‹ Psychologie du socialismeChapitre 15 sur 43 · ROLE DE LA TRADITION DANS LA CIVILISATION W · texte numérisé non relu

ROLE DE LA TRADITION DANS LA CIVILISATION W

dans beaucoup de pays à devenir indirectement les maîtres de Topinion et, par conséquent, des Gouvernements. Un journal américain, VEvening Posi^ faisait remarquer récemment qu'alors que toutes les autres influences sont faibles ou impuissantes sur les mouvements populaires, le pouvoir de la petite presse a grandi outre mesure, pouvoir d'autant plus redoutable qu'il est sans limites, sans responsabilité, sans contrôle, et qu'il est exercé par des individus absolument quelconques. Les deux journaux populaires les plus influents des États-Unis, ceux qui ont obligé les pouvoirs publics à déclarer la guerre à TEspagne, étaient alors dirigés, Tun par un ancien cocher de fiacre, l'autre par un tout jeune homme ayant hérité de nombreux millions. Leur opinion, observait le critique américain, a sur l'emploi qu'un pays doit faire de son armée, de sa marine, de son crédit, de ses traditions, plus d'influence que tous les hommes d'État, les philosophes et les professeurs de la nation. Ici encore nous voyons apparaître un des grands dcsi«derata de l'heure présente, c'est-à-dire la nécessité de découvrir une croyance universellement acceptée et qui remplace celles qui ont régi le monde jusqu'ici.

Nous résumerons ce chapitre et le précédent en disant que les civilisations ont toujours reposé sur un petit nombre de croyances, très lentes à se former, très lentes à disparaître; qu'une croyance ne peut se faire accepter, ou tout au moins pénétrer suffisamment dans l'esprit pour devenir un mobile de conduite, que lorsqu'elle se rattache plus ou moins à des croyances antérieures ; que l'homme moderne possède par hérédité des croyances qui servent encore de base & ses institutions et à sa morale,

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mais qui sont aujourd'hui en lutte permanente avec sa raison. Pour ce motif, il en est réduit à tâcher d'élaborer de nouveaux dogmes se rattachant suffisamment aux anciennes croyances et conformes cependant à ses idées actuelles. C'est dans ce conflit entre le passé et le présent, c'est-à-dire entre notre âme inconsciente et nos raisonnements conscients, que résident les causes de l'anarchie actuelle des esprits.

Le socialisme sera-t-il la religion nouvelle qui viendra se substituer aux anciennes croyances ? Il lui manque, pour réussir, ce pouvoir magique de créer une vie future, principale force jusqu'ici des grandes religions qui ont conquis le monde et qui ont duré. Toutes les promesses de bonheur du socialisme doivent se réaliser ici-bas. Or, la réalisation de telles promesses se heurtera fatalement à des nécessités économiques et psychologiques sur lesquelles la puissance de l'homme ne peut rien ; et c'est pourquoi l'heure de Tavènement du socialisme sera aussi sans doute Theure de son déclin. Le socialisme pourra triompher un instant,, comme ont triomphé les idées humanitaires de la Révolution ; mais il périra bientôt dans de sanglants cataclysmes, car ce n'est pas en vain qu'on soulève l'âme des peuples. Il constituera donc une de ces religions éphémères que le même siècle voit naître et mourir, et qui ne servent qu'à en préparer ou en renouveler d*autres mieux adaptées à la nature de l'homme et aux nécessités de toutes sortes dont les sociétés sont condamnées à subir les lois. C'est en le considérant à ce point de vue d'agent de dissolution destiné à préparer l'éclosion de nouveaux dogmes, que l'avenir ne jugera peut-être pas le rôle du socialisme comme absolument funeste.

S 1. Tendances actuelles du socialisme à se substituer aux anciennes ci*oyances. — Évolution religieuse du socialisme. — Éléments de succès des conceptions socialistes considérées comme croyances reli gieuses pouvant se rattacher aux croyances antérieures. — Le sentiment religieux est un indéracinable instinct. — Ce n*est pas à la liberté» mais & Tesclavage de la pensée que Thomme aspire. — La nouvelle doctrine répond aux besoins et aux espérances de Theure actuelle. — Impuissance des défenseurs des vieux dogmes. . — La faible valeur scientifique des dogmes socialistes ne peut nuire & leur propagation. — Les grandes croyances religieuses qui ont régné sur l'humanité ne furent jamais filles de la raison. — §2. Propagation de la croyance. Les apâti^es. — Rôle des apôtres dans la fondation des croyances. — Leurs moyens de persuasion. — Importance du rôle des hetllucinés dans le monde. — Esprit religieux des apôtres socialistes. — Inaccessibles & tout raisonnement, ils éprouvent le besoin ardent de propager leur foi . — Leur exaltation, leur dévouement, leur simplisme et leur besoin de destruction. — Leur psychologie est celle des apôtres de tous les âges. — Bossuet et les dragonnades, Torquemada et Robespierre. — Rôle funeste des philanthropes dans le monde. — Pourquoi les apôtres socialistes ne doivent pas être confondus avec les aliénés ordinaires et les crimi nels. — Appoint fourni éiux apôtres par les diverses classes de dégénérés. — § 3. Propagation de la croyance dans les foules. — Cest dans les foules que toutes les conceptions politiques, religieuses ou sociales, enfoncent finalement leurs racines. — Les caractères des foules. — Elles n'ont jamais pour guide l'intérêt personnel. — Cest par les foules que se manifestent les intérêts collectifs des races. — C'est par elles que s'accomplissent les œuvres d'intérêt général exigeant un dévouement aveugle. — Violences apparentes et conservatisme réel des foules. — Ce n'est pas la mobilité, mais la fixité qui les domine. — Pourquoi le socialisme ne saurait les séduire bien longtemps.

§ 1. — Tendances actuelles du socialisme a sb substituer aux anciennes croyances

Après avoir considéré le rôle de nos croyances et leurs fondements lointains, nous sommes préparés à corn-

prendre réYoIution religieuse que subit le socialisme actuel et qui constituera sans doute son plus sérieux élément de succès. Nous avons montré déjà, par les explications données dans notre étude de la psychologie des foules, que les convictions des masses tendent toujours à revêtir une forme religieuse. Les multitudes n'ont ni scepticisme ni esprit critique. Le credo politique, religieux ou social, accepté par elles, est toujours adopté sans discussion, et vénéïé avec ferveur.

Nous n'avons pas à rechercher dans ce chapitre la valeur philosophique ou économique des nouvelles doctrines, mais uniquement l'impression qu'elles prod uisent sur les âmes. Nous avons répété bien des fois que le succès d'une croyance ne dépend pas du tout de la part de vérité ou d'erreur qu'elle peut contenir, mais uniquement des sentiments qu'elle fait naître et des dévouements qu'elle inspire. L'histoire de toutes les croyances en est la preuve manifeste.

Au point de vue de leur avenir comme croyances religieuses, les conceptions socialistes possèdent d'incontestables éléments de succès. En premier lieu, elles n'ont pas à lutter beaucoup contre les croyances antérieures, puisque ces dernières sont en voie de disparaître. En second lieu, elles se présentent sous des formes excessivement simples, qui les rendent accessibles à tous les esprits. En troisième lieu enfin, elles se relient aisément à des croyances précédentes, et peuvent par conséquent les remplacer sans effort. Nous avons déjà montré en effet que les socialistes chrétiens ont des doctrines à peu près identiques à celles des autres socialistes.

Le premier point, la dissolution des croyances antérieures, est capil^il. L'humanité n a pas pu vivre jusqu'ici

sans croyances. Dès qu'une religion ancienne est envoie de disparition, une nouvelle vient aussitôt la remplacer. Le sentiment religieux, c'est-à-dire le besoin de se soumettre à une foi quelconque, divine, politique ou so« ciale, est un de nos plus impérieux instincts. L'homme a besoin de croyances pour diriger machinalement sa vie et s'éviter tout effort de raisonnement. Ce n'est pas à la liberté, mais bien à l'esclavage de la pensée, qu'il aspire. Il se soustrait parfois à la domination des tyrans qui l'oppriment*; mais comment se soustrairait-il à la domination bien autrement impérieuse de ses croyances? Après avoir été d'abord l'expression de ses besoins, et surtout de ses espérances, les croyances finissent parles modiOer et par régir l'instinctif domaine de ses aspira» tiens.

La nouvelle doctrine répond parfaitement aux désirs et aux espérances actuels. Elle apparaît à l'heure exacte où finissent de mourir les croyances religieuses et sociales dont avaient vécu nos pères, et elle est prête à en renouveler les promesses. Son nom seul est un mot magique qui, comme le paradis des vieux âges, synthétise nos rêves et nos espoirs. Quelque faible que soit sa valeur, et quelque incertaine que sa réalisation puisse être, elle constitue un idéal nouveau qui aura au moins eu le mérite de rendre à Thomme Tespérance, que les dieux ne lui donnent plus, et les illusions, que la science lui a ôtées. S'il est vrai que pour longtemps encore le bonheur de l'homme doive résider daûs la faculté merveilleuse de créer des divinités et d'y croire, on ne saurait méconnaître l'importance du nouveau dogme.

Il grandit chaque jour, le décevant fantôme, et sa

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puissance devient de plus en plus prépondérante. Les anciens dogmes ont perdu leur puissance, les autels des vieilles divinités sont déserts, la famille se dissocie, les institutions s'effondrent, les hiérarchies disparaissent. Seul le mirage social se développe sur les ruines qui s'amoncellent de toutes parts. Il s'étend sans rencontrer de bien sérieux détracteurs. Alors que ses adeptes sont des apôtres ardents, persuadés, comme jadis les disciples de Jésus, qu'ils sont en possession d'un idéal nouveau destiné à régénérer le monde, les timides défenseurs de la vieille société sont, au contraire, très faiblement pénétrés de la valeur de la cause qu'ils soutiennent. Tou te leur défense ne consiste guère qu'à ressasser péniblement dans l'ombre d'antiques formules théologiques et économiques usées depuis longtemps, et ayant perdu toute vertu. Us donnent l'impression de momies qui essaieraient de s'agiter sous leurs bandelettes. Dans un rapport sur un concours académique, M. Léon Say faisait ressortir l'étonnante médiocrité des ouvrages destinés à combattre le socialisme, malgré l'importance des récompenses offertes. Les défenseurs du paganisme ne se montrèrent pas plus impuissants lorsqu'un dieu nouveau, sorti des plaines de la Galilée, vint recueillir l'héritage des vieilles divinités chancelantes et leur porta les derniers coups.

Elles n'ont pas assurément la logique pour base, les nouvelles croyances; mais quelles sont, depuis l'origine du monde, les croyances qui ont reposé sur la logique i La plupart n'en ont pas moins présidé à l'éclosion de civilisations brillantes. L'irrationnel qui se perpétue devient rationnel, et l'homme finit toujours par s'accommoder avec lui. Les sociétés se fondent sur des désirs,

des croyances, des besoins, c'est-à-dire sur des sentiments, et jamais sur des raisons, ni même sur des vraisemblances. Ces sentiments évoluent sans doute suivant une logique secrète, mais de cetle logique nul penseur n*a jamais connu les lois.

Aucune des grandes croyances qui ont régné sur l'humanité ne fut fille de la raison, et si chacune a subi la loi commune, qui force les dieux et les empires à décliner et à mourir, ce n'est pas la raison non plus qui amena leur fin.

Ce que les croyances possèdent à un haut degré, et ce que la raison ne possédera jamais, c'est le magnifique pouvoir de relier ensemble des choses n'ayant aucun lien, de transformer en vérités éclatantes les plus manifestes erreurs, d'asservir les âmes en charmant les cœurs et finalement de transformer les civilisations et les empires. Elles ne sont pas filles de la logique, mais elles sont reines de l'histoire.

Étant donnés le côté séduisant des dogmes nouveaux, leur simplisme extrême qui les rend accessibles à tous les esprits, la haine actuelle des classes populaires pour les détenteurs de la richesse et de la puissance, le pouvoir politique absolu de changer leurs institutions que ces classes possèdent au moyen du suffrage universel ; étant données, dis-je, des conditions de propagation aussi singulièrement favorables, on pourrait se demander pourquoi les progrès des nouvelles doctrines sont relativement si lents, et quelles sont les forces mystérieuses qui en règlent la marche. L'exposé que nous avons fait des origines de nos croyances et de la lenteur de leurs transformations donne la réponse à cette question.

Lb Bon. — Psych. da social. 7

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§ 2. — Propagation de la croyance. Les apôtres

L'heure actuelle nous montre Télaboration de la religion socialiste. Nous pouvons y étudier Taction de ses apôtres et de tous les grands facteurs dont nous avons montré ailleurs le rôle : les illusions, les mots et les formules, Taffirmation, la répélition, le prestige et la contagion.

C'est surtout par ses apôtres que le socialisme pourra peut-être triompher un instant. Seuls ces convaincus ont Tardeur indispensable pour créer la foi, puissance magique qui, à plusieurs époques, a transformé le monde. Ils connaissent Tart de persuader, art à la fois subtil et simple, dont aucun livre n*a jamais enseigné les véritables lois. Us savent que les foules ont horreur du doute ; qu'elles ne connaissent que les sentiments extrêmes, Taffirmation ou la négation énergiques, l'amour intense ou la haine violente. Ces scntimcnts-là, ils savent les faire naître et les développer.

