Ouv. cité, chap. ix
DuGAS. — Psychologie du rire. 11
162 PSYCHOLOGIE DU RmE
de la dignité de l'art, le vaudeville, la bouffonnerie, la farce, on en viendrait bientôt à condamner la comédie elle-même. Le rire, quel qu'il soit, n'est-il pas en effet, pourrait-on dire, un plaisir paradoxal et pervers, causé par la perception du laid? Gomment donc peut-il être esthétique? Qu'on n'allègue point que la perception de la laideur ou de l'imperfection implique l'idée de perfection et de beauté. Cela n'explique ni ne justifie en aucune sorte le plaisir que nous prenons au spectacle de la sottise et du vice. Ce plaisir est malsain. « Le rire en face du mal est le plus sacrilège des blasphèmes » (Laprade), il est une indignité, une inconvenance, et notre inconcevable légèreté nous empêche seule de comprendre que nous rions des choses dont nous devrions pleurer.
Ainsi raisonnent les puritains de l'art. Mais la légèreté ou le manque de sens moral et esthétique qu'ils reprochent au rieur peut leur être imputé à euxmêmes avec plus de vérité et de justice. Rire, en effet, ce n'est pas nécessairement, comme le suppose leur esprit superficiel et étroit, se complaire au spectacle de la laideur; ce n'est pas davantage nécessairement applaudir au châtiment mérité de la vanité et de la sottise; cela peut fort bien être remettre simplement à leur place les imperfections humaines, en prendre gaillardement son parti, les juger indignes à la fois de colère et de pitié, et ne pas leur faire l'honneur de croire qu'elles existent ou qu'elles comptent. Or ce dédain spirituel ne vaut-il pas mieux qu'une pitié transcendante ou qu'une arrogance hautaine? N'est-il pas plus judicieux et plus sage? Ne marque-t-il pas,
comme dirait Renan, plus d'eurythmie, plus de santé morale? Il y a bien de la profondeur dans cette maxime légère : « La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe égrène en riant. » La belle humeur, c'est le courage à revendre, la bonne volonté toujours prête, Tesprit sinon brillant, au moins vif, alerte et dispos, Timagination jeune et fraîche, saisissant l'imprévu et le piquant des choses humaines, le clair et ferme bon sens, ne se déconcertant pas de la sottise. Le rire a sa beauté qui naît du contraste même entre les choses risibles, déplaisantes par nature, et l'attitude libre, détachée, en un mot enjouée, que l'esprit prend en face de ces .choses. La comédie est un art en tant qu'elle répond à cette disposition intellectuelle et morale, ou la crée, en tant qu'elle représente le train du monde comme intéressant dans sa laideur même pour un esprit bien fait, lequel le dépasse, le juge et s'en joue.
Mais le rire répond-il toujours et nécessairement à cet état d'esprit? Non ; et, du point de vue esthétique même, il y a tel rire qu'il faut condamner comme ignoble, crapuleux, bas, vulgaire, stupide, etc. Je sais bien qu'au nom de l'art on admet toutes les formes du risible, et que les mots ignoble, bas, etc., sont censés n'avoir esthétiquement aucun sens. Il est entendu que le rieur jouit par privilège d'une liberté sans limites, qu'il est affranchi du respect, qu'on lui abandonne tous les sujets, qu'on lui passe toutes les audaces. Et cela est juste par la raison que la valeur esthétique, aussi bien d'ailleurs que morâle'du rire, réside uniquement dans l'état d'esprit du rieur. Ainsi
tel rire qui, comme celui de Rabelais, par les sujets sur lesquels il porte, par la matière remuée, pourrait paraître immoral et répugnant, ne laisse pas d'être sain et d avoir sa beauté, étant une simple gaillardise ou débordement d'imagination et de vie, tandis que tel autre rire au contraire, qui a Fair de ne toucher à rien, ne laisse pas, par le ton et Taccent, d'être licencieux et polisson. Tout dépend ici, non des choses, mais de la façon de prendre les choses. C'est pourquoi il convient en principe de ne condamner aucun rire, non pas qu'il n'y en ait, en fait, de condamnables, mais parce qu'on ne sait pas d'avance quel rire se produira dans une circonstance donnée. Par le même principe d'ailleurs, il convient de ne recommander aucun rire, non pas qu'il n'y en ait de bons, mais parce qu'on ne sait pas si celui qui se produira dans un cas déterminé sera tel. En effet, si tout est sain pour les sains, inversement rien ne l'est donc non plus pour ceux qui ne le sont pas. Il n'y a pas d'autre critérium de la valeur esthétique du rire que l'état d'esprit du rieur, et cet état est essentiellement relatif ou variable; nous ne pouvons donc porter sur le rire, esthétiquement considéré, un jugement d'ensemble.
