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CHAPITRE V

LES CONCEPTS LATINS DE L'fSDUCATION DE L'INSTRUCTION ET DE LA RELIGION

1. Les concepU latins de t éducation et de l instruction, — Le concept de rëdacation chez les Latins dérive de leur concept de l'État. — Les bases de notre système universitaire. — Comment il crée dans des catégories entières d'individus la banalité de penser et l'affaissement du caractère. — L'Ecole normale. — Pourquoi- TUniversité est un puissant foyer du socialisme d'Etat égalitaire et niveleur. — Les polémiques actuelles sur le rôle funeste de notre enseignement classique. ~ Comparaison des principes d'éducation et d'instruction chez les Anglo-Saxons et les Latins. — Incompréhension générale de ce sujet. — Ce n'est pas ce qu'on enseigne qui a de l'importance, mais la façon dont on ren8eifi:ne. — Exemples divers des résultats de nos méthodes d'enseignement. — %t. Le concept latin de la religion, — Après avoir «^Tnrcé pendant longtemps un rôle fort utile, le concept religieux des Latins leur esi devenu nuisible. — Comment les Anglo-Saxons ont su mettre leurs croyances religieuses en rapport avec les besoins modernes. — Intransigeance des dogmes religieux des Latins et ses résultats. — Conséquences générales des concepts latins au point de vue socialiste.

§ 1. — Les concepts latins de l'éducation

ET DE l'instruction

Le concept latin de l'éducation est la conséquence du concept latin de TÉtat. Puisque TÉtat devait tout diriger, il devait diriger aussi l'éducation, et puisque l'État devait penser et agir pour les citoyens, il devait avoir soin d'imprimer dans les âmes le sentiment de l'obéissance, le respect de toutes les hiérarchies, et réprimer sévèrement toutes les velléités d'indépendance et d'initiative. L'élève devait se borner à apprendre par cœur des manuels lui disant ce que l'autorité polilique» reli-

gieuse, philosophique et scientifique avait décidé sur toutes les questions. G était là Tancien idéal des jésuites, et il a été savamment complété par Napoléon. L'Université, telle que Ta créée ce grand despote, est le plus bel exemple des méthodes à employer pour asservir Tintelligence, affaisser les caractères et transformer les jeunes Latins en esclaves ou en révoltés.

Les temps ont marché, mais notre Université n'a guère changé. C'est sur elle surtout que pèse Timpérieusc puissance des morts. L'Etat, directeur exclusif de l'enseignement, a conservé un système d'éducation bon tout au plus au moyen â^e, alors que les théologiens régnaient en maîtres. Ce système laisse sur toutes les âmes latines sa dissolvante empreinte. 11 ne se propose plus comme autrefois d'asservir l'intelligence, de faire taire la raison, de détruire l'initiative et l'indépendance ; mais, comme les méthodes n'ont pas changé, les effets produits sont les mêmes que jadis. Nous possédons d'ailleurs des institutions qui, envisagées uniquement au point de vue de leur action psychologique, pourraient être qualifiées d'admirables, quand on voit avec quelle ingéniosité elles créent dans des catégories entières d'individus une parfaite banalité de pensée et du caractère. Quoi de plus merveilleux, par exemple, que notre école normale supérieure, avec son prodigieux système d'examens ? Ne faudrait-il pas aller jusqu'au fond de la Chine pour trouver quelque chose qui lui soit comparable ? La plupart des jeunes gens qui en sortent ont des idées identiques sur toutes choses, et une façon non moins identique de les exprimer. La page commencée par l'un d'eux peut indifféremment être continuée par un autre, sans aucun

changement dans les idées ni dans le style. Seuls, les jésuites avaient su inventer des procédés de discipline aussi parfaits.

