EMPREINTE TOUS LES ÉLÉMENTS DE LA CIVILISATION
Il me resterait, pour être un peu plus complet, à suivre dans les différentes branches de la civilisation: littérature, art, industrie, etc., les conséquences, utiles ou nuisibles suivant les époques, des concepts fondamentaux dont je viens de tracer très sommairement le rôle. Une tâche aussi vaste ne peut être entreprise ici. Il suffisait de montrer comment les progrès actuels du socialisme chez les Latins sont la conséquence de leurs concepts et de déterminer la formation de ces concepts. Nous retrouverons leur influence à chaque page de cet ouvrage et notamment quand nous aurons à nous occuper des luttes commerciales et industrielles auxquelles l'évolution économique actuelle condamne tous les peuples. Le lecteur qui voudra appliquer nos principes à un élément de civilisation quelconque, sera
frappé des clarlés dont ils illuminent son histoire. Ils ne suffisent pas évidemment à tout expliquer, mais ils donnent le sens de beaucoup de faits inexplicables sans eux. Ils font comprendre surtout ce besoin de direction qui laisse les Latins si timides devant les responsabilités, leur inaptitude à mener à bien toute entreprise qui n'est pas fortement conduite par des chefs, et leur tendance actuelle vers le socialisme. Lorsque les Latins ont à leur tête de grands hommes d'Élat, de grands généraux, de grands diplomates, de grands penseurs, de grands artistes, ils se montrent capables des plus énergiques efforts. Mais les initiateurs de génie ne se rencontrent pas toujours, et, faute de tels conducteurs, les peuples latins périclitent. Avec un Napoléon ils ont dominé l'Europe. Commandés plus tard par des généraux incapables, ils ont é)é victimes des plus invraisemblables désastres et n'ont pu résister à ceux qu'ils avaient autrefois si facilement vaincus'. Ce n'est pas
(1) Lorsqu'on étudie dans ses détails l'histoire de notre dernière guerre, ce n'est pas seulement la lourde incapacité des généraux placés à la télé des armées qui apparaît sans cesse, mais aussi celle des ofBciers de tout grade sans exception. Ces derniers n'osaient jamais prendre la moindre initiative, s'emparer d'un pont inoccupé, attaquer une batterie gênante, etc. Leur principale préoccupation était d'attendre des ordres qui ne pouvaient venir. Comme les diplomates dont je parlais ailleui-s, ils n'avaient pas une doctrine leur indiquant la décision à prendre dans un cas imprévu quand le chef n'est pas là. Ce qui fit la force des Allemands, c'est qu'ils possédaient cette doctrine. Les ordres leur étaient inutiles, et d'ailleurs, en dehors des indications générales, des directives^ suivant l'expression de M. de Moltke, ils en recevaient fort peu. Chaque ofûcier savait ce qu'il avait à faire dans les cas variés qui pouvaient se présenter, et, par suite d'une éducation technique pratiquée pendant longtemps, il le faisait d'instinct. Une éducaUon n'est complète que lorsque des actes d'abord conscients et demandant de pénib.es efforts sont ensuite déterminés par l'inconscient. Us s'exécutent alors d'instinct et sans réflexion, mais ce n'est jamais par l'étude des livres qu'on arrive à ce résultat Notre étatmajor commence à peine, après trente ans de réflexion, & soupçonner l'importance de ces principes, mais l'éducaUon que reçoivent à l'ICcole de Guerre nos officiers, est restée encore bien latine, c'est-à-dire déplorablemont livresque et théorique.
toujours sans raison que de tels peuples sont si prompts à rejeter sur leurs chefs la responsabilité de leurs échecs. Ils valent ce que valent leurs maîtres, et ils en ont conscience.
Sous peine de bientôt périr, les Latins doivent apprendre à se conduire. Les champs de bataille, militaires ou industriels, sont aujourd'hui trop vastes pour qu'un petit nombre d'hommes, si éminents qu'on les suppose, puissent diriger les combattants. Dans la phase du monde où nous sommes entrés, Tinfluence des grandes capacités ne s'efface pas, mais elle tend de moins en moins à être directrice. L'autorité est trop dispersée pour ne pas s'évanouir. L'homme moderne n'a plus à compter sur aucune tutelle, et moins encore sur éelle du socialisme que sur toute autre. Il doit apprendre à ne compter que sur lui-même. C'est à cette nécessité fondamentale que l'éducation devrait le préparer.
S 1. Vah80i*plion par l'État. — Le socialisme moderne est chez les Latins la conséquence nécessaire de leur ancien concept du Gouvernement. — Extension progressive des fonctions de TEtat. — Gomment les exigences du public rendent cette extension nécessaire. — L'Etat est obligé de diriger de plus en plus les grandes entreprises et de sub- Tentionner celles qu*il ne dirige pas. — Exemples divers montrant la nécessité pour TEtat d'intervenir malgré lui pour réglementer et protéger. — § 2. Les conséquences de l'extension des fonctions de CElat. — Disparition des sentiments d'initiative et de responsabilité chez les citoyens. — La réglementation appelle la réglementation. — Difficultés qu'éprouve l'Etat à tout diriger. — Frais énormes que son intervention constante nécessite. — Accroissement inévitable de la bureaucratie chez les peuples latins. — Emlettement du pouvoir de l'Etat. — Réclamations incessantes du public pour accroître les règlements. — Prix énorme de revient de tout ce qui est fabriqué par l'Etat. — Complications fatales de son administration. — Exemples divers fournis par la guerre et la marine. — Les prix de revient de l'industrie privée. — L'administration latine aux colonies. — Conséquences identiques de l'administration latine en Italie et en France. ^ § 3. L'État collectiviste. — Les étapes que les peuples latins ont encore à franchir pour arriver au pur collectivisme sont peu nombreuses. — Les peuples latins sont entrés depuis longtemps dans la phase du collectivisme. — Examen des diverses propositions des collectivistes et de ce qui a déjà été fait dans cette voie.
