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CHAPITRE VIIÏ

FONCTION DU BIHE

On a attribua au rire une triple fonction : hygiénique,

morale, esthétique.

I. Fonction hygiénique du bire. — Le rire n'exprime pas exclusivement la santé : rire morbide. Alors qu'il parait l'exprimer, il exprime un état ordinairement, non toujours et nécessairement lié à. la santé, l'euphorie.

La relation entre le rire et la santé se décompose ainsi : à la santé constitutionnelle, foncière répond la disposition générale à la galté, au rire, — à l'élévation momentanée du ton vital, l'accès de galté ou le rire, — à l'intensité de vie, le rire bruyant, — à la complexité des formes de la vie, le rire étendu, nuancé.

Le rire vraiment liygiénlque serait celui qui exprimerait à la fois la vie la plus intensive et la plus extensive, la plus forte et la plus pleine.

II. Fonction moiwle du bire. — Trois théories. — A. Le rire stigmatise « tout ce qui est contraire h l'idéal absolu de la perfection humaine » : la difformité physique, les défauts et défaillances de l'esprit, du caractère, la vilenie des sentiments, le désaccord des facultés, la domination exclusive de l'une d'elles, l'insDciabilité (A. Michiels).

B. Le rire ne châtie que l'insociabilité, et encore l'insociabilité légère, celle qui a son principe dans la vanité; c'est une « brimade sociale » [Bergson); ce n'est pas un châtiment appliqué avec justice et discernement.

c'est une répression instinctive, aveugle, une mesure de police expéditive et sommaire, d'une utilité contestable. C. Le rire n'est pas moral ; la crainte du ridicule n'est pas celle du vice, elle y peut même être contraire. Il est en réalité amoral; il est également asocial. Mais il produit accidentellement des effets qu'on juge après coup moralement et socialement heureux; il est aussi associé à certaines qualités morales et incompatible avec certains défauts (le fanatisme par exemple). A n'en juger que par ses effets, le rire est tantôt moral, tantôt immoral; à le considérer en lui-même, il est un épiphénomène, un symptôme de qualités morales ou de défauts, sans être une qualité ni un défaut. Il ne peut être pris pour fin, et il ne doit pas l'être, car la recherche du rire est un principe de déformation morale.

III. Fonction esthétique du rire. — Il y a un rire esthétique, celui de la comédie. Quoi qu'on en ait dit, la comédie est un art pur, désintéressé ; elle a sans doute une portée, mais non une fin morale et sociale. Sa fin est de produire le rire, non pourtant tous les rires, mais le rire de bon goût ou esthétique. Le rire est esthétique en raison, non des choses dont on rit, mais de l'état d'esprit du rieur. ^^-^rs

•/ IV. Conclusion. — Le rire, à tous les points de vneL tes/ / un accident, un épiphénomène. Expression de l'inoTtîdualité, il revêt autant de formes qu'il y a de caractères, d'esprits différents, d'états d'âme différents. Il ne rentre donc point dans une théorie générale, il n'est point objet de science.

Pratiquement, il peut être un objet de désir ou d'aversion, mais non point de volonté. Il ne peut être pris pour fin. Il n'est ni un bien ni un mal, quoiqu'il puisse accidentellement paraître l'un ou l'autre.

Jusqu'ici on a étudié le rire en faisant abstraction de sa fonction ou de sa fin. Mais on ne peut se dis-

penser de chercher quelle est cette fin. En efl'et, quand bien même nous ne voudrions personnellelîient lui en reconnaître aucune, nous ne saurions empêcher que d'autres lui en attribuent d'imaginaires. Qu^il se pose indûment ou non, le problème téléologique du rire ne peut donc être évité.

Ce problème peut être envisagé au triplé point de vue de l'hygiène, de la morale ou de l'art.

Examinons d'abord l'hypothèse où la fonction du rire se trouve réduite au minimum, c'est-à-dire celle où il serait sans valeur esthétique, sans portéç morale, et se recommanderait seulement par ses effets hygiéniques. Tel est le point de vue très simple, et par là même, à ce qu'il semble, d'autant mieux fondé et plus sûr, auquel se sont placés les grands apologistes du rire'. « Or ébaudissez-vous, mes amours, dit par exemple Rabelais, tout à l'aise du corps et au profit des reins *. » C'est aussi une opinion commune que le rire a le pouvoir de nous maintenir en santé, et en particulier celui de chasser les humeurs noires, la bile, de désopiler la rate. Tandis qu'on croirait paradoxal de soutenir que le rire est toujours d'accord avec le bon goût et les convenances morales, on trouve naturel d'admettre qu'il est toujours la preuve ou l'indice d'un bon état physique.

l. Gargantua, Prologue de Vauieur, DuoAS. — Psychologie du rire. 10

Cependant la thèse ainsi restreinte de la valeur hygiénique du rire est déjà contestable comme étant elle-même trop générale, trop systématique. En effet, quand on conviendrait de ne pas tenir compte du rire nerveux de nature morbide, dont il a été fait mention plus haut et qui ne paraît pas négligeable, il faut remarquer qu'il y a, sans sortir de Tétat normal, un bon et un mauvais rire, un rire malveillant et cruel, qui fait mal à entendre, et un rire sympathique et joyeux. Si le premier est hygiénique, le second semble ne devoir point l'être. Toutes idées morales mises de côté, il y a des sentiments sains, réconfortants, et d'autres physiquement aussi bien que moralement nuisibles : or le rire exprime les uils comme les autres; ce qu'il exprime n'est donc pas la bonne santé en général, mais plutôt un certain éréthisme, sain ou morbide, qu'on peut, si l'on veut, qualifier d'euphorie^ le mot étant pris dans un sens subjectif. L'euphorie néanmoins a plus de chances de se rencontrer dans l'état de santé : le rire serait donc sjénéralement hygiénique. Mais c'est tout ce qu'on peut dire.