Habitués par des règlements minutieux à prévoir à une minute près l'emploi de leur temps, les élèves de nos lycées sont convenablement préparés pour le reste de leur vie à Tuniformité de pensée et d'action que nécessite le développement du socialisme d'État. Ils auront toujours rhorreur intense de toute originalité, de tout effort personnel, le mépris profond de ce qui n'est pas spécialisé et catalogué, l'admiration un peu envieuse, mais toujours respectueuse, des hiérarchies et des galons. Toute tendance à Tinitialive, à l'effort individuel, aura été entièrement éteinte chez eux. Ils pourront se révolter quelquefois, comme ils le faisaient au collège quand leurs surveillants étaient trop durs, mais ce ne seront jamais des révoltes ni inquiétantes ni durables. Ecole normale, lycées et autres institutions analogues se trouvent être ainsi de parfaites écoles du socialisme d'État égalitaire et niveleur. C'est grâce à un tel système que nous marchons de plus en plus vers cette forme de Gouvernement.

Ce n'est qu'en examinant dans ses détails notre système d'éducation latine que Ton peut bien comprendre le succès actuel du socialisme chez les Latins; c'est une étude que je ne saurais entreprendre que très sommairement ici*.

Les peuples anglo-saxons n'ont jamais connu notre odieux système d'éducation, et c'est en partie parce

(1) Le lecteur trouvera des documents fort complets sur cette question dons le livre que j'ai publié sous ce titre : Psychologie de l'éducation.

qu'ils ne Tont pas connu qu'ils se trouvent aujourd'hui aux premiers rangs sur Téchelle de la civilisation et ont laissé les peuples latins si loin derrière eux.

Les principes de Téducation anglo-saxonne sont absolument différents des principes de Téducaiion latine. Il suffit de quelques lignes pour le mettre en évidence.

L'homme civilisé ne saurait vivre sans discipline. Cette discipline peut être interne, c'est-à-dire en luimême. Elle peut être externe, c'est-à-dire hors de luimême, et nécessairement alors imposée par d'autres. L'Anglo-Saxon ayant, par ses caractères héréditaires, que fortifie son éducation, la discipline inlerne, peut se conduire et n'a pas besoin de la direction de l'État. Le Latin ayant, par son hérédité et son éducation, très peu de discipline interne, a besoin d'une discipline externe. Elle lui est imposée par l'Etat, et c'est pourquoi il est emprisonné dans un réseau étroit de règlements, qui sont innombrables parce qu'ils doivent le diriger dans toutes les circonstances de la vie.

Le principe fondamental de l'éducation anglosaxonne est que l'enfant passe parle collège, non pour être discipliné par d'autres, mais pour apprendre dans quelles limites il peut user de son indépendance. Il doit ,se discipliner lui-même et acquérir ainsi le selfcontrôla d'où dérive le self-govemment. L'adolescent anglais sort du collège en sachant fort peu de grec, de latin et de sciences théoriques, mais il est devenu un homme sachant se guider dans la vie et ne comptant que sur lui-même. Les méthodeà permettant d'arriver à ce résultat sont merveilleusement simples. On les trouvera exposées avec détails dans tous les livres sur l'éducation écrits par des Anglais.

L'éducation latine a un objectif exactement contraire. Son rêve est de briser l'initiative, l'indépendance, la volonté de Télève par des règlements minutieux et sévères. Le seul devoir est d'apprendre, réciter et obéir. Les moindres actes sont prévus. L'emploi du temps est réglé minute par minute. Après sept ou huit ans de ce régime de galérien, toutes traces de volonté et d'initiative sont brisées. Mais alors quand le jeune homme sera livré à lui-même, comment pourrat-il se conduire puisqu'il ne l'a pas appris ? S'étonnerat-on dès lors que les peuples latins sachent si mal se gouverner et se montrent si faibles dans les luttes commerciales et industrielles que l'évolution actuelle du monde a engendrées ? N'est- il pas naturel que le socialisme, qui ne fera que multiplier les entraves dont l'État les enveloppe, soit accueilli avec tant de faveur par tous les esprits que le collège a si bien préparés à la sei-vitude?

Les conséquences des méthodes anglaises et latines peuvent être jugées par les résultats qu'elles produisent. Le jeune Anglais, à sa sortie du collège, n'a aucune difQculté pour trouver sa voie dans 1 industrie, l'agriculture ou le commerce. Tandis que nos bacheliers, nos licenciés, nos ingénieurs ne sont bons qu'à exécuter des démonstrations au tableau. Quelques années après avoir terminé leur éducation, ils ont totalement oublié leur inutile science. Si l'État ne les case pas, ce sont des déclassés. S'ils se rabattent sur l'industrie, ils n'y seront acceptés que dans les places les plus infimes, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le temps de refaire entièrement leur éducation, ce à quoi ils ne réussiront guère. S'ils écrivent des livres, ce ne seront que de

pâles rééditions de leurs manuels, aussi dépourvues d'originalité dans la forme que dans la pensée.