§ 1. — L'absorption par L^éiAT
Les chapitres qui précèdent ont suffisamment montré que le socialisme» sous la forme du socialisme d'État, bien voisine du collectivisme» est en France la floraison d'un long passé» la conséquence ultime d'institutions déjà bien vieilles. Loin de pouvoir être considéré comme révolutionnaire, le moderne collectivisme devrait apparaître comme une doctrine fort rétrograde» et ses sec-
tateurs comme de timides réactionnaires se bornant à développer les plus anciennes et les moins élevées des traditions latines. Ils nous annoncent bruyamment chaque jour le triomphe prochain de leurs utopies. Ils n'étaient pas nés encore que nous en étions victimes depuis longtemps.
Le socialisme d'État, c'est-à-dire la centraKsation entre les mains du Gouvernement de tous les éléments de la vie d'un peuple, est peut-être le concept le plus caractéristique, le plus fondamental, le plus irréductible des sociétés latines. Loin dêtre entrée dans une phase de déclin, l'absorption par TÉtat ne fait que s'accroître chaque jour. Bornée pendant longtemps aux fonctions politiques, elle ne pouvait s'étendre beaucoup dans le domaine de l'industrie à une époque où l'industrie n'existait guère. Lorsque cette dernière est devenue prépondérante, l'influence gouvernementale est intervenue dans toutes les bi*anches industrielles. L'État s'est vu obligé, en matière de chemins de fer, de ports, de canaux, de constructions, etc., de suppléer à Tiniliative qui manquait aux citoyens. Il dirige exclusivement luimême les plus importantes entreprises et garde le monopole de nombreuses exploitations : enseignement, télégraphes, téléphones, tabacs, allumettes, etc., qu'il a successivement absorbées. 11 est obligé d'entretenir celles qu'il ne dirige pas lui-même pour les empêcher de péricliter. Sans ses subventions, la plupart tomberaient promptement en faillite. C'est ainsi qu'il paie aux Compagnies de chemins de for d'énormes subsides sous le titre de garanties d'intérêts. Il verse annuellement à leui*s actionnaires près de 100 millions, somme à laquelle il faut ajouter les 48 millions de déficit que
lui coûtent annuellement les lignes qu'il exploite luimême.
Nombreuses sont les entreprises privées: maritimes, commerciales ou agricoles, que l'État est forcé de subventionner, sous des formes diverses. Primes aux armateurs qui construisent des vaisseaux, primes aux fabricants de sucre, primes ajix iilateurs et aux sériciculteurs, etc., etc. Pour ces derniers seulement les primes annuelles ne sont guère que d'une dizaine de millions, mais pour les fabricants de sucre elles dépassaient 100 millions. Il n'est guère d'industries qui ne réclament aujourd'hui la protection financière de TÉtat. Sur ce point, et il est malheureusement le seul, les partis politiques les plus opposés sont parfaitement d'accord. Considéré comme responsable de tout, et devant tout diriger, l'État semble posséder un trésor immense dans lequel chacun peut puiser. Un département a-t-il besoin, — comme dans cet exemple de la chambre de commerce de X..., cité par le TempSy — de la somme nécessaire pour payer un dessinateur destiné à améliorer une industrie absolument locale qui lui rapporte plusieurs millions, il s'adresse à l'État, et non aux individus intéressés aux progrès de cette industrie. Un autre département veut-il un chemin de fer d'intérêt purement local, il s'adresse encore à l'État. Un port de mer veut-il obtenir des améliorations dont il sera seul à profiter, toujours l'État. Nulle part la moindre trace d'initiative ou d'association privées pour créer ou entretenir une* œuvre quelconque.
M. P. Bourde a rapporté un exemple bien typique de cet état d'esprit. C'est l'histoire, totalement incompréhensible et invraisemblable pour un Anglais ou un
Lb Bon. — Psych. du social. 12
Américain, des habitants de la petite ville de X... Une de leurs conduites d'eau ayant été brisée reçut brusquement les immondices d un égout voisin. Faire venir un ouvrier et réparer Taccident était une idée trop peu latine pour qu'elle s'imposât au conseil municipal réuni dans le but de discuter sur Taccident. Évidemment il fallait s'adresser au Gouvernement. Quatre grandes colonnes de journal ont à peine suffi pour résumer les démarches qui furent faites. Grâce à Tintervention d'un nombre considérable de ministres, sénateurs, députés, préfets, ingénieurs, etc., le dossier ne fit que vingt stations dans diverses administrations, et la décision finale ne mit que deux ans à parvenir à la commune. En attendant, les habitants continuèrent avec résignation à boire de Teau d'égout, sans avoir eu une seule fois l'idée de remédier eux-mêmes à Taccident. Les exemples rapportés par Tocqueville montrent que les choses se passaient exactement de la même façon sous l'ancien régime.
Il y a là un état d'esprit spécial, qui est évidemment une caractéristique de race. L'État est obligé d'inlervenir sans cesse pour réglementer et proléger; mais s'il écoutait toutes les doléances, il interviendrait bien davantage encore. 11 y a quelques annéds, un honorable sénateur s'est fait devant le Sénat l'organe des réclamations d'un syndicat de charcutiers qui voulaient obliger le Gouvernement à substituer le porc salé au bœuf dans Talimentation de l'armée sous prétexte de protéger l'élevage des petits cochons. Dans l'esprit de ces braves gens, la fonction naturelle de l'État étant de protéger l'industrie, il devait nécessairement garantir la vente de leurs marchandises et décréter le porc salé obligatoire.
On a bien tort de reprocher aux collectivistes de vouloir remettre tous les monopoles, toutes les industries, tous les services publics dans les mains du Gouvernement. Ce rêve ne leur est pas spécial, puisqu'il est celui de tous les partis. Cest un rêve de race.
