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CHAPITRE II

Les rires sont psychologiquement divers, expriment tantôt la joie animale, intellectuelle, tantôt la douleur physique, morale, et généralement toutes les émotions. Mais physiologiquement ils sont réductibles à l'unité, les émotions diverses qui produisent le rire ayant pour caractère commun la mise en liberté d'un excès de force nerveuse (Spencer).

Considéré par rapport au rieur et abstraction faite des choses risibles, le rire est une délente nerveuse et psychique. Il se produit à la suite d'une dépression morale, * — d'une crise de tristesse, de larmes, — d'une contrainte quelconque (Bain).

Ainsi s'expliquent en particulier le chatouillement, — le fou rire. — Ainsi s'explique encore le rire intellectuel causé « par la vue de certaines discordances », à savoir des « discordances ascendantes » (Spencer).

La théorie de Spencer ramenée à celle de Bain. Leur commune insuffisance.

Parlons d'abord des théories de ces philosophes qui, étudiant le rire, font abstraction de l'émotion à laquelle il est lié.

iO PSYCHOLOGIE DU RIRE

Ces théories sont, à première vue, assez paradoxales. Elles vont contre cette opinion commune que le rire est exclusivement humain *. Or le rire humain lui-même ne peut être que psychique, c'està-dire émotionnel et mental. S'il y a un autre rire, de nature nerveuse, on l'appellera un « rire sardo* nien », un rictus, ou de tel autre nom qu'on voudra, mais on ne le confondi-a pas plus avec le vrai rire u que les larmes produites par l'odeur de l'oignon avec les vraies larmes » (t^enjon) ^. Où il n'y a pas « émotion de l'âme », pour parler comme Descartes, il ne saurait y avoir rire. C'est là une vérité qui a été jusqu'ici hors de doute. Est-elle donc aujourd'hui sérieusement contestée? Nous ne le pensons pas. Mais on a établi, à ce qu'il semble, une distinction subtile entre la façon dont, nous ne pouvons nous dispenser de concevoir le rire et celle à laquelle nous sommes forcés de recourir pour l'expliquer. On admet que l'explication du rire, ne pouvant être tirée de sa nature, doit l'être des circonstances accidentelles dans lesquelles il se produit. On raisonne ainsi :

1. Cf. Rabelais : « Rire est le propre de l'homme. «• — Voltaire, Dictionnaire philosophique^ art. rire : « Les animaux ne rient point de joie, comme ils ne répandent point de pleurs de tristesse. Le cerf peut laisser couler une humeur de ses yeux quand il est aux abois; le chien aussi, quand on le dissèque vivant; mais ils ne pleurent point leurs amis comme nous ; ils n'éclatent point de rire comme nous à la vue d'un objet comique; l'homme est le seul animal qui pleure et qui rit. »

2. Cf. Voltaire, ibid. : « Les vapeurs violentes, qui excitent tantôt les larmes, tantôt les symptômes du rire, tirent à la vérité les muscles de la bouche; mais ce n'est point un ris véritable; c'est une convulsion, c'est un tourment...»

« Tous les sentiments puissants, n'importe lesquels ou peu s'en faut » \ peuvent engendrer le rire, et, dans l'impossibilité de réduire tous ces sentiments à un seul, il faut, ou renoncer à expliquer le rire, ou chercher, en dehors de ces sentiments, dans l'ordre physiologique, une loi qui s'applique à tous les rires, au rire nerveux aussi bien qu'au rire de gaîté, de malice ou d'esprit. Résoudre scientifiquement le problème du rire, c'est donc le généraliser et le simplifier. Telle est je ne sais s'il faut dire la thèse ou la méthode de Spencer: Comment essaie-t-il de la justifier? Comment établit-il que l'explicaiion du rire ne peut être cherchée en dehors de la physiologie ? Ce n'est pas tant, comme on pourrait le croire, l'absence que la surabondance môme des causes proprement psychologiques du rire qui fait que le rire ne peut être expliqué par ces causes. Il faut faire justice en effet d'une opinion vulgaire, adoptée légèrement par certains philosophes, 4'après laquelle le rire n'exprimerait que la joie. « Quiconque rit, dit Voltaire, éprouve une joie gaie dans ce moment-là, sans avoir un autre sentiment, » Le rire, dit aussi Dumont, « est un ensemble de mouvements musculaires, qui répond à un sentiment de plaisir ». Comment peut-on négliger ainsi ou méconnaître « le rire sardonique et le rire hystérique qui sont l'effet d'une détresse morale » et auxquels « il faut joindre encore certaines sensations comme le chatouillement, et, selon Bain *, le froid et certaines espèces de souffrances aiguës » ?

{ . Spencer, Essais,!. I, la Physiologie du rire, tr. fr. Paris, F. Alcan. 2. Spencer, loc, cit.

On n'est pas fondé à écarter systématiquement ces rires comme morbides.

On ne Test pas davantage à invoquer ici l'évolution et à soutenir que le rire primitif du moins n'aurait exprimé que « la joie proprement dite » (Darwin). Outre que c'est lai une pure hypothèse, on ne voit pas bien comment l'homogénéité primitive des rires aurait pu produire leur hétérogénéité actuelle. N'exprimerait-il que la joie, le rire exprimerait déjà des joies bien différentes et dont la parenté est lointaine, difficile à établir, à savoir : 1° la joie animale^ ou le plaisir qui n'est associé à aucune idée, exemple : le rire sans cause des enfants, le rire des idiots, si fréquent et si bruyant, le rire des dieux d'Homère, « exubérance de leur joie céleste, à la suite de leur banquet quotidien » (Bain); 2° Ir joie intellectuelle qui revêt tant de formes, qui a tant de nuances et de degrés : combien ne diffèrent pas, par exemple, pour ne parler que de ceux-là, les rires qui éclatent à la bouffonnerie, à la farce {M. de Pourceaugnac) et aux comédies du genre élevé {le Misanthrope) ?

Mais en réalité le rire exprime naturellement et dès l'origine la douleur aussi bien que la joie. Il exprime la douleur physique à l'état aigu, témoin cette observation de Lange : « Un jeune homme très intelligent et pas du tout nerveux, chez qui je traitais une ulcération de la langue avec un caustique très douloureux, régulièrement, pendant cette opération, au moment où la douleur était à son maximum, était pris d'un violent éclat de rire ^ »

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