CHAPITRE IV LE GONCEPT LATIN VE L^TAT
S 1. Comment se fixent les concepts des peuples. — Nécessité pour les peuples de se plier à des traditions et de pouvoir ensuite s'y soustraire. — Peu de peuples ont possédé la plastieité néeessaire pour réaliser la double condition de la variabilité et de la fixité. — Impossibilité de se soustraire au joug de la tradition quand elle est trop fixée. — Puissance des principes d'autorité chez les Latins. <- L'autorité politique et religieuse. — Pourquoi les peuples latins n'ont pas eu à souffrir de leur soumission aux dogmes traditionnels d'autorité jusqu'aux temps modernes et pourquoi ils en souffrent aujourd'hui. — Instabilité forcée de leurs Gouvernements. — Leconcept de l'État est identique en France dans tous les partis. — § 2. Le concept latin de VÉtat. — L'ancien régime. — La Révolution n'y a introduit que de trôs^ faibles changements. — Détails de Tadministration sous l'ancien régime. — Intervention constante de TÉtat dans les moindres affaires sous l'ancien régime. — Exemples divers. — Le développement actuel du socialisme chez les Latins représente l'épai^ouissement de leurs institutions passées et de leur concept de l'$tat.
§ 1. — Comment se fixent les concepts des peuples
Nous venons d'exposer, en étudiant la psychologie des pe(uples latins, comment leur caractère a favorisé chez eux le développement de certaines institutions. Il nous reste à montrer comment ces institutions se sont fixées, et comment, devenues causes à leur tour, elles ont'fini par engendrer d'autres eÉFets.
Nous avons déjà fait remarquer qu'une civilisation ne peut naître qu'à la condition que les peuples se soient .soumis pendant longtemps au joug d'une tradition. Pendant la période de formation d'un peuple, alors que les
éléments en présence sont dissemblables, avec des intérêts divers et flottants, les institutions et les croyances stables ont une importance considérable*. 11 importe que ces institutions et ces croyances soient en rapport avec les caractères mentaux et les besoins du peuple qu'elles sont appelées à régir, et il importe aussi qu'elles soient suffisamment rigides. Ce dernier point est fondamental, et nous y avons déjà insisté. Mais, après avoir montré que les peuples doivent être soumis pendant longtemps au joug de traditions fixes, nous avons fait voir aussi qu'ils ne progressent qu'à la condition de pouvoir lentement s'en affranchir.
Ils ne s'en affranchissent jamais par des révolutions violentes. Ces révolutions sont toujours éphémères. Les sociétés, de même que les espèces animales, ne se transforment que par l'addition héréditaire de petits changements successifs.
Peu de peuples ont possédé la plasticité nécessaire pour réaliser cette double condition de la fixité et de la variabilité. Sans une fixité assez grande, aucune civilisation ne peut s'établir, sans une variabilité suffisante, aucune civilisation ne peut progresser.
On doit considérer les institutions des peuples comme des effets qui deviennent causes à leur tour. Après s'être maintenues pendant un certain nombre de géné-
(1) On pourrait trouver une contradiction apparente entre cette proposition et celle formulée ailleurs, que les institutions ne jouent aucun rôle dans la vie des peuples. Mais nous parlions alors de peuples ayant atteint la maturité, et chez qui les éléments de la civilisation sont fixés par l'hérédité. Ceux-là ne peuvent être modifiés par des institutions nouvelles, et ne peuvent même les adopter qu'en apparence. U en est tout autrement chez des peuples neufs, c'est-à-dire plus ou moins bar* bares, et chez lesquels aucun élément de civilisation n*est encore fixé. Le lecteur désireux d'approfondir ce sujet devra se reporter à notr» ouvrage : les Lois psychologiques de V Évolution des peuples.
rations, elles rendent tout à fait fixes des caractères psychologiques qui étaient d'abord un peu incertains et flottants. Le bloc d argile, d'abord malléable et élastique, le devient bientôt un peu moins, puis acquiert la dureté de la pierre et se brise plutôt que de changer de forme. Il est parfois fort difficile pour un peuple d'acquérir un bloc stable et cohérent de sentiments et de pensées, mais il lui est beaucoup plus difficile de le modifier ensuite.