Ce ne sont pas nos programmes universitaires mais nos méthodes qu'il faudrait pouvoir changer. Tous les programmes sont bons quand on sait s'en servir. Malheureusement, pour changer ces méthodes, il faudrait pouvoir changer les idées des professeurs, et par conséquent leur éducation et un peu aussi leur âme.

§ 2. — Le concept latin de la religion

Le concept religieux, après avoir exercé son rôle utile, a fini par devenir aussi funeste aux peuples latins que leurs concepts de l'État et de Téducation, et toujours pour la même raison qu'il n'a pas su évoluer.

Sans rompre brusquement avec les croyances du passé, les Anglo-Saxons ont su se créer une religion plus large, pouvant s'adapter à toutes les nécessités modernes. Les faits dogmatiques trop gênants se sont estompés, ont pris une valeur symbolique, un caractère mythologique. La religion a pu vivre ainsi sans hostilité avec la science. De toutes façons elle n'est pas un adversaire déclaré qu'il faille combattre. Le dogme catholique des Latins a conservé au contraire ses formes rigides, absolues et intolérantes, utiles autrefois peut-être, mais très nuisibles aujourd'hui. Il est resté ce qu'il était il y a cinq cents ans. Hors de lui point de salut. Il prétend imposer à ses fidèles les absurdités historiques les plus inacceptables. Il n'y a pas de conciliation possible avec lui. Il faut le subir ou le combattre.

Devant les révoltes de la raison, les Gouvernements

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latins ont bien dû renoncer à soutenir des croyances si profondément incompatibles avec révolution des idées, et ils ont fini généralement par s'abstenir de toute ingérence dans le domaine religieux.

Mais alors deux conséquences se sont manifestées. Sur les âmes faibles les vieux dogmes ont repris tout leur empire, et ils les courbent sous des croyances usées sans aucun rapport avec les besoins modernes. Les esprits un peu indépendants ont su se soustraire à un joug évidemment irrationnel et pesant ; mais, comme on leur avait dit dans leur jeunesse que toute la morale reposait sur les dogmes religieux et ne pouvait exister sans eux, ils ont cru qu'avec la disparition de ces dogmes devait disparaître aussi la morale qui s'appuyait sur eux. Leur moralité s'est alors considérablement relâchée, et bientôt ils n'ont plus connu d'autres xèçles de conduite que celles prescrites par les codes et maintenues par les gendarmes.

Ainsi donc trois concepts fondamentaux : le concept du gouvernement, le concept de l'éducation et le concept religieux ont contribué à la formation de l'âme latine et produit son état actuel. Tous les peuples, à un certain degré de civilisation, ont subi ces concepts, et aucun ne pouvait éviter de les subir, car lorsque les peuples sont faibles, ignorants, peu développés, il est évidemment avantageux pour eux, comme il Test pour l'enfant, que des esprits supérieurs leur imposent des idées et des croyances, pensent et agissent pour eux. Mais avec les progrès de l'évolution, le moment arrive où les peuples ne sont plus enfants et doivent se conduire eux-mêmes. Ceux qui n'ont pas su acquérir cette

aptitude se trouvent par ce seul fait bien en retard sur ceux qui la possèdent.

Les peuples latins n'y ont pas réussi encore, et, faute d'avoir su apprendre à penser et à agir par eux-mômes, ils sont désarmés aujourd'hui dans la lutte industrielle» commerciale et coloniale, déterminée par les conditions de l'existence moderne, et o\x ont si vite triomphé les Anglo-Saxons. Victimes de leurs concepts héréditaires, les Latins se tournent vers le socialisme, qui leur promet de penser et d'agir pour eux ; mais, en tombant sous sa domination ils ne feront que se soumettre à de nouveaux maîtres et retarder encore l'acquisition des qualités qui leur manquent.

§ 3. — Comment les concepts utins ont marqué de Lsta

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