Descartes, Passions de Vâme, 2' partie
2. Dumont, Théorie scientifique de la sensibilité, p. 202-3, Paris, F. Alcan.
ment languissantes, l'entrée en exercice, inaccoutumée et en quelque sorte anormale, de ces fonctions; le fou rire est le réveil soudain et imprévu de facultés comprimées ou latentes.
Le fou rire mériterait .une étude spéciale. Donnons-nous le plaisir de l'esquisser. Permettons-nous cette digression. Il est le rire qui se prête le mieux à Tobservation, parce qu'il est le plus intense et comme le grossissement de tous les autres; il est le plus caractéristique^ en ce sens qu'il est le plus naturel, le plus franc, celui qui exprime le mieux la pure et simple gaîté ; enfin il sert d'intermédiaire entre le rire nerveux et le rire psychique, et éclaire l'un et l'autre.
Le fou rire est ainsi appelé parce qu'il est sans cause apparente, ou disproportionné avec sa cause. Il semble uniquement provenir d'un riche fonds de santé et de jeunesse, d'une belle humeur latente, d'une force nerveuse accumulée et prête à se dépenser.
Il ne s'explique pas par les circonstances où il naît. Celles-ci en effet n'ont rien de risible ; et cependant elles ne sont pas indifférentes, quelconques ; ce sont précisément celles où l'on aurait intérêt à garder son sérieux. Le fou rire est intempestif : il nous échappera par exemple en visite cérémonieuse chez des gens gourmés. D'autre part les personnes sujettes au fou rire sont celles qui subissent la contrainte extérieure la plus forte, qu'on oblige spécialement à s'observer elles-mêmes, à respecter les autres : les écoliers, les enfants, et en général ceux qui ont à tenir un rôle au-dessus de leurs forces.
Il suit de là que le fou rire n'est pas irrévérencieux, au moins d'intention, et que c'est bien à tort que s'en offensent ou s'en montrent agacés les gens graves et de sang-froid. Il a droit, sinon à la sympathie, du moins à l'indulgence, car. il est au plus haut degré involontaire. Le rire en général éclate sans notre volonté; le fou rire éclate contre notre volonté. Le rire en général a une cause reconnue, admise; il paraît légitime, fondé; on s'y laisse aller, on s'y complaît. Le fou rire au contraire est sans cause connue ou valable, sans prétexte, sans excuse; on en a honte, on s'en défend.
Et avec tout cela le fou rire n'a rien d'exceptionnel, d'étrange. Il ne fait qu'accuser, en les portant à l'extrême, les caractères essentiels du rire. « Le rire, a dit M. Penjon, est l'expression de la liberté. » Autrement dit, il est étranger par nature à la réflexion, au point qu'il s'arrête, par cela seul qu'on s'en rend com|)te, qu'on l'analyse, tandis qu'il se prolonge et redouble, quand on s'y laisse aller bonnement, qu'on le subit sans le comprendre. Tout rire est donc fou à quelque degré, et le plus fou est, si j'ose dire, le plus rir^e.
Le fou rire a deux caractères distinctifs, qui en font le rire par excellence : il est irrésistible et inextinguible.
C'est en vain que pour le dissimuler ou le retenir, on met la main sur sa bouche, oh serre les lèvres, on les mord jusqu'au sang; c'est en vain qu'on s'injurie, qu'on se fait honte de sa sottise et de son extravagance, qu'on se fait peur du scandale; le rires'exas-
père des raisonnements qu'on lui oppose et des violences qu*il subit; il éclate avec force, avec fureur. « Le corps entier, dit Darwin *, se soulève [alors] en arrière; on tombe presque en convulsions; la respiration est très troublée, la tête et la face se gorgent de sang, les veines se distendent, les muscles péribculaires se contractent spasmodiquement pour protéger les yeux. Les larmes coulent abondamment. » « Un homme pris d'un fou rire, dit un autre auteur', devient une espèce de curiosité : tout son corps, tous les traits de sa figure sont dans l'agitation : il se roule sur les fauteuils, sur les canapés ; un vacarme strident sort de sa poitrine ; des pleurs humectent ses yeux; il fait signe de la main qu'on ne trouble pas sa crise joyeuse et indomptable. Il faut qu'elle cesse d'elle-même, car sa volonté, car les admonestations n'y font rien. »
Comme il est sans cause, le fou rire est sans fin. Je l'ai vu se produire à l'unisson chez deux personnes, d'une façon intermittente sans doute, mais à intervalles rapprochés, pendant un jour et demi. Il éclate au moindre prétexte et il ne peut être retenu par les raisons les plus fortes. Même plus on a de motifs de s'empêcher de rire, plus on rit. On suffoque, on meurt, on est à bout de forces ; on respire un moment, puis on repart de plus belle ; on ne s'arrête enfin que par épuisement.
Cet état violent est à la fois agréable et pénible.
i. Ouvrage cité.
2. A. Michiels, Le monde du comique et du rire, Calmann Lévy, 1886, p. 170.
Au moment où on l'éprouve, on voudrait en être délivré; c'est d'abord un malaise, puis cela devient une torture. Toutefois le plaisir l'emporte. « Celui qui n'a pas été, à quinze ans, secoué par le fou rire, sous une grêle de pensums, dit A. France*, ignore une volupté. » « Après les spasmes de l'amour, dit aussi A. Michiels^, le fou rire est la plus violente des émotions agréables. »
Qu'on réunisse maintenant tous les traits de cette description, qu'on passe en revue tous les caractères du fou rire afin d'en saisir l'origine et le principe; on trouvera qu'il n'en est point qui ne s'explique par les dispositions mentales et surtout physiques du rieur, qui n'ait ces dispositions pour cause, la perception du risible, quand elle existe, jouant au plus le rôle d'occasion ou de prétexte. Le fou rire fournit ainsi un argument topique en faveur de la théorie relativiste du rire.
Mais peut-être, comme nous le disions plus haut, cette théorie s'applique-t-elle à tous les rires et n'en explique-t-elle, à proprement parler, d'une façon adéquate et précise, qu'un petit nombre; à savoir précisément les plus insignifiants, ceux dont on peut dire qu'en chercher la raison, c'est déjà ne les plus comprendre. Telle n'est pas la pensée de Spencer qui soutient que l'explication, valable pour le rire nerveux et le fou rire, l'est aussi pour le rire intellectuel.
Voici comment il l'établit. Le rire intellectuel est