Il n'est pas nécessaire que les apôtres soient bien nombreux pour accomplir leur œuvre. Qu'on songe au pelit nombre de zélateurs qu'il a fallu pour provoquer un événement aussi colossal que les croisades, événement plus merveilleux peut-être que la fondation d'une religion, puisque plusieurs millions d'hommes furent amenés à tout quitter pour se précipiter sur l'Orient, et à recommencer plusieurs fois malgré les revers les plus sombres et les privations les plus dures.

Quelles que soient les croyances qui ont régné dans le monde ; qu'il s'agisse du christianisme, du bouddhisme, de rislamismc, ou simplement de théories poli-

tiques, telles que celles qui présidèrent à la Révolution, elles ne se sont propagées que par les efforts de cette catégorie spéciale de convaincus qu'on nomme les apôtres. Hypnotisés par la foi qui les a subjugués, ils sont prêts à tous les sacrifices pour la propager, et finissent même par ne plus vivre que pour en établir le règne. Ce sont des demi-hallucinés, dont Tétude relèverait surtout de la pathologie mentale, mais qui ont toujours joué un rôle immense dans Thistoire.

Ils se recrutent principalement parmi les esprits doués de Tinstinct religieux, instinct dont la caractéristique est le besoin d'être dominé par un être ou un credo quelconque, et de se sacrifier pour faire triompher un objet d'adoration.

L'instinct religieux, étant un sentiment inconscient, survit naturellement à la disparition de la croyance qui Tentretcnait d'abord. Les apôtres socialistes, qui maudissent ou renient les vieux dogmes chrétiens, n'en sont pas moins des esprits éminemment religieux. La nature de leur foi a changé, mais ils restent dominés par tous les instincts ancestraux de leur race. La société paradisiaque rêvée par eux est bien proche du paradis céleste de nos pères. Dans ces cervelles simples, que l'atavisme domine entièrement, le vieux déisme s'est objectivé sous la forme terrestre d'un Etat providentiel réparant toutes les injustices et possédant la puissance illimitée des anciens dieux. L'homme change parfois d'idoles, mais comment briserait-il les formes héréditaires de pensées qui les ont fait naître î

L'apôtre est donc toujours un esprit religieux, désireux de propager sa croyance ; mais il est aussi, et avant tout, un esprit simple, tout à fait réfractaire k

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rinflucnce d'un raisonnement. Sa logique est rudimentaire. Les nécessités et les rapports lui échappent totalement. On se fait une idée très nette de ses conceptions en parcourant les intéressants extraits de cent soixante-dix autobiographies de socialistes militants publiées récemment par un écrivain de leur secte, M. Hamon. Il se trouve parmi eux des hommes professant des doctrines fort différentes; car Tanarchisme n'est en réalité qu'une exagération de l'individualisme, puisqu'il voudrait supprimer tout Gouvernement et laisser l'individu livré à lui-même, alors que le collectivisme implique une étroite soumission de l'individu à l'État. Mais, pratiquement, ces différences, à peine entrevues d'ailleurs par les apôtres, s'évanouissent tout à fait. Les sectateurs des diverses formes du socialisme manifestent la même haine contre la société, le capital, la bourgeoisie, et proposent des moyens identiques pour les supprimer. Les plus pacifiques voudraient simplement dépouiller de leurs richesses ceux qui possèdent; les plus belliqueux tiendraient absolument à ajouter à cette spoliation l'extermination des vaincus.

Ce que leurs déclamations trahissent le mieux, c'est le simplisme de leur âme. Aucune difficulté ne les embarrasse. Rien n'est plus aisé pour eux que de refaire la société : « Il n'y a qu'à chasser révolutionnairement le Gouvernement, exproprier les détenteurs de la richesse sociale, mettre tout à la disposition de tous... Dans une société où a disparu la distinction entre capitalistes et travailleurs, il n'y a pas besoin de Gouvernement. »

Hypnotisé de plus en plus par les deux ou trois formules qu'il répète sans cesse, l'apôtre éprouve un

ardent besoin de propager sa foi et de faire connaître au monde la bonne nouvelle qui sortira l'humanité de Terreur où elle avait croupi jusqu'à lui. La lumière qu'il apporte n'esl-elle pas éclatante, et qui pourrait, en dehors des méchants et des esprits de mauvaise foi, ne pas être converti ?

a Poussés par leur ardeur de prosélytisme, écrit M. Hamon, ils* propagandisent sans souci de souffrir pour Tidée. Pour elle, ib brisent leurs relations de famille, d'amitié ; ils perdent leur place, leurs moyens d'existence. Dans leur zèle, ib yont jusqu'à risquer la prison, le bagne, la mort ; ils veulent imposer leur idéal, ils veulent faire le salut de la masse populaire malgré elle. Ils sont analogues aux Terroristes de 1793 qui, par amour de l'humanité, tuaient les humains. »

Leur besoin de destruction est un phénomène constaté chez les apôtres de tous les cultes. Un de ceux que cite Tauteur précédent veut démolir tous les monuments, les églises surtout, convaincu que leur destruction « serait la destruction des religions spiritualisles ». Cette âme primitive ne fait d'ailleurs que suivre d'illustres exemples. L'empereur chrétien Théodose ne raisonnait pas autrement, lorsqu'on 389 de notre ère, il fit briser tous les monuments religieux que TÉgypte avait édifiés pendant 6000 ans sur les bords du Nil, ne laissant debout que les murs et les colonnes trop solides pour être ébranlés.

Il semble donc que ce soit une loi psychologique presque générale dans tous les âges, qu'on ne puisse être apôtre sans éprouver le besoin intense de massacrer quelqu'un ou de briser quelque chose.

L'apôtre qui ne s'en prend qu'aux monuments appartient à une variété relativement inoffensive, mais évidemment un peu tiède. Le parfait apôlre ne se con-

tente pas de ces demi-mesures. Il comprend qu'après avoir détruit les temples des faux dieux, il est nécessaire de supprimer leurs sectateurs. Qu'importe les hécatombes quand il s'agit de régénérer le genre humain, d'établir la vérité et de détruire l'erreur? N'est-il pas évident que le meilleur moyen de ne pas laisser d'infidèles est de massacrer en bloc tout ce qu'on rencontre, en ne laissant debout que les apôtres et leurs disciples ! C'est là le programme des purs, de ceux qui dédaignent les hypocrites compromissions, les lâches transactions avec l'hérésie.

Malheureusement les hérétiques résistent encore un peu ; et, en attendant la possibilité de les exterminer, il faut bien se contenter de meurtres isolés et de menaces. Ces dernières d'ailleurs sont bien catégoriques et ne peuvent laisser aucune illusion aux futurs massacrés. Un socialiste italien d'avantrgarde, cité par M. Garofalo, résume ainsi son programme : « Nous égorgerons ceux que nous trouverons les armes à la main, nous jetterons du haut des balcons ou lancerons à la mer les vieillards, les femmes et les enfants. »

Ces procédés des nouveaux sectaires n'ont rien de bien neuf, et se sont toujours présentés sous les mêmes formes aux diverses périodes de l'histoire. Tous les apôtres ont tonné dans les mêmes termes contre l'impiété de leurs adversaires ; et dès qu'ils ont détenu le pouvoir, ils ont employé contre eux les mêmes procédés de destruction rapide et énergique. Mahomet convertissait par le sabre, les hommes de l'Inquisition par les bûchers, ceux de la Convention par la guillotine, nos anarchistes modernes par la dynamite. Il n'y a que le mode d'extermination qui ait un peu changé.

Ce qui semble le plus attristant dans ces explosions de fanatisme que les sociétés doivent périodiquement subir, c'est que chez les convaincus Tintelligence la plus haute est impuissante contre le féroce enlraînemenl de leur foi. Nos anarchistes modernes ne parlent et n'agissent pas autrement que ne le faisait Bossue t à l'égard des hérétiques lorsqu'il commença la campagne qui devait aboutir à leur massacre et à leur expulsion. En quels termes fulgurants Tillustre prélat ne tonne-t-il pas contre les ennemis de sa foi « qui aiment mieux croupir dans leur ignorance que de l'avouer, et nourrir dans leur esprit indocile la liberté de. penser tout ce qui leur plaît, que de ployer sous l'autorité divine ». 11 faut lire, dans les écrits du temps, avec quelle joie sauvage furent accueillies par le clergé la révocation de l'édit de Nantes et les dragonnades. Les évoques et le pieux Bossuet délirent d'enthousiasme. « Vous avez, dit ce dernier en s'adressant à Louis XIV, exterminé les hérétiques. C'est le digne ouvrage de votre règne. C'en est le couronnement. »

L'extermination avait été en effet assez complète. Ce « digne ouvrage » avait eu pour résultat l'émigration de 400 000 Français ; sans compter un nombre considérable de récalcitrants, brûlés à petit feu, écartelés, pendus, éventrés ou envoyés sur les galères du roi. L'Inquisition n'a pas moins décimé l'Espagne et la Convention n'a pas moins décimé la France. Cette dernière possédait, elle aussi, la vérité absolue et voulait extirper l'erreur. Elle eut toujours les allures d'un concile beaucoup plus que d'une assemblée politique.

On s'expliaue aisément les ravages commis par tous

ces terribles destructeurs d'hommes quand on sait lire dans leur âme. Torquemada, Bossuet, Marat, Robespierre, se considéraient comme de doux philanthropes^ ne rêvant que le bonheur de Thumanité. Philanthropes ( religieux, philanthropes politiques, philanthropes sociaux, appartiennent à la même famille. Ils se supposent, de très bonne foi, les amis de l'humanité, dont ils ont toujours été les plus pernicieux ennemis. Le fanatisme aveugle des vrais croyants les rend beaucoup plus dangereux que des bétes fauves.

Les aliénistes actuels considèrent généralement que les sectaires formant Tavant-garde du socialisme appartiennent au type criminel, à ce qu'ils appellent les criminels-nés. Mais c'est là une qualificatipn beaucoup trop sommaire et le plus souvent fort inexacte, car elle embrasse des individus appartenant à des classes diverses, sans parenté aucune pour la plupart avec les véritables criminels. Qu'il y ait parmi les propagateurs de la nouvelle foi quelques criminels, cela n'est pas douteux, mais la plupart des délinquants, qui se qualifient de socialistes anarchistes, ne le font que pour rehausser d'un vernis politique des crimes de droit commun. Les véritables apôtres peuvent commettre des actes justement qualifiés crimes par le code, mais qui n'ont rien de criminel au point de vue psychologique. Loin d'être la conséquence de l'intérêt personnel, ce qui est la . caractéristique du véritable crime, leurs actes sont contraires le plus souvent à leurs intérêts les plus évi* dents. Ce sont des esprits rudimentaires et mystiques» absolument incapables de raisonner, et dominés par un sentiment religieux qui a envahi tout le champ de leur entendement. Ils sont fort dangereux assurément»

et une société qui ne veut pas être détruite par eux doit les éliminer soigneusement de son sein ; mais leur état mental relève beaucoup plus de Taliéniste que du criminalisle.

L'histoire est pleine de leurs exploits, car ils constituent une espèce psychologique ayant vécu à tous les âges.

« Les aliénés et les passionnés à tendances altruistes ont surgi de tout temps, écrit Lombroso, même à Tépoque sauTage, mais alors ib trouyaient un aliment dans les religions ; plus tard, ils se rejetèrent dans les factions politiques et les conjurations antimonarchiques de l'époque. D'abord croisés, puis rebelles, puis cheyaliers errants, puis mart^rrs de la foi ou de l'athéisme.

« De nos jours et surtout chez les races latines, lorsqu'un de ces fanatiques altruistes surgit, il ne trouye d'autre aliment possible À ses passions que sur le terrain social et économique.

« Ce sont presque toujours les idées les plus discutées et les moins sûres qui laissent le champ libre à l'enthousiasme des fanatiques. Vous trouyerez cent fanatisés pour un problème de théologie ou de métaphysique ; vous n'en trouyerez point pour un théorème de géométrie. Plus une idée est étrange et absurde, plus elle entraîne derrière elle d'aliénés et d'hystériques, surtout dans le monde politique où chaque triomphe priyé deyient un échec ou un triomphe public, et cette idée soutient jusqu'à la mort les fanatiques & qui elle sert de compensation pour la yie qu'ils perdent ou les supplices qu'ils endurent. »

A côté de la catégorie d*apôtres que nous avons décrite, et qui sont les propagateurs nécessaires de toutes les croyances, il existe des variétés moins importantes dont Vhypnotisation est limitée à un seul point de l'entendement. On rencontre journellement dans la vie des gens fort intelligents, éminents même, qui deviennent incapables de raisonnement quand ils abordent certains sujets. Dominés alors par leur passion politique ou religieuse, ils montrent une incompréhension et une intolérance qui surprennent. Ce sont

iod le socialisme gomme grotamge

des fanatiques d'occasion, dont le fanatisme ne devient dangereux que quand il est excité. Ils raisonnent avec lucidité et modération sur toutes les questions, exceplé sur celles où la passion qui les envahit est leur seul guide. Sur ce terrain limité ils se dressent avec toute la furie persécutrice des véritables apôtres, qui trouvent en eux, dans les heures de crise, des auxiliaires pleins d'aveuglement et d'ardeur.

