du creux. « Cinq minutes environ après, le crustacé porta au dehors le coquillage tombé à l'intérieur du creux et le transporta à la distance d'environ un pied ; il vit alors les trois autres coquillages posés sur le bord, et, pensant évidemment qu'ils auraient pu aussi glisser en bas, il les transporta au point où il avait déjà déposé le premier ». — Un morceau de victuailles fut jeté dans un aquarium où se trouvait une raie et tomba dans l'angle formé par le verre antérieur et le fond. « La raie, un champion plutôt grand, fit des tentatives répétées pour saisir la nourriture, mais toujours en vain, par suite du fait que la bouche est située à la partie inférieure de la tête et que la nourriture était trop proche du verre. Elle se tint alors parfaitement tranquille pendant un moment, comme si elle eût pensé à ce qu'il fallait faire, puis tout à coup se souleva en prenant une position inclinée par rapport à la verticale, la tête tournée vers le haut et la partie ventrale tournée vers la nourriture ; après quoi, elle commença à agiter ses larges nageoires, en créant ainsi un courant d'eau vers le haut ; ce courant souleva l'appât du fond de l'aquarium et le transporta directement à la bouche de la raie ». — Un cobra avait glissé sa tête en dehors des barres de sa cage et avalé une grenouille. Mais

ne parvenant plus, en raison du gonflement ainsi produit à retirer sa tête à l'intérieur de la cage, il rejeta au dehors la précieuse proie. Mais comme celle-ci remuait encore, il la ressaisit brusquement, la ravala et fit de nouveau des tentatives pour ramener sa tête à l'intérieur- N'y ayant pas encore réussi cette fois, il rejeta la grenouille de nouveau hors de sa gueule, la prit par une patte, la tira à l'intérieur de la cage et l'avala définitivement. — « Quelques pigeons s'étaient assemblés pour manger des grains qui étaient tombés accidentellement à terre au moment où l'on attachait, pendant un arrêt, une musette d'avoine à la tête d'un cheval. Dès que les grains tombés à terre eurent été finis, l'un des pigeons prit sa volée et, battant furieusement les ailes, il vola tout droit aux yeux du cheval, de façon que celui-ci secouât sa tête et fît en conséquence tomber d'autres grains hors de la musette. Cela fut répété plusieurs fois et à chaque fois précisément que la provision à terre avait été épuisée». — Deux chèvres, parties de directions opposées, se rencontrèrent sur la crête d'une roche, dont les deux flancs étaient à pic, et trop étroite cependant pour leur permettre de passer l'une à côté de l'autre. « Les deux animaux se regardèrent l'un l'autre pendant quelque temps, comme s'ils se fussent mis à réfléchir à leur situation et qu'ils eussent délibéré sur ce qu'il y avait à faire. Finalement, l'une des deux chèvres s'agenouilla avec de grandes précautions et s'accroupit le plus qu'il lui fût possible ; après quoi, l'autre lui passa sur le dos ». — Un éléphant tourmenté par de grosses mouches, dès qu'il eut la liberté d'aller où il voulait, se rapprocha d'un bouquet de jeunes plantes bien garnies de branches « et, en ayant choisi une, avec sa trompe il dépouilla complètement la partie inférieure de la tige, enlevant tous les rameaux les plus bas et en laissant seulement une belle touffe dans le haut. Ensuite,

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il en repolit encore mieux, en s'y reprenant à plusieurs fois, la partie inférieure, après quoi il saisit et brisa la tige au point le plus bas, obtenant ainsi un magnifique éventail long d'environ cinq pieds, avec lequel il chassa les mouches tant d'un côté que de l'autre ». — Un chat avait l'habitude de se cacher près de l'endroit où on jetait les miettes de la table pour s'élancer au moment opportun sur l'un des petits oiseaux qui s'y réunissaient, attirés par l'appât de la nourriture. Pendant quelques jours, la coutume de jeter les miettes aux petites oiseaux fut abandonnée. On vit alors le chat « semer de petits morceaux de pain sur l'herbe, évidemment dans l'intention d'attirer ainsi de nouveau les oiseaux ». — Un chien, un matin où l'herbe était toute couverte de gelée blanche, « tira son paillasson hors de sa niche, d'où il avait été détaché, et le porta sur le pré sous les fenêtres de la maison, et on l'y trouva couché sur son paillasson, qui, de cette façon, servit à le protéger contre la gelée » (1).

Et nous pourrions continuer ainsi à plaisir. Tout le monde sait, en effet, comment l'on trouve en très grand nombre d'autres exemples semblables d'intelligence animale soit dans le même ouvrage de Romanes, soit dans tout autre bon livre de zoologie ou de psychologie comparée. Les quelques * qui ont été rapportés ici ont même été choisis parmi les plus simples et les plus communs, parmi ceux qui n'ont justement rien d'extraordinaire, parmi ceux dont l'interprétation est la plus facile.

Pourtant, même par rapport à ces exemples les plus simples, que personne ne met en doute en eux-mêmes, les discussions n'ont certainement pas fait défaut sur le

(1) G. -T. Romanks, Animal Intelligence, scvcnth édition, Kegan Paul-Trench-Triibner and Co., London, 1898, p. 95-96, 135, 195-196, 233, 251, 262, 317, 337-338, 409, 418, 466.

Fait de savoir s'ils représentent ou non des cas d'un véritable el propre « raisonnement ». Mais la solution est restée en suspens, parce que ni aux partisans ni aux adversaires d'une « raison » animale n'est jamais clairement apparue la véritable nature du raisonnement, tel qu'il se manifeste aussi chez l'homme.