Assailli de toutes parts, TÉtat se défend comme il peut ; mais, sous la pression unanime du public, il est bien obligé malgré lui de protéger et de réglementer. C'est de tous côtés qu'on lui demande d'intervenir, et toujours dans le môme sens, c'est-à-dire dans celui de la restriction de l'initiative et de la liberté des citoyens. Les lois de ce genre qu'on lui propose chaque jour sont innombrables : lois pour décider le rachat des chemins de fer et les faire administrer par l'État, lois pour s'emparer du monopole de Talcool, lois pour accaparer la gestion de la Banque de France, lois pour réglementer les heures de travail dans les manufactures, lois pour empêcher la concurrence des produits étrangers, lois pour donner une pension de retraite à tous les ouvriers âgés, lois pour obliger les adjudicataires de fournitures publiques à n'employer que certaines catégories d'ouvriers, lois pour réglementer le prix du pain, lois pour imposer les célibataires de façon à les obliger à se marier, lois pour accabler d'impôts les grands magasins au profit des petits, etc., etc.
Tels sont les faits. Examinons maintenant leurs conséquences.
§ 2. — Les conséquences de l*ext£nsiom
DES FONCTIONS DE l'ÉTAT
Les conséquences de celte absorption de tous les services par l'État et de son intervention constante —
LE SOaALISME SUIVANT LES RACES
absorption et intervention réclamées par tous les partis sans exception — sont désastreuses pour le peuple qui les subit, ou plutôt qui les impose. Cette intervention permanente finit par détruire entièrement chez les citoyens les sentiments d'initiative et de responsabilité qu'ils possédaient déjà si peu. Elle oblige l'État à diriger à grands frais, en raison de la complication de son mécanisme, des entreprises que les particuliers, ayant le ressort de l'intérêt personnel comme mobile, mèneraient à bien sans tant de dépenses *, comme ils le font d'ailleurs dans d'autres pays.
Ce sont là des résultats constatés dès longtemps par les économistes : « La concentration des forces économiques aux mains de l'État, écrit M. Leroy-Beaulieu, conduit la France nouvelle à la ruine des initiatives privées, à l'abâtardissement des volontés et des énergies individuelles, pour aboutir à une sorte de servage bureaucratique ou decésarisme parlementaire, énervant à la fois et démoralisant tout le pays appauvri. »
« La réglementation, dit de son côté Herbert Spencer, appelle d'autres réglementations, en faisant naître des conséquences nullement prévues par le législateur... Toute réglementation implique la création de nouveaux agents régulateurs, un plus grand développement du fonctionnarisme et une augmentation du corps des
(I) C'est bien entendu dans tous les pays du monde que les entreprises gérées par des particuliers, nécessairement intéressés à leur succès, réussissent beaucoup mieux que quand elles sont exécutées par l'Etat, c'està-dire par des agents anonymes qui s'y intéressent fort peu. M. Simon Hanann, consul américain & Francfort, a fait & propos des entreprises métallurgiques de la Russie les observations suivantes : a II est curieux de constater que, lorsque l'Etat dirigeait lui-même ces entreprises, ell -s ont toutes périclité, qu'il en a été de même jusqu'en 1885, alors qued.s capitaux locaux s'y sont intéressés ; qu'enfin les capitaux étrangci's ont réussi là où les autres avaient échoué. Sur 17 fonderies du sud de la Russie, 4 seulement appartiennent à des Russes. »
fonctionnaires. Plus Tintervenlion de TEtat s'accentue, plus les gouvernés perdent leur initiative individuelle. . . ; de plus, chaque nouvelle ingérence de TÉtat fortifie l'opinion tacite d'après laquelle c'est le devoir de TÉtat de remédier à tous les maux et de réaliser tous les biens, »
Jamais les économistes n'ont eu aussi visiblement raison, et jamais pourtant ils n'ont plus complètement prêché dans le désert. Personne ne conteste leurs assertions, et pourtant nous continuons à nous avancer de plus en plus dans une voie qui conduira au dernier degré de la décadence et de la servitude les peuples qui s'y sont engagés.
Ce n'est aujourd'hui qu'au moyen d'une armée de plus en plus immense d'agents, que l'État peut arriver à tout diriger, tout administrer, tout centraliser. Ils étaient 188 000 et coûtaient annuellement 245 millions à peine il y a cinquante ans; ils sont 689 000* et coûtent 627 millions aujourd'hui. Leur nombre augmentera nécessairement encore dans de grandes proportions. L'instruction donnée par l'État ne sert plus guère qu'à créer des fonctionnaires pour l'État. La moitié des lycéens se destinent aux fonctions publiques. Seuls les fruits secs vont au commerce, à l'agriculture et à l'industrie. C'est exactement le contraire de ce qui se passe eu Amérique et en Angleterre.
Le Gouvernement se défend comme il peut contre cette invasion de diplômés, auxquels leur déprimante éducation et leurs aptitudes héréditaires ne donnent pas la somme d'initiative nécessaire pour se créer des situait) En y comprenant ceux affectés au service des communes d'après It recensement de VOffice du travail de 1896.
tions indépendantes. Ils n'ont de volonté que pour apprendre par cœur les plus gros manuels ; et, sur ce point, rien ne les rebute. UËtat complique sans cesse la matière des examens, rend les manuels de plus en plus épais; rien ne décourage les candidats. Avec le quart de la patience qu'il faut pour apprendre par cœur de fastidieuses inutilités, la plupart feraient fortune dans l'industrie; mais ils n'y songent môme pas. On a pu dire avec raison que notre siècle est le siècle des examens. C'est exactement le système chinois ; et, comme l'a fait observer Renan, il a produit dans ce peuple de mandarins une incurable sénilité.
