Dictionnaire philosophique, art. «ire
par le rayonnement du visage, l'éclat et le pétillement du regard. En somme, ou le rire physique et le rire idéo-émotionnel existent l'un sans l'autre, ou, s'ils vont toujours ensemble, ils ne sont point en raison directe l'un de l'autre : ils sont donc de nature diflérente. Si, suivant la remarque de Spencer, on n'explique pas le rire, phénomène musculaire, en analysant les sentiments qui y sont liés, on ne pénètre pas non plus la nature psychologique du rire, en décomposant les mouvements qui l'accompagnent.
Réserve-t-on, comme le veut Voltaire, le nom de rire au rire qui est une émotion de l'âme, et non un simple mouvement des muscles? Même ainsi défini, le rire n'est pas simple. Non seulement il comporte des degrés différents d'intensité, comme le rire et le
/ sourire (à supposer que le sourire ne soit qu'un rire
ébauché ou réprimé), mais encore il comprend des espèces différentes : le rire joyeux et le rire sarcastique et amer,, le rire bienveillant et le rire insultant, le rire franc, ouvert, de la belle humeur et de la gaîté et le rire forcé ou rentré de l'indignation, de la colère
t et de la haine. Concluons donc avec M. Ribot que
« le rire se produit dans des conditions si hétérogènes et si multiples — sensations physiques, joie, contraste, surprise, bizarrerie, étrangeté, bassesse, etc., — que la réduction de toutes ces causes à une seule reste bien problématique*. » C'est cependant cette réduction que poursuivent ou présupposent les lliéo-
1. Psychologie des sentimenls, p. 342 et suiv., Paris, F. Aican.
ries du rire en général. Mais, sans parler de Tobservalion, la diversité même de ces théories dénonce l'insuffisance et Tétroitesse de chacune d'elles. Elles n'en sont pas moins intéressantes à consulter comme colligations ou catalogues méthodiques et raisonnes des faits. Nous allons les étudier à ce point de vue et en faire la critique.
LES THEORIES DU RIRE, LEUR CLASSIFICATION SYSTEMATIQUE ANALYSE QUANTITATIVE ET QUALITATIVE DU RIRE
On peut distinguer autant de théories du rire qu'il y a de façons de résoudre la question suivante : Le rire exprimc-t-il une ou plusieurs émotions de nature spéciale (soit par exemple la joie exclusivement, ou la joie, la surprise, la malignité, etc., tout ensemble), ou bien n'exprime-t-il ni une ni plusieurs émotions déterminées, mais toutes les émotions, quelles qu'elles soient (joie ou douleur,bienveillance ou malignité, etc.), quand ces émotions sont montées à un certain ton, ont une certaine intensité? En un mot, le rire est-il une nuance ou un degré d'émotion, un qiiale ou un quantum'^
C'est la seconde hypothèse, la plus éloignée pourtant du sens commun, qui est au fond de la plupart des théories courantes. On y est assez naturellement conduit. Comme le rire se produit dans des circonstances très différentes et répond à des sentiments
b PSYCHOLOGIE DU RIRE
très différents, le plus sûr moyen d'en trouver Texplication paraît être de dégager ce qu'il y a de commun à ces circonstances et à ces sentiments. Or on croit remarquer que, si dissemblables qu'ils soient, les rires impliquent tous U7ie rupture d'équilibre, soit mental, soit émotionnel, autrement dit, expriment soit la secousse agréable que donne à notre esprit un choc d'idées contraires (théorie de Dumont), soit le mouvement d'orgueil qui naît en nous, quand nos sentiments, entrant en lutte avec ceux d'autrui, nous paraissent de meilleur aloi, plus sains, plus naturels, ou, de quelque façon que ce soit, supérieurs (théorie
' d© Hobbes).
Mais on peut aller plus loin encore dans cette voie, se montrer plus précis, plus systématique. On peut trouver que les émotions, que le rire exprime (surprise, orgueil, etc.), n'ayant rien de commun, il est difficile de leur attribuer cet effet commun : le rire. On dira alors qu'en réalité ce n'est point dans ces émotions diverses, mais dans un certain ton qui leyr est commun et qui est le même chez toutes, qu'il faut chercher la cause du rire. Ainsi le rire répond à un certain degré de colère et d'indignation, ou de douleur physique, ou de joie, ou de surprise, etc. L'émotion, qui l'engendre, ne l'engendre donc pas en tant que telle ou telle, mais en tant que de telle intensité. Autre-
^ ment dit, le rire n'est pas une émotion distincte, mais un coefficient d'émotion déterminé. Darwin et Spencer ont donné à cette théorie sa forme parfaite, logiquement déduite. De ce que le rire exprime indifféremment toutes les émotions, ils concluent qu'il
n'est donc pas lié directement à ces émotions, qu'il en doit être une conséquence éloignée et accidentelle, qu'en fait il provient de cet excès de force nerveuse que les émotions mettent en jeu et déchargent dans les muscles faciaux, articulatoires et respiratoires; en un mot, ils voient dans le rire un phénomène essentiellement physiologique et moteur, et accessoirement ou par surcroît psychologique et mental.
Les théories qui précèdent partent de ce postulat que tous les rires ont un principe d'explication unique et tendent à cette conclusion que ce principe se rencontre dans une circonstance étrangère aux sentiments du rieur. On peut contester le bien fondé de ces théories et soutenir que plus on s'engage dans une pareille voie de recherche et d'explication, plus on s'éloigne du but à atteindre, du phénomène à expliquer. Il ne s'agit pas en effet de trouver un caractère s'appliquant à tous les rires et n'appartenant en propre à aucun : ce caractère, fût-il réel, cesserait, si j'ose dire, d'être caractéristique. Le rire n'existe ni ne peut être conçu en dehors de l'émotion qu'il traduit; il est essentiellement psychique; loin que toute émotion soit bonne pour produire le rire, si elle a l'intensité requise et dégage une force nerveuse suffisante, il n'y a que des émotions déterminées qui engendrent le rire, et si ces émotions ne se laissent pas ramener à l'unité, c'est donc que les rires^ forment eux-mêmes des espèces distinctes et irréductibles.
En résumé les théories du rire se répartissent en deux groupes : les unes définissant le rire, du point'
de vue qualitatif, par les émotions qu'il exprime, les autres le définissant, du point de vue ijuattHlalif, par le caractère commun à ces émotions, à savoir par la sommed'énergienerveuse mise en liberté par chacune, les unes admettant la pluralité, les autres impliquant l'unité du rire.