ROLE DE LÀ TRADITION DANS LÀ CIVIU8ATI0N
tradition à chaque génération. Si elle ne la modifie pas, elle ne progresse plus, et, comme la Chine, reste stationnaire. Si elle veut la modifier trop vite, elle perd toute fixité, se désagrège et est bientôt condamnée à disparaître. La force des Anglo-Saxons tient surlout à ce que, tout en acceptant l'influence du passé, ils savent se soustraire à son joug dans les limites nécessaires. La faiblesse des Latins tient au contraire à ce qu'ils veulent rejeter entièrement l'influence du passé, refaire sans cesse de toutes pièces leurs institutions, leurs croyances et leurs lois. Pour cette seule raison ils vivent depuis un siècle dans les révolutions et d'incessants bouleversements, dont ils ne semblent pas près de sortir.
Le grand danger de l'heure présente est que nous n'avons plus guère de croyances communes. Aux intérêts collectifs identiques, se substituent de plus en plus des intérêts particuliers dissemblables. Nos institutions, nos codes, nos arts, notre éducation, ont été édifiés sur des croyances qui s'effritent chaque jour et que la science et la philosophie, dont ce ne fut jamais d'ailleurs le rôle, ne sauraient remplacer.
Nous ne sommes assurément pas soustraits à l'influence du passé puisque l'homme ne peut s'y soustraire, mais nous ne croyons plus aux principes sur lesquels tout notre édifice social est bâti. Il y a désaccord perpétuel entre nos sentiments héréditaires et les idées de l'heure présente. En morale, en religion, en politique il n'y a plus d'autorité reconnue comme il y en avait jadis, et personne ne peut plus espérer imposer une diï'ection pour ces choses essentielles. Il en résulte que les Gouvernements, au lieu de diriger l'opinion, sont obligés de la subiret d'obéirà ses incessantes fluctuations.
L'homme moderne, Thomme latin surtout, est lié par ses volontés inconscientes au passé, alors que sa raison cherche sans cesse à s'y soustraire. En attendant Tapparition de croyances fixes, il n'a plus que des croyances qui, par le seul fait qu'elles ne sont pas héréditaires, sont transitoires et momentanées. Elles naissent spontanément sous l'influence des événements de chaque jour, comme les vagues soulevées par l'orage. Elles en ont parfois la violence, mais sont aussi éphémères. Des circonstances quelconques les font naître, l'imitation et la contagion les propagent. Dans l'état de nervosité où se trouvent aujourd'hui certains peuples, la plus faible cause provoque des sentiments excessifs. Ce sont des explosions de haine, de fureur, d'indignation, d'enthousiasme, qui, à propos du moindre événement, éclatent comme des coups de tonnerre. Quelques soldats sont surpris à Langson par des Chinois, explosion de fureur qui jette par terre, en quelques heures, le Gouvernement. Un village perdu dans un coin de l'Europe est ravagé par une inondation, explosion d'attendrissement national qui s'épanche en souscriptions, fêtes de charité, etc., qui nous fait envoyer au loin des sommes dont nous aurions tant besoin pour soulager nos propres misères. L'opinion publique ne connaît plus que les sentiments extrêmes ou la profonde indifférence. Elle est terriblement féminine, et, comme la femme, ne possède aucune aptitude à dominer ses tnouvements réflexes. Elle vacille sans cesse à tous les vents des circonstances extérieures.
Cette mobilité' extrême des sentiments qu'aucune croyance fondamentale ne dirige plus, les rend fort dangereux. A défaut de l'autorité évanouie, l'opinion publi-
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que devient de plus en plus maîtresse de toute chose, et, comme elle a à son service une presse toute-puissante pour Texciter ou la suivre, le rôle des Gouvernements . devient chaque jour de plus en plus difficile et la politique des hommes d'Etat de plus en plus oscillante. On peut trouver bien des choses utilisables dans Tâme populaire, mais on n'y trouvera jamais la pensée d'un Richelieu ni même les vues claires d'un modeste diplomate ayant quelque suite dans les idées et la conduite.