En fait, c'est la bureaucratie qui gouverne aujourd'hui la France, et nécessairement elle la gouvernera de plus en plus. Le pouvoir de TÉtat se trouve émietté entre d'innombrables mains. L'irrésistible besoin des Latins d'être gouvernés étant accompagné d'un besoin non moins irrésistible d'autorité, tous les agents qui représentent l'État se gouvernent les uns les autres, suivant une hiérarchie minutieuse et rigide, qui descend par degrés successifs du ministre au dernier des cantonniers. Chaque fonctionnaire ne possédant que des attributions fort étroites, ne peut accomplir le moindre acte sans recourir à toute une hiérarchie placée au-dessus de lui. Il est emprisonné dans un lacis inextricable de règlements et de complications auxquels il ne saurait se soustraire, et dont le poids retombe nécessairement sur tous ceux qui sont dans l'obligation de s'adresser à lui.
Ce réseau de règlements se développe chaque jour à mesure que l'initiative des citoyens devient plus faible. Comme le faisait observer Léon Say, « il s'élève un cri
de plus en plus fort pour demander une réglementation de plus en plus minutieuse ».
Pressé ptr les réclamations incessantes d'un public avide de liftelle, l'État légifère et réglemente sans relâche. Obligé de tout diriger, de tout prévoir, il entre dans les détails les plus minutieux. Un particulier est-il écrasé par une voiture, une horloge est-elle volée dans une mairie : immédiatement on nomme une commission chargée d'élaborer un règlement, et ce règlement est toujours un volume. Suivant un journal bien informé, le nouveau règlement sur la circulation des fiacres et autres moyens de transport dans Paris, rédigé par une commission chargée de simplifier Tétat de choses existant, ne comprendra pas moins de 425 articles !
Ce prodigieux besoin de réglementation ne semble pas nouveau dans Thistoire. Il a été constaté déjà chez plusieurs peuples, les Romains et lés Byzantins notamment, aux époques de basse décadence, et il a dû contribuer notablement à hâter cette décadence. M. Gaston Boissier fait remarquer qu'à la fin de l'empire romain « jamais la minutie administrative n'avait été poussée aussi loin. Cette époque est avant tout paperassière. Un fonctionnaire impérial ne marchait jamais qu'accompagné de secrétaires et de sténographes ».
De ces hiérarchies si compliquées, de cette réglementation étroite, il résulte tout d'abord que tout ce qui est créé par l'État est produit d'une façon très lente et très coûteuse. Ce n'est pas en vain que les citoyens d'un pays renoncent à diriger eux-mêmes leurs affaires et veulent tout confier aux mains de l'Etat. Ce dernier leur fait forcément payer très cher son intervention. On peut citer comme un bien typique exemple les divers
Les rapports faits au Parlement au nom de la commission du budget, par M. Cavaignac sur le budget de la guerre, et par M. Peiletan sur celui de la marine, montrent que les complications administratives dépassent tout ce qu'on peul imaginer. Dans le rapport de M. Cavaignac, on voit, parmi un grand nombre de faits analogues, Thistoire invraisemblable et véridique pourtant de ce chef de bataillon qui, s'étant permis de se faire confectionner aux Invalides une paire de bottines non réglementaires, se trouva débiteur de 1 fr. 80 envers TÉtat, somme qu'il était d'ailleurs tout disposé à payer. Pour régulariser son versement il fallut trois lettres du ministre de la guerre, une lettre du ministre des finances, et une quinzaine de lettres, décisions ou rapports de généraux, directeurs, chefs de bureau, etc., placés à la tête des divers services administratifs !
Dans le rapport de la commission du budget de la marine, on voit des complications bien plus considérables encore. La solde mensuelle d'un simple lieutenant de vaisseau comprend une collection de soixantesix tarifs différents, a tous pourvus d'une longue queue de décimales ». Pour obtenir dans un port de mer une « paumelle de voilier », morceau de cuir valant dix centimes, il faut établir une feuille spéciale pour laquelle on doit aller, dans tous les coins du port,
propos de l'hospice de la Salpôlrlère, grand élablissemcnl qui a 5 000 habilant5 et nn budget de 2 mil. ions et demi, un journal s'exprimait delà façon suivante :
« bi l'on savait les rouages à mettre on mouvement, le monde à remuer pour faire placer un réchaud à gaz. on serait stupéfait ; demande et avis favorable de l'économe, autorisation du conseil de surveillance, envoi & l'archilecle, relevé de plans, confection d'un projet, devis, retour au conseil de surveillance, ordonnance à l'architecte, avis à Ten- Ireprenour, c'est-à-dire perte de temps de deux mois et dépense de 80 à 100 francs, alors qu'avec un directeur autonome, la chose aurait été faite en huit jours, avec une dépense de 15 à 20 francs. »
chercher six signatures différentes. Une fois le morceau de cuir confectionné, recommencent de nouvelles écritures et inscriptions sur de nouveaux registres. Pour la réception de certains objets il faut des pièces de comptabilité qui demandent quinze jours de travail. Le nombre des états dressés par certains bureaux est évalué à 400000.
