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CHAPITRE III

LE RIRE, FUÉKOHÈNE DE SOCIABILITÉ, DE SYMPATHIE ET d'antipathie

[. Le rire, phénouène de sympathie. ^ La contagion du rire est apparente ou véelle : rires synchroniques, rires sympathiques. Elle s'établit :

1" Entre rires de même espèce, mais d'intensité différente, et est alors bilatérale et réelle;

2» Entre rires d'espèces différentes, et est alors unilatérale et imaginaire.

Le rire d'antipathie ou raillerie implique lui-même un courant de sympathie entre les rieurs, parfois même " entre le railleur et le raillé.

II. Le rire, phénomène d'antipathie. — Les personnages comiques sont ceux entre lesquels une antipathie existe ; les situations comiques, celles qui accusent cette antipathie.

i" L'antipathie proprement dite est une opposition soit de nature, soit de degré entre les sentiments de plusieurs personnes. Elle est comique en tant qu'elle est inattendue, superficielle et légère.

2° L'antipathie dans l'ordre des idées ou mésintelligence est liée à l'antipathie proprement dite. Elle est comique en tant qu'elle se produit par surprise, qu'elle est accidentelle , provisoire.

30 L'antipathie dans l'ordre des actes.^ Elle est comique en tant qu'involontaire.

u CONCLUSION : Le rire est un mélange de sympathie et d'antipathie.

On vient de voir que le rire est relatif à nous, à notre état physiologique, mental, est le reflet de notre humeur. Mais notre humeur à son tour reflète les impressions de notre milieu; ainsi notre gaîté n'est souvent que l'écho de la gaîté des autres.

Rirait-on si l'on était seul? C'est fort douteux; en tout cas on rirait moins. Cela est passé en proverbe : Plus on est de fous, plus on rit. Le rire est essentiellement communicatif^ et il est presque toujours communiqué : il se produit surtout par sympathie.

Quand notre rire n'est pas le rire des autres se communiquant à nous, quand il est vraiment nôtre, il vise alors les autres, il s'exerce à leur occasion ou à leurs dépens. Quand il n'est pas un phénomène de sympathie^ il est donc un phénomène d'antipathie. Dans tous les cas il est un phénomène de sociabilité. Étudions-le à ce point de vue, et considérons-le d'abord comme un phénomène de sympathie.

La sympathie est une condition d'existence du rire, quand elle n'en est pas directement la cause. Parfois elle le provoque ; toujours elle le propage, le soutient et le renforce.

Premièrement il est si bien dans la nature du rire

de se communiquer que, quand il ne se communique plus, il cesse d'être. On dirait que la gaîté bruyante a besoin d'être encouragée, qu'elle ne se suffit pas à elle-même. Ne point la partager, c'est souffler dessus et l'éteindre. Que dans un groupe animé et joyeux quelqu'un reste froid ou renfrogné, les rires aussitôt s'arrêtent ou se retiennent. Cependant ceux que le vulgaire appelle, en son langage pittoresque, les empêcheurs de danser en rond, les trouble-fête, les rabat-joie, ne sont pas nécessairement hostiles à la gaîté des autres; ils peuvent n'avoir et n'ont le plus souvent en effet d'autre tort que de n'être pas au ton de cette gaîté; mais leur calme même paraît une offense à l'entrain, à la joie des autres, et tue, à lui seul, cette joie.

Non seulement le rire ne se maintient que par la sympathie, mais encore il naît de la sympathie. Le monde ne se compose guère que de deux sortes de gens : ceux qui font rire et ceux qu'on fait rire, ces derniers infiniment plus nombreux. Combien en effet n'ont pas le sens du comique et d'eux-mêmes ne s'aviseraient pas de rire des choses qui en rient néanmoins de bon cœur, parce qu'ils en voient rire les autres! Quant à ceux qui ont la belle humeur et le don du comique, ne jouissent-ils pas du succès de leurs plaisanteries autant, sinon plus, que de leurs plaisanteries mêmes? Leur gaîté s'accroît donc au moins de la joie de la répandre. Bien plus il arrive que beaucoup de bons plaisants manquent personnellement de gaîté, et ne rient de leurs inventions que par ricochet, faisant écho au rire qu'ils provoquent.