Lorsque le joug de la tradition a été fixé pendant trop longtemps par l'hérédité dans les âmes, les peuples ne peuvent plus s'y soustraire que par de grands efforts, et le plus souvent ils ne s'y soustraient pas. On sait de quelles convulsions violentes le monde occidental fut agité, lorsque, à l'époque de la Réforme, les peuples du nord de l'Europe voulurent s'affranchir de la centralisation religieuse et de l'autorité de dogmes qui leur ôtaient toute indépendance et auxquels répugnait de plus en plus leur raison.
Les peuples latins ont voulu, eux aussi, se soustraire au joug du passé, et notre grande Révolution n'eut pas d'autre but. Mais il était trop tard. Après quelques années de convulsions, les liens du passé reprirent leur empire. Ces liens étaient en effet trop puissants, ils avaient laissé dans les âmes une trop profonde empreinte, pour pouvoir être brisés en un jour.
Imbus de la nécessité des principes d'autorité, les Gouvernements avaient pendant des siècles empêché les peuples latins de penser, de vouloir et d'agir, et toute l'éducation avait pour résultat de maintenir cette triple interdiction. Pourquoi les hommes eussent-il pensé et raisonné? la religion le leur interdisait. Pourquoi eus-
458 LE SOaALISME SUIVANT LES RACES
sent-ils voulu et agi ? les chefs d'État voulaient et agissaient pour eux. A la longue, Tâme latine s'est pliée à ces nécessitais; les hommes ont pris l'habitude de se soumettre sans discussion aux dogmes d'une Église réputée infaillible, de rois de droit divin également infaillibles. Ils ont laissé à des chefs politiques et religieux le soin de diriger entièrement leurs pensées et leurs actes. Cette soumission était la condition nécessaire de leur unité. Elle leur a donné à certains mo-: ments une grande force. Quand les Latins ont eu des hommes de génie à leur tôle, ils ont été très brillants; mais ils n'ont été brillants qu'à ces moments-là.
De cette soumission absolue à l'autorité, les peuples latins n'eurent pas trop à souffrir, jusqu'à ce que l'évolution économique du monde vînt bouleverser les conditions anciennes d'existence. Tant que les moyens de communication furent très imparfaits et les progrès industriels à peu près nuls, les nations sont restées isolées les unes des autres et par conséquent tout à fait sous la main de leurs Gouvernements. Ces derniers pouvaient donc entièrement régir les actes de la vie des peuples. Avec des règlements comme ceux de Colbert, ils pouvaient diriger l'industrie dans ses moindres détails, aussi facilement qu'ils réglementaient les institutions et les croyances.
Les découvertes scientifiques et industrielles qui ont si profondément modifié les conditions d'existence des peuples, ont transformé également l'action des Gouvernements et réduit de plus en plus les limites possibles de leur action. Les questions industrielles et économiques sont devenues prépondérantes^ Le télégraphe et la vapeur, en supprimant les distances, ont fait du monde*
entier un unique marché soustrait à toute réglementation possible. Les Gouvernements ont donc bien été obligés de renoncer totalement à vouloir comme jadis réglementer Tindustrie et le commerce.
Dans les payi3 oh Tinitiative individuelle s'était développée depuis longtemps et oîi Taction des Gouvernements était devenue de plus en plus restreinte, les con» séquences de l'évolution économique actuelle ont été supportées sans peine. Les pays oti cette initiative des citoyens n'existait pas, se sont trouvés au contraire désaimés et ils ont été obligés d'implorer Faide des maîtres qui depuis tant de siècles pensaient et; agissaient pour eux. Et c'est ainsi que les Gouvernements^ continuant leur rôle traditionnel, se sont trouvés amenés à gérer tant d'entreprises industrielles. Mais comme, pour beaucoup de raisons que nous verrons bientôt, les produits dont l'État dirige la fabrication sont obtenus lentement et coûteusement, les peuples qui leur ont abandonné Texécution de ce qu'ils auraient dû entreprendre eux-mêmes, se sont trouvés dans une situation inférieure vis-à-vis des autres peuples.
