‹ Psychologie du rireChapitre 24 sur 49 · Léon Dumont, Les causes du rire, Paris · texte numérisé non relu

Léon Dumont, Les causes du rire, Paris

tenir tout le risible et assez précise pour ne contenir rien de plus. Ainsi on demandera si la cause du rire est la contradiction en général, au sens propre et logique, c'est-à-dire le désaccord de la pensée avec elle-même ou avec son objet; ou bien une contradiction d'espèce particulière, à savoir le contraste entre l'attente et l'événement; autrement dit, si le risible est le baroque, le saugrenu, le cocasse, l'inepte, etc., ou simplement l'imprévu. Et il restera encore une troisième hypothèse : c'est que le contradictoire et l'imprévu rentrent l'un dans l'autre, ou dans un genre commun.

A. — Examinons d'abord la thèse, à première vue la plus paradoxale et toutefois la plus accréditée, d'après laquelle le plaisant se ramènerait à la catégorie logique du contradictoire ou de l'absurde.

a Nous rions, dit Léon Dumont, toutes les fois que notre intelligence se trouve en présence de faits qui sont de nature à nous faire penser d'une même chose qu'elle est et qu'elle n'est pas * », par exemple à la vue d'un singe habillé en homme, des grands gestes d'un nain, des minauderies d'une femme laide, de la moue sérieuse d'un enfant qui joue, etc. Deux idées incompatibles se présentant à nous en même temps, notre esprit est repoussé de l'une à l'autre, ne s'arrête à aucune, les affirme et les nie, ensemble ou tour à tour : du choc de ces idées jaillit le rire comme du choc de deux cailloux l'étincelle.

En d'autres termes, le risible est ï incongruence ou

1. Théome scientifique de la sensibilité^ p. 203, Paris, F. Âlcan.

la contradiction dans le concept (Schopenhauer) : il naît de la subsomption, paradoxale et inattendue, d'une chose particulière sous une notion. La chose particulière (soit ici le singe habillé) est plaisante, si, sous un rapport (le costume), elle rentre dans la notion [homme), mais sous un autre, bien plus important (la dignité extérieure, la rationalité), elle n'y rentre pas du tout.

Dans toute plaisanterie on peut voir la violation ou Tapplication insensée d'un principe de la raison. Ainsi faire rire un enfant en lui montrant sur ses habits une tache qui n'y est pas, ou en lui retirant brusquement un objet qu'on lui montre, c'est, comme dit Dumont, l'amener à « penser d'une même chose qu'elle est et qu'elle n'est pas », ou le faire douter du principe d'identité, La plate et vulgaire ironie qui consiste à dire : il fait un temps superbe, quand il pleut à verse, et à appeler un coquin, ce citoyen honorable, cette ironie qui fait ressortir, dit Schopenhauer*, dans sa grossière exagération, le trait essentiel du comique, n'est pas non plus logiquement autre chose que la négation apparente du principe de contradiction .

Considéroûs un principe rationnel d'une application particulièrement difficile : le principe de finalité. Tous les abus qu'on en peut faire, et ils sont nombreux, constituent autant de charges plaisantes. Exemples : Concevoir une fin impossible (désirer avoir un cou de girafe pour goûter plus longtemps le plaisir de boire, — rêve d'ivrogne rapporté par Montaigne) — réaliser une fin extravagante (cracher

{. Le Monde comme volonté et représentation, toc. cit.

dans un puits pour faire des ronds) — ne pas s'aviser des moyens les plus simples pour atteindre une fin, et en employer d'inefficaces (comme l'autruche qui cache sa tête dans le sable pour échapper au danger) ou dont on n'a pas calculé l'effet (le pavé de l'ours) — viser une fin et en atteindre une autre,, non plus par sottise, mais par guigne (vouloir poignarder son ennemi et lui sauver la vie en lui perçant un abcès, Montaigne), etc. Citons pour mémoire les interprétations bouffonnes de faits accidentels dans le sens de la finalité : le melon divisé en tranches pour être mangé en famille, là citrouille en tranches plus grosses pour être servie dans les repas de noces, — les puces se détachant par leur teinte sombre sur la blancheur du linge et de la peau pour être plus aisément attrapées, — les chiens ordinairement tachetés pour être aperçus sous les meubles où ils vont se cacher (Bernardin de Saint-Pierre), etc.