DuGAS. — Psychologie du rire. 3

Rire, c'est donc partager la gaîté des autres, que cette gaîté se communique d'eux à nous, ou de nous à eux. Il semble que nous ne puissions être émus jusqu'au rire que de la joie des autres, que nous ne le soyons de la nôtre qu'indirectement, quand les autres nous la renvoient. La solidarité humaine n'apparaît jamais plus clairement que dans le cas du rire.

Toutefois peut-on dire vraiment que la sympathie produit le rire? N'est-ce pas assez de dire qu'elle le grossit, qu'elle en renforce les effets? Tous nos sentiments nous sont sans doute en un sens révélés par autrui. Combien, selon La Rochefoucauld, ignoreraient l'amour s'ils n'avaient jamais lu de romans! Combien de même n'auraient jamais découvert, à eux seuls, le côté risible des personnes et des choses! Mais enfin les sentiments mêmes qu'on éprouve par contagion, on ne laisse pas de les éprouver proprio motUy à sa manière et selon son cœur, et le fait seul de leur contagion prouve que, dès l'origine, on en pçrtait le germe en soi. La sympathie expliquerait donc la contagion, non pas la génération du rire. Ce qui est vrai, c'est que nos sentiments n'existent pour nous-mêmes que lorsqu'ils acquièrent une valeur communicative ou sociale; il faut qu'ils se propagent pour qu'ils se dégagent; la sympathie ne les crée pas, mais elle leur fait un sort; elle leur donne ce surcroît d'intensité sans lequel leur nature ne peut se développer ni même apparaître : c'est ainsi que notre rire serait pour nous comme s'il n'existait pas s'il ne trouvait au dehors un écho qui le grossit.

La contagion du rire étant ainsi constatée et

définie, il nous reste à chercher quelles formes elle revêt, suivant quelles lois elle se produit.

On distinguera d'abord une contagion apparente et réelle. Quand deux personnes éclatent de rire en face du même spectacle, elles ne rient pas nécessairement à l'exemple et à Tenvi Tune de l'autre. Ainsi un patineur maladroit s'étale sur la glace. Il se peut que les spectateurs rient en même temps, sans s'attendre. Mais d'autres fois ils s'attendent : un spectateur, plus sérieux ou plus charitable, n'aurait pas ri; il rit en entendant rire les autres. Dans le premier cas, les rires ne sont que simultanés ou synchroniques^ dans le second ils sont sijmpathiques. Les rires synchroniques au reste rejaillissent bientôt les uns sur les autres, et se transforment ainsi en rires de sympathie.

Étudions les rires de sympathie proprement dits. Ils sont eux-mêmes de plusieurs sortes. La sympathie ne s'établit naturellement et ne devrait, à ce qu'il semble, s'établir qu'entre rires de même espèce, bien plus, de même intensité; en fait, elle s'établit aussi entre rires, soit de même espèce, mais d'intensité différente, soit même d'espèces différentes. Nous n'examinerons que ces derniers cas : ce sont les plus curieux et les plus instructifs.

1° La sympathie s'établit entre rires de même nature, mais d'intensité différente.

Dans un groupe donné, la même plaisanterie fait sourire les uns et éclater de rire les autres : le sentiment est spécifiquement le même chez tous, mais il diffère d'intensité en chacun. La sympathie qui s'éta-

blit alors entre les rires a pour effet d'accentuer les uns, de modérer les autres, de les mettre tous à Tunisson; se trouvant réalisée d'emblée dans l'ordre qualitatifs elle tend à se réaliser encore dans l'ordre quantitatif; la chaleur, ou le degré d'émotion, est en effet communicative aussi bien que l'émotion ellemême. La sympathie, dans ce cas, est bilatérale ou réciproque : les boute-en-train dérident les renfrognés, les renfrognés refroidissent les boute-en-train; les rires ainsi s'égalisent; une moyenne entre eux s'établit.

2° La sympathie tend à s'établir entre des rires d'espèce différente.

La raison en est d'abord que le rire est contagieux en lui-même pour des causes toutes physiques : il se propage cpmme le bâillement, par action réflexe. On rit de voir rire les autres, sans savoir pourquoi ils rient.