Loin de tendre comme par le passé à tout diriger, il est visible que les Gouvernements latins voudraient bien diriger le moins de choses possible, mais il est visible aussi que ce sont maintenant les peuples qui demandent impérieusement à être gouvernés. En étudiant l'évolution du socialisme chez les Latins, nous montrerons à quel point leurs besoins de réglementation s'accroissent chaque jour. L'Etat a donc continué à réglementer, régenter et protéger, simplement paixe qu'il ne pouvait faire autrement; C'est une tâche de plus en plus lourde, de plus en plus difficile, nécessitant des apti-
tudes tout à fait supérieures et par conséquent fort rares. Les moindres erreurs des gouvernants ont aujour- «crhui des répercussions infinies. De là leur instabilité très grande et les révolu tions' perpétuelles auxquelles sont voués depuis un siècle les peuples latins.
Cette instabilité des Gouvernements ne correspond d*ailleurs eii réalité à aucune instabilité de régime. La France semble au premier abord divisée en, de nombreux partis. Mais tous ces partis : républicains, monarchistes, socialistes, etc., ont, comme je Tai dit déjà, un concept de TEtat identique. Tous réclament Fextension de ses fonctions. Il n'y a donc sous des étiquettes différentes qu'un seul parti, le parti latin, et c'est pourquoi tous les changements d'étiquettes gouvernementales n'ont jamais produit aucun changement réel de régime.
§ 2. — Le concept latin de l'état. — Comment les
PROGRÈS DU socialisme SONT LES CONSÉQUENCES NATU- RELLES DE l'évolution DE CE CONCEPT.
En déterminant comment se sont iBxés les conccpls fondamentaux des peuples latins, nous avons suffisamment indiqué en quoi consistait leur concept de TEtat. 11 nous reste à montrer maintenant comment le développement du socialisme est la conséquence naturelle de ce concept.
Aux caractéristiques des peuples latins analysées plus haut, pourraient se joindre celle-ci, qu'il n'est pas peutêtre de peuples qui aient fait plus de révolutions, et qu'il n'en est pas pourtant qui soient plus obstinément attachés à leurs institutions passées. On pourrait dire des
Français qu'ils sont, à la fois, les plus révolutionnaires et les plus conservateurs de tous les peuples de l'univers. Leurs plus sanglantes révolutions n'ont jamais abouti qu'à revôtir de noms nouveaux les institutions les plus surannées.
C'est qu'en effet, s'il est facile de faire des théories, des révolutions et des discours, il n'est pas possible de changer l'âme séculaire d'un peuple. On peut à la rigueur lui imposer momentanément par la force des institutions nouvelles, mais il revient bientôt à celles du passé, parce que ce sont les seules en rapport avec les nécessités de sa constitution mentale.
Des esprits superficiels s'imaginent encore que la Révolution a élabli une sorte de rénovation de nos institutions, qu'elle a créé de toutes pièces des principes nouveaux, une société nouvelle. En réalité, elle n'a fait, comme Ta montré il y a longtemps Tocqueville, que jeter brusquement par terre ce qui dans l'ancienne société était déjà vermoulu et fût tombé par simple vétusté quelques années plus tard. Mais les institutions qui n'avaient pas vieilli, parce qu'elles étaient eh rapport avec les sentiments de sa race, n'ont pu être atteintes par la Révolution, ou, du moins, ne l'ont été que momentanément. Quelques années plus tard, ceux mêmes qui avaient tenté de les abolir les rétablissaient sous d'autres noms. On ne change pas facilement un héritage de douze siècles.
C'est surtout dans la conception de l'État, c'est-à-dire dans l'accroissement de plus en plus étendu de ses fonctioub, dans la limitation toujours plus étroite de l'initiative des citoyens, fondement même du socialisme actuel, que la Révolution n'a rien changé, et Lb Bon. — Psych. du social. 11
ne pouvait rien changer. Et si l'on veut comprendre à quel point cette tendance à tout remettre aux mains du Gouvernement, et par conséquent à multiplier les fonctions publiques, est dans Tàme de la race, il n'y a qu'à se reporter à quelques années avant la Révolution. L'action du Gouvernement central était presque aussi intense qu'aujourd'hui.