En effet, si le raisonnement n'est substantiellement, même chez l'homme, qu'une série d'actions ou d'opérations ou d'expériences simplement pensées, alors les faits plus haut cités et tous les autres faits semblables devront être considérés sans aucun doute comme autant d'exemples de raisonnement animal véritable et propre. Et il n'y a rien en vérité d'étonnant, par exemple, à ce que dans une fourmi, qui aura déjà dans le passé creusé des galeries, même dans des circonstances diverses, et qui aura ensuite éventuellement circulé dans telle ou telle galerie avec quelque charge, vienne maintenant à se produire, sous l'impulsion de l'affectivité contrariée tendant à porter dans le nid le précieux butin, le rappel de l'un de ces anciens travaux d'excavation associé au rappel de l'un de ces passages. Et il suffit de la simple reproduction mnémonique de semblables faits du passé, combinés de façon que, dès qu'ils seraient réalisés, ils satisfassent la tendance affective contrariée, pour que cette dernière pousse à une pareille réalisation effective. Comme il n'y a rien d'étonnant, pareillement, à ce que la guêpe, qui, durant son expérience, aura constaté bien souvent, quand elle s'approchait en bourdonnant des nids jde chenilles, que la chenille elle-même sortait par quelque trou du nid et toujours du côté opposé à elle, se présente, sous l'impulsion de la faim, l'image du trou aussi perce dans le nid qui en est présentement privé, et par suite aussi l'image de son action perforatrice, qu'elle a déjà accomplie plusieurs fois dans le passé, même alors que les circonstances

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étalent autres et qu'elle s'en prenait à des objets assez différents : image d'un acte à issue favorable, que la tendance affective de la faim pousse la guêpe ipso facto à réaliser.

Le raisonnement des animaux, entendu dans ce sens, c'est-à-dire dans le sens d'un très simple « Gedankenexperiment » qui précède l'action, n'a donc en lui-même rien d'extraordinaire, et spécialement rien qui soit plus extraordinaire que n'importe quelle autre faculté mentale ou psychique des animaux eux-mêmes, que personne n'oserait nier.

Seulement, il est fort probable que, dans ces derniers, comme du reste également chez beaucoup d'hommes, un semblable raisonnement ne revêt jamais, ou presque jamais, le caractère d'une succession et combinaison d'actes longue et compliquée, graduellement imaginée sous l'impulsion de l'affectivité primaire, et contrôlée et corrigée. à chaque pas par l'affectivité secondaire de Y « état d'attention » correspondant, laquelle tend à éviter de nouveaux insuccès, qui, dans le passé, étaient dérivés du fait que, pour des actes donnés, des résultats non justes avaient été imaginés. Fort probablement, le raisonnement revêtira chez les animaux, plutôt, d'ordinaire, le caractère d'une évocation spontanée et instantanée d'une combinaison mentale d'actes très brève et très simple, suscitée d'un seul coup par l'impulsion puissante d'une affectivité primaire intense, sans le contrôle d'aucune affectivité secondaire.

En d'autres termes, le raisonnement dans les animaux, et spécialement dans les animaux inférieurs, sera plutôt une combinaison mentale d'actes « conçue par intuition », an lieu d'une combinaison «réfléchie».

Bn outre, le raisonnement dans les animaux sera parti' culier et concret, vu qu'il ne s'élève pas non plus facilement chez les hommes jusqu'à devenir général et abstrait. La

fourmi ne pensera certainement pas que le percement d'un tunnel soit le moyen le plus propre en général à surmonter cette catégorie donnée d'obstacles. La guêpe n'élèvera pas non plus au degré de théorie son système de chasse aux chenilles. Mais le « Gedankenexperiment » tant de l'une que de l'autre ne se rapportera certainement, chaque fois, qu'à l'obstacle donné, qui barre le passage en ce moment donné, et qu'à ce nid particulier de chenille, qui se présente maintenant dépourvu de toute espèce de trou.

Mais en dehors de cette infériorité de degré, — d'être une combinaison mentale seulement d'expériences particulières et concrètes, — aucun fait, répétons-le, ne nous autorise à douter de la faculté de raisonnement dans les animaux aussi, faculté qui est d'autre part confirmée par toute leur façon de se comporter ; et aucun fait non plus ne nous autorise à admettre que le raisonnement dans les animaux diffère en substance du raisonnement chez l'homme.

Toutefois, on ne peut certainement nier que le raisonnement général et abstrait auquel peut s'élever Y homme supérieur diffère beaucoup, sinon en substance, du moins en ce qui concerne son degré de supériorité, du raisonnement particulier et concret, duquel seulement semblent être capables les animaux, même les plus élevés intellectuellement. Et c'est même dans cette capacité d'un raisonnement général et abstrait que beaucoup de gens, — à commencer par Locke lui-même, — ont voulu voir (et non à tort, dès qu'il s'agit non autant du commun des hommes que des esprits supérieurs) la différence principale qui sépare intellectuellement l'homme des brutes :

« Il me semble aussi évident que les brutes, ou certaines d'entre elles, dans des circonstances données, raisonnent qu'il est évident qu'elles ont des sens ; mais c'est seulement sur des idées particulières, telles qu'elles les reçoivent de

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leurs sens. Elles sont, les meilleures d'entre elles, enchaînées au dedans de ces bornes étroites, et n'ont pas, à ce que je pense, la faculté de les élargir au moyen d'aucune espèce d'abstraction » (1).

Il convient donc maintenant d'examiner ce que sont et comment naissent les concepts généraux abstraits et quel sont le genre et le degré de supériorité qu'ils confèrent au raisonnement, qui recourt à eux.

C'est en effet, dans l'emploi de concepts toujours plus généraux et abstraits que consiste toute X évolution du raisonnement, que nous nous sommes précisément proposé d'étudier dans ce chapitre et dans le suivant.

Mais avant de passer à l'étude des véritables et propres concepts, il faut indiquer très brièvement un phénomène psychologique plus humble et plus simple, qui est comme la toute première matrice dont ils' sont sortis ensuite : nous voulons dire, la classification affective.