Il est enfin une autre catégorie de sectaires socialistes que ridée seule n*entralne pas et dont les croyances sont même assez faibles. Ils appartiennent à la grande famille des dégénérés. Maintenus par leurs tares héréditaires, leurs défectuosités physiques ou mentales dans des situations inférieures dont ils ne peuvent sortir, ils sont les ennemis naturels d'une société à laquelle leur incapacité incurable, les hérédités morbides dont ils sont victimes, les empêchent de s'adapter. Ils sont les défenseurs spontanés des doctrines qui leur promettent, avec un avenir meilleur, une sorte de régénération. Ces disgraciés dont nous aurons à nous occuper dans le chapitre consacré aux inadaptés, forment un immense appoint à la foule des apôtres. Le propre de nos civilisations modernes est justement de créer, et, par une sorte de bizarre ironie humanitaire, de conserver et de protéger, avec la plus imprévoyante sollicitude, un stock chaque jour plus considérable de déchets sociaux, sous le poids desquels elles finiront peut-être par sombrer.

La religion nouvelle que constitue le socialisme entre dans celle phase où la propagande se fait par les apôtres. A ces apôtres commencent à se joindre quelques martyrs : ils constituent un nouvel élément de

succès. Après les dernières exécutions d'anarchistes à Paris, la police a dû intervenir pour empêcher les pieux pèlerinages à la tombe des victimes, et la vente de leur image entourée de toutes sortes d'attributs religieux. Le fétichisme est le plus ancien des cultes, et sera peut-être le dernier. Il faut toujours au peuple quelques fétiches pour incarner ses rêves, ses désirs et ses haines.

Ainsi se propagent les dogmes, et aucun raisonnement ne saurait lutter contre eux. Leur force est invincible, car elle s'appuie sur la séculaire infériorité des foules et sur réternelle illusion du bonheur, dont le mirage mène les hommes et les empêche de voir les barrières qui séparent les réalités et les rêves.

§ 3. — Propagation de la croyance dans les foules

Ayant longuement expliqué dans mes deux derniers ouvrages le mécanisme de la propagation des croyances, je ne puis qu'y renvoyer le lecteur. Il y verra comment toutes les civilisations dérivent de l'influence d'un petit nombre d'idées fondamentales, qui, après une série de transformations, finissent par germer sous forme de croyances dans l'âme populaire. Le processus ■de cette fixation a une grande importance, car les idées n'exercent leur rôle social, bienfaisant ou nuisible, -qu'après être descendues dans l'âme des foules. Alors, -et seulement alors, elles deviennent des opinions générales, puis des croyances irréductibles, c'est-à-dire les facteurs essentiels des religions, des révolutions et des changements de civilisation.

C'est dans ce terrain final, l'âme des foules, que

toutes nos conceptions métaphysiques, politiques, religieuses et sociales finissent par enfoncer leurs raci les. Il importe donc de le bien connaître, et c'est pourquoi une étude du mécanisme de révolution mentale des peuples et de la psychologie des foules nous a paru la préface nécessaire d'un ouvrage sur le socialisme. Cette étude était d'autant plus indispensable que ces importantes questions, la dernière surtout, étaient fort mal connues. Les rares écrivains qui ont étudié les foules sont arrivés à des conclusions qui présentent assez exactement le contrepied de la réalité, ou, tout au moins, une seule face d'une question qui en comprend plusieurs. Ils n'ont guère vu dans la foule « qu'une bête fauve insatiable de rapines et de sang ». Quand on creuse un peu le sujet, on découvre au contraire que les pires excès des foules ont très souvent pour point de départ des idées fort généreuses et fort désintéressées, et que la foule est aussi facilement victime que bourreau. Un livre ayant pour titre les Foules vertueuses serait aussi justifiable qu'un livre intitulé les Foules criminelles. J'ai longuement insisté ailleurs sur ce point, qu'un des caractères fondamentaux qui séparent le plus profondément l'individu isolé de la foule, c'est que le premier a presque toujours pour guide son intérêt personnel, alors que les foules obéissent rarement à des mobiles égoïstes, mais le plus souvent à des intérêts collectifs et désintéressés. L'héroïsme, l'oubli de soi, sont beaucoup plus fréquemment le fait des foules que des individus. Derrière toute cruauté collective il y a fort souvent une croyance, une idée de justice, un besoin de satisfaction morale, un oubli complet de l'intérêt personnel, un sacrifice à Tin-

térêt général, c'est-à-dire précisément le contraire de l'égoïsme.

La foule peut devenir cruelle, mais elle est surtout altruiste et tout aussi facilement entraînée à se dévouer qu'à détruire. Dominée par Tinconscient, elle a une moralité et une générosité qui tendent toujours à devenir actives, tandis que celles de l'individu restent généralement contemplatives et se bornent généralement à des discours. La réflexion et le raisonnement conduisent le plus souvent à Tégoïsme. Cet égoïsme, si enraciné chez Tindividu isolé, est un sentiment que la foule ne connaît pas, précisément parce qu'elle n'est capable ni de réflexion ni de raisonnement. La fondation des religions et des empires n'aurait pas été possible avec des armées de disciples raisonnant et réfléchissant. Fort peu des soldats de telles armées eussent sacrifié leur vie pour le triomphe d'aucune cause.

On ne comprend bien l'histoire qu'en ayant toujours présent à l'esprit que la morale et la conduite de rhomme isolé sont fort différentes de celles du môme homme dès qu'il fait partie d'une collectivité. C est par les foules que se maintiennent les intérêts collectifs d'une race, intérêts qui impliquent toujours l'oubli plus ou moins grand des intérêts personnels. Valtruisme profond^ raltruisme dans les actes et non dans les mots, est une vertu collective. Toute œuvre d'intérêt général demandant pour son accomplissement un minimum cTégoïsme et un maximum de dévouement aveugle^ d'abnégation et de sacrifice^ ne peut guère être accomplie que par les foules.

Malgré leurs violences momentanées, les foules se sont montrées toujours aptes à tout supporter. Les fana-

tiques et les tyrans de tous les âges n'ont jamais eu de peine à trouver des foules prêtes à se faire tuer pour défendre une cause quelconque. Elles ne se sont jamais montrées rebelles à aucune tyrannie religieuse ou politique, tyrannie des vivants et tyrannie des morts. Pour devenir leur maître, il sufQt de s'en faire aimer ou de s'en faire craindre, plus encore par le prestige que par la force.

Violences éphémères quelquefois et soumission aveugle le plus souvent, sont deux caractéristiques opposées, mais qu'il ne faut pas séparer si on veut bien comprendre Tàme des multitudes. Leurs violences sont comparables aux vagues tumultueuses que la tempête soulève à la surface de l'Océan mais sans troubler la sérénité de ses eaux profondes. Les agitations de la foule reposent elles aussi sur un fond immuable que les mouvements de Ja surface n'atteignent pas. Il est constitué par les instincts héréditaires dont l'ensemble forme l'âme d'une race. Ce substratum est d'autant plus solide que la race est plus ancienne, et, par conséquent, possède plus de fixité.

Les socialistes croient que les foules seront aisément entraînées par eux, mais ils découvriront bientôt que c'est dans ce milieu que se trouveront non leurs alliés, mais leurs plus irréductibles ennemis. Les foules pourront sans doute dans leurs colères d'un jour ébranler furieusement l'édifice social, mais dès le lendemain elles acclameront le premier César dont elles verront apparaître le panache et qui leur promettra de rétablir ce qu'elles ont brisé. Ce qui domine en réalité les foules, chez des peuples ayant un long passé, ce n'est pas la mobilité, mais la fixité. Leurs instincts destructeurs et

ÉVOLUTION DU SOCIALISME VERS UNE FORME UlCLIliiasE 111

révolutionnaires sont éphémères, leurs instinct*? conservateurs ont une ténacité extrême. Les instincts destrticleurs pourront permettre au socialisme de triompher im instant, mais les instincts conservateurs ne lui permettront pas de durer. Dans son triomphe comme dans aa chute, les lourdes argumentations des théoriciens n'auront aucune part. L'heure n*est pas sonnée encore où la logique et la raison seront appelées à guider les enchaînements de l'histoire.

S 1. Fondements théoriques du socialisme en Allemagne. — Formes scientifiqaes da socialisme allemand. ~ Différence entre les principes fondamentaax du socialisme allemand et ceux du socialisme latin. — Le rationalisme latin et la conception évolationniste du mond^ ~ Partis de principes différents, les socialistes latins et allemands arrivent & des conclusions pratiques identiques. — § 2. Evolution actuelle du socialisme en Allemagne. — Voies artificielles par les- 4iuelles TAllemagne est arrivée à un concept socialiste identique à relui des Latins. — Transformations produites dans r&me allemande par le régime militaire universel. — L'absorption progressive par l'Etat en Allemagne. — Transformation actuelle du socia'.isme en Allemagne. — Abandon des anciennes théories. — Formes anodines que tend & revôtir le socialisme allemand.

§ 1. — Les fondements théoriques du socialisme en allemagne

C'est en Allemagne que le socialisme a pris aujourd'hui la plus grande extension, surtout dans les classes moyennes et supérieures. Son histoire dans ce pays sortirait tout à fait des limites de cet ouvrage. Si je lui consacre quelques pages, c'est uniquement parce que l'évolution du socialisme en Allemagne pourrait sembler au premier abord contraire à notre théorie sur le rapport étroit existant entre les conceptions sociales d'un peuple et Tâme de ce peuple. Il y a assurément des Le Bon. — Psych. du social. 8

différences fort profondes entre Tàme laline et Târae allemande; et cependant les socialistes des deux pays aboutissent souvent à des conceptions identiques.

Avant de montrer pourquoi des théoriciens, appartenant à des races si différentes, arrivent à des conclusions parfois semblables, indiquons d'abord en quelques lignes combien la façon de raisonner des théoriciens allemands diffère de colle des théoriciens latins.

Après s'ôlre inspirés pendant longtemps des idées françaises, les Allemands inspirent ces idées à leur tour. Leur pontife provisoire, car ils en changent souvent, a été pendant longtemps Karl Marx. Son rôle a consisté surtout à essayer de donner une forme scientifique à des spéculations bien banales et bien vieilles, empruntées, comme Ta fort bien montré M. Paul Deschanel, aux écrivains français et anghiis.

Marx, bien dédaigné aujourd'hui, môme par ses anciens disciples, a été pendant plus de trente ans le théoricien du socialisme allemand. La forme scientifique de SOS écrits et leur obscurité étaient fort séduisantes pour l'esprit à la fois méthodique et nuageux des Germains. Il prétendait donner pour base à son système la loi de l'évolution d'IIcgel et la loi de la lutte pour l'existence de Darwin. Ce qui mène les sociétés, suivant lui, ce n'est pas le besoin de justice ou d'égalité, mais le besoin de manger, et le principal facteur de l'évolution est la lutte pour se disputer de la nourriture. La lutte des classes est constante, mais se modifie avec les découvertes industrielles. L'emploi des machines a détruit le régime féodal et assuré le triomphe du tiers état. L'évolution de la grande industrie a divisé les hommes en deux classes nouvelles: ouvriers produc-

leurs et capitalistes exploiteurs. Le patron, suivant Marx, s'enrichit aux dépens de l'ouvrier en ne lui donnant que la plus faible part possible de la valeur créée par son travail. Le capital est un vampire qui suce le sang de l'ouvrier. La richesse des capitalistes exploiteurs croît sans cesse à mesure que la misère de l'ouvrier augmente. Exploiteurs et exploités vont se livrer à une guerre d'extermination d'oîi résulteront la destruction de la bourgeoisie, la dictature du prolétariat et rétablissement du communisme.

La plupart de ces assertions n'ont pas résisté à la critique, et aujourd'hui on ne les discute plus guère en Allemagne. Elles n'ont conservé leur prestige que dans les pays latins, et c'est sur elles que le collectivisme s'appuie encore.

Mais ce qu'il faut retenir surtout de ce qui précède, ce sont les tendances scientifiques des socialistes allemands : l'âme de leur race s'y retrouve tout entière. Loin de considérer, avec leurs confrères latins, le socialisme comme une organisation arbitraire qui peut se créer et s'imposer de toutes pièces, ils n'y voient que le développement inévitable de l'évolution économique, et professent un mépris parfait pour les constructions géométriques de notre rationalisme révolutionnaire. Ils enseignent qu'il n'y a pas plus de lois économiques permanentes que de droit naturel permanent, mais seulement des formes transitoires. « Les catégories économiques ne sont point des catégories logiques, mais des catégories historiques. » Les institutions sociales ont une valeur tout à fait relative, et jamais absolue. Le collectivisme est une forme d'évolution dans laquelle les sociétés, par le fait môme de l'évolu-

tion économique actuelle, doivent nécessairement entrer.