Tenons-nous-en à cette thèse. Elle n'est pas seulement vague, elle est encore équivoque. Le mot santé en effet, alors qu'il est pris, suivant l'usage commun, dans un sens restreint, comme synonyme de bonne santé, peut désigner soit un état foncier et durable, une constitution heureuse, soit un mode variable du tempérament, un accès passager de bien-être physique et moral. Qu'exprime donc le rire? Est-ce Ja

continuité de la santé ou ses phases heureuses? Est-ce rintensité de la vie prise dans son ensemble ou rélévation momentanée du ton vital et psychique? On conçoit très bien une santé vigoureuse, mais calme et tout unie, n'engendrant point la gaîté, ou se traduisant au plus par une gaîté douce, sans éclats de rire, et inversement un tempérament maladif, inquiet, agité de sentiments contraires, fréquemment soulevé par les secousses du rire. Dans ce cas, le rire serait représentatif, non de la santé générale, mais des éclats de santé. Si Ton veut établir entre la santé et le rire une relation précise, il faut distinguer la faculté de rire et le rire, la disposition à la gaîté et l'accès de gaîté, et dire que Tune traduit la santé, l'autre, les moments de santé.

Une autre équivoque subsiste encore. La santé doit être considérée au double point de vue de la quantité et de la qualité^ dans son intensité et dans sa forme ou sa nature. Par suite le rire pourra exprimer soit le degré de vitalité, soit la richesse et la complexité des formes de la vie.

On observe que ceux dont le ton vital est trop bas, alors qu'ils ont le sens ou l'intelligence du comique, n'ont ni la force ni le courage de rire, tandis que ceux dont la vitalité est débordante, si incapables qu'ils soient de trouver, de comprendre et de goûter la plaisanterie, ont un rire bruyant et une insolente gaîté. Dans ce cas, c'est à l'intensité de vie, exclusivement ou principalement, que le rire répond.

Mais, à un autre point de vue, on distingue des santés riches, puissantes, développées en tous sens,

el des santés pauvres, misérables, si j'ose dire, partielles, les unes et les autres d'ailleurs également capables de se maintenir et de durer. Les premières s'expriment par une gaîté large, exubérante, aux tons el aux modes infiniment variés, les secondes par une gaîté peut-être vive et brillante, mais agaçante à la longue, car elle n'a qu'un accent et qu'une note.

Ainsi la santé est entendue tantôt comme une plénitude ou extension, tantôt comme une simple intensité de vie, et exprimée, dans les deux cas, par des rires différents. Mais, au reste, il n'y a pas incompatibilité entre ces deux formes de santé ni entre ces deux sortes de rire. Le rire hygiénique, dans la plénitude du terme, serait au contraire celui qui exprimerait à la fois la vie la plus intensive et la plus extensive et serait lié à l'exercice de toutes les fonctions montées au ton le plus haut.

Mais la question de la valeur hygiénique du rire, ainsi entendue, se trouve singulièrement élargie; loin d'exclure, elle implique ou entraîne celle de la valeur morale et intellectuelle du rire, qu'on se défendait de vouloir aborder. Cela ne saurait surprendre. Les questions ne se laissent pas aisément limiter. La morale touche à l'hygiène : on conclut naturellement, sans s'en apercevoir, de celle-ci à celle-là. Toutefois, en s'en tenant aussi strictement que possible au point de vue physique, on peut déjà conclure que le rire est loin d'être toujours hygiénique, qu'il l'est seulement d'ordinaire et en gros, sous des formes et à des degrés divers.

De ce qu'il n'est pas un critérium sûr de la santé physique on peut préjuger qu'il a encore moins de chances de l'être de la santé intellectuelle et morale. Au reste, tandis que les hygiénistes généralement s'accordent à tenir le rire pour sain, les moralistes au contraire se divisent sur la question du rire, les uns le tenant pour une déformation morale, les autres lui attribuant une vertu moralisatrice.

Serait-ce donc qu'il existe en fait des rires moralement différents? Ou la vérité est-elle que, sans avoir proprement de fonction morale, le rire produit accidentellement des effets divers, qu'on juge, du point de vue moral, avantageux ou funestes?

Pour le savoir, examinons tour à tour la thèse des apologistes et des détracteurs du rire.

La première se résume dans la maxime célèbre : Castigat ridendo mores. D'après M. A. Michiels, auteur d'un livre sur Le monde du comique et du rire^^ cette maxime doit être entendue dans son sens le plus large. « Tout ce qui est contraire à l'idéal absolu de la perfection humaine », en quelque ordre que ce soit, physique, intellectuel, moral et social, relève du rire. La crainte du ridicule est le plus impérieux de nos sentiments, celui qui nous commande le plus de choses et avec le plus de force. On fait par cette crainte « ce qu'on ne ferait pas par justice, par déli-

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