On voit, sans qu'il soit besoin de poursuivre cette énumération et de chercher d'autres exemples, que les formes du risible répondent à celles de la contra^ diction et de la sottise. D'ailleurs les mots insensé, impossible sont vulgairement employés comme synonymes de jilaisant. J'ai remarqué que le chapitre des erreurs ou sophismes dans les traités de logique, — pourvu qu'il soit illustré d'exemples, car la contradiction ne fait rire que si elle est saisie in concrelOy encadrée dans une image sensible* — donne à peu près l'impression d'un recueil de bons mots.

1. Cf. Stendhal, ouv. cité : «« Quelque comique que soit un trait, il faut, pour faire rire, Vappliquer à un. être *.

Pour donner toute sa portée à la théorie que nous exposons, il convient de remarquer que la contradiction existe entre les sentiments et entre les actes aussi bien qu'entre les idées.

La contradiction entre les idées se divise elle-même en matérielle et formelle, suivant que c'est avec les faits ou avec elles-mêmes que les idées manquent à s'accorder. La contradiction formelle ou interne est la plus extravagante, la plus forte; c'est aussi et par là même la plus plaisante. En voici un échantillon bien connu, mais remarquable : « Je n'aime pas les épinards, et j'en suis bien aise, car, si je les aimais, j'en mangerais et je ne peux pas les sentir. » La contradiction matérielle ou le simple désaccord entre nos idées et les faits apparaît par exemple dans le quiproquo, la méprise.

Les mouvements ou les actes sont de même en contradiction, soit avec eux-mêmes, soit avec d'autres mouvements. Ils sont en contradiction avec eux-mêmes quand ils vont contre la fin visée ou la manquent, quand ils sont maladroits : ex. : chercher à mettre. un bâton dans un trou et le mettre à côté (le baquet russe). Ils sont contradictoires avec d'autres quand, bien dirigés, ils rencontrent un obstacle imprévu (ex. : la mauvaise plaisanterie qui consiste à retirer à quelqu'un son mouchoir au moment où il le porte à son nez). Dans ces deux catégories de mouvements contradictoires rentrent les facéties élémentaires des clowns. Les pitreries sont ou des mouvements absurdes ou des mouvements contrariés.

Enfin le comique dans les sentiments vient aussi ou de ce qu'ils sont en contradiction avec eux-mêmes (l'irrésolution) ou de ce qu'ils se heurtent à des sentiments contraires (les piques). C'est ce que nous avons eu occasion d'observer déjà, d'un autre point de vue.

La simple observation montrant la contradiction présente dans un grand nombre de faits risibles, on est porté à croire qu'une observation plus approfondie la découvrirait dans tous; et en effet, on la retrouve, à la réflexion, dans les formes les plus particulières, les plus paradoxales du rire, comme le rire ironique, le rire de l'indignation. C'est ce qu'explique fort bien Schopenhauer. « L'ironie consiste, dit-il, à annoncer triomphalement à l'adversaire battu combien les notions qu'il avait étaient incompatibles avec la réalité qu'on lui fait voir maintenant. » Quand « nous rions de notre propre situation, alors que nous découvrons avec terreur une vérité qui vient anéantir comme illusoires des espérances que nous croyions bien fondées », notre rire « exprime avec énergie que nous venons de nous convaincre de la disparate entre les pensées que, dans notre folle confiance dans les hommes et dans le sort, nous nourrissions dans notre esprit et la réalité qui vient de se dévoiler à nos yeux ».

Mais la contradiction peut-elle être ainsi la cause du rire alors qu'elle n'est pas immédiatement ou d'emblée reconnue comme telle? Assurément. C'est le propre de la raison commune de s'ignorer ellemême, de ne pas se rendre compte de ses principes.

de les appliquer d'instinct. Le rire étant une fonction de la raison instinctive, il n'y a donc pas lieu de s'étonner si la réflexion philosophique en pénètre seule la nature et la cause profonde.

Il vient encore à Tappui de la théorie intellectualiste du rire qu'elle fournit l'explication de ce fait universellement reconnu que le rire est le privilège de rhomme. C'est parce qu'il possède la raison que l'homme jouit de ce privilège. Il est le seul animal qui rie, parce qu'il est le seul qui ait conscience de la contradiction.

B. — Cependant est-ce nécessairement la contradiction, est-ce que ce ne peut pas être aussi bien le contraste entre l'attente et l'événement, ou, d'un mot, rimprévu qui est la cause du rire?

