Lapràde, loc. cit
l'antre, et parlant tantôt le condamner, tantôt l'approuver. Mais c'est là au fond un préjugé. Le rire accompagne certains états psychiques, les uns moraux, les autres immoraux, étant lui-même amoral; il s'ajoute à ces étals par surcroît, il ne fait pas partie de leur nature, il ne les constitue pas. Comme le plaisir dans la théorie d'Arislotc, il est un épiphénoraène, éittY^wTjiia. Moralement parlant, il n'a pas d'existence propre, il est une modalité pure; il n'est pas une entité ou diathëse; il est tout au plus un phénomène séméiologiquc ou symptôme. Mais un symptôme est une particularité accidentelle qui se rencontre en des états distincts et n'est pas ellemême, et à elle seule, distinctive de ces états. Ainsi, par exemple le rire qui accompagne également la malignité et la gafté, ne caractérise expressément aucune d'elles et n'est lui-même pas davantage suffisamment caractérisé par le fait de se rencontrer dans les deux.
De ce que théoriquement le rire est un épiphénomène, il suit pratiquement qu'il ne peut être pris pour fin. De même qu'il est vain et contradictoire de poursuivre le plaisir, car la vraie disposition pour en jouir est de n'éprouver k son endroit ni convoitise ni dédain, de le considérer comme une aubaine et de ■ l'accepter comme il vient, de même dans l'intérêt du rire, supposé toujours désirable, il convient de ne pas s'en faire un besoin, encore moins un devoir; il suffit de ne pas s'y refuser. Le rire vient à la suite d'états désirables : la sérénité d'âme, l'entrain, la belle humeur, la santé; il n'est pas lui-même un de
ces états, il en est encore moins la cause. On ne peut donc le viser directement, on ne l'atteint que par ricochet. On peut se clonner ou développer en soi les qualités morales auxquelles le rire est lié; on n'acquiert pas la faculté de rire elle-même, on la reçoit de la nature en pur don. « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, dit l'Évangile, et le reste vous sera donné par surcroît. » S'il est permis d'appliquer à un sujet léger et profane ce texte respectable et sacré, soyez de même, dirons-nous, bon? note homme au sens à la fois simple et élevé du mot, soyez exempt de morgue, de malignité et d'orgueil, soyez bon, indulgent, charitable, et votre rire sera moral. Mais il ne suit pas de là qu'une vertu morale réside dans le rire. 11 est des gens assez férus de graphologie pour s'imaginer qu'en réformant leur écriture ils réforment leur caractère; c'est commettre une erreur analogue que de croire à la moralité du rire, que de se persuader qu'en perdant l'humeur grave, ou même le sérieux, on acquiert des vertus, sinon toutes les vertus.
Encore si s'appliquer à rire n'était rien autre chose que se donner une peine inutile, que forcer son talent^ que se créer une obligation ridicule et vaine! Mais c'est pervertir le rire lui-même, et subir une déformation analogue à celle qu'entraîne la recherche du plaisir. .Le plaisir pris pour fin, et non plus occasionnellement goûté, change de nature et de nom : il s'appelle la volupté. Le rire de même, en tant qp'il . n'est plus spontané et de premier mouvement, mais devient une prétention, une habitude et une attitude,
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en un mot une recherche, est déplaisant, insupportable, et s'appelle le ricanement.
Ainsi il y a intérêt, même au point de vue pratique, à ne pas se méprendre sur la nature du rire, à ne lui attribuer que la valeur qu'il possède réellement. Se faire honneur de son rire, s'en targuer comme d'un mérite, au lieu d'en jouir bonnement, c'est un pharisaïsme à rebours, un pédantisme « à la cavalière » (Malebranche), aussi déraisonnable en somme que le puritanisme moral, qui consiste à s'effaroucher d'un accès de gaîté.
A défaut d'une valeur morale qui lui appartienne en propre et ne dérive pas de son association accidentelle avec certaines qualités morales, le rire a-t-il une valeur esthétique?