Devant un poussin qui venait à peine de naître, on mit des chenilles toutes à peu près d'une forme et d'une taille égales, mais de couleur différente ; parmi les diverses espèces, il y en avait une, striée de noir et de jaune, qui était infecte au goût du poussin. Or, en fort peu de jours, le poussin acquit la plus complète expérience de la chose ; « et tandis qu'il saisissait avidement les autres chenilles, il ne touchait nirinc pas aux chenilles de cette espèce » (2)

(1) J. Locke, An Essay concernine Human Under standing (1689), (loorge Routledge, London (sans dato), hook II, chap. xi, § 11. p. 105.

(2) Lloyd Morgan, op. cit. : Animal Behavior, p. 57.

E. PiIGnano. — Psychologie du Raisonnement. 10

Cë très simple fait nous fournit un clair exemple de classification affective de la part du poussin : toutes les chenilles qui ne sont pas striées de jaune et de noir sont évidemment pour lui « équivalentes », parce que toutes comestibles : 61 vis-à-vis de celles-ci, il pose « en un seul groupe », en une autre classe bien distincte, les chenilles striées de jaune et de noir, pour lui également « équivalentes », parce que d'un goût infect.

Or, tous les animaux, à commencer par les plus infimes, soni capables d'une semblable classification affective: c'est même elle qui constitue et résume toute leur « connaissance empirique ». Et l'on ne peut douter qu'une classification affective entièrement semblable n'ait présidé à toutes les premières connaissances empiriques aussi chez l'homme.

Quelle qu'en soit l'origine, — émotivo-interjeetionneîle, ou par onomatopée, ou, selon la célèbre théorie de Noire et de Max Millier, par suite de « clamor concomitans », — il est cependant certain que les premiers noms créés par le langage n'ont été que des noms communs, c'est-à-dire des symboles phonétiques propres à indiquer respectivement telle ou telle classe de phénomènes ou d'objets, équivalents par rapport à une affectivité donnée, à un besoin donné, à un désir donné (1).

Et cette nature affective des noms communs s'est conservée ensuite et se conserve encore aujourd'hui, peut-on dire, intacte, malgré que leur emploi quotidien tende à en affaiblir les vives couleurs originelles.

Ainsi, encore aujourd'hui, l'homme partage d'abord, par rapport au besoin de se nourrir, de la même façon que le poussin qu'on vient de rappeler, tous les objets avec

(1) Cf., M. Mueli.er, The Science oj Tlioughl, Longman> Gì and Co., Lundon, 1887, p. 433.

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lesquels il vient en contact en objets comestibles et en objets non comestibles, les objets comestibles en nourritures animales et en nourritures végétales, et les unes et les autres en leurs si nombreuses variétés, selon la mesure et les modalités avec lesquelles elles sont aptes à satisfaire la faim, et il distingue les animaux qui donnent du lait de ceux qui n'en donnent pas, les arbres à fruits de ceux dont le fruii n'est pas mangeable, les fruits mûrs des fruits verts. An point de vue du besoin sexuel, il distingue les sexes l'un de l'autre, la vierge de la femme qui ne l'est plus, la fillette de la femme adulte, la jeune femme de la vieille. Au point de vue de l'instinct propre de conservation, il distingue l'arni de l'ennemi, le galant homme du malandrin, le féroce carnivore de l'herbivore pacifique. Et ainsi de suite.

Mais si l'on observe bien, c'est jusqu'aux noms communs de nos objets d'usage artificiels les plus ordinaires qui reposent toujours tous sur une base affective, même si celle-ci passe désormais entièrement inaperçue. C'est-à-dinque chacun d'eux ne sert que comme symbole de telle ou telle classe d'objets, lesquels, alors même qu'ils sont très différents les ufns des autres sous d'autres rapports, son! cependant pour nous équivalents, par rapport à tel ou tel de nos besoins ou désirs. Par « maison », par exemple, -nous entendons un groupe d'objets, différents autant qu'on veul les uns des autres, mais tous propres à nous protéger contre les intempéries : « maison » a probablement signifié d'abord. ;<\aii<'<> le aiême Max Mùller, « whatever covers », «a covering ». Par le mot « vêtement », nous désignons tout le groupe d'objets propres à protéger contre le froid notre corps entier : tandis que les bas, le pantalon, la jaquette, le chapeau protègent contre le froid des parties différentes du corps. Les fourrures, les étoffes de laine, les tissus de coton satisfont dans une mesure différente et avec des modalités

diverses ce besoin que nous avons de nous couvrir. Le lit, le divan, le fauteuil, la chaise, l'escabeau satisfont à des degrés divers et avec des modalités différentes le besoin (jiie nous avons de nous reposer.

Typique est, à cet égard, le nom commun de « poison ». Il représente une classe d'objets tels qu'au point de vue de la perception, il serait difficile d'en trouver de plus différents les uns des autres : par leur constitution minérale, végétale ou animale, par leur état physique solide, ou liquide, ou gazeux, par leur forme, couleur, saveur, odeur, etc., ils ne pourraient différer davantage les uns des autres ; et pourtant, l'homme en a fait une classe bien distincte, parce que, par rapport à l'instinct de conservation, il sont pour lui tous équivalents.

Locke se demande subtilement quelle plus grande connexion ou relation existe en nature entre l'idée de tuer et l'idée d'homme d'une part, et la même idée de tuer et l'idée de mouton d'autre part, qui explique pourquoi, pour l'action de tuer un de nos semblables, et dès lors pour qui accomplit cet acte, on a créé une espèce particulière d'actions et d'hommes, désignée par les mots exprès respectivement d'assassinat et d'assassin, tandis qu'il n'existe aucun terme pour désigner l'action correspondante de tuer un mouton. Et pourquoi, d'une façon analogue, le terme de parricide existe et non celui de filicide. Et pourquoi il y a une façon particulière de désigner la forme de la partie de l'arme qui entre dans les chairs et frappe, — par exemple arme à pointe ou poignard, — et non la forme du reste de l'arme elle-même (1).

Eh bien ! la classification affective explique immédiate-

(1) J. Locke, op. cit. : An Essay concerniti g Human Understanding, hook II, chap. v, § 6, p. 349.