Dire que le comique est l'imprévu, ce n'est pas d'ailleurs nier qu'il ne puisse être aussi le contradictoire au sens propre, l'illogique, l'absurde. Le contradictoire en effet n'est-il pas imprévu au plus haut degré? N'est-il pas invraisembrable , ahurissant, étrange, et, comme on dit, renversantl Tandis que certains philosophes assurent que l'imprévu ne fait rire que parce qu'il enveloppe une contradiction logique, à savoir la tendance à affirmer et à nier une même chose en même temps, d'autres soutiennent, par un raisonnement inverse, que si la. contradiction est plaisante, ce n'est pas en tant que telle, puisqu'aussi bien elle ne plaît pas toujours, mais en tant qu'elle produit la surprise, et dans les cas seulement où elle la produit. A priorn on ne voit pas la possibilité de choisir entre ces deux hypothèses ; on serait

plutôt tenté de les admettre ensemble et de dire que le rire naît soit de la contradiction, soit de la surprise, soit d'un mélange des deux. Pourquoi en effet le risible serait-il ce qui contredit les principes logiques plutôt que ce qni va simplement contre les idées reçues, les habitudes d'esprit? Et pourquoi ne serait-il pas l'un et l'autre?

On essaiera peut-être de tout concilier et on dira avec Leibniz que « la consécution empirique imite la raison », et est prise aisément pour elle. Le rationnel étant Cje qui est l'objet d'une attente fondée, l'habituel, c'est-à-dire ce sur quoi l'on compte sans être en droit d'y compter, paraîtra rationnel, et l'insolite fera l'effet de l'absurde. Puisqu'on rit de la contradiction, on rira donc aussi de l'imprévu. Mais l'argument se retourne une fois encore. Si nous admettons avec les empiriques que la raison n'est que l'ensemble des habitudes imposées à notre esprit par le spectacle incessamment renouvelé du cours des choses, c'est le contradictoire alors qui rentre dans l'imprévu, et qui devient risible parce que l'imprévu l'est.

La question de savoir si le rire naît de la surprise ou de la conscience d'une contradiction ne paraît pas près d'être résolue si elle se rattache ainsi au problème toujours agité de l'origine des connaissances. Mais ne l'envisageons pas de ce point de vue. Au lieu de discuter les principes sur lesquels se fondent les théories du rire, voyons quelles expériences elles invoquent.

La théorie d'après laquelle l'imprévu serait la cause du rire se recommande de l'autorité de Pascal et de

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Kant. « Rien ne porte davantage à rire, dit Pascal, qu'une disproportion surprenante entre ce qu'on attend et ce qu'on voit^ » Le rire naît, dit Kant, de « la résolution soudaine d'une attente en rien ».

L'imprévu apparaît d'abord comme une condition adjuvante du rire : il renforce la plaisanterie, la fait valoir; la meilleure, malencontreusement annoncée, ne porte pas; la plus médiocre, décochée par un pince-sans-rire, a un succès fou.

Bien plus, il en est une condition nécessaire ; nous ne rions pas des choses que nous avions prévues. M. Courdaveaux pourtant a soutenu le contraire. « Interrogez dans une classe, dit-il, un élève notoirement ignare; tous ses petits camarades s'attendront à une ânerie de sa part, et cependant,, quand cette ânerie viendra, ils en riront, et de quel rire bruyant, chacun le sait. Lorsque vous jouez à colin-maillard, vous vous attendez à toutes sortes de mécomptes, à toutes sortes de petites misères pour celui qui a les yeux bandés; et néanmoins, lorsque chacun de ces mécomptes, lorsque chacune de ces petites misères lui arrive, comme vous riez à ses dépens*! » Le fait est exact, mais l'analyse est incomplète. On s'attend, il est vrai, à ce qu'un ignorant débite des âneries, mais non pas telle ânerie, à ce que des mésaventures arrivent à celui qui a les yeux bandés, mais non pas telle mésaventure. Or le comique, comme nous l'avons remarqué déjà, est particulier, concret. Ce qui donc

i . X/* Provinciale.

2. Courdaveaux, Le rire dans la vie et dans Vart, p. 56, Paris, Didier, 1873.

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nous amuse dans les réponses de l'écolier, ce n'est pas l'ignorance générale, et d'avance connue, qu'elles attestent, mais le tour imprévu, la forme particulière et nouvelle que prend cette ignorance.

De même on a objecté contre notre thèse que la répétition, dans certains cas, excite et redbuble le rire. Dans ces cas, en dépit de l'apparence, l'imprévu entre encore comme élément du rire. En effet on s'attend sans doute, en vertu de l'association des idées, à voir réapparaître un événement qui s'est plusieurs fois produit, à réentendre un mot plusieurs fois entendu; cette attente toutefois pourrait être déçue; elle est machinale, aveugle, non scientifiquement fondée; elle manque de garanties, elle n'est point sûre; le fait qui la confirme, la répétition, est donc, à chaque fois qu'il se produit et sous la forme où il se produit, imprévu, et c'est ce qui le refld piquant. Que devant des événements divers ou des aspects opposés d'un même événement, un homme puisse avoir un même mot à la bouche, un même sentiment au cœur, et a fortiori un mot qui jure avec ces événements, un sentiment contraire à celui qu'il devrait éprouver, voilà justement ce qui dépasse notre attente, confond toutes nos prévisions. La répétition comique (le Sans dot! d'Harpagon, Le pauvre homme! de Tartuffe, etc.) est un imprévu sans cesse renaissant.