De plus la sympathie s'établit entre des rires qui répondent à des sentiments différents, par cela seul que la différence de ces sentiments n'est point sentie. Ainsi un commis-voyageur rit de ses saillies, et ceux qui l'écoutent se gaussent de ses ridicules. S'agit-il simplement ici de rires différents qui coexistent et n'ont point d'action l'un sur l'autre, de rires synchroniques ou parallèles, et non point synpathigues ou réagissant l'un sur l'autre? On serait tenté de le croire; mais en réalité, quand un grotesque rit de ses plaisanteries et que je ris de sa personne, il n'y a pas seulement entre son rire et le mien désaccord réel, et non senti, mais accord imaginaire, d'un côté da

moins, et c'est cet accord, tout imaginaire qu'il soit, qui rend possible la simultanéité de nos deux rires d'espèces différentes. Si mon bouffon savait que je me moque de lui, il ne rirait point, il se fâcherait. Son rire procède donc d'une méprise; à la faveur de cette méprise s'établit entre nous la sympathie à son degré le plus faible, à savoir la sympathie imaginaire et unilatérale.

En résumé, entre deux rires qui ne procèdent pas d'une même cause, deux sortes de sympathie sont possibles : l'une, mécanique et réflexe, s'exerçant en l'absence de sympathie psychique, ou même à travers l'antipathie psychique non sentie ; l'autre, qui repose sur une illusion psychologique, sur la croyance à une sympathie non réelle.

Mais, mécanique ou psychique, illusoire ou fondée, la sympathie se dégage de tous les rires, et même de ceux qui sembleraient devoir l'exclure, comme les rires de moquerie. En effet, si elle n'existe pas entre le railleur et le raillé, il faut au moins qu'elle existe entre le railleur et ceux auxquels il est vrai de dire que la raillerie s'adresse, justement parce qu'elle ne les vise point, ne les met point en cause, à savoir les auditeurs ou témoins. La raillerie est une sorte de duel où le vainqueur est celui qui a la galerie de son côté, c'est-à-dire celui qui réussit à gagner la sympathie du public, témoin et juge de la lutte engagée.

D'où vient que le rire de raillerie paraît plus piquant lorsque, comme nous disions tout à l'heure, le raillé s'y associe par méprise? C'est sans doute que

notre malice trouve ici son compte : nous nous amusons du surcroît de ridicule qu'il y a chez la personne ridicule à ne pas s'apercevoir qu'elle l'est, quand tout, et jusqu'à notre rire, l'en devrait avertir; de plus, un rire sur l'impertinence duquel l'intéressé se méprend est un rire de bravade autant que de malice et de gaîté; le railleur en effet joue un jeu dangereux; il court le risque d'être démasqué, percé à jour. Mais tout cela n'empêche pas que le comique particulier de la raillerie en question ne s'explique par une raison plus simple, qui est son succès même, c'est-à-dire la sympathie inespérée, invraisemblable, qu'elle rencontre ou suscite chez sa victime, s'ajoutant à celle des badauds, d'avance toute gagnée.

Enfin la moquerie la plus élégante est encore celle qui, à force d'habileté et d'art, ou de simplicité, de belle humeur et de bonne grâce, rassure les susceptibilités inquiètes, apprivoise, désarme les amourspropres farouches, fait que ceux qu'elle atteint soient les premiers à en rire, sciemment et de bon cœur, obtient, en un mot, par les moyens les plus simples, dans les conditions les plus difficiles, le maximum de sympathie.

Ce n'est pas à dire que la raillerie n'ait point de meilleur moyen de se rendre communicative que d'être inoffensive, légère, ou, d'un mot, charitable. La plus impitoyable, la plus cruelle a souvent un succès énorme : tout dépend de l'art avec lequel elle est présentée ou du public auquel elle s'adresse. La sympathie est entendue ici, au sens psychologique, comme le fait ou la loi de la propagation de

tous les sentiments humains. Or les mauvais sont naturellement aussi contagieux que les bons.

La sympathie qui existe entre les rieurs n'a rien non plus de commun avec l'aflection : elle est superficielle, momentanée, aussi prompte à se dissiper qu'à naître. Elle n'est pas même la base d'une affection quelconque : il n'y a aucune amitié, aucune camaraderie réelle entre les rieurs; ils paraissent se plaire, se rechercher, subir l'attrait les uns des autres, mais ils sont réellement indifférents ; s'ils en doutaient, ils s'en apercevraient vite, à la facilité avec laquelle ils se détachent, s'oublient en se quittant. Le rire est de tous nos sentiments celui qui se propage le plus vite, mais qui pénètre le moins profondément et laisse le moins de traces.

