Lange, Les émotions, tr. fr., p. 163, Paris, F. Alcan
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l'expression courante, le rii'e est la perte de la gravité^ la rupture de l'équilibre psychique, le jaillissement soudain des sentiments refoulés, le retour à la nature," l'abandon. Comme un ressort trop tendu qui part de lui-même, sous une impulsion légère, en oscillations violentes, rapides et prolongées, l'esprit préoccupé, soucieux, à la première occasion, reprend son élasticité, son jeu. « Sous ce point de vue, le comique, dit Bain, est la réaction du sérieux ^ »
Dès lors toute violence faite à notre nature, — une dignité de maintien forcé, un effort d'attention qu'on impose à notre esprit, un respect qu'on exige de nous et qui va contre nos sentiments, — constitue une circonstance favorable au rire. C'est ce qui explique l'hilarité bruyante des enfants à leur sortie de l'école, le rire irrévérencieux qui éclate à Téglise, au tribunal, et en général dans toute grave assemblée, quand se produit un incident futile. C'est ce qui explique d'une façon générale les rires qu'on pourrait appeler scandaleux.
Par exemple « ne diriez- vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison haute et sublime, et qu'il juge des choses dans leur nature, sans s'arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent que l'imagination des faibles? Voyez-le entrer
i. Les émotions et la volonté', tr. fr., 1" partie, chap. xiv, 40, p. 251 sqq. (Paris, F. Alcan). On trouve dans Bain deux théories du rire. Celle que nous indiquons ici (nous parlerons de l'autre plus loin) nous paraît se rattacher aux vues de Spencer, et les compléter heureusement.
DuoAS. — Psychologie du rire. 2
dans un sermon où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité de sa raison par l'ardeur de sa charité? Le voilà prêt à Fouïr avec un respect exemplaire. Que le prédicateur vienne à paraître, que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, si le hasard Ta encore barbouillé de surcroît, je parie la perte de la gravité de notre sénateur *. » Pascal parie à coup sûr. Il n'en faut pas tant pour faire rire un si grand personnage. Sa dignité est même d'autant plus aisée à perdre qu'elle est plus lourde à porter. « Plus un homme est sérieux par état, plus il a de chances, dit Taine, de contenir un gamin » (Thomas Graindorge). Le rire nous apparaît ici comme la réaction de l'homme vrai, qui est vain et léger, contre le dignitaire solennel, à la majesté d'emprunt.
Si rire, en général, c'est se délivrer de toute contrainte, ce sera quitter le rôle qu'on joue vis-à-vis de soi-même aussi bien que vis-à-vis des autres, et s'af- \ franchir par exemple de ses habitudes pour revenir à son caractère, ou de son caractère même pour suivre sa fantaisie, ses instincts.
Ainsi il est naturel que les esprits sérieux soient précisément ceux qui se montrent, à certains moments, les plus fous : n'ont-ils pas à épuiser des réserves de gaîté enfantine? 11 est naturel que les esprits profonds goûtent la plaisanterie naïve, que les logiciens ou raisonneurs s'amusent de balourdises énormes, de stupéfiantes âneries, que les hommes plies au respect, à