A bord des vaisseaux la complication n'est pas moindre : l'approvisionnement bureaucratique est prodigieux, a Nous y avons trouvé, dit le rapporteur, avec trente-trois volumes de règlements destinés à fixer les détails de la vie administrative du bord, Ténumération de 230 types divers de registres, livres, carnets, étals quotidiens et mensuels, certificats, pièces de recettes, fascicules, feuilles volantes, etc. » Dans ce dédale dî chiffres les malheureux employés ne se reconnaissent bientôt plus. Écrasés par leur terrible labeur, ils en arrivent à travailler tout à fait au hasard. « Des centaines d'employés sont exclusivement occupés à calculer, à transcrire, à copier dans d'innombrables registres, à reproduire sur d'innombrables feuilles volantes, à diviser, à totaliser, à envoyer au ministre des chiffres qui n'ont aucune réalité, qui ne répondent à rien dans Tordre des faits, qui seraient probablement plus rapprochés de la vérité si on les inventait de toutes pièces. »
Aussi est-il impossible d'arriver à aucun renseignement précis sur les approvisionnements, dont chaque catégorie dépend de toute une série de bureaux ayant chacun leur autonomie. Quelques vérifications faites au hasard par le rapporteur du budget lui ont donné les chiffres les plus extravagants. Alors que des choses
essentielles manquaient absolument et qu'il fallait les acheter d'urgence, comme ces 23 000 cuillères et fourchettes citées dans son rapport, et qui, vendues 10 centimes au détail dans les rues de Toulon, furent payées 50 centimes par Tadministration, on rencontre des objets dont on a un approvisionnement pour trente ans, d'autres pour soixante-huit ans. Quant aux achats de TAdminislration, les chiffres qui ont pu être relevés sont véritablement fantastiques. Elle paie en Extrême- Orient, pays de production, le riz 60 p. 100 plus cher qu à Toulon. Les prix payés pour tous les objets sont généralement le double de ce que paierait un particulier, simplement d'ailleurs parce que, ne pouvant payer avant la régularisation de pièces de comptabilité innombrables, l'Administration est obligée de s'adresser à des intermédiaires qui lui font des avances remboursées souvent très tard à cause de Tépouvantable complication des écritures Tout ce gaspillage effroyable et forcé se traduit par un nombre élevé de millions dépensés aussi inutilement que si on les jetait à Teau. Un industriel qui conduirait ainsi ses affaires n'attendrait pas longtemps la faillite.
Le rapporteur que nous citons a eu la curiosité de voir comment s'y prend l'industrie privée, pour éviter ces milliers de registres et d'employés, cette comptabilité qui aboutit, par l'impossibilité même de s'y reconnaître, aux plusgraves désordres. Rien n'était plus intéressant que celte comparaison, qui met en présence le socialisme d'État, tel que le rêve le collectivisme, et l'initiative privée telle que la comprennent les Anglais et les Américains.
Voici comment il s'exprime :
« Pour aToir un point de comparaison, nous avons fait demander comment procédait un grand établissement d'industrie privéo, qui touche un de nos arsenaux, et qui, comme lui, est consacre ù la construction des navires. On jugera de Timportance de cet établissement, si Ton songe qu'en ce moment, il a sur chantier un de nos grands croiseurs de l'* classe, deux cuirassés brésiliens, un croiseur à 23 nœuds, un paquebot et cinq navires à voile ; en tout, une flotte de 68000 tonnes. On accordera ;qu*il faut, pour cela, des magasins d'une certaine importance.
d Un grand livre suffît à la comptabilité de chacun de ces maga* sins. En outre, au-dessus de la place où est déposée chaque sorte d'objets, est placée une planchette indiquant la nature de Tobjet, le numéro du folio du grand livre correspondant, et au-dessus, en trois colonnes, les entrées, les sorties et les existants. Ainsi on peut, du premier coup d'œil, connaître l'état des approvisionnements. Si un chef d'atelier a besoin d*j puiser, il délivre un bon signé et daté, indiquant le numéro et la nature de l'objet qu'il réclame. Le magasinier inscrit au dos le nom, le poids, le prix par unité, le prix total, et les bons sont transcrits sur un cahier, puis sur un ^rand livre. Rien de plus simple, et, À ce qu'il semble, de plus suffisant. »
Il est intéressant de comparer les prix de revient de Tindustrie privée, qui est obligée de gagner de l'argent, avec ceux de TÉtat, qui n'a pas à en gagner. Cette comparaison a été faite depuis longtemps.: ce que FÉtat fait lui-même lui revient en général de 25 à 50 p. 400 plus cher que ce qui est fabriqué par l'industrie privée. Pour les cuirassés, dont le prix total oscille autour de 20 millions, la différence entre les prix de revient en Angleterre et en France est d'environ 25 p. 100 d'après un rapport de M. de Kerjegu*.
(1) La comparaison entre les prix de revient de l'industrie privée et eeux des élablissements de TÉtat est fort difûcile parce que les intéressés oublient soigneusement de faire figurer dans le prix de revient des dépenses considérables : loyers, traitements d'employés, etc.. imputées à d'autres budgets. Cest ainsi qu'il a été prouvé à la Chambre des députés, par une enquête spéciale faite par la commission du budget, que l'Imprimerie nationale, qui prétendait réaliser des bénéfices sur ses opérations, préseniait un déficit annuel de 640 000 francs. Ce n'est pourtant pas le bon marché de ses productions qui amène on tel déficit. Lo
Bien des motifs interviennent dans cette majoration des prix de tout ce qui est fabriqué par l*Etat. il nous suffisait de constater le fait sans avoir à en rechercher toutes les causes. Nous nous bornerons à faire remarquer que quelques-unes de ces causes résident non seulement dans la complication des règlements et des formalités, mais encore dans un facteur psychologique essentiel : Tindifférence que Ton apporte nécessairement dans toutes les entreprises oix l'intérêt personnel n'est pas en jeu. C'est pour cette sérieuse raison qu'on voit si souvent péricliter les entreprises industrielles qui, au lieu d'apg^artenir à un individu personnellement intéressé à leur succès, sont gérées par des intermédiaires *.
De ces conditionsdifférentes résultent nécessairement des procédés d'administration fort dissemblables. J'en
rapport a prouvé que le prix de revient des imprimés dans cet établissement entretenu par l'État qui lui donne indirectement 8k8 000 fi-ancs do subvention, est de 25 à 30 p. 100 supérieur à ceux de l'industrie privée. Les diiïérences sont parfois bien plus fortes. Parmi les exemples cités devant la Chambre, on peut mentionner celui d'un ouvrage spécial que voulait publier le ministère de la marine. L'Imprimerie nationale, établissement subventionne, demandait 60 000 francs. Un éditeur privé, non subventionné, en demanda 20 000. U est vrai que dans l'Imprimerie nationale — qu'on peut considérer comme type des établissements de la future société collectiviste — tout se passe avec une minutieuse régularité. Un des rapporteurs, M. Hervieu, s'exprime ainsi:» Il faut un carré de papier autorisant & y entrer, un autre autorisant à y faire l'achat projeté, un autre autorisant à emporter ce qu'on a acheté, un autre enfin autorisant & en sortir. »
(1) Voici ce que m'écrivait à ce propos un grand industriel belge, ea relations d'aiïaires avec beaucoup de pays et que pour cette raison j'avais consulté sur la question :
« Une preuve évidente de ce que vous avancez, que les entreprises {gérées par des intermédiaires périclitent, c'est la liste nombreuse des aiTaires cotées & la Bourse qui, après avoir donné des résultats excellents, sont tombées à presque rien depuis qu'on les a transformées en sociétés anonymes.