La sympathie ainsi définie ou la contagiosité est, en somme, un caractère essentiel du rire, si bien qu'on pourrait classer les rires d'après ce caractère. Il faudrait seulement distinguer la facilité avec laquelle la sympathie s'établit entre les rires et le degré ou la force de cette sympathie.

Du premier point de vue, les rires les plus sympathiques sont ceux qui expriment les sentiments les plus élémentaires : l'entrain, la belle humeur, voire le simple épanouissement de vie physique, comme par exemple le fou rire, le rire bon enfant, celui qui éclate à ces plaisanteries toutes simples et naïves, pour lesquelles on ne se met point en frais d'invention et d'esprit. Inversement, les rires qui expriment des sentiments complexes, à savoir des sentiments d'espèces différentes, ou des nuances différentes d'un

même sentiment, ne se communiquent qu'en partie et à un petit nombre de personnes : tandis que la bonne et franche gaîlé, par exemple, trouve de Técho dans tous les milieux, la plaisanterie fine et nuancée, Fironie, la raillerie piquante veulent, pour être goûtées, un milieu approprié, nécessairement restreint, et, dans ce milieu même, ne peuvent être goûtées qu'avec des réserves propres au tempérament de chacun.

Mais la sympathie, pourrait-on dire, gagne en quantité ce qu'elle perd en étendue; elle est d'autant plus forte qu'elle est plus restreinte. Le rire est sectaire, et moins la secte est nombreuse, plus elle est ardente.

De ce que la sympathie est la loi du rire s'ensuit-il qu'elle en est la cause? Pas du tout. Il serait même contradictoire de le prétendre. Un rire étant donné, d'autres naissent par sympathie; mais le rire initial^ ou primitivement donné, d'où tire-t-il lui-même son origine? Le rire communiqué suppose Iç rire spontané, comme l'écho suppose le son. Si la sympathie explique l'un, c'est, à ce qu'il semble, l'antipathie ou l'absence de sympathie qui, au contraire, produit

l'autre.

En effet les personnages comiques sont ceux entre lesquels existe un désaccord quelconque, léger ou profond, visible ou caché, et les situations comiques sont celles dans lesquelles ce désaccord éclate.

Quand des hommes appartiennent à des milieux trop différents pour sympathiser entre eux, ils se trouvent ridicules : un paysan est ridicule pour un citadin, un militaire pour un civil, un Anglais pour un Français, et inversement.

Dans une même société, les jeunes et les vieux, les valets et les maîtres, les avares et les prodigues, les jaloux et les coquettes, et, en général, ceux qui étant de caractère et d'humeur différents, s'entre-choquent et entrent en conflit, sont ridicules et les uns pour les autres et pour le spectateur.

Les personnages comiquej^ sont tels par comparaison et se rangent par couples : Orgon et Tartuffe, Alceste et Célimène, Scapin et Géronte. S'il paraît y avoir des types grotesques absolument ou en soi, cela s'explique par un raisonnement a fortiori; ces types sont antipathiques, non seulement à tels ou tels, mais à tous.

Ainsi donc le ridicule des personnes paraît toujours lié à l'antipathie qu'elles inspirent.

De même les situations comiques sont celles qui révèlent ou accusent une telle antipathie. Ainsi le sujet du Misanthrope est (au moins en partie) l'incompatibilité d'humeur entre amants. L'amour d'Alceste pour Célimène est mêlé de répugnances et d'antipathies; il désespère l'amant et importune l'aimée; il se traduit par des éclats grondeurs, des mouvements de dépit, des reproches amers, et il subit des rebuffades, des dédains. L'intrigue ne fait que développer et mettre en lumière la donnée comique de l'opposition des caractères.