Cette puissance si grande et si Quctuante de l'opinion ne s'étend pas seulement à la politique, mais à tous les éléments de la civilisation. Elle dicte aux artistes leurs œuvres, aux magistrats leurs arrêts *, aux Gouvernements leur conduite.
Ce qu'il y a de dangereux dans cette influence des courants d'opinion populaire, c'est qu'ils agissent inconsciemment sur nos idées et les modifient sans que nous nous en doutions. Les magistrats qui condamnent ou acquittent sous l'influence de l'opinion populaire
(1) Un des plus curieux exemples de l'invasion de l'opinion publique dans les prétoires, où siégeaient jadis des caractères plus fermes, a été fourni récemment par la bien instructive affaire du D' Laporte. Elle restera un exemple & citer dans tous les traités de psychologie. Appelé de nuit pour un accouchement extrêmement laborieux, n'ayant sous la main aucun des instruments nécessaires, et la malade étant sur le point de succomber, le médecin se sert d'un outil de fer emprunté & un ouvrier du voisinage et ne différant d'ailleurs de l'instrument classique que par d'insignifiants détails. Mais comme l'instrument d'occasion ne sortait pas d'une trousse de chirurgie, chose mystérieuse possédant du prestige, les commères du voisinage déclarent immédiatement que le chirurgien est un ignorant et un bourreau. Elles ameutent par leurs hurlements les voisins, la rumeur s'étend, les journaux l'enregistrent, l'opinion s'indigne, et il se trouve un magistrat pour mettre l'infortuné médecin en prison, puis un tribunal pour le condamner à un nouvel emprisonnement après une longue détention préventive. Mais, dans rintervalle. des spécialistes éminents avaient pris l'affaire en main, retourné entièrement l'opinion et en quelques semaines le bourreau était devenu un martyr. L'affaire fut portée en cour d'appel, et les magistrats, continuant à suivre humblement les revirements de l'opinion, acquittèrent cette fois l'accusé.
ol)éisscnt à cette opinion le plus souvent sans le savoir. Leur inconscient se transforme pour la suivre, et la raison ne sert qu'à trouver des justifications aux revirements qui se font à leur insu dans Tesprit.
Ces mouvements populaires , caractéristiques de rheure actuelle, ôtent aux Gouvernements, comme je le faisais remarquer plus haut, toute stabilité dans leur conduite. L'opinion populaire décrète les alliances, telle, par exemple, Talliance franco-russe, sortie d'une explosion d'enthousiasme national. Elle décrète des guerres, telle par exemple la guerre des États-Unis avec l'Espagne, sortie d'un mouvement d'opinion créé par des journaux à la solde de quelques financiers.
Un écrivain américain, M. Godkin, dénonce dans un livre récent, Unforeseen Tendencies ofDemocracy, le rôle funeste que jouent dans la direction de l'opinion les journaux des États-Unis, la plupart à la solde des spéculateurs. Une guerre en perspective sera, dit-il, toujours favorisée par les journaux, simplement parce que les nouvelles militaires, victoires ou défaites, augmentent énormément leur vente. Le livre était écrit avant la guerre de Cuba, et l'événement a montré combien étaient justes les prévisions de l'auteur. Les journaux mènent l'opinion aux États-Unis, mais ce sont quelques financiers qui, du fond de leur comptoir, dirigent les journaux. Leur puissance est plus funeste que celle des pires tyrans, parce qu'elle est anonyme, et que leur intérêt personnel seul, et non celui de leur pays, les guide. Ce sera, comme je l'ai fait remarquer déjà, un des gros problèmes de l'avenir de trouver le moyen de se • soustraire à la puissance souveraine et démoralisante de banquiers cosmopolites qui tendent de plus en plus