<c Nous avons ici des affaires qui, lorsqu'elles appartenaient à un petit groupe intéressé directement, donnaient des dividendes de 12 à 15 p. 100; on les a transformées en sociétés anonymes, et le revenu est tombé en moyenne à 3 p. 100. Quelques-unes ne donnent plus rien. »
ai eu récemment un exemple, que je reproduis ici parce qu*il est fort typique et illustre nettement ma pensée.
Une société étrangère avait établi à ses frais, en France, une ligne de tramways reliant deux grands centres industriels et qu'elle administrait elle-même. L'affaire marchait admirablement. La recette annuelle s'élevait à 1 100 000 fr., et les frais d'exploitation ne dépassaient pas 47 p. 100. Les autorités locales ayant fait observer à la société qu'il était fâcheux de voir à sa tôte un étranger, cette dernière consentit à le remplacer par un ingénieur français. L'expérience fut fort probante. L'ingénieur commença tout d'abord par .réorganiser les bureaux et les garnit de nombreux agents : sous-directeur, chef de comptabilité, chef du contentieux, caissier, etc., puis il élabora naturellement un long règlement bien compliqué où se développa toute l'ingéniosité de son esprit latin.
Les résultats ne se firent pas attendre. En moins d'une année les frais d'exploitation avaient presque doublé. Ils atteignaient en effet 82 p. 100, et la société voyait venir rapidement l'heure de la ruine.
Elle prit un parti héroïque. Son directeur alla trouver les autorités, leur mit les résultats sous les yeux, puis leur offrit de garder à l'ingénieur son titre et son traitement, mais à la condition formelle qu'il ne mît sous aucun prétexte les pieds dans les bureaux. La proposition acceptée, l'ancienne organisation fut rétablie, et les frais d'exploitation retombèrent bientôt à leur chiffre normal de 47 p. 100. Cet essai d'administration latine avait coûté environ 500 000 francs à la maison qui l'avait tenté.
Appliqué aux colonies, noire système d'administration a engendré les plus désastreux résultats. II a î mené la ruine progressive de nos possessions. Alors que les colonies anglaises ne coûtent presque rien au budget, nous dépensons 1 10 millions environ par an pour entretenir les nôtres. En échange de celte somme, nous faisons avec elles un chiffre d'affaires commerciales qui nous laisse moins de 10 millions de bénéfice. Le déficit annuel est donc énorme. Ce déficit est beaucoup plus qu'une simple perte, car la somme dépensée sert, en réalité, à développer le commerce de nos concurrents. C'est à eux en effet surtout que nos colons achètent, nos nationaux n'étant pas capables de produire aux mômes prix. Le chiffre des affaires faites par nos colons avec les étrangers est supérieur de 46 millions à celui qu'ils font avec nos nationaux. Il est difficile qu'il en soit autrement, étant données les entraves administratives dont nous entourons notre commerce dans nos colonies. Pour administrer les 2 300 000 habitants de la Cochinchine, nous possédons beaucoup plus de fonctionnaires que les Anglais pour administrer 230 millions d'Hindous.
L'état misérable de nos colonies est également en grande partie la conséquence d'un de ces caractères psychologiques de race dont j'ai tant de fois montré Firrésislible force. La totale incapacité des Latins à comprendre les idées des autres peuples, leur intolérance et leur soif d'égalité et d'uniformité les ont conduits au principe de l'assimilation d'après lequel les peuples conquis doivent être gouvernés suivant les lois et les coutumes du peuple conquérant. Nègres, malgaches, annamites, arabes, etc., sont couchés sur le
même lit de Procusle. Nous leur expédions de Paris une armée de magistrats qui leur imposent des lois faites pour des peuples de constitution mentale fort différente, des régiments de fonctionnaires qui les soumettent ii tous les minutieux règlements édictés par une bureaucratie méticuleuse et méfiante. Pour juger et administrer les quelques milliers de nègres des deux ou trois villages qui nous restent dans l'Inde nous avons plus de 100 fonctionnaires dont 38 magistrats. A Madagascar notre administration nous coûte 45 millions. Ces épais bataillons d'agents inutiles peuplent un peu nos colonies, mais à quel prix ! Non seulement ils pèsent lourdement sur le budget de la métropole, mais, de plus, ils font fuir tous les colons européens qui s'empressent de se réfugier dans les colonies anglaises voisines pour ne pas être emprisonnés dans un inextricable réseau de règlements et de vexations*, ce Sur les
(1) Vexations beaucoup plus lourdes encore pour les indigènes dont on ne comprend que trop les incessantes révoltes. On a lu il y a quelque temps dans les journaux, l'histoire de ce bureaucrate devenu résident qui, pour manifester son autorité, a fait enchaîner dans son propre palais et par son premier ministre le roi Norodom, personnage absolument sacré aux yeux de la population. Il est effrayant de penser qu'un grand- empire colonial puisse ôtre géré par d'aussi incompréhensives cervelles.