Ne tenons compte cependant que du rire esthétiquement recommandable. Supposons môme qu'il n'y en ait pas d'autre. Nous n'y gagnerons rien encore. 11 ne servira point de le recommander. Le fire en effet doit se produire de lui-même; à être recherché, il perdrait toutes ses qualités. Autant il est d'un esprit aimable et presque d'une belle àme de s'élever natu-
rellement au-dessus des petites misères humaines et d'en rire, autant il est d*un esprit léger et d'un cœur desséché ou vide de ne prendre systématiquement aucune forme de la réalité au sérieux et de traiter par la raillerie tout ce qui doit être respecté. 11 y a, si Ton peut dire, deux sortes d'enjouement : l'un naturel, l'autre forcé. Un idéalisme aimable, une verdeur d'imagination et de raison caractérisent le rire naturellement enjoué; une immoralité inconsciente, un scepticisme radical, une certaine flétrissiXre d'âme, telles sont au moins les tendances de ce rire forcené qu'oQ appelle la blague. Ainsi donc, quand le rire aurait toujours, ce qui n'est pas, une valeur esthétique, il perdrait cette valeur par cela seul qu'il serait indiscrètement recherché, ou même simplement qu'il serait recherché. Nous avons fait une remarque analogue au sujet du rire considéré comme moral.
A quelque point de vue qu'on se place, on arrive toujours à la même conclusion. Qu'on se réclame de l'art, de la morale ou de l'hygiène, il faut dire que le rire n'est exclusivement ni un bien ni un mal, mais est tantôt l'un, tantôt l'autre. Ceux donc qui lui attribuent toutes les vertus ou qui le chargent de tous les vices, ceux qui le prescrivent ou le proscrivent d'une manière absolue, peuvent à l'appui de leur thèse ne produire que de bonnes raisons, n'avancer rien que de juste, et rester toujours en un sens dans la vérité; mais leur vérité est sans valeur; non seulement elle est partielle, exclusive et sous-entend une erreur, mais encore elle est superficielle et vague.
I$« PSTCBOLOGfE DU RIRE
On ne peut raisonnableineiit parler du rire en général sans avoir examiné lous les rires. Or, à aucun point de vue, les rires ne se laissent ramener à Tunilé. Tout d'abord tel rire peut être, sous un rapport, un bien, sous un autre, un mal. Tel rire, par exemple, hygiéniquement recommandable, telle farce désopilante, peut être d*un goût détestable; telle plaisanterie, fine et ingénieuse, peut être moralement repréhensible. Bien plus, selon les cas, les rires de même espèce sont à louer ou à reprendre : ainsi il y en a de sains et de morbides, de moraux et d'immoraux, de spirituels et de niais. Les jugements que Ton porte sur le rire ne peuvent donc être que divers en raison tant de la diversité des rires que Ton considère, que Ton prend pour matière et pour base unique de ses raisonnements, que de la diversité des principes d*après lesquels on raisonne.
