Aventure de Nicaise dans lès contes de La Fontaine
bien sûr?... Ne cédez-vous pas à un emportement certes bien légitime, mais qui *, etc. » Ce « Tartarin à Tenvers » n'est pas moins antipathique, ni moins ridicule que l'autre.
L'antipathie est donc comique. Mais Test-elle toujours, sous toutes les formes, et à tous les degrés? Certes non, elle peut être tragique au contraire, comme elle Test par exemple entre Hermione et Pyrrhus, entre Pyrrhus et Andromaque. Quelle est donc l'antipathie dont on rit? C'est celle qui est inattendue, et de plus superficielle, légère. Ainsi on rit des époux mal assortis, des amis toujours en guerre; on s'amuse de leurs petites querelles, de leurs taquineries. Le rieur éprouve d'abord de la surprise : il rencontre Fantipathie où il s'attendait à trouver la sympathie. Il juge aussi qu'entre les amis, les époux en question l'antipathie est apparente ou superficielle, la sympathie réelle et profonde. Ainsi pourquoi, dans le Médecin malgré lui^ les coups donnés par Sganarelle à sa femme relèvent-ils de la comédie*, non du drame? C'est que ces coups-là n'entraînent pas la rupture du lien conjugal, comme Martine et Sganarelle, chacun de son côté, l'expliquent fort bien à l'indiscret qui veut les séparer. Le bon M. Robert ne sait pas ce que veulent dire les brutalités entre époux. Il a bien tort de s'interposer. Martine repousse sa pitié et son aide, et Sganarelle, pour battre sa femme, ne lui demande pas sa permission. Martine : « Et je veux qu'il me batte, moi... Il me plaît d'être battue.
i. A, Daudet, par Léon Daudet.
Ce n'est pas à vos dépens. » Sganarelle : « Je la veux battre, si je le veux, et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas. C'est ma femme, et non pas la vôtre. » Ainsi Famour de Sganarelle et de Martine est assez fort pour résister aux scènes de violence, et c'est pour cela que ces scènes sont comiques ; il n*a pas besoin pour se maintenir d'une intervention étrangère, et c'est pour cela que cette intervention est ridicule. Ce qui fait rire, c'est donc une antipathie qui se détache sur un fond de sympathie; c'est une antipathie légère qui fait ombre à la sympathie, mais ne la détruit pas.
Dans l'ordre intellectuel, l'antipathie s'appelle mésintelligence et devient le quiproquo, la méprise. La 4 mésintelligence est d'ailleurs liée à l'antipathie : les sentiments dirigent le cours des pensées, et l'opposition, le conflit des sentiments entraînent la divergence, la contradiction des idées. Ainsi Harpagon et Valère ne s'entendent point, l'un pensant à son trésor, l'autre à sa maîtresse (l'Avare^ acte V, se. vu). La mésintelligence porte tantôt sur les faits, tantôt sur l'interprétation des faits. La diversité des réflexions inspirées à des esprits difl'érents par un même sujet est au moins aussi piquante que la méprise elle-même : c'est ainsi qu'on rit d'Harpagon et de Valère discutant le mariage d'Élise avec le seigneur Anselme, l'un au point de vue de l'argent, l'autre au point de vue des convenances morales. Tout ce qui accuse l'irréductible opposition des esprits est plaisant, témoin le raisonnement buté de l'avare, son exclamation inlas-
sable et qui répond à tout : Sans dot! (act, I, se. vil). Qu'elle ait lieu dans Tordre des idées ou dans l'ordre des faits, la mésintelligence révèle toujours des préoccupations diverses, des sentiments divers, c'est-à-dire au fond une antipathie. C'est ce qui s'observe bien encore dans certaines plaisanteries : les boutades, les mouvements d'humeur, les réflexions cyniques ou moroses, les mots rosses.
Ainsi la mésintelligence est comique, soit en ellemême, soit par l'antipathie qu'elle enveloppe. Toutefois elle ne l'est pas toujours; même elle ne paraît pas devoir naturellement l'être. « Un esprit fâcheux nous irrite », dit Pascal. D'où vient que parfois il nous amuse? La mésintelligence n'est comique que quand elle est accidentelle, sans conséquences, qu'elle se produit par surprise, et se dissipe aussitôt. Les méprises plaisantes ne reposent sur rien, se maintiennent à grand'peine et comme par miracle : pour les faire cesser, il suffirait d'un mot, et ce mot, on sent qu'il ne peut manquer d'être prononcé, on l'attend. La mésintelligence dans ce cas est donc provisoire; et par là elle se distingue de l'inintelligence. Il est bien vrai que l'irrémédiable sottise, la stupidité foncière nous irritent, nous font mal aux nerfs; mais la bêtise imprévue, contingente, celle qui aurait pu ne pas être et qui peut cesser, ne saurait être qu'amusante.
La mésintelligence, pour faire rire, n'a pas même besoin d'être réelle; il suffit qu'elle existe en paroles, comme dans la scène entre M. Dimanche et don Juan. Elle n'a pas non plus besoin de se soutenir : on
en rit encore, quand on en prend conscience*. La cause du rire, dans Tordre intellectuel, paraît donc être la mésintelligence réduite au minimum.
Comme il naît de l'opposition des sentiments, du choc des idées, le rire naît du conflit des volontés.
Ainsi on rit des mouvements qui se contrarient, et par exemple de deux personnes se rangeant ensemble du même côté pour se faire place ; on rit des actions qui vont à Tencontre de nos désirs ou dérangent nos plans : de Finlerventipn d'un fâcheux, des indiscrétions d'un étourdi, des naïvetés terribles d'un enfant, des gaffes, des impairs et de tous les désastres irréparables de la sottise (voir les Fâcheux, V Étourdi de Molière, le Ménalque de La Bruyère).
De même, les caractères qu'on pourrait appeler contrariants, les brouillons, les bourrus, les grincheux, les gêneurs sont, en tant que tels, comiques.
Mais il en est du conflit des actions et des volontés comme de la mésintelligence et de la sympathie : on n'en rit qu'autant qu'il est accidentel, sans portée, ou, pour tout dire d'un mot, involontaire. Je m'irrite contre une hostilité sentie, n'eût-elle point d'effet, et je serai d'humeur à rire de l'importunité la plus insupportable, si je puis la regarder comme l'effet des circonstances, comme une fatalité, un guignon.