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ment cette diversité de traitement : parce que ce sont seulement ceux qui ont tué l'un de leurs semblables, appartenant à la même collectivité qu'eux, et non pas ceux qui ont tué n'importe quel animal, qui représentent pour tous les membres restants un groupe d'individus équivalents par la crainte qu'ils inspirent. De même, pour l'ordre social, dans le régime patriarcal, le meurtre du père par son fils était beaucoup plus grave que le meurtre du fils par son père. Et en ce qui concerne la gravité de la blessure, toutes les armes à pointe sont équivalentes, quels que soient d'ailleurs

la forme, la matière, la couleur et l'aspect en général de leur manche.

Même les noms communs ou « concepts », qui sembleraient à première vue avoir le moins un substrat affectif, apparaissent pourtant, autant que les autres, en possession d'un semblable substrat, à une analyse un peu attentive. Le nom commun ou concept de « balle » nous servira d'exemple pour tous :

« L'enfant, écrit Miller, a une tendance naturelle à jouer. Entre autres choses, son activité pour le jeu le met en contact avec ce que nous appelons une balle. La réaction à l'égard de la balle provoque l'action de faire Fouler celle-ci, et cesi cela qui l'intéresse. Il arrive à se trouver à plusieurs reprises en contact avec des choses rondes, et sa réaction sur ces choses aboutit toujours à cette agréable expérience de les faire rouler ». Il réunit ainsi toutes ces choses, quelles que soient d'ailleurs la matière dont elles sont faites, leur couleur, leur grandeur, etc., en un seul groupe, qui constitue pour lui le concept de balle.

En d'autres termes, continue noire auteur; par rapporl à la réalisation de certains besoins ou à la satisfaction de certaines impulsions, nous trouvons qu'entre plusieurs objets ayant certaines caractéristiques, Vun vaut exactement

autant que Vautre ». — « Le concept est donc de sa nature général el il est relatif à un besoiil » (1).

Le concept de « chien », par exemple, est parmi ceux qui ont donné le plus à faire aux philosophes : « Qui a jamais vu. écrit Max Millier, un chien ? Nous pouvons voir un braque, un lévrier, un basset, nous pouvons voir un chien blanc, noir, brun, mais nul œil humain n'a jamais vu un chien ». Il en est de même pour le concept d' « arbre » : « Personne n'a jamais vu un arbre, mais seulement tel ou tel sapin, tel ou tel chêne, tel ou tel pommier. L'arbre est un concept, et, comme tel, ne peut jamais être vu ou perçu par les sens, il ne peut jamais prendre aucune forme phénoménale ou intuitive » (2).

'Fout cela est juste; sauf que Max Millier ne voit pas comment toutes ces difficultés disparaissent d'elles-mêmes, dès qu'on reconnaît que la nature du concept est, non pas d'ordre perceptif, mais bien simplement et purement d'ordre affectif.

Et que quelque substratum affectif, même différent du substratum originaire, et même aussi différent d'une fois à l'autre selon le cas, soit toujours prêt à reparaître, à la première occasion propice, jusque dans ces noms communs ou concepts, où l'on aurait eu le moins à s'attendre d'en trouver encore des vestiges, c'est ce qui est précisément démontré par ces concepts de chien et d'arbre : D'un buisson, par exemple, un animal débouche en hurlant. L'enfant apeuré s'enfuit et cache la tête dans le giron de sa mère. « Nigaud, lui dit celle-ci, ne vois-tu pas que c'est un chien ? » — Et sous les rayons cuisants du soleil, le voyageur exténué crie avec joie à son compagnon : « Voilà là-bas un arbre sous lequel nous pourrons nous reposer ».

(1) L-E. Miller, op. cit.: The Psychology of Thinking, p. 290, 213. f2) M. Mueller, op. cit. : The Science of Thought, p. 78-70.

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DU

Par ces quelques exemples, choisis, comme nous cherchons toujours à le faire, parmi les plus simples et en même temps les plus typiques, nous voyons donc que les « noms communs » ou « concepts » les plus familiers ne représentent rien d'autre que des classes d'objets, même les plus divers entre eux, nous le répétons, sous d'autres rapports, mais tous équivalents entre eux par rapport à l'un de nos besoins ou à l'une de nos tendances affectives.

En d'autres termes, tout nom commun, tout concept n'est en substance, qu'un simple groupement affectif : Dans une pluralité d'objets, même très différents les uns des autres au point de vue de la perception, nous découvrons une même capacité de satisfaire une affectivité donnée, un besoin ou un désir donné que nous avons, et par là nous réduisons la pluralité elle-même à l'unité : « Chaque fois que nous formons une classe, nous réduisons la multiplicité à l'unité, et nous découvrons, comme disait Platon, l'unique dans la multiplicité » (1).

De là résulte, comme conséquence immédiate, qu'il pourra y avoir autant de manières de classer le même nombre d'objets qu'il y a de points de vue affectifs différents, qu'il y t de sortes de désirs que ces objets peuvent exciter, qu'il y a de buts ou d'intérêts auxquels ils peuvent servir : « 11 y a, en thèse générale, un nombre illimité de manières de classer n'importe quel groupe d'objets » (2).

Notons que celte classification affective, nettement

lì S. Jkvo.ns, op. cil. : The Prirtciples oj Science, vol. II. p. 345i (2) S. Jevgns, ibid., 348.

subjective », renferme déjà en elle-même, en germe, la classification scientifique, qualifiée à tort d' «objective ». En effet, si des objets donnés sont capables de satisfaire tous la môme affectivité, cela ne peut dépendre que du fait qu'ils possèdent effectivement quelque propriété ou caractéristique en commun. Les choses, par exemple, qui nous plaisent tant parce qu'elles sont douces, contiennent toutes des substances données fort semblables par leurs propriétés chimiques ; les étoffes qui satisfont le besoin de l'organisme d'être protégé contre le froid ont toutes la propriété physique d'être des corps mauvais conducteurs de la chaleur ; les bêtes féroces, que le sauvage groupait en une seule catégorie parce qu'elles étaient également redoutables, ont toutes certains caractères zoologiques, qui ne sont pas en revanche possédés par les animaux herbivores, que l'homme primitif classait parmi les animaux à domestiquer pour en traire le lait et en manger la viande. Et ainsi de suite.