Cette conception évolutionniste du monde est assurément aussi éloignée que possible du rationalisme latin^ qui, suivant l'exemple de nos pères de la Révolution, veut détruire et rebâtir intégralement la société.

Bien que partis de principes dissemblables, où se retrouvent les caractéristiques fondamentales des deux races, socialistes allemands et socialistes latins arrivent exactement à la môme conclusion : refaire la société en la faisant absorber par TÉtat. Les premiers veulent opérer cette reconstruction au nom de révolution, dont ils prétendent qu'elle est la conséquence. Les seconds veulent accomplir la démolition au nom de la raison. Mais les sociétés de l'avenir se présentent à eux sous une forme identique. Ils professent la même haine du capital et de l'initiative privée, la môme indifférence pour la liberté, le môme besoin d'embrigader les individus, de les régir par une réglementation à outrance. Les premiers prétendent, comme les seconds, détruire l'Etat moderne, mais ils le rétablissent aussitôt sous un autre nom avec une administration ne différant de celle de l'État actuel qu'en ce qu'elle posséderait des attributions bien plus étendues.

§ 2. — Évolution actuelle du socialisme en Allemagne

Chez les peuples latins le socialisme d'État est, comme je le montrerai bientôt, une conséquence de leur passé, la suite de siècles de centralisation et de développement progressif du pouvoir central. Il n'en est pas tout à fait de même chez les Allemands. C'est

par des voies artiGcielles qu'ils ont été conduits à une conception dur61e de TÉtat identique à celle des peuples latins. Cette conception est la conséquence de la transformation des conditions d'existence et du caractère causée depuis un siècle en Allemagne par Textension du régime militaire universel. C'est ce que les écrivains allemands les plus éclairés» Ziegler notamment, ont parfaitement reconnu. Le seul moyen possible de modifier Tflme d'un peuple, ou tout au moins ses coutumes et sa conduite» est une discipline militaire rigide. C'est la seule en effet, contre laquelle l'individu soit impuissant à lutter. Elle le hiérarchise et lui ôte tout sentiment d'initiative et d'indépendance. On discute à la rigueur avec des dogmes ; mais comment discuter les ordres d'un chef qui a droit de vie et de mort sur ses subalternes et peut répondre par la prison à la plus humble observation ?

Tant qu'il n'a pas été universel, le régime militaire a constitué un admirable moyen d'oppression et de conquête pour les Gouvernements. Il a fait la force de tous les peuples qui ont su le développer, et aucun n'aurait pu subsister sans lui. Mais l'Age moderne a créé le service militaire universel. Au lieu d'agir, comme jadis, sur une portion fort restreinte d'un peuple, il agit sur l'flme entière de ce peuple. C'est dans les pays où il a atteint, comme en Allemagne, son maximum de développement, qu'on peut le mieux étudier ses effets. Aucun régime, même le couvent, ne sacrifie plus complète^ ment l'individu à la communauté, et ne se rapproche plus du type social rêvé parles socialistes. En un siècle, le caporalisme prussien a transformé l'Allemagne et l'a rendue admirablement apte à subir le socialisme d'État.

Je recommande à nos jeunes professeurs, en quête de thèses un peu moins banales que celles dont ils se contentent trop souvent, l'étude des transformations opérées pendant le xix* siècle dans les idées philosophiques et sociales de rAUemagne par l'application du service militaire universel et obligatoire.

L'Allemagne actuelle, régie par la monarchie prussienne, n'est pas le produit d'une lente évolution historique ; son unité récente a été faite uniquement par la force des armes, à la suite des victoires de la Prusse sur rAutriche et la France. La Prusse a réuni d'emblée, sous un pouvoir pratiquement absolu, un grand nombre de petits royaumes jadis fort prospères. Sur les ruines de la vie provinciale et locale elle a constitué une centralisation puissante, qui fait songer à celle de la France sous Louis XIVetNapolébn.Mais ce régime centralisateur ne peut manquer avant longtemps de produire les effets qu'il a engendrés partout : destruction de la vie locale, la vie intelleeluelle surtout, destruction de l'initiative des particuliers, absorption progressive par l'État de toutes les fonctions. L'histoire nous montre que ces grandes monarchies militaires ne prospèrent que quand elles ont des hommes éminents à leur tète, et comme ces hommes éminents sont rares, elles ne prospèrent jamais pendant bien longtemps.

L'absorption par l'État a été d'autant plus facile en Allemagne que la monarchie prussienne, ayant acquis par ses guerres heureuses un grand prestige, peut exercer un pouvoir à peu près sans contrôle, ce qui n'est pas le cas dans les pays où les Gouvernements ébranlés par de fréquentes révolutions trouvent à l'exercice de leur pouvoir de nombreuses entraves. L'Allemagne est

aujourd'hui le grand centre de Tauloritarisme et on peut craindre qu'elle ne soit bientôt plus Tasile d aucune liberté.

On comprend facilement que le socialisme, qui demande Textension de plus en plus grande de l'intervention de rÉtat, ait trouvé en Allemagne un ten^ain fort bien préparé. Son développement ne pouvait déplaire dans les régions gouvernementales d'une nation aussi hiérarchisée et embrigadée que la Prusse moderne. Les socialistes furent donc vus pendant longtemps d'un œil très bienveillant. M. de Bismarck les protégea d'abord, et ils auraient continué à l'êlre si, par une opposition politique assez maladroite de leur part, ils n'avaient fini par devenir gênants pour le Gouvernement.

On cessa dès lors de les ménager, et, comme l'empire allemand est une monarchie militaire pouvant malgré sa forme parlementaire revêtir très facilement une forme autocratique, on employa contre les socialistes des procédés énergiques et sommaires. D'après le Vorwœrtz^ en deux ans seulement, de 1894 à 1896, les tribunaux ont prononcé contre les socialistes, dans des procès de presse et politiques, des peines formant un total de 226 années de prison et 2 800 000 francs d'amende.

Que ces procédés radicaux aient fait réfléchir les socialistes, ou simplement que l'asservissement de plus en plus grand des esprits, produit par un régime militaire universel fort dur, ait marqué son empreinte sur l'flme déjà très disciplinée et très pratique des Allemands, il est certain qu'aujourd'hui le socialisme tend à revêtir chez eux des formes assez anodines II devient opportuniste, se place sur le terrain exclusivement

parlementaire, et renonce à peu près à faire triompher ses principes.

L'extinction des classes capitalistes et la suppression des monopolistes n'apparaît plus que comme un idéal théorique dont la réalisation doit être fort lointaine. Le socialisme allemand enseigne aujourd'hui que « la société bourgeoise n'ayant pas été créée d'un seul coup ne peut être anéantie d'un seul coup ». Il tend de plus on plus à se confondre avec le mouvement démocratique en faveur de l'amélioration des classes laborieuses,

On devra donc renoncer, je crois, à Fespoir que j'avais formulé ailleurs de voir les Allemands tenter les premiers l'instructive expérience du socialisme. Ils préfèrent évidemment laisser cette tache aux peuples latins.

Et ce n'est pas seulement dans la pratique que transigent les socialistes allemands. Leurs théoriciens, jadis si absolus et si farouches, abandonnent de plu? on plus les points essentiels de leurs doctrines. Le collectivisme lui-même, si puissant pendant longtemps est considéré maintenant comme une utopie un peu caduque, bonne ;i conserver peut-être pour le gros public, mais sans intérêt réel. L'esprit allemand était d'ailleurs trop scientifique- et trop pratique pour ne pas finir par apercevoir la singulière faiblesse d'une doctrine pour laquelle nos socialistes français conservent encore un si religieux respect.

Il est intéressant de constater avec quelle facilité et quelle rapidité évolue le socialisme allemand, non pas seulement dans le détail des théories, mais dans leurs parties les plus fondamentales. C'est ainsi, par exemple, que Schultze Delitsch, qui, a un certain moment, eut

beaucoup d'influence, attachait une grande importance au mouvement coopératif, afin « d'habituer le peuple à compter sur son initiative propre pour améliorer sa condition ». Lassalle et tous ses successeurs ont toujours soutenu, au contraire, que « ce dont le peuple avait surtout besoin c'était un recours plus étendu à rnssistance de TEtat ».

1. Les concepts de VÉtat et de V éducation chez les Anglo-Saxons. — Ce qui importe pour on peuple, ce n'est pas le régime politique qu'il adopte, mais la conception qu'il se fait des rôles respectifs de l'individu et de TEtat — L'idéal social des Anglo-Saxons. — Cet idéal reste le même pour eux sous les régimes politiques les plus divers.

— Les caractéristiques mentales de l'Anglo-Saxon. — Différences entre sa moralité privée et collective. — Solidarité, énergie, etc. — Les diplomates anglo-saxons. — Comment les qualités de la race sont entretenues par l'éducation. — Caractéristiques de l'éducation anglo-saxonne. — Ses résultats. — § 2. le» idées sociales des ouvriers anglo-saxons. — Comment se font leur instruction et leur éducation.

— Comment ils deviennent patrons. — Rareté des déclassés. — Pourquoi le travail manuel n'est pas méprisé chez les Anglo-Saxons. — Capacités administratives des ouvriers anglo-saxons, r- Comment ils les acquièrent. — Des ouvriers fréquemment choisis comme juges de paix en Angleterre. — Comment Touvrier anglo-saxon défend ses intérêts contre les patrons. — Aversion de l'ouvrîer anglais pour l'intervention de l'Etat. — L'ouvrier américain. — L'initiative privée et l'industrie en Amérique. — Le collectivisme et l'anarchie en Angleterre et en Amérique. — Leurs adeptes ne se recrutent que dans les métiers inférieurs exercés par les ouvriers les moins capables. — L'armée des socialistes aux Etats-Unis. — Luttes qu'il faudra lui livrer.

§ 1. — Les concepts de l'état et de l'éducation chez les anglo-saxons

C'est surtout en comparant le concept de l'État chez les Anglais et chez les Latins que l'on voit apparaître clairement combien les institutions sont des créations de race et & quel point des noms semblables peuvent dissimuler des choses profondément différentes. On dissertera à perte de vue, comme l'ont fait Montesquieu et tant d'autres, sur les avantages que présente une

république sur une monarchie ou réciproquement; mais si nous voyons des peuples possédant, sous des régimes si différents, des conceptions sociales identiques et des institutions très voisines, nous en conclurons que ces régimes politiques, nominalement si divers, n'ont aucune influence réelle sur Fflme des peuples qu'ils sont censés régir.

Nous avons déjà insisté dans nos précédents livres sur cette thèse absolument fondamentale. Dans notre ouvrage sur les Lois psychologiques de révolution des peuples^ nous avons montré, à propos de peuples voisins, les Anglais des Etats-Unis et les Latins des républiques hispano-américaines, combien, avec des institutions politiques fort semblables, puisque celles des seconds sont généralement la copie de celles des premiers, révolution avait été différente. Alors que la grande république anglo-saxonne est au plus haut degré de la prospérité, les républiques hispano-américaines, malgré un sol admirable, des richesses naturelles inépuisables, se trouvent au plus bas degré de la décadence. Sans arts, sans commerce, sans industrie, elles sont toutes tombées dans les dilapidations, la faillite et l'anarchie. Elles ont eu trop d'hommes à leur tête pour ne pas en avoir eu quelques-uns de capables : aucun n'a pu modifier cependant le cours de leurs destinées.

Ce qui importe pour un peuple, ce n'est donc pas le régime politique qu'il adopte. Ce vain costume extérieur est, comme tous les costumes, sans influence réelle sur l'âme de ceux qu'il abrite. Ce qu'il faut connaître pour comprendre l'évolution d'une nation, c'est la conception qu'elle se fait des rôles respectifs de l'individu et de l'État. L'étiquette inscrite au fronton de

Tédifice social : république ou monarchie, ne pf><5s^de en elle-même aucune vertu.

Ce que nous allons dire de la conception de TÉtat en Angleterre et en Amérique justifiera les précédentes assertions. Ayant déjà exposé dans l'ouvrage auquel je faisais allusion plus haut les caractéristiques de Tâme anglo-saxonne, je me bornerai à les résumer très brièvement maintenant.

Ses qualités les plus essentielles peuvent être d'ailleurs énoncées en peu de mots : initiative, énergie, volonté, et surtout empire sur soi, c'est-à-dire possession de cette discipline interne qui dispense Tindividu de chercher des guides hors de lui-môme.

L'idéal social des Anglo-Saxons est très net, et le même sous la monarchie anglaise ou sous la république des États-Unis. Il consiste à réduire à son minimum le rôle de TÉtat et à porter à son maximum le rôle de rindividu; ce qui est exactement le contraire de l'idéal latin. Chemins de fer, ports de mer, universités, écoles, etc., n'ont d'autres créateurs que Tinitiative privée, et l'État, en Amérique surtout, n'a jamais à s'en occuper.