Il n'y a qu'à parcourir nos colonies pour voir i quel point nous sommes détestés par les indigènes alors que les Anglais qui gouvernent d'après des principes fort ditrérents sont profondément respectés. Ces principes bien simples consistant à laisser les indigènes s'administrer le plus possible eux-mêmes et à intervenir le moins possible dans leurs affaires n'ont en aucune façon le mérite de la nouveauté, car ils étaient déjà appliqués par les Romains. « Comment, écrit M. Boissier, après une aussi vigoureuse résistance la Gaule est-elle devenue si vite et si franchement Romaine. L'administration romaine, au moins aux bonnes époques, avait ce mérite qui. môme aujourd'hui, n'est pas commun, d'être peu exigeante et pas du tout tracassière. Elle ne gênait pas la liberté des municipes, intenenait le moins possible dans leurs affaires, respectait les préjugés religieux et les vanités locales, employait très peu de fonctionnaires et encore moins de soldats. Quelques troupes de police et le bruit lointain des légions campées à la frontière suflisaicut pour maintenir dans Tordre un peuple léger, glorieux, frondeur, ami du changement, mal disposé pour l'autorité, et dans lequel nous n'avons
Le Bon. — Psych. du social. 13
i914 Français qui habitent le Tonkin, écrivait, il y a quelques années, Bonvalot, il y a 1 SOO fonctionnaires, 400 individus qui vivent du protectorat et 13 colons. Et sur ces 13 colons 6 sont subventionnés ! Un journal racontait récemment qu'à Tépoque des rois de Dahomey, nos commerçants préféraient s'établir sur leur territoire plutôt que de se soumettre aux effroyables complications administratives qu'ils rencontraient dans notre colonie. Le plus dur des tyrans est beaucoup moins dur que la tyrannie bureaucratique anonyme, à laquelle, faute de savoir nous conduire nous-mêmes, nous sommes bien obligés de nous soumettre.
Les procédés d'administration latine nécessitent naturellement un budget immense ; de 1 800 millions en 1869, il est progressivement monté à 3 milliards et demi, somme qu'il faudrait porter à 8 milliards, si au budget de l'État on ajoutait celui des communes. Un tel budget ne peut s'alimenter que par des impôts écrasants \ Obéissant à la tendance générale des esprits qui s'oppose à toutes les entreprises dues à 1 initiative privée, l'Etat accable les industries d'impôts parfois extravagants. Dans son rapport de 1898, la Compagnie des Omnibus faisait ressortir que, pour un dividende de 65 francs par action payé à ses actionnaires, elle versait à TÉtat ou à la Ville 149 francs de taxes, soit un impôt de plus de 200 p. 100. Pour la Compagnie
pas de peine & nous reconnattre. La paix amena bientôt la richesse dans ce pays qui ne demande qu'à être tranquille pour devenir florissant. D
(1) Pour des produits d'un usage courant, comme le sucre, Timpôt s'était élevé à plus du double de sa valeur; pour l'alcool, il est dix fois éupérieur à la valeur de l'objet. Le sel, le tabac, le pétrole sont imposés d'une façon analogue. Les produits les plus essentiels, tels que le pain et la viande, subissent par les droits de douane des renchérissements qui en doublent parfois le prix.
générale des voitures, TÉtat et la Ville prélèvent sur la recette quotidienne de chaque voilure 2 fr. 44 centimes, alors qu'il revient aux actionnaires H centimes, etc. Toutes ces entreprises marchant ainsi vers la ruine, sont fatalement destinées tôt ou tard à passer, <?lles aussi, dans les mains de l'État.
Les chiffres qui précèdent permettent de pressentir ce que nous ménage le socialisme d'État, lorsque son évolution sera complète. Ce sera la ruine absolue et rapide pour toutes les industries des pays où il triomphera.
Il serait presque superflu d'ajouter que les effets de la centralisation et de l'absorption par l'État, constatés en France, s'observent également chez les autres nations latines, et à un degré beaucoup plus intense encore. Les choses en étaient arrivées en Italie au point que le Gouvernement a déposé au Parlement, dans la séance du 21 février 1894, un projet de loi d'après lequel le roi devait être investi pendant une année de pouvoirs dictatoriaux, pour essayer de réorganiser les administrations de l'État. Il est à regretter que cette loi n'ait pas été adoptée; car son application eût montré clairement combien sont vaines les tentatives de réforme des institutions, quand elles sont les conséquences de l'état mental d'une race.
On peut se faire une idée du développement du
socialisme d'État en Italie, et des entraves qu'il produit,
parles extraits suivants d'un rapport d'un député italien,
Bonasi, publié par la Revue politique et parlementaire
-en octobre 1895 :
« Aux chefé de service qui président en province aux difTérentes J[>ranches de l'adminisiration, on ne laisse non seulement aucune
i96 LE SOCIALISME SUIVANT LES RACES
initiatiYe, mais pas même celte timide latitude d'interprétation et d'application qui est pourtant inséparable de l'exercice d'une fonction administrative : en dehors des attributions qui leur sont expressément conférées par les lois, règlements, circulaires et instructions ministérielles, ils ne peuvent pas bouger d'une semelle sans l'autorisation préalable et lapprobation ultérieure du ministre dont ib dépendent... Les préfets, les intendants des Gnances, les présidents de cour, les recteurs d'université ne peuvent autoriser une dépense même minime, ou ordonner une réparation, quelque peu importante ou quelque urgente qu'elle soit, sans que leur décision ait reçu le saint-chréme du placet ministériel...
« ... Si une commune ou un établissement de bienfaisance veut acquérir un immeuble, ne fût-ce qu'un mètre de terrain, ou qu'il s'agisse de l'acceptation d'un legs fait en sa faveur, même de quelques francs, on exige une délibération du conseil communal ou de l'administration de l'établissement, et de plus, dans les deux cas, un vœu de la commission administrative provinciale, une requête au roi pour l'autorisation suprême, un rapport du préfet qui accompagne l'envoi au ministère, av«c le vu et les pièces justilicatives ; un rapport du ministre au Conseil d'État, un avis de ce conseil, et Gnalement un décret royal et son enregistrement à la cour des comptes. »
Les conséquences inévitables de cet état de choses ont élé un accroissement très rapide du nombre des fonctionnaires italiens, et par conséquent des dépenses budgétaires.