Une « objectivité » de beaucoup plus grande a cependant, été atteinte seulement ensuite avec les classifications indirectement affectives, c'est-à-dire utilitaires ou techniques. Elles se réfèrent, comme on sait, aux divers animaux, aux diverses plantes, aux diverses forces en général de la nature selon leurs produits et leur emploi, ou même aux divers genres d'instruments de travail et aux diverses matières premières que ce travail doit transformer : aux divers moyens, en somme, propres à atteindre telle ou telle fin ou résultat. Et avec l'extension incessante de l'action transformatrice de l'homme, dirigée vers le but de modifier toujours davantage à son profit le milieu extérieur, ces classifications se sont développées peu à peu toujours plus et ont en partie remplacé les classifications purement et simplement affectives.

l'évolution

Elles se sont montrées plus « objectives » que ces dernières, parce que, les moyens propres à atteindre des buts donnés étant dans la plupart des cas les mêmes pour tous les indidus, elles venaient à être ainsi moins sujettes aux « accidentalités » affectives individuelles.

Mais le principe est resté toujours le même : objets ou phénomènes, même fort différents les uns des autres sous tous les autres rapports, se trouvent classés dans le même groupe, parce quë, devant une manière uniforme donnée de nous comporter par rapport à eux, ils se montrent « équivalents )) corame moyens propres à atteindre le résultat ou la fin désirée. De sorte que ces classifications utilitaires ou techniques sont restées toujours franchement téléologiques, c'est-àdire toujours dans la dépendance du but ou de la fin à atteindre.

Ainsi, le concept de « coupe-papier », par exemple, renferme une quantité d'objets fort différents les uns des autres au point de vue perceptif : les uns sont en bois, d'autres en ivoire, d'autres en argent ; les uns sont constitués par une seule lame, d'autres par une lame et un manche ; et le manche, dans ces derniers, prend les formes les plus variées possible. Et pourtant tout ces objets ont été classés en un groupe bien défini, parce que, grâce au fait qu'ils possèdent une lame d'une épaisseur fort réduite au moins d'un côté, ils sont tous « équivalents » entre eux, par rapport à la fin de couper les pages d'un livre sans le déchirer.

On peut dire la même chose de tout autre instrument utilisable dans une opération technique ou une recherche scientifique. Prenons, par exemple, le concept de triangle : « Combien de difficultés et combien d'habileté n'exige pas, écrivait Locke, la formation de l'idée générale de triangle ! En effet, cette idée ne doit être un triangle ni oblique, ni rectangle, ni équilatéral, ni isocèle, ni scalène, mais elle

doit les être tous et ne doit être aucun d'eux à la

l'ois )) (i).

Et Berkeley, en réfutant Locke, niait tout court la possibilité d'avoir une semblable idée générale du triangle (2).

Or, toutes ces difficultés disparaissent, si l'on reconnaît que le concept de triangle n'est pas autre chose, en substance, qu'une classification utilitaire d'une quantité de figures géométriques, lesquelles, même de forme très différente les unes des autres, sont cependant, grâce au fait qu'elles possèdent trois côtés seulement, et, par suite, des propriétés géométriques données les mêmes pour toutes, « équivalentes )) entre elles en tant qu'instrument de recherche pour des investigations géométriques données : il est, par exemple, entièrement indifférent, pour la fin de connaître la somme des angles intérieurs d'un polygone, de diviser celui-ci en une série de morceaux triangulaires plutôt qu'en une autre ; de même que tout à fait indifférent est pour le géodésien" et l'arpenteur, à parité des autres conditions, de se servir de l'un ou de l'autre système de triangulation.

Et l'on peut dire la même chose aussi des concepts utilitaires les plus « abstraits ».

Toutes les classifications ou conceptions quantitatives, par exemple, ont eu une origine d'abord simplement affective, ensuite aussi utilitaire. La redistribution, par exemple, des terrains cultivables entre les agriculteurs, lorsque les eaux des inondations périodiques du Nil se retiraient, de façon que chaque portion fût « équivalente » aux autres,

- (1) J. Locke, op. cit. : An Essay concerning Human Vnderstanding, book IV, chap. vii, § 9, p. 509.

(2) G. Berkeley, A Treatise concerning the Principles of Human Knowledge (1710), Introduction, in : Berkeley' s complete Works, Fraser' s Edition, Clarendon Press, Oxford, 1901, vol. I, p. 246 et suiv.

l'évolution du raisonnement

— c'est-à-dire capable de produire, quelle que fût du reste la configuration géométrique du champ, la même quantité de grain, qui était la seule chose qui importait dans une semblable redistribution, — - donna naissance, comme l'on sait, au concept de surface.

L' « équivalence » de plusieurs outres, même des formes les plus diverses, à l'égard de la satisfaction, pour le même nombre de jours et pour les mêmes individus, du besoin de la soif, ne put manquer de faire apparaître très tôt le concept de capacité ou de volume.

Tandis que c'est de Y « équivalence » du travail d'un seul homme robuste et du travail de plusieurs jeunes gens, par rapport à la fin de soulever et transporter quelque grosse masse, ou de tout autre « équivalence » semblable, qu'est certainement dérivé le premier concept de force.

Et ainsi de suite.

Les concepts des diverses « quantités », ■ — superficies, volumes, forces, etc., — sortent ainsi de la comparaison d'objets ou phénomènes faite d'un certain ' point de vue affectif ou utilitaire, par rapport auquel, afin que ces phénomènes ou objets apparaissent « équivalents », il est nécessaire et suffisant qu'on trouve en tous, non seulement présent, niais encore dans la même mesure, tel ou tel de leurs attributs (1).