Ce qui empêche les autres peuples de bien comprendre le caractère anglais, c'est qu'ils oublient d'établir une séparation très nette entre la conduite individuelle de l'Anglais à l'égard des Anglais et sa conduite collective à l'égard des autres peuples. Sa moralité individuelle est en général très stricte. L'Anglais agissant comme homme privé est fort consciencieux , très honnête et généralement respectueux de ses engagements; mais quand les hommes d'État agissent au nom des intérêts collectifs de l'Angleterre, il en est tout autre-

ment. Leur absence de scrupule est parfois complète. Un individu qui irait proposer à un ministre anglais l'occasion de s'enrichir sans danger en faisant étrangler une vieille dame millionnaire, serait sûr d'être immé- <iiatement envoyé en prison; mais qu'un aventurier quelconque, aille proposer à un homme d'État anglais, je suppose, de réunir une bande de brigands, d'envahir à main armée le territoire mal défendu d'une petite république du sud de l'Afrique, de massacrer une partie de ses habitants, puis de s'emparer du pays et d'augmenter ainsi la richesse de l'Angleterre, l'aventurier est sûr de recevoir le meilleur accueil et de voir sa proposition immédiatement acceptée. S'il réussit, l'opinion sera pour lui. C'est par des procédés analogues que les hommes d'Ëtat anglais ont réussi à conquérir la plupart des petits royaumes de l'Inde. On remarquera, d'ailleurs, que ces procédés sont tout à fait analogues à ceux employés par les autres peuples, en matière de colonisation. S'ils frappent davantage chez les Anglais, c'est que ces derniers, étant plus audacieux et plus habiles, voient plus souvent leurs entreprises couronnées de succès. Les pauvres élucubrations que les faiseurs de livres qualifient de droit des gens, droit international, etc., ne représentent qu'une sorte de code de politesse théorique propre uniquement à utiliser les loisirs de vieux jurisconsultes trop fatigués pour se livrer à une occupation utile. En pratique on y attache exactement la même importance qu'aux formules de considération ou d'amitié par lesquelles se terminent les lettres diplomatiques.

L'Anglais possède à l'égard des individus de sa race,

les autres ne comptant pas pour lui, des sentiments de solidarité qu'aucun peuple ne poss.ède au même degré. Ces sentiments tiennent à une communauté de pensées résultant de ce que Tftme nationale anglaise est très solidement constituée. Un Anglais isolé dans un point quelconque du monde se regarde comme représentant à lui seul l'Angleterre, et il considère comme un strict devoir d'agir dans les intérêts de TAngleterrc. Elle est pour lui la première puissance de lunivers, la seule qui puisse compter.

« Dans les pays où il a déj& conquis la prépondérance, dans ceux suiiout qu'il convoité, TAnglais, écrîyait le correspondant du Temps au Transvaal, pose dés Tabord comme im axiome sa supériorité sur tous les autres peuples du monde. Par sa persévérance et sa ténacité^ par son unité et son entente, il introduit ses mœiu's, ses plaisirs, sa langue, ses journaux, et il arrive même & implanter sa cuisine ! Les autres nations, il les regarde avec un mépris souverain, avec hostilité même, quand leurs représentants se montrent d'avis ou de taille k lui disputer une petite place au soleil colonial. Au Transvaal nous en avons la preuve quotidienne. L'Angleterre n'est pas seulement le para* mouni power, c'est aussi la première ^ l'unique, la seule nation du monde. »

Cette solidarité, si rare chez les Latins, donne aux Anglais une irrésistible force. C'est elle qui rend leur diplomatie si puissante partout. L'âme de la race étant fixée depuis longtemps, leurs diplomates pensent tous de la même façon sur les sujets essentiels. Ce sont peut-être de tous les agents des diverses nations ceux qui reçoivent le moins d'instructions, et cependant ce sont ceux qui ont le plus d'unité d'action et d'esprit de suite. On peut les considérer comme des pièces interchangeables. Un diplomate anglais quelconque succédant à un autre agira exactement comme

lui'. Chez les Latins, c'est absolument le contraire. Nous avons eu au Tonkin, à Madagascar, et dans les autres colonies autant de systèmes politiques différents que de gouverneurs, et Ton sait s'ils changent souvent. Le diplomate français fait de la politique, mais est incapable d'avoir une politique.

Les qualités héréditaires de la race anglaise sont soigneusement entretenues par l'éducation, si profondément différente de la nôtre. Indifférence et mépris même, pour Tins traction donnée par les livres; estime très haute pour tout ce qui développe le caractère; enseignement supérieur et écoles secondaires plus que médiocres, peu d'universités, du moins en Angleterre. L'ingénieur, l'agronome, l'homme de loi (avocat, magistrat, etc.), se forment pratiquement dans un atelier, dans un office. L'apprentissage professionnel prime partout l'enseignement par les livres et les discours. Des études primaires, faites dans des écoles quelconques dues à l'initiative privée et quittées à quinze ans, sont considérées en Angleterre comme largement suffisantes.

L'instruction secondaire anglaise se fait tantôt à la maison paternelle avec l'aide des cours du soir^ tantôt dans des collèges établis généralement à la campagne et sans aucune analogie avec nos lycées. La part réservée au travail intellectuel y est fort petite; celle

(!) Savais cm cette constatation évidente poor toute personne ayant voyagé et observé, jusqu'au jour où je Texposai dans une réunion & laquelle assistaient plusieurs diplomates français. A part un amiral qui fut entièrement de mon avis, je provoquai dans l'assistance des protestations unanimes. Des diplomates interchangeablest N'était-ce pas la négation même de la diplomatie ? A quoi alors servirait l'intelligence, etc., etc. Une fois de plus, je pus mesurer la profondeur de l'abtme qui sépare les concepts latins des concepts anglo-saxons et combien est irrémédiable notre impuissance coloniale.

i28 LE SOQALISME SUIVANT LES RAGES

réservée au travail manuel (menuiserie, maçonnerie, jardinage, ferme, etc.) est prépondérante. Il y a même des écoles où les élèves se destinant aux colonies s'adonnent à tous les détails de l'élevage, de l'agriculture, de la construction, fabriquant eux-mêmes tous les objets que peut avoir à fabriquer un colon, seul dans un pays désert. Nulle part on ne fait concourir les élèves entre eux et on ne leur donne jamais de prix. L'émulation est considérée par les Anglais comme une forme de la jalousie, méprisable et dangereuse. Les langues, Thistoire naturelle, la physique sont enseignées, mais toujours d'une façon pratique : les langues en les parlant, les sciences en faisant toujours manipuler et souvent fabriquer les instruments. Vers quinze ans, Télève quitte le collège, voyage et embrasse une profession.

Cette instruction, en apparence fort sommaire, n'empêche pas les Anglais d'avoir une élite de savants et de penseurs égal.e à celle des peuples possédant les plus doctes écoles. Ces savants, recrutés en dehors des universités et des concours, se caractérisent surtout par une originalité que peuvent seuls posséder les esprits qui se sont formés eux-mêmes, et que ne manifestent jamais ceux qui ont été coulés dans un moule identique sur les bancs des écoles ^

Cette originalité dans la forme et dans la pensée se retrouve jusque dans les ouvrages de science, où il semblerait qu'elle pût le moins se donner essor. Que

{i) Les grande» écoles, comme Cambridge, Oxford, Eton, etc.. fréquentées uniquement par les fils de la haute aristocratie, et où le prix de la pension est d'environ 6 000 francs, forment une tnflme minorité, puisqu'elles ne comptent que 6 000 élèves. Ce sont les derniers refuges du thème latin et du vers grec ; mais les courses en canot y jouent on rôle

l'on compare, par exemple, les livres de physique de Tyndall, Tait, lord Kelvin, etc., avec les ouvrages analogues écrits par nos professeurs. L'originalité, la démonstration expressive et frappante, se rencontrent à chaque page, alors que les livres corrects et froids de nos professeurs sont tous copiés sur le même modèle. Quand on en a lu un, on peut se dispenser d'ouvrir les autres. Leur but n'est en aucune façon la science en elle-même, mais la préparation à un examen. Ils ont bien soin d'ailleurs de l'indiquer sur la couverture.

En résumé, l'Anglais cherche à faire de ses fils des hommes armés pour la vie, aptes à se conduire tout seuls et à se passer de cette tutelle perpétuelle à laquelle les Latins ne savent pas se soustraire. Celte éducation donne surtout et avant tout le self-control, — ce que j'ai appelé la discipline interne, — qui est la vertu nationale de l'Angleterre et qui aurait suffi presque à elle seule à assurer sa prospérité et sa grandeur.

Les principes qui précèdent étant une conséquence des sentiments dont l'ensemble constitue l'âme anglaise, nous devons naturellement les retrouver dans tous les pays habités par la même race, en Amérique notamment. Ils s'y retrouvent en effet. Voici comment s'exprime à ce sujet un judicieux observateur, M. de Chasseloup-Laubat :

« La manière dont les Américains comprennent le rôle social de l'enseignement est encore une des causes de stabilité de leurs insti-

bien plus important Les élèves y jouissent d'ailleurs de la plus extrême liberté, ce qui leur apprend k se conduire tout seuls; point qu'un Anglais considère avec raison comme la base de l'éducation. Les jeux où il faut savoir commander et obéir y sont regardés comme une école de discipline, de solidarité et de ténacité inûniment plus utile que l'art très inférieur, et en tout cas fort inutile, de composer des thèmes et des dissertations.

Le Bon. — Psych. du social. 0

iuUoDs : à part un minimum de connaissances qu'ils estiment devoir fournir aux enfants dans les écoles primaires, ils pensent que l'éducation générale, et non l'instruction, doit être le but principal des pédagogues. A leurs yeux, l'éducation physique, intellectuelle et morale, c'est-à-dire le développement de l'énergie et de Tendurance, qu'il s'agisse du corps, de l'esprit ou du caractère, constitue pour chaque individu le facteur principal du succès. Il est certain que la puissance du travail, la volonté de réussir et l'habitude de répéter ses efforts sur un point déterminé, sont des forces inestimables, puisqu'elles peuvent s'appliquer à chaque instant et dans toute carrière : l'instruction, au conti'aire, doit changer avec la situation que l'on a et les fonctions auxquelles on se destine. »

Préparer des hommes à vivre et non à gagner des diplômes, constitue Tidéal des Américains. Développer rinitiative et la force de la volonté, habituer à penser par soi-môme, sont les résultats obtenus. Il y a loin, comme on le voit, de ces idées aux idées latines. En avançant dans cette étude nous verrons les différences s'accentuer de plus en plus.

§ 2. — Les idées sociales des ouvriers anglo-saxons

Ce n'est pas dans les classes aisées, mais parmi les ouvriers que se recrutent en Angleterre les socialistes. Nous devons donc sortir des généralités qui précèdent cl rechercher quelles sont les sources d'instruction et d'éducation de l'ouvrier anglo-saxon, et comment se forment ses idées.

Son instruction et son éducation diffèrent assez peu de celles des classes bourgeoises. Elles se font également au contact des choses, et pas du tout par Tinfluence des livres. C'est môme pour ce motif qu'il ne saurait exister, en Angleterre, cet abîme profond créé entre les classes par les concours et les diplômes chez les nations latines. On peut rencontrer parfois en

France un ouvrier d'usine ou de mines devenu patron; on n'en rencontrerait pas un seul devenu ingénieur officiel, puisque, pour le devenir, il lui faut passer d'abord parles écoles qui donnent les diplômes, et ne les donnent qu'à ceux qui y sont entrés avant vingt ans. L'ouvrier anglais, s'il a la capacité suffisante, devient contremaître, puis ingénieur, et ne peut même devenir ingénieur d'une autre façon*. Rien n'est plus démocratique; et, avec un tel régime, il ne saurait y avoir de forces perdues, ni surtout de déclassés. Personne n'aurait l'idée de mépriser le travail manuel, si ignoré et si dédaigné de nos bacheliers et de nos licenciés, puisque ce travail manuel constitue pour toutes les classes une période de transition nécessaire.

Nous venons de voir quelles sont les sources de l'instruction technique de l'ouvrier anglais, voyons maintenant les sources de son instruction théorique, de cette instruction si nécessaire lorsqu'elle suit ou accompagne la pratique, mais ne la précède pas. L'école primaire ne lui ayant fourni que des rudiments, il éprouve de lui-même le besoin de les compléter, et il apporte dans celte étude complémentaire, dont il sent l'utilité, toute l'énergie de sa race. Il acquiert aisément ce complément nécessaire par ces cours du soir que Tinitiativc privée a fondés partout, et dont les sujets sont toujours en rapport avec ce que les auditeurs apprennent

(1) Un jeune Anglais, de famille riche, voulant être ingénieur sans avoir été ouvrier salarié, n'a guère d'autre ressource que d'entrer pendant deux ou trois ans dans une grande usine, en payant fort cher son apprentissage. Les bonnes maisons de construction lui demanderont généralement S 500 francs par an. Les résultats obtenus montrent la valeur de ce système d'éducation pratique si dissemblable du nôtre. Ce sont des ingénieurs anglais qui se trouvent aujourd'hui & la tcte des plus importants tiavaux du monde.

