Stendhal, Racine et Shakespeare, chap. ii, le Rire
52 PSYCHOLOGIE DU RTRE
Il y aurait, selon lui, deux espèces de genre risible : le ridicule et le plaisait.
Le ridicule est ce qui s'écarte des idées et des mœurs régnantes. C'est le comique des époques de bon ton. Ainsi au xvn*" siècle, on riait d'un « rire amer, quand on voyait son voisin se tromper dans l'imitation du modèle. C'est toute la gaîté des lettres de Mme de Sévigné. » C'est aussi celle de « Molière, homme de génie s'il en fut », mais qui « a eu le malheur de travailler pour une société » au jugement de laquelle quiconque « dans la comédie ou dans la vie réelle se fût avisé de suivre librement, et sans songer à rien, les élans d'une imagination folle, au lieu de faire rire, eût passé pour fou ».
Le plaisant est le comique bon enfant, simple épanouissement de vie et de gaîté; il ne demande, pour se produire, qu' « une société de gens aimables et légers, cherchant le bonheur par tous les chemins » ; c'est le comique d'Aristophane, de Regnard, etc.
Il est vrai qu'après avoir ainsi reconnu en fait deux rires : le rire de détente, spontané et franc, expression de la fantaisie individuelle, et le rire de moquerie, plus ou moins apprêté, convenu, sorte de grimace sociale, Stendhal n admet, si j'ose dire, en droit qu'un rire : le rire gai, léger, heureux, celui « des petites pensionnaires ». De là, selon lui, la supériorité de Regnard sur Molière ^ En un sens, « on ne rit pas à Molière. Sa comédie est trop imbibée de satire pour donner
1. « Regnard est d'un génie très inférieur à Molière, mais j'oserai dire qu'il a marché dans le sentier de la véritable comédie. »
souvent la sensation du rire gai, si je puis parler ainsi. » Ses pièces sont remplies de scènes dramatiques, poignantes, dans lesquelles éclatent de ces mots profonds qui mettent les âmes à nu : Z^ pauvre homme! — Sans dot! — Que diable allait-il faire dans cette galère? — Vous êtes orfèvre^ monsieur Josse? — Retire-toi, coquin ! {Orgon àDamis qui vient d'accuser Tartuffe.) Rien de plus fort que de pareils traits, mais rien de moins comique. On est trop saisi de leur profondeur pour en rire.
Ces lignes paradoxales montrent que les esprits les plus avisés, les plus pénétrants et les plus fins n'échappent pas à la tendance ou à la loi commune qui est d'ériger en règle générale un goût personnel. Il ne faut pas chercher d'autre raison de tant d'essais d'explication systématique ou unitaire du rire. Au point de vue psychologique, sans parler du point de vue littéraire, il convient, à ce qu'il semble, d'être plus éclectique et d'admettre tous les rires sans en exclure aucun. Selon nous, il faut dire simplement que le rire revêt deux formes : l'une individuelle, l'autre sociale, et ne pas décider que l'une est toujours et en principe supérieure à l'autre.
Plaçons-nous maintenant à un autre point de vue. Cherchons la cause du rire en dehors de nous et des autres hommes, à savoir dans les choses. Quelles sont les choses dont on rit? Quel est le caractère commun à ces choses et par lequel elles se distinguent des autres?
Nous verrons que ceux qui partent de l'analyse des choses risibles aboutissent à deux conclusions diffé-
rentes : Tune, d'après laquelle le rire serait un phénomène intellectuel et logique : la conscience d'une contradiction ; l'autre, d'après laquelle il serait un sentiment : la joie orgueilleuse, de notre supériorité sur autrui.
Nous allons exposer et critiquer ces théories; nous chercherons ensuite si elles s'excluent nécessairement, ou si elles ne sont que distinctes, mais également vraies, comme applicables à des cas différents.
Considérons d'abord la théorie intellectualiste qui fait dériver le rire de la contradiction.
De tout temps la contradiction, soit entre les idées*, soit entre l'idée et le fait, l'attente et l'événement ', a été reconnue une des causes principales du rire. De là à l'en regarder comme la cause générale et unique il n'y avait qu'un pas. On ne peut dire pourtant qu'il fut vite franchi. Les premiers qui auraient soutenu que la contradiction est, comme dit Renouvier, « le caractère du genre entier du plaisant