Et des divers concepts quantitatifs sort ainsi le concept encore plus abstrait de nombre comme moyen ou instrument général de constatation de toute et n importe quelle équivalence quantitative.

Les concepts mêmes d'espace, de temps et de cause oui eu enfin, primitivement, une origine affective ou utilitaire tout à- fait analogue.

(1) Cf. E. Mach, op. cit. : Erkcnntnis and Intani, p. 357-351).

Le concept primitif d'espace sortit, fort probablement, de la comparaison de deux ou plusieurs parcours, différant même autant qu'on le veut entre eux sous les autres rapports, — vers l'orient ou vers l'occident, au milieu des champs ou à travers la forêt, de jour ou de nuit, avec un ciel serein ou un ciel nuageux, avec des compagnons ou sans, et ainsi de suite, — mais « équivalents » entre eux au point de vue d'obtenir, avec la même fatigue, représentée ici par la marche, le même résultat de transporter sa propre personne ou un produit donné d'un lieu à un autre.

De même deux périodes de notre propre existence, différant qualitativement entre elles autant qu'on le veut, — de printemps ou d'automne, de matin ou de soir, dans notre propre demeure ou au dehors, avant ou après le repas, dans le calme ou au milieu du vacarme, et ainsi de suite, — mais « équivalentes » entre elles par rapport à la fin d'obtenir le même produit avec le même effort de travail poursuivi avec les mêmes modalités de continuité et d'intensité, fournirent à nos primitifs ancêtres, on ne peut en douter, le tout premier concejot de temps.

Tandis que, parmi tous les phénomènes en nombre infini qui concourent à produire tel ou tel autre événement, — ■ c'est-à-dire dont l'antécédence ou la concomitance est nécessaire afin que ce dernier ait lieu, — seulement ce petit nombre furent d'abord considérés comme « causes », qui, tout différents qu'ils pussent être qualitativement, étaient pourtant « équivalents », par rapport à la fin de laisser arriver ou d'éviter l'événement même, en tant que voies uniques de notre intervention ; c'est-à-dire, en tant qu'ils étaient les seuls, parmi tous les autres phénomènes antécédents ou concomitants nécessaires, sur lesquels il nous était possible d'avoir prise et sur l'un ou l'autre desquels il était par conséquent indifférent pour nous d'agir, afin d'empêcher

l'évolution du raisonnement

l'accomplissement de l'événement en question, non désiré ou craint (1).

Qu'il nous suffise ici de noter comment la formation de tous ces concepts utilitaires a été rendue possible seulement et a été ensuite considérablement favorisée par l'œuvre incessante et toujours en progrès de l'homme, œuvre ayant pour but de transformer son propre milieu ; parce que c'est seulement cette œuvre qui pouvait faire découvrir que des objets ou phénomènes donnés, pourvu qu'ils eussent en commun seulement tels ou tels caractères et attributs, étaient équivalents entre eux par rapport à la fin à atteindre. Ce n'est donc pas à 1' « invention » du langage, comme semble le prétendre Max Mùller, que sont dus les concepts ; mais langage et concepts, même les plus généraux et abstraits, ont procédé ensemble d'un pas égal, poussés tous les deux de façon incessante par ce progrès technique du travail de l'homme pris dans son sens le plus large.

En même temps que cette activité de l'homme transformant le monde extérieur et l'adaptant à ses propres besoins, multiples et variés, activité qui l'a poussé à passer de la classification purement affective à la classification utilitaire, progressait et se développait, souvent d'une façon autonome, son activité tendant à la connaissance pour ellemême, activité qui l'a poussé à passer de la même classification affective originaire à la classification conceptuellescientifique proprement dite.

(1) Cf. G. Vailati, Sull'applicabilità dei concelli di causa e di effetto nelle scienze storiche, in op. cit. : « Scritti di (J. Vailati », p. 463-Wi.

En effet, tout le monde sait comment aussi la science a traversé une phase primordiale, dans laquelle les spéculations scientifiques étaient exclusivement tournées du côté de la classification affective des phénomènes.

Ainsi, tous les phénomènes célestes un peu exceptionnels, comme Farc-en-ciel, les comètes, les éclipses, les conjonctions extraordinaires des planètes et les autres phénomènes semblables étaient la cause continuelle de peurs ou d'espérances superstitieuses ; de là, les spéculations des premiers astrologues tendant à classer ces phénomènes parmi ceux qui portaient bonheur ou parmi ceux qui portaient malheur (1).

Pareillement, ce qui poussait les Grecs à trouver des analogies entre des phénomènes était l'inquiétude causée par des phénomènes qui n'avaient pas été encore classés affectivement : « Ce que les savants grecs comprenaient par l'explication d'un phénomène donné, observe fort bien Vailati, ce n'était pas tant l'analyse et la décomposition de ce phénomène en ses parties élémentaires, ou la détermination des lois de sa production, que son rapprochement auprès ou son identification avec d'autres phénomènes plus communs et familiers ». — « Ce qui les poussait et les excitait à cette opération mentale, c'était, ils le notaient expressément, le désir de se libérer de V inquiétude, et parfois aussi, comme, par exemple, dans le cas des phénomènes météorologiques, qui occupaient tant de place dans les spéculations des Grecs, le désir de s' émanciper des terreurs que leur causait la production de phénomènes trop différents de ceux qui étaient soumis à leur propre contrôle. Une explication qui pût satisfaire à cette condition était,

(1) Cf. S. Jevons. op. cit. : The Principles of Science, vol. II, p. 322-3?3.

l'évolution bu raisonnement

pour eux, par là seulement, line explication suffisante » (1).