132 LE SOaALISME SUIVANT LES RAGES

praliquement dans la mine et l'atelier. Ils ont ainsi constamment les moyens de vérifier Futilité de ce qu'ils apprennent.

A cette source d'instruction théorique se joignent les bibliothèques populaires fondées partout, et aussi les journaux. Il n'y a aucui^e comparaison à faire entre le journal français, si futile, et qui n'aurait pas un lecteur de l'autre côté de la Manche, avec le journal anglais, si riche en informations précises de toutes sortes. Des journaux d'inventions mécaniques, tels que Engineering^ ont surtout pour lecteurs des ouvriers. Les feuilles les plus populaires des petites localités sont bourrées de renseignements sur les questions économiques et industrielles dans toutes les parties du globe. M. de Rouziers parle de ses conversations avec «les ouvriers d'usine, dont les réflexions lui ont montré qu'ils sont « beaucoup mieux informés de ce qui se passe sur le globe que la grande majorité des Français ayant reçu ce qu'on est convenu d'appeler une éducation libérale ». Il cite une discussion qu'il eut avec ' l'un deux sur la question du bimétallisme, les effets du ,tarif Mac Kinley, etc. Pas de phrases élégantes chez l'interlocuteur, mais des observations pratiques et •justes.

Voilà pour l'instruction théorique. Mais comment l'ouvrier acquerra-t-il, en outre, ces connaissances économiques générales qui exercent le jugement et permettent de conduire ses affaires? Simplement en prenant part à la direction des entreprises qui l'intéressent au lieu de les faire gérer par l'État ou par un patron. Les plus petits centres ouvriers possèdent des sociétés de coopération, de secours, de prévoyance et autres.

dirigées tiniquement par des ouvriers. Ils se trouvent journellement ainsi aux prises avec les réalités, et apprennent vile à ne pas se heurter à des impossibilités et à des chimères. « Par la multitude de ces sociétés à direction autonome pour la coopération, le trade-unionisme, la tempérance, les secours mutuels, etc., la Grande-Bretagne, écrit M. de Rouziers, prépare des générations de citoyens capables, et se met ainsi à môme de subir sans révolution violente les transformations politiques qui pourront se produire. » Comme preuve de la capacité pratique que les ouvriers finissent ainsi par acquérir, Fauteur fait remarquer que, dans une seule année, soixante-dix ouvriers ont été choisis en Angleterre comme juges de paix, et qu'on compte douze d'entre eux au Parlement, parmi lesquels un sous-secrétaire d'État. Les sommes placées par les ouvriers, dans les trades-unions, les sociétés privées, les caisses d'épargne, etc., sont évaluées à huit milliards. Il est aisé de montrer que ce sont là uniquement les résultats des caractères de race, et non d'influences de milieu, puisque d'autres ouvriers, placés à côté des précédents, dans des conditions absolument identiques, ne présentent nullement les qualités que je viens de décrire. Tels sont, par exemple, les ouvriers irlandais des ateliers anglais. M. de Rouziers a noté, après bien d'autres, leur infériorité, constatée également en Amérique : « Ils ne montrent pas le désir de s'élever, et sont satisfaits dès qu'ils ont de quoi manger. » En Amérique on ne les voit guère, de même d'ailleurs que les Italiens, exercer d'autres professions que celles de mendiants, politiciens, maçons, domestiques ou chifTonr niers.

Très imbu des nécessités économiques, louvrier anglais sait parfaitement discuter ses intérêts avec son patron, et les lui imposer au besoin par une grève ; mais il ne le jalouse pas, et ne le hait pas, précisément parce qu'il ne le considère pas comme d'une essence différente de la sienne. Il sait parfaitement ce que ce patron gagne et par conséquent peut donner. Il ne risquera de grève que si, après mûre délibération, il a constaté que Técart entre la rétribution du capital et celle du travail est trop grande. « On ne peut pas abuser sérieusement d'un patron, et cela pour deux raisons : c'est que si on en abuse on le ruine; et si on le ruine, ce n'est plus un patron. » L'idée d'obliger l'État à intervenir entre le travailleur et le patron, si chère à nos socialistes, est tout à fait antipathique à l'ouvrier anglais. Lui demander une pension de retraite pour les ouvriers paraîtrait à la fois immoral et absurde. Taine, dans ses notes sur l'Angleterre, avait déjà signalé cette aversion de l'ouvrier anglais pour la protection du Gouvernement et opposait cette aversion caractéristique à l'appel constant des ouvriers français à TÉtat.

Tout autant que sur le continent, l'ouvrier anglais est victime des revirements économiques et des ruines industrielles qu'ils occasionnent; mais il a trop le sens des nécessités, l'habitude des affaires, pour s'en prendre à son patron de tels accidents. Il dédaigne tout à fait les dithyrambes sur les exploiteurs et l'infâme capital, si chers aux meneurs latins. Il sait très bien que la question ouvrière ne se borne pas à des conflits entre le capital et le travail, mais que capital et travail sont dominés par un facteur autrement puissant : la clientèle. Il saura donc se plier à des chômages ou à des

réductions de salaire, quand il les jugera inévitables. Grâce à son initiative et h son éducation, il saura même changer de métier au besoin. M. de Rouziers cite des maçons allant six mois par an aux États-Unis pour y trouver du travail; d'autres ouvriers qui, se voyant ruinés par Timportation des laines d'Australie, envoyèrent des délégués étudier la question sur les lieux. Ils achetèrent sur place la laine coloniale, et transformèrent bientôt, par un commerce nouveau, les conditions d'existence de leur région.

Une telle vigueur, une telle initiative, de telles capacités chez des ouvriers sembleraient bien extraordinaires en pays latin. 11 n'y a qu'à traverser l'Océan pour les retrouver plus développées encore chez les Anglo-Saxons d'Amérique *. C'est là surtout qu'il n'y a jamais à compter sur l'État. 11 ne saurait germer dans une cervelle américaine l'idée de lui demander de créer des chemins de fer, des ports, des universités, etc. • Seule, l'initiave privée suffit à tout cela. C'est surtout dans la création de ces immenses lignes de chemin de fer qui sillonnent la grande république, que cette initiative s'est montrée merveilleuse. Aucune entreprise n'y montre mieux l'abîme qui sépare l'âme latine de l'âme anglo-saxonne, au point de vue de l'indépendance et de l'initiative.

(I) Pour tout ce qui concerne la mécanique et la grande industrie, la supériorité des ouvriers américains n'est guère contestée aujourd'hui. Malgré les frais énormes de transport, les machines américaines. les locomotives notamment, s'introduisent do plus en plus en Europe. Voilà comment s'exprimait récemment dans la Revue scientifique un ingénieur anglais : a Les locomotives américaines peuvent être construites k un moindre prix par unité de poids que les locomotives européennes, bien <iueles salaires payés en Amérique soient considérablement plus élevés que ceux payés en Europe. Celte différence capitale s'explique du " reste par les qualités caractéristiques de l'ouvrier américain et par un «mploi probablemenl plus étendu des machines-outils. »

i36 LE SOCIALISME SUIVANT LES RACES

L'industrie des chemins de fer n'est pas considérée aux Étals-Unis autrement qu'une industrie quelconque. Créée par des associations de particuliers elle ne se maintient que si elle est productive. La pensée ne viendrait à personne que les actionnaires puissent, comme en France, être rétribués par le Gouvernement*. Les plus grandes lignes actuelles ont toujours été commencées sur une petite échelle afin de limiter les risques. La ligne ne s'étend que si ses débuts réussissent. Par ce moyen si simple, les lignes américaines ont pris une extension qui n'a été égalée chez aucune nation européenne, malgré la protection de leurs Gouvernements, Rien de plus simple pourtant que la machine administrative qui dirige ces immenses réseaux ; un très petit nombre de chefs de services, intéressés et responsables, suffit à les conduire.

c Examinons, écrit M. L.-P. Dubois, le fonctionnement simple, précis, rapide de la machine adminisiratiTC. De bureaux, point ; pas de commis irresponsables préparant les rapports que les chefs signent sans lire ; la devise est : chacun pour soi. Le travail, essentiellement divisé, est en même temps décentralisé; du haut en bas de Téchelle chacun a ses attributions et sa responsabilité propre, et fait tout par lui-même ; c'ect. le meilleur système pour mettre en valeur les qualités individuelles. Comme personnel auxiliaire, nous ne vojons que les boys qui font les courses et les typewriter girls qui écrivent à la machine les lettres qu'elles viennent de sténographier sous la dictée. Rien ne traîne : chaque affaire doit recevoir sa solution dans les vingt-quatre heures. Tout le monde est affairé, surchargé, et, depuis le président jusqu'au simple clerk, chacun donne neuf heures de travail par jour. D'ailleurs une grande administration de chemins de fer occupe peu de personnel et peu de place : le Chicago Burlington and Quincy, qui exploite dans rOuest plus de dix mille kilomètres de lignes, ne tient qu'un étage

(1) Toutes les compagnies de chemin de fer français, sauf une, sont obligées d'avoir recours & la garantie d'intérêts. L'Etat est obligé de verser à leurs actionnaires des sommes énormes qui grèvent lourdement le budget

de son Building dans Adam*$ street, à Chicago ; le Saint Paul fait de môme.

« Le président dirige effectivement Tensemble de l'affaire : c*est le général en chef. Il est universel ; toutes les questions importantes de chaque service arrivent & lui : il se fait tour & tour ingénieur, économiste, financier, avocat devant les cours judiciaires, diplomate dans ses rapports arec les législateurs ; il est toujours sur la brèche. Souvent un président a passé successirement par tous les degrés de son administration active ou sédentaire ; tel a commencé par être mécanicien au service de la Compagnie qu'il dirige maintenant. Tous sont des hommes de haute valeur qui caractérisent bien le type supérieur du business man américain, formé par la pratique et conduit par elle aux idées générales, v

Tout ce qui précède laisse aisément pressentir quelles faibles chances de succès peuvent avoir chez les Anglo- Saxons nos' idées du socialisme d'État, si naturelles chez les Latins. Il n'est donc pas étonnant que les désaccords les plus profonds éclatent immédiatement entre les délégués des ouvriers anglo-saxons et ceux des ouvriers latins, lorsqu'ils sont en présence dans les congrès socialistes. La race anglaise doit sa puissance au développement de l'initiative privée et à la limitation des attributions de l'État. Elle marche donc en sens inverse du socialisme et ne prospère que pour cela.

Ce n'est pas assurément que l'Amérique et l'Angleterre n'entendent, elles aussi, prêcher les pires formes du collectivisme, et même de l'anarchie. Depuis plusieurs années on signale les progrès du socialisme en Angleterre; mais ce qu'on signale aussi, c'est qu'il recrute presque exclusivement ses adeptes parmi les métiers mal payés, exercés conséquemment par les ouvriers les moins capables, c'est à-dire par ces inadaptés auxquels nous consacrerons plus loin un chapitre. Ce sont eux qui réclament, et eux seuls ont intérêt à les réclamer, la nationalisation du sol et des

capitaux et rintervention protectrice du Gouvernement.

Mais c'est surtout aux Etats-Unis que les socialistes possèdent une armée immense de sectateurs. Cette armée devient chaque jour plus nombreuse et plus menaçante. Elle est recrutée dans le flot croissant d'immigrants de sang étranger, sans ressources , sans énergie, et inadaptés aux conditions d'existence de leur nouvelle patrie. Ils forment maintenant un immense déchet. Les États-Unis pressentent déjà le jour où il faudra livrer de sanglantes batailles contre ces multitudes et entreprendre des luttes d'extermination sans merci qui rappelleront, mais sur une bien plus grande échelle, la destruction des hordes barbares à laquelle dut se livrer Marins pour sauver la civilisation romaine de leur invasion. Ce ne sera peut-être qu'au prix de semblables hécatombes que pourra être sauvée cette cause sacrée de l'indépendance de l'homme et du progrès de la civilisation que plusieurs peuples semblent prêts à abandonner aujourd'hui.

S 1. Comment se détermine le véritable régime politique cTun peuple. — Nécessilé de remonter aux racines des institutions pour en comprendre la genèse. — Ck)mment on arrive & saisir derrière les institutions apparentes, les principes de gouvernement d'un peuple. — Les institutions théoriques ne sont souvent que des vêtements d'emprunt. — § 2. Vétat mental des peuples latins. ~ Ce qu'il faut entendre par peuples latins. — Leurs caractéristiques. — Vivacité de l'intelligence. — Faiblesse de Tinitiative et de la volonté. — Amour de l'égalité et indifférence pour la liberté. — Besoin d'être conduit. — Culte des mots et de la logique. — Opposition entre l'esprit anglo-saxon et l'esprit latin au point de vue de la logique. — Conséquences. — Développement de la sociabilité chez les Latins et faiblesse de la solidarité. — Les qualités qui ont donné jadis la supériorité aux Latins deviennent inutiles aujourd'hui. — Rôle du caractère et de l'intelligenco dans le développement des civilisations.