Dans Y Ecole des Femmes^ cette opposition ou antipathie des personnages est poussée encore plus loin. Arnolphe est déjà ridicule, c'est-à-dire antipathique par lui-même. En effet, il a toutes les insolences, dont les pires : celle de l'âge, — c'est l'homme mûr qui raille la jeunesse; — celle du rang, de la fortune, — c'est l'homme riche, qui se fait noble; — celle de l'expérience, de la raison, — c'est l'homme sage, avisé, prudent, qui se croit au-dessus des infortunes, et est sans pitié pour celles des autres, qu'il appelle des sottises; il a la gaîté inhumaine, féroce, et de plus exclusive, monomaniaque; il a pris pour cible les maris trompés, et ne se lasse pas d'en rire. Nous sommes disposés à nous réjouir de toutes ses mésaventures, de ses mésaventures galantes en particulier. Or ce barbon est amoureux d'une enfant qu'il a élevée pour être sa femme et s'est appliqué à rendre sotte. Qu'adviendra-t-il de cet amour qui n'est que la recherche de la sécurité dans le mariage, qu'un désir de possession jalouse? qu'en adviendra-t-il, après qu'il a pris ses précautions et se croit en sûreté? Tel est le sujet de la pièce. Toutes les ruses d'Arnolphe tournent contre lui : l'innocence d'Agnès lui tient lieu de coquetterie, lui est une grâce, un charme et la fait aimer d'Horace; elle la porte en outre à suivre sans défiance l'instinct de son cœur; elle en fait une amante naïvement effrontée. Arnolphe est averti de tous les complots qui se trament contre son repos, et n'en peut déjouer aucun. Il est ahuri devant les événements qu'il ne sait préparer ni prévoir, devant les personnes qu'il ne sait ni deviner ni com-

prendre. Sa sottise est au fond insociabilité : il n'a pas avec ceux qui rapprochent un sentiment commun ; de là ses méprises, ses impairs (remarquer le sens profond de ce mot). Ici encore, le ridicule naît de Tantipathie.

Au reste passons en revue toutes les formes et tous les degrés de Pantipathie; nous allons voir apparaître en même temps et par là même toutes les formes et tous les degrés du risible.

L'antipathie existe, soit dans Tordre des sentiments, elle est alors Fantipathie proprement dite, soit dans Tordre des idées, elle s'appelle alors mésintelligence, soit dans Tordre' de la volonté et des actes.

L'antipathie, au sens propre, est une opposition de sentiments, opposition de nature (comme Thumeur complaisante et Thumeur morose) ou de degré (comme un amour tiède et un amour passionné). Mais ce ne sont pas nécessairement des personnes différentes (comme Alcesteet Philinte),ce peut être une seule et même personne qui éprouve en même temps ou tour à toui; des sentiments antipathiques ou contraires : ainsi Panurge a à la fois un désir fou et une peur affreuse du mariage. La seconde opposition n'est pas moins comique que la première. Supposons qu'il y ait à la fois conflit de sentiments entre les personnes, et conflit entre les sentiments d'une même personne : c'est le cas des amants de Molière qui, sur un simple soupçon ou pour une pique légère, passent en un instant de Tamour au dépit, pour revenir aussi vite du dépit à Tamour. La situation est alors doublement comique. Enfin il y a des sentiments antipathiques

par nature, cela revient à dire : qui choquent les sentiments de tous. Ils sont aussi et par là même comiques. Telle est l'ingratitude provenant d'un amourpropre humilié (M. Pemchon), telle est encore l'ivresse d'un tempérament amoureux*, ou au contraire l'absence de tempérament en amour *.

L'antipathie en. général, c'est l'horreur que nous éprouvons, soit pour tels ou tels sentiments, soit pour tel ou tel mode de sentir. En d'autres termes, les sentiments nous sont antipathiques, soit en raison de leur nature, soit simplement parce qu'ils ne sont pas à notre ton, mais marquent, à nos yeux, de l'emballement ou de la froideur. A ce dernier point de vue, il y aurait deux sortes de personnages comiques : Tartarin et son contraire, le premier amplifiant tout, voyant « dans cinq soldats une armée, dans un rassemblement une émeute, etc. », le second « diminuant, annihilant, enlevant aux personnes et aux cfioses leur importance, leur nombre, leur vigueur,... ramenant volontiers tout à une sorte de moyenne, à un vague idéal neutre, à un pas tant que ça perpétuel ». Tel est « l'homme si démesurément orgueilleux que ce qui détourne l'attention de ses faits et gestes, fût-ce une éclipse ou un tremblement de terre, l'exaspère, lui paraît de nulle importance. A ce point-là, vraiment, mon cher, vous croyez?... En êtes-vous

1. « M. d'Alembert eut occasion de voir Mme Denis au lendemain de son mariage avec M. du Vivier. On lui demanda si elle avait l'air d'être heureuse. « Heureuse? dit-il, je vous en réponds! Heureuse à faire mal au cœur! » (Ghamfort.)

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