Et aussi dans des temps plus proches de nous, qu'on pense à l'importance qu'ont eue, par exemple, le fait de reconnaître dans les comètes qu'on craignait tant de simples planètes possédant seulement* des orbites elliptiques très allongées, la Réduction du mystérieux arc-en-ciel à un simple phénomène de réfraction de la lumière, l'explication de la foudre, qui a permis de la classer parmi les décharges électriques, et non plus parmi les manifestations de la colère divine. Et ainsi de suite.

C'est de ce besoin d'une classification affective des phénomènes qu'est peu à peu sorti celui d'en connaître l'origine : Quand on ne réussissait pas à classer directement un phénomène parmi les autres phénomènes qui nous étaient davantage familiers, on cherchait pour le moins à voir s'il dérivait de quelques-uns de ces phénomènes plus familiers, combinés différemment entre eux. Ainsi apparut le besoin scientifique d'une histoire des choses.

Or, l'expérience a démontré que, pour que de phénomènes donnés qui nous sont familiers dérive toujours le même phénomène qui ne nous est pas encore familier, il n'est pas nécessaire que ces phénomènes soient à chaque fois identiques en totit et pour tout les uns avec les autres, mais il suffit qu'ils le soient seulement par rapport à quelques-uns de leurs attributs ou caractères. Ainsi ces phénomènes, même très différents entre eux sous tous les autres rapports, furent considérés comme équivalents par rapport à la fin de produire le phénomène quii s'agissait d'expliquer.

C'est de cette façon que la classification conceptuelle-scientifique proprement dite ne diffère en rien, en substance, de

(1) G. Vailati, II metodo deduttivo come strumento (ti ricerca, in op. cil. : « Scritti di G. Vailati », p. 129.

la classification utilitaire, parce que la production du phénomène à expliquer constitue la fin en raison de laquelle on effectue la classification des phénomènes restants.

Toute classe de phénomènes, comprenant tous ceux qui sont équivalents par rapport à la fin de produire tel ou tel phénomène à expliquer, constitue précisément un concept scientifique. Et la désignation de l'attribut particulier, nécessaire et suffisant pour rendre tous ces objets ou phénomènes équivalents entre eux par rapport à cette fin, constitue une règle ou loi scientifique : « Une règle, qui se trouve obtenue par l'observation des faits, ne peut embrasser le fait entier dans sa richesse infinie, dans son inépuisable variété, mais elle ne donne qu'une esquisse du fait, en ne relevant unilatéralement que ce qui importe au but technique ou scientifique » (1).

La « schématisation » des phénomènes ne consiste précisément que dans le fait de les réduire à cet attribut particulier seul, qui est Tunique attribut qui intéresse pour la production du phénomène désiré. Toute schématisation a ainsi toujours un substratum affectif ou utilitaire. Et il pourra en conséquence y avoir autant de schématisations différentes des mêmes phénomènes qu'il y aura de fins leur servant de base.

C'est dans cette schématisation, c'est dans cette réduction des phénomènes, « agrégats de qualités », à la seule qualité qui seule les rend équivalents entre eux par rapport à telle ou telle fin à atteindre, c'est dans cette extraction et conservation, parmi tous les éléments sensibles ou attributs des objets les plus variés, de celui seulement qui est nécessaire et suffisant pour la production de l'objet ou de

(1) E. Mach, Die Mechanik in ihrer Entwicklung historischkritisch dargeslellt, siebcnte Auflage, BrockhauSj Leipzig, 1912, p. 69-70.

l'évolution

DU

l'événement désiré ou du phénomène qu'il nous importe d' « expliquer », c'est en cela, et en cela seulement, que consiste donc le processus de « généralisation » ou d' « abstraction » (1).

Et c'est pour n'avoir pas vu cette base de véritable et propre classification affective ou utilitaire, sur laquelle repose la formation de n'importe quel concept, que ni Locke, ni Berkeley, ni Max Muller, ni Stuart Mill lui-même n'ont réussi à comprendre la nature intime de ce qu'on appelle les « idées » générales ou abstraites (2).

La conséquence de tout ce que nous avons dit jusqu'ici, c'est que penser au moyen de concepts, c'est penser au moyen de classes d'objets ou phénomènes, — au moyen de « faisceaux de choses », ainsi que Locke s'exprime, — équivalents entre eux par rapport au but auquel tend la pensée (3).

En d'autres termes, le raisonnement fait sur un concept général ou abstrait vaut pour tous les objets ou phénomènes,

(1) Cf. Tu. Ribot, L'évolution des idées générales, 2e éd., Alcan, Paris, 1904, p. 7 sqq. ; E. Mach, op. cit. ': Die Analyse der Empftndungen, p. 266 ; W. Ostwald, op. cit. : Vorlesungen ùber Naturphilosophie, p. 41 ; S. Jevons, op. cit. : The Principles of Science, vol. I, p. 30.

(2) Cf. J. Locke, op. cit. : An Essay concernine Human Undestanding, Look III, chap. ni, p. ex. § 6, p. 328 ; G. Berkeley, op. cit. : A Treatise concerning the Principles of Human Knowledge, Introduction, p. 237-256, spécialement § 10, p. 242, et § 12, p. 245 ; M. Mu eller, op. cit. : The Science of Thought, passim, p. ex. p. 267 : J. Stuart Mill, op. cit. : A System of Logic Jiatioci native and Inductive,

. vol. II, hook IV, chap. n : Of Abstract ion or the Formation of Conceptions, § 1, 2, 3, p. 193-200.

(3) Cf., J. Locke, op. cit. : An Essay concerning Human Under* standing, book III, chap. ni, § 1 et § 20, p. 326 et 335.

E. 1 lie nano. — Psychologie du Raisonnement. 11

lèsquels, bien que fort différents les uns des autres au point de vue concret, ont pourtant tous en commun l'attribut (ni la qualité qui les rend équivalents par rapport au résultat ou à la fin qui doit être atteinte avec les opérations ou expériences que le raisonnement imagine d'exécuter sur eux.

De sorte que dans une seule et unique expérience simplement pensée arrivent à se condenser et à se résumer les mille, dix mille, cent millie expériences, qui, dès que le concept manquerait, devraient être exécutées par la pensée sur chacun des objets ou phénomènes compris dans la classe qui constitue le concept lui-même.