§ 1. — Comment sb détebmine

LE VÉRITABLE RÉGIME POLITIQUE d'uN PEUPLE

étude du socialisme chez les Anglo-Saxons nous a montré que les théories socialistes se heurteraient chez ces peuples à des caractères de races qui en rendraient le développement impossible. Nous allons constater au contraire que, chez les peuples dits latins, le socialisme est la conséquence d'une évolution antérieure, d'un régime auquel ils sont inconsciemment soumis depuis longtemps et dont ils ne font que réclamer de plus en plus le développement.

En raison de l'importance du sujet, il sera nécessaire de lui consacrer plusieurs chapitres. On ne saisit la marche progressive de certaines institutions qu'en

rcmonlanl à leurs racines. Quand une institution quelconque prospère chez un peuple, on peut être bien cer- Uiin qu'elle est la floraison de toute une évolution antérieure.

Cette évolution n'est pas toujours visible parce que, surtout dans les temps modernes, les institutions constituent souvent des vêtements d'emprunt créés par des théoriciens, et qui, ne se moulant sur aucune réalité, ne possèdent aucune action. Étudier les institutions et les constitutions extérieures, constater que les peuples sont en république ou en monarchie, n'apprend rien et ne fait que fausser Tesprit. Il existe des pays, les républiques hispano-américaines, par exemple» possédant des constitutions écrites admirables, des institutions parfaites, et plongés cependant dans la plus complète anarchie, sous le despotisme absolu de petits tyrans dont rien ne limite les fantaisies. Sur d'autres points du globe, on trouve au contraire des contrées, telles que l'Angleterre, vivant sous un régime monarchique et aristocratique, ayant la constitution la moins claire et la plus imparfaite qu'un théoricien puisse imaginer, et où cependant la liberté, les prérogatives et Taclion personnelle des citoyens sont plus développées qu'elles ne Tout jamais été chez aucun peuple.

Le procédé le plus efficace pour découvrir, derrière les vaines formes extérieures, le véritable régime politique d'un peuple, est d'étudier dans le détail des affaires publiques les limites réciproques des rôles du Gouvernement et des particuliers, c'est-à-dire déterminer la conception que ce peuple se fait de l'État. Dès qu'on pénètre dans cette étude, les vêtements d'emprunt s'évanouissent et les réalités surgissent. On

voit bien vite alors combien sont vaines toutes les discussions théoriques sur la valeur des formes extérieures de$ Gouvernements et des institutions, et on conçoit clairement qu'un peuple ne peut pas plus choisir les institutions qui le régiront réellement qu'un individu ne peut choisir son âge. Les institutions théoriques ont à peu près la même valeur que les artifices par lesquels rhomme cherche à dissimuler ses années. La réalité n'apparaît pas à l'observateur peu attentif, mais cette réalité n'en existe pas moins.

Nous avons déjà tenté dans plusieurs ouvrages la démonstration de ce qui précède. L'examen du socialisme chez les divers peuples fournit de nouveaux éléments à cette démonstration. Avant d'en aborder l'étude chez les peuples latins, nous donnerons une brève esquisse de la psychologie de ces peuples.

§ 2. — L'état mental des peuples latins

Par le terme de peuples latins, de races latines, le lecteur de nos ouvrages sait ce que nous voulons dire. Ce terme de race, nous ne l'entendons pas du tout dans le sens anthropologique, puisque depuis longtemps, sauf chez les peuples sauvages, les races pures ont à peu près disparu. Chez les peuples civilisés il n'y a plus que ce que nous avons appelé ailleurs des races historiques, c'est-à-dire créées de toutes pièces par les événements de l'histoire. De telles races se forment lorsqu'un peuple, comprenant parfois des éléments d'origines fort diverses, a été soumis pendant des siècles à des conditions semblables de milieu, à un genre de vie commun, à des institutions et à des croyances

4 li LE SOCIALISME SUIVANT LES RACES

communes, à une éducation identique. A moins que les populations en présence ne soient d^origines trop diiïérentes, comme, par exemple, les Irlandais soumis à la domination anglaise et les races hétérogènes soumises à la domination autrichienne, elles se fusionnent et acquièrent une âme nationale, c'est-à-dire des sentiments, des intérêts, des modes de penser semblables.

Ce n'est pas en un jour que s*accomplit une telle œuvre, mais un peuple n'est formé, une civilisation n'est constituée, une race historique n'est fixée que lorsque la création d'une âme nationale est terminée.

Ce n'est que quand elle est achevée, que la poussière d'individus sans cohésion, réunis par les hasards des conquêtes, des invasions ou des annexions, forme un peuple homogène. Sa force devient alors très grande parce qu'il possède un idéal commun, une volonté commune et est capable de grands efforts collectifs. Tous les hommes de la race ainsi formée se déterminent dans leurs actes d'après des principes semblables. Sur toutes les grandes questions religieuses ou politiques ils auront des vues semblables. Dans la façon dont ils traiterontune affaire quelconque, commerciale, diplomatique ou industrielle, Tâme de leur race se manifestera immédiatement.

Comme type de peuple ayant acquis une âme nationale bien fixée, on peut citer les Anglais. Leur âme nationale se traduit dans les moindres actes. Chez un tel peuple la décentralisation est sans danger parce que chaque petit centre animé d'une pensée commune poursuivra une œuvre commune .

Chez les Latins, composés de populations peu homogènes, fort divisées sur tous les sujets et n'ayant pas

acquis encore une âme nationale solide, un régime centralisateur rigide est nécessaire pour les empêcher de se dissocier. Lui seul peut remplacer Tâme commune que ces peuples n'ont pas réussi à acquérir encore.

Cette expression de peuples latins s'applique à des peuples qui n'ont peut-être rien de latin dans le sang, qui diffèrent beaucoup entre eux, mais qui, pendant de longs siècles, ont été soumis au joug des idées latines. Ils sont latins par les sentiments, les institutions, la littérature, les croyances et les arts, et leur éducation continue à maintenir chez eux les traditions latines. « A partir de la Renaissance, écrit M. Hanotaux, rimage de Rome s'inscrivit en caractères ineffaçables sur la figure de la France... Pendant trois siècles la civilisation française ne parut être qu un pastiche de la civilisation romaine. » Ne Test-elle pas encore?

Dans un travail récent publié à propos d'une nouvelle édition de V Histoire romaine de Michelet^ M. Gaston Boissier défend la même idée. Il fait justement remarquer que « nous tenons de Rome la plus grande partie de ce que nous sommes; quand nous descendons en nous-mêmes nous y trouvons un fonds de sentiments et d'idées qu'elle nous a laissé, que rien n'a pu nous faire perdre et sur lequel tout le reste s'appuie ».

Les caractères les plus généraux de la psychologie des peuples latins peuvent se résumer en quelques lignes.

Ils possèdent, les Celtes notamment, ces particularités fondamentales, d'avoir, avec une intelligence très vive, une initiative et une constance de volonté très faibles. Incapables de longs efforts, ils aiment à être conduits, s'en prennent toujours à leurs chefs, et

jamais à eux-mêmes, de leurs insuccès. Prompts, comme le disait déjà César, à entreprendre des guerres sans motifs, ils sont abattus par les premiers revers. Ils ont une mobilité féminine, déjà qualifiée d'infirmité gauloise par le grand conquérant. Cette mobilité les rend esclaves de toutes leurs impulsions. Leur caractéristique peut-être la plus nette est ce manque de discipline interne qui, permettant à l'homme de se conduire, l'empêche de chercher à être conduit.

Le fond des choses les laisse généralement très indifférents, seul leur aspect extérieur les passionne. Ils semblent très changeants, très portés aux révolutions, mais sont en réalité au contraire prodigieusement conservitteurs. Leurs révolutions se font surtout pour des mots et ne changent guère que des mots *.

C est pour ces mots dont ils subissent le magique empire que les Latins ne cessent de se déchirer, sans voir de quelles illusions ils sont victimes. Iln'y a pas de peuples où les partis politiques soient plus nombreux et plus hostiles entre eux, et on n'en citerait pas peutêtre où il y ait en politique une plus parfaite unanimité de pensée. L'idéal commun à tous les partis, des plus révolutionnaires aux plus conservateurs, est toujours l'absolutisme de l'État. VÉlalisme est Tunique parti politique des Latins. L'âme d'un jacobin, d'un monarchiste, d'un clérical ou d'un socialiste ne diffèrent guère sur ce point. Et comment pourraient-elles différer, puisqu'elles sont filles d'un même passé et

(1) a II n'y a pas de pays, disait M. Pierre Baudin dans vn discours ministtJriel. où les idées nouvelles trouvent plus aisément des hommes qui s'en animent comme d'un apostolat. Mais en retour il n'est pas de pays où les routines soient mieux fortifiées. Elles y supportent résolument l'assaut de la pensée scient Kique. » . .

pliées SOUS le même joug de la pensée des morts ? Sous des noms divers nous sommes condamnés à adorer pendant longtemps les mêmes dieux.

Les Latins semblent très amoureux d*égalité et sont très jaloux de toutes les supériorités, mais on découvre aisément sous ce besoin apparent d'égalité une soif intense d'inégalité. Us ne peuvent souffrir personne au-dessus d'eux, parce qu'ils voudraient voir tout le monde audessous d'eux. Ils consacrent une grande partie de leur temps à tâcher d'obtenir des titres et des décorations qui leur permettront de marquer leur dédain à ceux qui ne les ont pas obtenus. De bas en haut c'est l'envie, et le mépris de haut en bas.

Si leur besoin d'inégalité est très grand, leur besoin de liberté est très faible. Dès qu'ils la possèdent, ils cherchent à la remettre entre les mains d'un maître, afin d'avoir une direction et une règle sans lesquelles ils ne peuvent vivre. Leur rôle historique n'a été important que lorsqu'ils ont eu de grands hommes à leur tète; et c'est pourquoi, par un instinct séculaire, ils les recherchent toujours.

Ils furent en tous temps de grands discoureurs, amis des mots et de la logique. Très peu préoccupés des faits, ils aiment beaucoup les idées, à la condition qu'elles soient simples, générales et présentées en beau langage. Les mots et la logique ont toujours été les plus terribles ennemis des peuples latins. « Les Français, écrit M. de Moltke, prennent toujours les mots pour des faits. » Les autres peuples latins également. On a justement remarqué que, pendant que les Américains attaquaient les Philippines, les Cortès espagnoles n'étaient occupées qu'à faire de pompeux discours et à Le Bon. — Psych. du sociaL iO

provoquer des crises où les partis s'arrachaient le pouvoir, au lieu de tâcher de prendre les mesures nécessaires pour défendre les derniers vestiges de leur patrimoine national.

On érigerait une immense pyramide, plus haute que la plus grande d'Egypte, avec les crânes des victimes des mots et de la logique chez les Latins. Un Anglo- Saxon se plie aux faits et aux nécessités, ne s*en prend jamais à son Gouvernement de ce qui lui arrive, et se préoccupe fort peu des indications apparentes de la logique. Il croit à Texpérience et sait que la raison ne mène pas les hommes. Un Latin, déduit toujours tout de la logique, et reconstruit les sociétés de toutes pièces sur des plans tracés d'après les lumières de la raison. Ce fut le rêve de Rousseau et de tous les écrivains de son siècle. La Révolution ne lit qu'appliquer leurs doctrines. Aucune déception n'a ébranlé encore la puissance de telles illusions. C'est là ce que Taine appelait Tesprit classique : « Isoler quelques notions très simples et bien générales ; puis, abandonnant l'expérience, les comparer, les combiner, et, du composé artificiel ainsi obtenu, déduire par un peu de raisonnement toutes les conséquences qu'il enferme. » Le grand écrivain a admirablement saisi les effets de cette disposition mentale dans les discours de nos assemblées révolutionnaii'cs :

c Parcourez les harangues de tribune et de club, les rapports, les motifs de loi, les pamphlets, tant d'écrits inspirés par des événements présents et poignants : nulle idée de la créature humaine telle qu'on l'a sous les yeux, dans les champs et dans la rue ; on se la figure toujours comme un automate simple, dont le mécanisme est connu. Chez les écrivains, elle était tout à l'heure une serinette à phrases ; pour les politiques, elle est maintenant une serinette h votes, qu'il suffit de toucher du doigt à l'endroit convenable pour

lui faire rendre la réponse qui convient. Jamais de faits; rien que des abstractions, des enfilades de sentences sur la Nature, la raison, le peuple, les tyrans, la liberté, sortes de ballons gonflés et entrechoqués inutilement dans Tespace. Si l'on ne saTait pa» que tout cela aboutit à des effets pratiques et terribles, on croirait à un jeu de logique, à des exercices d'école, à des p^irades d'académie, à des combinaisons d'idéologie. »

La sociabilité des Latins, celle des Français surtout, est fort développée, mais leurs sentiments de solidarité sont très faibles. L'Anglais est au contraire peu sociable, mais il se solidarise étroitement avec tous les individu» de sa race. Nous avons vu que cette solidarité est une des grandes causes de sa force. Les Latins sont surtqut» guidés par Tégoïsme individuel, les Angio-Saxons par Tégoïsme collectif.

