‹ Psychologie du rireChapitre 10 sur 49 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

tention sur un élément important, et trop souvent négligé, du rire. Elle montre ce qui entre de relatif ou de subjectif dans tous les rires et réussit à donner de quelques-uns une explication suffisante et complète.

Il est certain en effet que s'il y a des choses risibles

en soi, on rit cependant aussi de choses qui ne sont

pas du tout risibles, ou qui le sont fort peu, par cela

seul qu'on est monté à un certain ton d'humeur. Le

'^ rire est alors uniquement une détente.

Il peut être une détente purement nerveuse. Ainsi, pendant le siège de Paris, observe Darwin, les soldats allemands, après une forte alerte ou un grand danger, « étaient tout particulièrement disposés à éclater en bruyants éclats de rire à propos de la plus insignifiante facétie. De même, lorsque les petits enfants vont commencer à pleurer, il suffit parfois d'une circonstance inattendue, survenant brusquement, pour les faire passer des larmes'au rire*. » Ces faits s'expliquent aisément. Il faut que la force nerveuse, accumulée par une émotion à un ynoment donné, s'écoule de quelque manière : si elle ne s'irradie pas dans le cerveau , suscitant des sentiments et des pensées, si elle n'agit pas sur les viscères, cœur, poumon, organes digestifs, elle circulera alors, dit Spencer, dans les muscles les plus mobiles, ceux de la voix, de la bouche, de la face, et produira le rire.

Ainsi s'expilique naturellement encore l'étrange et

l. Darwin, L'expression des émotions^ ch. viii, p. 214 et suiv., Ir. fr.

THÉORIE PHYSIOLOGIQUE d5

paradoxale relation qui existe entre le rire et les pleurs. Physiologiquement le rire, les soupirs et les larmes remplissent une même fonction; ils sont les canaux par lesquels le trop-plein des émotions se déverse. Ils sont donc liés à un même état nerveux général, ils sont des effets inséparables d'un même tempérament. Les facultés de rire et de pleurer se perdent ou s'affaiblissent en même temps : la jeunesse est l'âge des rires prompts et des larmes faciles, la maturité ou la vieillesse, celui des rires éteints et des larmes taries. « J'observe que je ne ris plus guère, et que je ne suis plus triste. Je deviens mûr * », dit Flaubert. On a remarqué encore que les rieurs sont souvent des mélancoliques, témoin Molière. « Ceux dont la rate n'est pas bien saine, dit Descartes, sont sujets à être non seulement plus tristes, mais aussi par intervalles plus gais et plus disposés à rire que les autres *. »

Bien plus, le rire et les larmes semblent directement liés : ils s'engendrent mutuellement. Le rire est souvent la réaction des pleurs : « On ne peut pas, selon Descartes, être si aisément invité au rire par quelque autre cause que lorsqu'on est triste » ^. Inversement, « souvent, après avoir beaucoup ri, on se sent naturellement enclin à la tristesse » *. C'est ainsi, pour prendre un cas simple, que lorsque des enfants sont gais, excités, s'amusent trop, les parents s'in-

Page 1