« Les yilles, écrit Tocqueville, ne peuvent ni établir un octroi, ni lever une contribution, ni hypothéquer, ni vendre, ni plaider, ni affermer leurs biens, ni les administrer, ni faire emploi de l'excédent de leurs recettes, sans qu'il intervienne un arrêt du Conseil sur le rapport de l'Intendant. Tous les tr^ivaux sont exécutés sur des plans et d'après des devis que le Conseil a approuvés par arrêt. C'est devant l'Intendant, ou ses subdélégués, qu'on les adjuge, et c'est d*ordinaire l'ingénieur ou l'architecte de l'État qui les conduit. Voilà qui surprendra bien ceux qui pensent que tout ce qu'on voit en France est nouveau... 11 fallait obtenir un arrêt du Conseil pour réparer le dommage que le vent venait de causer au toit de l'église, ou relever le mur croulant du presbytère. La paroisse rurale la plus éloignée de Paris était soumise à cette règle comme les plus proches. J'ai vu des paroisses demander au Conseil le droit de dépenser vingt-cinq livres. »
Alors comme aujourd'hui, la vie locale de la province était éteinte depuis longtemps par la centralisation progressive, conséquence, non du pouvoir autocratique du souverain, mais de l'indifférence des citoyens.
c On s'étonne, dit le même auteur, de la facilité surprenante avec laquelle l'Assemblée Constituante a pu détruire d'un seul coup toutes les anciennes provinces de la France, dont plusieurs étaient plus anciennes que la monarchie, et diviser méthodiquement le royaume en quatre-vingt-trois parties distinctes, comme s'il s'était agi du sol vierge du Nouveau-Monde. Rien n'a plus surpris, et même épouvanté le reste de l'Europe, qui n'était pas pi'éparée à un pareil spectacle. C'est la première fois, disait Burke, qu'on voit des hommes mettre en morceaux leur patrie d'une manière aussi barbare. 11 semblait, en effet, qu'on déchirât des corps vivants : on ne faisait que dépecer les morts. »
C'est celte disparition de la vie provinciale qui avait rendu facile la centralisation progressive de l'ancien régime.
« Ne nous étonnons plus, dit toujours Tocqueyille, en voyant avec quelle facilité menreilleuse la centralisation a été rétablie en France au commencement de ce siècle. Les hommes de 89 avaient renversé l'édifice, mais ses fondements étaient restés dans Tàme même de ses destructeurs, et sur ses fondements on a pu le relever tout à coup à nouveau et le bâtir plus solidement qu'il ne Tavait jamais été. »
L'absorption progressive de l'État sous l'ancien régime, nécessitait, comme aujourd'hui, un nombre croissant de fonctions, et le rêve de tous les citoyens était d'en obtenir.
c En 1750, dans une ville de province de médiocre étendue, 129 personnes étaient occupées à rendre la justice, et 126 chargées de faire exécuter les arrêts des premières, tous gens de la ville. L'ardeur des bourgeois à remplir ces places était réellement sans égale. Dès que l'un d'eux se sentait possesseur d'un petit capital, au lieu de l'employer d.ms le négoce, il s'en servait aussitôt pour acheter une place. Cette misérable ambition a plus nui aux progrès de l'agricullure et du commerce en France que les maîtrises et la taille même. »
Ce n'est donc pas, comme on le répète si souvent, des principes de 1789 que nous vivons aujourd'hui. Nous vivons des principes créés par l'ancien régime, et le développement du socialisme ne représente que leur suprême floraison, la conséquence dernière d un idéal poursuivi pendant des siècles. Cet idéal fut sans doute jadis fort utile dans un pays aussi divisé que le nôtre et qu'on ne pouvait unifier que par une centralisation énergique. Malheureusement, une fois l'unité faite, les^habitudes établies dans les âmes ne pouvaient changer. La vie locale étant détruite, l'initiative des
citoyens anéantie ne pouvait renaître. La constitution mentale d'un peuple est lente à s'établir, mais très lente aussi à changer quand elle est établie.
Tout a d'ailleurs convergé, aussi bien les institutions que l'éducation, vers cette absorption par l'État, dont nous montrerons bientôt les effrayants effets. Notre système d'éducation suffirait à lui seul à annihiler eoropiètcment la plus résistante des nations.