Ce défaut complet de solidarité, qui s'observe chezi tous les Latins, est un desdéfautsqui leur nuit le plus. C*est un vice de race, mais très développé par leur éducation. Par ses perpétuels concours et ses classements, elle met toujours l'individu en lutte avec ses semblGd)les, et développe Tégoïsme individuel aux: dépens de Tégoïsme collectif.

Dans les moimlres circonstances de la vie, Fabsence de solidarité s'observe chez les Latins. On a remarqua depuis longtemps que dans les jeux de balle avec des Anglais les jeunes Français perdent toujours la partie,* simplement parce que le joueur anglais, préoccupé du succès de son équipe et non de son succès personnel,passe à son voisin la balle qu'il ne peut garder, alors^ que le joueur français s'obstine à la conserver, préfé-rant que la partie soit perdue plutôt que la voir gagnée par un camarade. Le succès de son groupe lui est indifférent, ilne^ s'intéresse qu'à son succès individuel.. Cet

égoïsme le suivra naturellement dans la vie, et, s'il devient général, il lui arrivera parfois de laisser écraser par Fennemi un collègue auquel il aurait pu porter secours, pour éviter de lui procurer un succès, comme nous en avons vu de tristes exemples dans notre dernière guerre.

Chez les Latins, ce défaut de solidarité est surtout frappant pour les voyageurs qui ont visité nos colonies. J'ai pu constater bien des fois la justesse des observations suivantes de M. A. Maillet :

« Quand deux Français sont voisins aux colonies, il est fort rare qu'ils ne soient pas ennemis. La première impression du voyageur qui tombe dans une colonie est de la stupéfaction. Chaque colon, chaque fonctionnaire, ou même chaque militaire, s'exprime sur le compte des autres avec tant d'acrimonie, qu'il se demande comment ces gens-là ne se tirent pas des coups de revolver. »

Les Latins ont une incapacité complète à comprendre les idées des autres et par conséquent à les respecter. Pour eux, tous les hommes sont construits sur un seul type et doivent par conséquent penser et sentir de la même façon.

De cette incapacité résulte leur extrême intolérance. Celte intolérance est d'autant plus grande que les opinions qu'ils acceptent, étant le plus souvent des opinions de sentiment, se trouvent par cela même à l'abri des arguments. Tout individu dont Topinion est différente de la leur est aussitôt considéré comme un être malfaisant qu'il faut persécuter en attendant qu'on puisse s'en débarrasser parles moyens les plus violents. Les guerres de religion, la Saint-Barthélémy, Tlnquisi-

lion, la Terreur sont les conséquences de cette particularité de Tâme latine. Elle leur rendra toujours impossible Tusage prolongé de la liberté. Un Latin ne considère la liberté que comme le droit de persécuter ceux qui ne pensent pas comme lui.

Les peuples latins ont toujours fait preuve d'une grande bravoure. Mais leur indécision, leur imprévoyance, leur défaut de solidarité, leur absence de sang-froid, leur crainte des responsabilités, rendent ce^ qualités inutiles dès qu'ils ne sont pas très bien commandés.

Dans les guerres modernes le rôle du commandement supérieur se restreint de plus en plus par suite de retendue des champs de bataille. Ce sont les qualités de sang-froid, de prévoyance, de solidarité, d'esprit de méthode qui l'emportent, et c'est pourquoi les peuples latins reverront difficilement leurs anciens succès.

A une époque peu lointaine encore, l'esprit, le beau langage, les qualités chevaleresques, les aptitudes littéraires et artistiques constituaient les facteurs principaux de la civilisation. Grâce à ces qualités, qu'ils possèdent à un haut degré, les peuples latins se sont trouvés pendant longtemps à la tète de toutes les nations. Avec révolution industrielle, géographique et économique de l'âge moderne, les conditions de supériorité des peuples dans la vie exigent des aptitudes fort différentes. Ce qui l'emporte aujourd'hui, ce sont des qualités d'énergie durable, d'esprit d'entreprise, d'initiative et de méthode. Les nations latines les possèdent fort peu; leur initiative, leur volonté, leur énergie s'aiTaissent de plus en plus, et c'est pourquoi elles ont dû progressivement céder la place à celles qui les possèdent.

Le régime d'éducation imposé à la jeunesse détruit de plus en plus ce qui restait de telles qualités. Elles perdent progressivement la volonté durable, la persévérance et l'initiative, et surtout cette discipline interne qui permet à Thomme de se (Yasser de maître.

Des événements divers ont contribué à décimer, par une sélection négative plusieurs fois répétée, les individus dont l'énergie, l'activité, l'indépendance d'esprit se trouvaient le plus développées. Les peuples latins payent aujourd'hui les erreurs de leur passé. L'Inquisition a décimé systématiquement en Espagne, pendant plusieurs siècles, ce qu'elle avait de meilleur. La révocation de l-édit de Nantes, la Bévolution, l'Empire, les guerres civiles, ont détruit en France les natures les plus entreprenantes et les plus énergiques. Le faible développement de la population, constaté chez la plupart des peuples latins, s'ajoute à ces causes de décadence. Si c'étaient encore les parties les meilleures de la^population qui se reproduisaient, l'inconvénient serait tout à fiait nul ; cai* ce n'^t pas le nombre des habitants d'un pays, mais leur valeur, qui fait sa force. Ce sont imalheureusement les plus .incapables, les plus foibles, les plus. imprévoyants qui maintiennent encore le niv^iu numérique de la population.

Il n'est pas douteux, et j'ai longuement insisté ailleurs sur ce point, que ce qui fait la valeur d*un peuple, c'est le nombre d'hommes remarquables en tous genres quHl produit. Sa décadence survient par la diminution, puis par la disparition des éléments supérieurs. .Dans un tmvail récemment publié par ]a Revue scientifique^ M. Lapouge est arrivé à des conclusions analogues à p ropoB :de5 ^Romains .

« Si Ton relève à deux cents ans d'inierralle les grandes familles romaines, par exemple, on s'aperçoit que les plus illustres parmi les anciennes n'existent plus, et qu'il s'est élevé à leur place d'autres familles de moindre valeur sorties de partout et même du rang des affranchis. Quand Gicéron se plaignait de la décadence des vertus romaines, l'homme d'Arpinum oubliait que dans la cité, dans le Sénat même, les Romains de souche étaient rares, et que pour un descendant des Quirites, il j «Tait dix LaHns corrompus et dix Étrusques. 11 oubliait que la cité romaine avait commencé à péricliter le jour où elle s'était ouverte, et si le titre de citoyen perdait sans cesse de son lustre, c'est qu'il était poité par plus de fils du peuple vaincu que du peuple vainqueur. Quand, de naturalisation en naturalisation, la cité romaine se fut étendue à tous les peuples ; quand Bretons, Syriens, Thraces et Africains furent affublés du titre de citoyen, trop lourd pour leur courage, les Romains de race avaient disparu. »

Ce qui a déterminé les rapides progrès de certaines races, les Anglo-Saxons d'Amérique par exemple, c'est que la sélection, au lieu de s'exercer comme dans l'Europe latine en un sens négatif, s'est exercée dans Iç sens du progrès. Les États-Unis se sont peuplés pendant longtemps, en eCfet, de tous les êtres les plus indépendants, les plus énergiques que possédaient les divers pays de l'Europe, l'Angleterre notamment. I fallait, en effet, les plus fortes qualités viriles pour oser émigrer avec sa famille dans des contrées lointaines, habitées par des populations guerrières et hostiles, et y créer une civilisation.

U importe de noter ici ce que j'ai déjà marqué bien des fois dans mes derniers ouvrages, que ce n'est jamais par la diminution de l'intelligence, mais par l'affaissement du caractère, que les peuples entrent dans la décadence et disparaissent de l'histoire. La loi s'est vérifiée jadis pour les Grecs et les Bomains^ et elle tend à se vérifier encore aujourd'hui.

Cette notion fondamentale est peu comprise et très

contestée encore, mais elle tend cependant à se répandre. Je l'ai trouvée fort bien exprimée dans l'ouvrage récent d'un écrivain anglais, M. Benjamin Kidd ; et je ne saurais mieux appuyer ma thèse qu'en lui empruntant quelques passages, où il montre avec justesse et impartialité les différences de caractère qui séparent l'Anglo-Saxon du Français, et les conséquences historiques de ces différences :

« Tout esprit impartial, dit cet auteur, se trouve forcé de reconnaître que certains traits caractéristiques placent la France en tête des nations intellectuelles de l'Occident... L'influence intellectuelle de ce pays se fait en réalité sentir dans toute notre cÎTilisation, dans la politique, dans toutes les branches de l'art, dans toutes les directions que suit la pensée spéculatÎTe... Les peuples teutoniques obtiennent en général les plus hauts résultats intellectuels, là où sont nécessaires les recherches approfondies, laborieuses, consciencieuses, là où il faut réunir pièce à pièce les éléments de TœuTre ; mais il manque à ces recherches l'idéalisme de l'esprit français... Tout observateur consciencieux, qui se trouve pour la première fois en relation intime avec l'esprit français, doit y sentir immédiatement un quelque chose d'indéfini, mais d'ordre intellectuel élevé, qui ne se trouve à l'état naturel ni chez les Allemands ni chez les Anglais. Ce quelque chose se sent dans l'art, dans la littérature courante de l'époque non moins que dans les productions supérieures du génie national dans le passé. »

Cette supériorité mentale des Français reconnue, l'auteur anglais insiste sur la prépondérance sociale du caractère sur l'intelligence, et montre dans quelle mesure l'intelligence a pu servir aux peuples qui la possédaient. Prenant l'histoire de la lutte coloniale entre la France et l'Angleterre qui a rempli la seconde moitié du xvni* siècle, il s'exprime ainsi :

« Le milieu du xviu° siècle a vu se terminer, entre la France et l'Angleterre, le duel le plus extraordinaire que relate l'histoire, étant donnés tous les événements qui dépendaient de l'issue de la lutte. L'effet de ce duel s'était fait sentir auparavant dans tout le

monde civilisé. La lutte s'était engagée en Europe, dans l'Inde, en Afrique, dans le nord de FAmérique, sur tous les océans. A en juger par les apparences qui frappent l'imagination, toutes les circonstances étaient favorables à la race la plus brillante. Elle paraissait supérieure en armements, en ressources, en population. En 1789, la Grande-Bretagne avait 9600000 habitants, la France 26 300000. Le revenu annuel de la Grande-Bretagne était de 391 250 000 francs et celui de la France de 600000000 de francs. Au commencement du xix* siècle, la France avait 27 000000 d'habitants, tandis que tous les peuples parlant anglais, j compris les Irlandais et les habitants des États du nord de l'Amérique et des colonies, ne dépassaient pas le chiffre de 20 000 000.

« Aujourd'hui, à l'époque de la clôture du xix® siècle, les peuples pai'lant anglais, sans compter les peuples conquis, indiens ou nègres, arrivent au total formidable de 101000000, tandis que le peuple français atteint à peine le chiffre de 40 000 000. Partout, depuis de longues années, les peuples parlant anglais ont été victorieux là où ils engageaient une lutte. Us sont les maîtres dans presque tout le nord de l'Amérique, dans l'Australie, dans les pays du sud de l'Afrique qui conviennent le mieux aux Européens. Aucun autre peuple ne s'^st établi plus solidement et plus définitivement dans tous ces pays. On ne voit pas que l'avenir doive arrêter cette expansion, qui, bien au contraire, semble devoir inévitablement donner à ces peuples, au siècle prochain, une influence prépondérante sur le monde. »

Examinant ensuite les qualités de caractère qui ont permis aux Anglais d'accomplir leurs immenses progrès, d'administrer avec tant de succès leur gigantesque empire colonial, de transformer TÉgypte au point d'avoir placé en quelques années au plus haut degré de prospérité le crédit d'une nation qui allait sombrer dans la faillite, l'auteur anglais ajoute :

a Ce ne sont des qualités ni brillantes ni intellectuelles qui ont rendu ces résultats possibles... Ces qualités ne sont pas de celles qui frappent l'imagination . Ce sont surtout la force et l'énergie du caractère, la probité et l'intégrité, le dévouement simple et ridée du devoir. Ceux qui attribuent l'énorme influence qu'ont prise dans le monde les peuples parlant anglais aux combinaisons machiavéliques de leurs chefs, sont souvent bien loin de la vérité.

Cette influence est en grande partie FceuTre de qualités peu brillantes. M

Nous voici préparés à comprendre comment des peuples, puissants par rintelligence mais faibles par Ténergie et le caractère, ont toujours été naturellement x^onduits à remettre leur destinée entre les mains de leurs gouvernements. Un rapide coup d'oeil jeté sur leur passé nous montrera comment cette forme du socialisme d'Etat connue sous.le nom de collectivisme, qu'on nous propose aujourd'hui, loin d'être une nouveauté, est la floraison naturelle des institutions passées et des besoins héréditaires des races où elle se développe actuellement. Réduisant à son minimum la source d'énergie et d'initiative que l'individu doit posséder pour se conduire dans la vie et le dégageant de toute responsabilité, le collectivisme semble pour ces raisons bien adapté aux besoins des peuples dont la volonté, l'énergie et l'initiative se sont progressivement affaissées.

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