De là, la portée plus grande, le « rendement technique » plus grand du raisonnement général et abstrait par rapport au raisonnement particulier et concret. Celui-là est à celui-ci, nous dirons presqjue, comme la composition typographique est à l'écriture manuscrite des anciens copistes : la première, une fois exécutée, sert pour tous les exemplaires qu'on veut en tirer ; tandis que la seconde devait être répétée pour chaque exemplaire.

De là, également, l'accroissement de ce « rendement technique » du raisonnement avec tout nouveau concept oli principe qui peut permettre de considérer comme équivalents, par rapport au résultat à atteindre avec l'opération ou expérience à exécuter mentalement, d'autres cas particuliers, qui d'abord nous apparaissaient en tout et pour tout différents de ceux déjà groupés dans le concept plus restreint : « L'avantage, écrit Mach, qu'offre tout principe général consiste dans le fait qu'il nous épargne en grande partie l'obligation de repenser sur chaque nouveau cas spécial » (1).

(1) E. Mach, op. cit. : Die Mechanik in ihrer Entwicklmi? historischkrilisch dargeslellt, p. 57-58.

l'évolution du raisonnement

Le progrès de la science a consisté, précisément, dans l'accroissement continu de ce rendement technique du raisonnement, dans l'accroissement continu de la puissance de ce dernier, en augmentant, au moyen de concepts toujours nouveaux et plus larges, le nombre et la variété des expériences particulières et concrètes, simplement pensées, représentées par le raisonnement général et abstrait. Par là, elle est arrivée à rendre Y « histoire des choses », la « description » du mode de production des phénomènes, c'est-àdire leur « explication », la plus concise possible (Principe d'économie de Mach).

Quant au langage, il n'a, dans cette création et cette extension toujours plus grande des concepts, qu'un office subsidiaire et secondaire. Cet office consiste, simplement, dans le fait de « fixer » et « conserver » les concepts-mêmes, que la classification affective ou utilitaire arrive peu à peu à découvrir et à créer, de sorte qu'il n'y a pas besoin à chaque fois de les reconstituer derechef.

En d'autres termes, la parole, — et, à parler plus généralement, n'importe quel symbole, mimique, phonétique ou graphique, — est comme un '< casier », où nous déposons les objets classés selon tel ou tel point de vue affectif ou utilitaire. Elle n'a, dans la formation de ces concepts, aucune part active et intrinsèquement fondamentale, ainsi que le voudrait Max Mùller, de la même façon que les diverses vitrines ou les divers compartiments d'un musée n'ont aucune part active et intrinsèquement fondamentale dans la distribution et le placement qu'on fait dans ces vitrines et compartiments des objets composant la collection. Ce n'est pas une raison, cependant, pour que les vitrines et Compartiments n'aient pas une utilité fort grande : celle, justement, de conserver et maintenir en vigueur la classification faite une fois pour toutes, de façon qu'il n'y a pas

lieu de la renouveler à chaque autre occasion où nous en aurons besoin.

Ainsi qu'observe fort bien Hastings Berkeley, la seule association naturelle des idées qui suffirait, même sans le secours d'aucun symbole, à évoquer à nouveau, à la vue d'un objet particulier, les autres objets qui lui sont semblables au point de vue de la perception, c'est-à-dire qui suffirait à maintenir sur pied une classification fondée sur la ressemblance, — et qui, dès lors, suffit pour tous les raisonnements concrets, tels que ceux, par exemple, qui ont été examinés plus haut comme ayant été accomplis par les animaux, — cette association ne suffit pas, en revanche, à elle seule, pour rappeler tous les objets compris dans un concept très général et abstrait. Et cela, parce que, parmi tous les éléments sensibles qui les font tellement différer les uns des autres, le concept ne prend en considération que ces éléments ou cet élément seulement, qui rendent ces objets équivalents par rapport à la fin qu'on poursuit. Comment, par exemple, la seule vue d'une pierre pourrait-elle évoquer directement, par simple ressemblance, tous les autres corps, solides, liquides et gazeux, que le physicien a groupés pourtant dans cette classe si vaste de corps doués de masse, parce qu'équivalents entre eux par rapport à la production de certains phénomènes de mouvement ?

De là, la nécessité d'un lien artificiel au moyen de quelque symbole, phonétique ou graphique, qui soit propre à évoquer de nouveau tous ces objets, chaque fois qu'on a en vue le résultat ou la fin par rapport à laquelle ils sont équivalents (1).

Et c'est pour cela que, tout en rejetant complètement

(1) Cf. H. Berkeley, My siici sm in modem Mathematics, Henry Frowdc University Press, Oxford, 1910, p. 43-49.

l'évolution du raisonnement

l'aphorisme de Max Mùller « no reason without language », le fait demeure cependant, pleinement d'accord avec les constatations d'Hastings Berkeley que nous venons de citer, que le raisonnement, à peine enveloppe-t-il des conceptions d'un certain degré de généralité et d'abstraction, ne peut être conduit sans l'emploi de symboles, phonétiques ou graphiques ; c'est-à-dire sans l'emploi de ces coffrets précieux qui conservent jalousement tous les objets infinis de la nature dans ces classifications si multiples et si variées, où le travail et l'intelligence humains, en prouvant et reprouvant sans cesse, sont parvenus peu à peu à les grouper, selon les intérêts et selon les fins, tant techniques que scientifiques, de l'homme.

Mais il importe maintenant de parler de l'autre sorte de développement que le raisonnement a suivi parallèlement et conséquemment à ce passage des formes concrètes aux formes abstraites ; c'est-à-dire, de la complexité toujours plus grande et de l'application toujours plus étendue que le raisonnement est parvenu graduellement à gagner. C'est ce que nous ferons dans le prochain chapitre, où nous traiterons du passage de la simple intuition au processus déductif de la science.

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