Si une répétition au théâtre était mathématiquement prévisible, si on ne pouvait avoir de surprise, ni quant au moment où elle se produit, ni sur la façon dont elle est amenée, elle perdrait toute vertu comique. En réalité la répétition pure et simple tue

le rire : on se lasse des mêmes plaisanteries reproduites à satiété, voire des plaisanteries nouvelles, reproduisant un type connu. Le comique le meilleur peut lui-même s'user et cesser de plaire en devenant un genre. Le souvenir de Tartàrin de Tarascon- fait tort à Tartàrin sur les Alpes et à Port Tarascon ; celui de Cyrano à l'Aiglon; la tirade sur les nez {Cyrano) avait rendu vraiment inacceptable celle des pas prisonnier mais (V Aiglon^ act. II, se. ii). De là vient qu'un auteur comique doit renouveler incessamment ou sa manière ou son public. De là vient encore qu'un homme d'esprit étouffe dans sa famille où ses plaisanteries n'ont point d'écho et où sa verve s'éteint. Il n'y a donc aucune objection à tirer du fait de la répétition contre la théorie qui fait consister le rire dans la surprise : loin d'infirmer cette théorie, ce fait bien interprété la confirme.

Au reste si l'on a pu définir ce qu'il y a de sérieux au monde, la science, une prévision^ par opposition le plaisant paraît devoir être appelé justement aussi V imprévu.

Enfin l'imprévu est une condition, non pas seulement nécessaire, mais suffisante du rire. Il y a en effet un rire d'étonnement, de surprise. Si des personnes, sans se chercher, se rencontrent, et par exemple se croisent nez à nez en ouvrant une porte, si elles se rencontrent à un moment et en un lieu où elles ne pouvaient s'attendre à se voir, par exemple, dans une excursion, au détour d'un sentier ou au sommet d'une montagne, elles seront tentées de rire ; et plus le hasard de la rencontre sera grand, plus, je

DuGAS. — Psychologie du rire. 5

suppose, il se répétera, plus l'envie de rire sera forte.

Il faut ajouter toutefois que, pour être risible, l'imprévu doit être porté à un certain degré, doit être autre chose que \ inattendu pur et simple, ce à quoi nous ne songions pas, doit être le paradoxal, Tétrange, ^ plus exactement, le contraire de ce que nous attendions, le contraste soit entre l'idée et le fait, soit entre les idées. Il n'y a pas de doute que l'imprévu le plus comique est celui qui est poussé jusqu'à l'ahurissement. La phrase suivante de roman-feuilleton nous en fournit l'exemple et le modèle : « La princesse allait parler quand la poi-te s'ouvrit et lui ferma la bouche ».

Nous allons étudier l'imprévu dans les événements, dans les idées, dans leè mots, et montrer qu'il est une source inépuisable du comique.

I. Un événement est comique par cela seul qu'il est insolite. Ex. : un cheval sur un trottoir, un âne mangeant des figues, les faits et gestes des enfants, leurs mots, lesquels sont impayables sans être ni spirituels, ni ridicules, et uniquement par la drôlerie ou l'imprévu. De tels faits, de telles paroles ne peuvent être cités; on les gâterait en les racontant, on n'en pourrait rendre la spontanéité qui fait toute leur grâce; mais tout le monde en a des exemples présents à l'esprit, et saura ce que je veux dire.

Dans la catégorie de l'imprévu rentre non seulement tout fait insolite, mais encore tout groupement insolite de faits ordinaires. C'est ainsi que « deux. visages semblables, dont aucun ne fait rire en parti

culier, font rire ensemble par leur ressemblance » (Pascal). Aussi l'art du vaudevilliste se réduit-il à entasser des événements ou rencontres d'événements qu'il était impossible d'imaginer et de prévoir, et si ces événements invraisemblables, fous ne laissent pas d'être logiquement amenés et peuvent, à la rigueur, sortir naturellement les uns des autres, la surprise est à son comble, et le succès est complet.

Il s'agit, en somme, pour faire rire, de lancer l'esprit sur une piste qui l'égaré, de brouiller l'ordre de ses idées, de l'étonner, de le confondre.