Qu'il en puisse avoir, qu'il en ait souvent une, c'est ce qui n'est pas douteux : il est un art, la comédie, dont la fonction propre paraît être de produire le rire. Il faut remarquer toutefois qu'il y a d'autres rires que ceux dont le comique est l'objet, et des rires qui n'ont aucun caractère esthétique, qui sont même franchement laids, stupides ou répugnants. Mais le rire de la comédie lui-même est-il purement esthétique? Autrement dit, l'art comique n'a-t-il d'autre fin que le rire, et, s'il n'a que cette fin, n'est-il pas frappé d'infériorité par là même?
Nous voyons ici reparaître sous une forme nouvelle
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une question agitée et résolue déjà. Pour beaucoup d'esprits, la comédie n'est pas un art pur, désintéressé, elle est une censure des mœurs, une critique des préjugés, une flétrissure des vices; elle ne tend pas seulement à faire^ rire, elle vise encore et surtout à tuer par le rire tous les défauts d'esprit et de caractère incompatibles avec la vie sociale. Ainsi, selon M. Bergson, la comédie est sans doute, en un sens, un art, et, comme telle, désintéressée : il faut en efl'et se jouer des vices et des travers des hommes pour avoir le cœur d'en rire; mais, en un aulre sens, elle vise une fin sociale, elle tend à corriger les mœurs : il faut prendre en efl*et quelque peu au sérieux les travers ou les vices pour aimer à en tirer cette vengeance spéciale, qui s'appelle le rire.
Il semble que parler ainsi, c'est confondre deux genres voisins, qui empiètent en efl'et l'un sur l'autre : la comédie et la satire. La satire est essentiellement une explosion d'indignation et de haine, une œuvre de vengeance; elle n'est qu'accidentellement et par surcroît une œuvre d'art, dont la beauté réside soit dans le déchaînement naturel de la passion, soit dans la maîtrise souveraine d'un art qui se possède. La comédie au contraire est essentiellement une œuvre d'art, un tableau désintéressé et pittoresque de la vie humaine, prise par le côté plaisant : elle peut avoir et a en efl'et le plus souvent une portée morale et sociale, mais n'y prétend point. Que la comédie tombe dans la satire, que la satire s'élève jusqu'à la comédie, d'une façon générale, qu'il n'y ait point, dans les choses du rire, d'art pur, détaché de l'action
OU de la vie, c'est ce qui est trop évident. Mais cet empiétement des genres se produit dans tous les domaines de l'art. La comédie n'est pas pour cela un art à part, remplissant une fonction de police, condamné par là même à l'infériorité. Elle a le désintéressement esthétique : elle ne tend et ne prétend qu'à faire rire : son rôle n'est pas de corriger les mœurs en riant.
Mais quand on dit que la fin de la comédie est de produire le rire, entend-on tous les rires? Évidemment non. La comédie, si elle est dégagée de préoccupations morales, reste astreinte aux règles du goût. Il est une décence des mœurs qu'elle doit observer, par souci de sa dignité propre, il est une vérité dramatique qu'elle entend respecter. Elle n'est pas une simple machine à faire rire. Elle limite volontairement ses effets : l'outrance des caratères, la bizarrerie des situations, l'extravagance du dialogue sont des moyens d'action et de succès qu'elle s'interdit ou dont elle n'use qu'avec discrétion. Il est des rires de toutes sortes : délicats et grossiers, spirituels et stupides, inoffensifs et cruels. La comédie ne serait pas un art si elle tendait à les produire tous : elle vise exclusivement à faire naître un rire de bon aloi, le rire des honnêtes gens, ce mot étant pris d'ailleurs dans un sens largement humain.
Il faut sans doute (c'est M. Gourdaveaux qui donne ce conseil *) se garder de toute pruderie, « esthétique » aussi bien que morale. Si l'on condamnait, au nom