En termes philosophiques, il n'y a pas un rire, mais des rires, le rire n'est pas un genre, mais une collection d'espèces. 11 n'est pas une entité psychologique, mais une particularité qui se rencontre en des états psychologiques différents et contraires, sans être ni suffisamment caractéristique d'aucun de ces états pris à part ni suffisamment caractérisée, par tous ces étals pris ensemble. Il est essentiellement un accident. Ainsi il n'est ni l'attribut ni le privilège de personne; il a été accordé aux sots comme aux gens d'esprit ; il est le rayonnement sympathique des bonnes âmes comme il est la joie triomphante des médisants et des envieux. Il est le mouvement d'expansion d'une individualité quelconque, l'acte par lequel chacun de nous
applaudit instinctivement à sa nature, quelle qu'elle soit. Un accident ne peut être fixé, mais voyage, comme dit Leibniz, en des substances diverses; on le rencontre ici, puis là. Le rire de même se trouve associé à des états divers : entrain, belle humeur, malignité, orgueil, etc. Il paraît être à ces états ce qu'on a dit (à tort du reste) que la conscience était aux phénomènes nerveux: une circonstance additionnelle ou de luxe, ou, suivant le mot consacré, un épiphénomène. Il ne dérive pas nécessairement de ces états, il n'en est pas TefTet; il n'en est que l'accompagnement, d'ailleurs normal. Un accident, en effet, a sa régularité, se produit suivant des lois, mais suivant des lois dérivées, secondaires et accidentellement combinées. Un accident peut donc être pris scientifiquement comme sujet d'étude, et donner lieu à des classifications, à des explications particulières, mais non point à une théorie générale; il n'est point proprement objet de science. Or il en est précisément ainsi du rire.
C'est doac à une conclusion toute négative que notre étude aboutit. S'il n'y a pas de problème plus étudié et en un sens moins résolu que le rire, la raison en est dans la nature même du sujet. Cela peut consoler, si je ne me trompe, de n'en pas savoir plus. C'est déjà scientifiquement un résultat de connaître le genre de solution qu'un problème comporte, si peu satisfaisante que cette solution se trouve être, ou môme que d'établir simplement en quel sens un problème est insoluble, et pourquoi.
Au point de vue pratique, ce résultat n'est pas non
plus négligeable. Il importe de savoir ce qu'il y a d'illusoire ou de fondé dans les raisons qu'on se donne à soi-même de rechercher ou de fuir le rire. Or on voit tout de suite qu'en raison de sa nature accidentelle ou épiphénoménale, le rire doit nous être en un sens pratiquement indifférent.
Le lien tout empirique, et partant mystérieux, qui le rattache à certaines qualités ou à certains défauts d'ordre physique et moral^ l'ont fait paraître désirable ou haïssable; et aussi l'est-il, mais seulement comme suite naturelle de ces qualités ou de ces défauts. Il est nn objet de désir ou d'aversion, étant heureux ou fâcheux; mais il n'est point en lui-même un objet de volonté, il ne peut être pris pour fin, parce qu'il .se produit de lui-même, et qu'on ne se le donne pas.
C'est donc en vain que par exemple les hygiénistes l'ordonnent et les moraUstes le défendent, à tort ou à raison d'ailleurs. Il ne faudrait pas croire, se fondant sur une théorie nouvelle*, justification inattendue de pratiques anciennes, qu'on peut artificiellement S€^ procurer la gaîté, ou telle autre qualité, morale, par le moyen du rire, au lieu de cueillir naturellement le rire comme fruit de la gaîté. On ne rirait pas, dit-on, parce qu'on est gai, on serait gai parce qu'on rit. En réalité, le rire et la gaîté forment peut-être un tout indécomposable, une synthèse psychique, mais il n'est pas vrai que le rire précède naturellement la gaîté, comme la cause, l'effet. En tous cas, quand on vient dire aux gens : Riez! c'est à peu près comme