Pensées, art. III, 3, édit. Hâve t
la tenue, aient une prédilection marquée pour les impertinences, les gamineries et les farces, enfin qu'en vertu de ce qu'Amiel appelle « la loi d'ironie », chacun aille « d'instinct à ce qui lui manque ». Le rire, c'est donc notre nature se manifestant en toute liberté et franchise, se jouant de toutes les habitudes, de toutes les altitudes, fût-ce involontaires et inconscientes; c'est notre spontanéité s'affirmant contre notre caractère et notre esprit, en tant qu'ils sont faits d'apports étrangers, qu'ils sont des produits de l'éducation*.
Ce n'est pas qu'il y ait rire par cela seul qu'il y a liberté, comme le pense M. Penjon. Le rire, c'est seulement la liberté reconquise, jouissant de se retrouver, « la délivrance après la contrainte ». Que la contrainte cesse d'être ou d'être sentie, que ceux qui la subissent ne s'en relèvent plus, qu'elle leur devienne naturelle, que le ressort en eux ait été brisé ou faussé, ne retrouve plus son élasticité première, et le rire disparaît. Ainsi ne rit pas qui veut : les natures « solennelles ne comprendront jamais la jouissance de l'abandon » (Bain); un esprit trop préoccupé ne
1. Cf. Penjon : Le rire et la liberté^ Revue philos., août 1893. — La même raison, qui nous fait rire, fait rire les autres à nos dépens. Le risible par excellence, le comique vrai, irrésistible, c'est notre nature mise à nu par un mot qui échappe, un cri du cœur. Ex. le mot de la Jeune veuve (La Fontaine, Fables, VI, xxi)
à son père :
Où donc est le jeune mari Que vous m'aviez promis?
Celui de llvrogne à la « cellerière du royaume de Satan » qui porte •« à manger à ceux qu'enclôt la tombe noire » :
« Tu ne Jleur portes point à boire? » (Ibid., III, vu.)
sait plus se distraire, un écolier appliqué n'a plus le goût du jeu. Les émotions qui donnent naissance au rire sont donc seulement celles qui sont assez furies pour que nous en éprouvions une gêne, une imporlunité, et qui cependant ne le sont pas assez pour que nous ne puissions en être aisément distraits. Le rire est une détente au sens à la fois psychologique et physiologique du mot, c'est-à-dire une diversion à une émotion trop forte et une dissipation de Ténergie nerveuse accumulée.
Telle est, étendue et développée, la théorie de Bain, complémentaire de celle de Spencer. Cette théorie explique-t-elle vraiment le rire? Il semble qu'elle indique une condition sans laquelle il ne peut se produire, mais non pas précisément la raison pour laquelle il se produit. Elle est fondée, vraie en ce qu'elle affirme, mais insuffisante, incomplète et par là implicitement exclusive. Elle ne vaut, j'entends qu'elle n'est pleinement satisfaisante, que dans un cas, d'ailleurs notable, celui où le rire est élémentaire et simple et, pour ainsi dire, psychologiquement sans cause. Le rire peut en effet se réduire à être le bienêtre physique provenant d'une détente; il est même toujours d'abord et nécessairement cela, mais il serait faux de dire qu'il n'est que cela. Nous disions plus haut que ce qui a pu conduire à expliquer le rire par des causes physiques, c'est la surabondance ou l'absence de causes morales. Si c'en est l'absence, l'explication est valable; si c'en est la trop grande abondance, l'explication peut être juste encore, mais ne satisfait plus, n'est qu'un expédient : je prends le mot
d'ailleurs dans son sens favorable, qui est le vrai : ce (|ui convient à défaut de mieux, quod expedit. Il faudra se contenter en effet d'une explication physiologique du rire, si le rire n'en comporte pas d'autre, mais c'est là une question à débattre. Ajournons cette question; acceptons présentement la théorie spencérienne dans ce qu'elle a de fondé; montrons-en la portée légitime, suivons-la dans ses justes applications.
II est deux cas auxquels elle semble devoir convenir, pour lesquels elle aurait pu être inventée : le chatouillement et le fou rire. Voyons si en effet elle réussit à expliquer ces rires tout physiques ou plus physiques que psychiques.
Le chatouillement est un rire nerveux; il peut être défini une stimulation forte qui fait sortir un organe donné d'un état de torpeur, habituel ou accidentel. Ainsi « les parties du corps sensibles au chatouillement sont, comme le remarque Darwin, celles qui ne supportent pas habituellement le contact des surfaces étrangères (les aisselles, les parties intérieures des doigts, le creux du nez, des oreilles) ou celles qui supportent le contact d'une surface large et uniforme* » (la plante des pieds), autrement dit, celles dont la sensibilité tactile est engourdie par l'effet d'une inaction prolongée, ou, ce qui revient au même, d'une action répétée, constante et toujours la même. Or quand des organes engourdis viennent à se réveiller, leur activité est d'autant plus grande qu'ils sortent