II. A proprement parler, l'imprévu n'est pas d^ns les faits, mais dans les idées. Les faits ne sont imprévus que parce qu'ils ne s'accordent pas avec le cours des pensées. Toutefois les idées ne laissent pas d'avoir un imprévu qui leur est propre, en ce sens qu'elles peuvent revêtir un tour singulier, original, ou prendre une direction bizarre.

Deux sortes d'idées nous étonnent et nous amusent : celles qui ne sont pas naturelles et celles qui le sont trop, celles qui sont cherchées, paradoxales et celles qui sont naïves et un peu niaises.

11 y a des esprits à l'envers faisant penser à ces pitres qui marchent sur les mains. Ils ne pensent rien comme les autres; ils donnent dans les singularités, les paradoxes; on les appelle des originaux. Ils ne s'avisent point de ce qu'il faut, ils s'avisent de ce qu'il ne faut pas. Avec eux on a l'impression du monde renversé. Tel, ce médecin de la comédie plaçant le cœur à droite et tâtant le pouls au père pour juger de la maladie de sa fille. Un moyen de paraître spi-

rituel, à la portée de tous et partant d'un usage courant, est de prendre la contre-partie de ce qui se dit, de ce qui se fait *. On dirait qu'il ne s'agit que d'étonner pour faire rire. Il ne s'agit que de cela en effet; mais encore faut-il que le truc ne soit pas débiné, que l'intention ne paraisse pas, car alors la surprise n'a plus lieu.

Un moyen plus facile et plus usité encore de faire rire est de faire la bête. C'est que l'extrême simplicité des idées n'est pas moins stupéfiante que leur originalité. Les réflexions auxquelles on s'attend le moins sont peut-être même précisément les plus naïves. Exemple : « Nous passâmes le désert; nous n'y bûmes point frais. » (Rabelais.) « — Il est question d'aller voir une fille qui a perdu la parole. — Ma foi, je ne l'ai pas trouvée. » (Le Médecin malgré lui,) — « Le conseil des ministres vient définir; il a duré trois heures. — Que s'est-il passé? — Il s'est passé trois heures. » (Cité par Stendhal.)

En résumé, les idées les plus différentes, originales et banales, paradoxales et naïves, peuvent être plaisantes, mais elles ne le sont jamais qu'en tant qu'imprévues.

1. C'est ce procédé que M. Bergson appelle l'inversion. « J'ai remarqué, dit-il, que les professionnels de Tesprit, dès qu'ils entendent prononcer une phrase, cherchent si l'on n'obtiendrait pas encore un sens en la renversant, par exemple en mettant le sujet à la place du régime et le régime à la place du sujet. Dans une comédie de Labiche, un personnage crie au locataire d'au-dessus qui lui salit son balcon : « Pourquoi jetez-vous vos pipes sur ma terrasse ?» A quoi la voix du locataire répond : « Pourquoi mettez-vous votre terrasse sous mes pipes? «. {Le Rire, p. 122. Paris, F. Alcan.)

Les idées sont plaisantes encore en tant qu'elles prennent une direction imprévue^ qu'elles sont le point de départ d'associations bizarres, de digressions, de divagations, en tant qu'elles sont le principe ou la conclusion (mot de la fin) de déductions folles. L'invention comique dans ce genre a été poussée très loin par Rochefort, Grosclaude et autres « auteurs gais ».

Enfin les idées sont plaisantes, abstraction faite de leur nature et de leur direction ou de leur cours, par cela seul qu'elles ont un mouvement d'une rapidilé ou d'une lenteur imprévue. Ainsi l'esprit, cette forme spéciale sans doute, mais éminente du génie comique, ne serait, suivant Rivarol, que l'accélération du cours des pensées. Des idées promptes à naître, se succédant rapidement, voilà qui suffit à le définir. « L'esprit est' en général cette faculté qui voit vite, brille et frappe. Je dis vité^ car la vivacité est son essence; un trait et un éclair sont ses emblèmes... Il est seulement prompt et brillant ^ » Une plaisanterie est couramment désignée par les mots trait d'esprit, saillie qui éveillent directement l'idée de soudaineté, d'imprévu. On distingue la promptitude des idées à naître (les bons mots, saillies, dicacitas) et la « rapidité » de leur mouvement continu (verve, cavillatio) ^. Toutes les deux causent une surprise égale. On est par exemple ébloui et des mots de Beaumarchais et de sa verve endiablée; que les uns partent si vite, et que l'autre ne tarisse point, c'est là ce qui nous étonne et nous amuse.

i. Michiels, ouv. cité, p. 331.

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