Des faits identiques se produisant chez tous les peuples latins, apparaissent nettement comme la conséquence de la constitution mentale de leur race. La démonstration est plus probante encore, quand on rapproche ces faits de ce que nous avons dit dans un autre chapitre des résultats produits par Tinitiative privée chez les Anglo-Saxons.
Il faut surtout retenir de notre démonstration que c'est uniquement à noiis-mêmes, et non aux Gouvernements, que nous devons nous en prendre de Textension progressive du rôle de TEtal et de ses conséquences»
Quel que soit le Gouvernement que Ton suppose : République, Césarisme, Communisme ou Monarchie; qu'il ait à sa tête Héliogabale, Louis XIV, Robespierre ou un Général victorieux, le rôle de TElat ne saurait changer chez les peuples latins. Il est la conséquence des besoins de leur race. L'Etat, en réalité, c'est nousmêmes, et nous ne devons accuserHjue nous-mêmes de son organisation. Suivant cette disposition mentale, déjà signalée par César, c'est toujours au Gouvernement que nous nous en prenons de nos propres défauts ; et nous restons persuadés qu'en changeant nos institutions ou nos chefs, tout sera transformé. Aucun raisonnement ne saurait nous guérir d'une telle erreur. Nous pouvons cependant la reconnaître, en constatant que lorsque les hasards de la politique amènent à la tête de départements ministériels les députés qui ont le plus vivement critiqué les administrations qu'ils se trouvent appelés à diriger, il n'est pas d'exemple qu'ils aient pu modifier, si légèrement que ce fût, ce qu'ils considéraient avec raison comme d'intolérables abus,
§ 3. — L'État collectiviste
Nous venons de voir les progrès du socialisme d'État et ses conséquences ; il nous reste à montrer combien sont peu nombreuses les étapes restant à franchir pour arriver au collectivisme complet, tel que le rêvent les pontifes de la doctrine.
Les dangers du collectivisme n'ont pas échappé aux hommes d'État doués de quelque perspicacité, mais ils ne semblent pas avoir très bien vu que nous y sommes entrés depuis longtemps. Voici comment s'exprimait à
ce sujet un d entre eux, M. Burdeau, ancien président de la Chambre des députés :
c Le péril à craindre, ce n'est pas que le collecUvisme triomphe, s'établisse, modèle la société k sa guise. C'est qu'il continue à pénétrer les esprits, k pénétrer k petites doses dans nos institutions, k jeter le mépris sur le capital, sur le patronat, sur les institutions qui en dérivent (établissements de crédit, banques, etc.), sur l'initiatiye privée, sans cesse vilipendée au profit des monopoles d'État, sur l'épargne, sur la propriété individuelle, sur les héritages, sur les salaires proportionnés aux mérites et k l'utilité des produits offerts, sur les moyens qui servent aujourd'hui k l'élévation des humbles vers des situations meilleures, — et si ce n'est la leur, celle de leurs descendants, — k l'entretien de la société par les millions d'efforts de l'initiative surexcitée par l'intérêt.
a On arriverait ainsi k enfler prodigieusement le rôle de l'État, en le chargeant des chemins de fer, des mines, de la banque, peut-être des entreprises de navigation, des assurances, des grands magasins ; k écraser d'impôts les fortunes moyennes ou grandes,, les successions, tout ce qui stimule l'homme aux inventions, aux entreprises hardies ou de longue haleine, tout ce qui fait de lui un agent prévoyant, songeant aux générations futures, travaillant pour l'humanité k venir ; k dégoûter le travailleur des besognes difficiles, de l'économie, de l'espoir de percer; bref À réduire l'individu k la médiocrité des désirs, des ambitions, de l'énergie, du talent, sous la tutelle d'un État envahisseur, k remplacer de plus en plus l'homme animé par son intérêt par un quasi-fonctionnaire. B
Les conclusions de cet homme d'État sont évidentes pour tout esprit un peu familier avec les nécessités économiques et psychologiques qui conduisent les peuples. Il a très bien vu que le triomphe latent du collectivisme est plus assuré et plus redoutable encore que son triomphe nominal.
La société de l'avenir, rêvée par les collectivistes, se réalise depuis longtemps et de plus en plus chez les peuples latins. Le socialisme d'Etat est, en effet, comme je l'ai montré, la conclusion nécessaire de leur passé, l'étape finale qui les conduira à la décadence, qu'aucune
civilisation n'a pu éviter jusqu'ici. Hiérarchisés depuis des siècles, nivelés par une éducation universitaire et un système d'examens qui les coulent tous dans le même moule ; avides d'égalité et fort peu de liberté, accoutumés à toutes les tyrannies : administratives, militaires, religieuses et morales, ayant perdu toute initiative et toute volonté, habitués de plus en plus à. s'en remetttre pour tout à TÉtat, ils sont réduits par les fatalités de leur race à subir ce socialisme d'État que les collectivistes prêchent aujourd'hui. Je disais plus haut qu'ils y étaient soumis depuis longtemps. Il suffira, pour s'en convaincre, de voir ce que les collectivistes proposent, et d'y constater le simple développement de ce qui existe déjà. Ils se,croient bien novateurs, ces collectivistes, mais leur doctrine ne fait que précipiter une phase naturelle d'évolution dont lapréparation et l'avènement ne sont pas leur œuvre. L'examen succinct de leurs propositions fondamentales, le prouvera facilement.
Un des buts principaux du collectivisme est l'accaparement par l'État de toutes les industries, de toutes les entreprises. Or, tout ce qui en AngleteiTe, et sur-^ tout en Amérique, est fondé et géré par l'initiative privée se trouve aujourd'hui, chez les peuples latins, plus ou moins dans les mains du Gouvernement, et chaque jour ce dernier s'adjuge de nouveaux monopoles : téléphones et allumettes aujourd'hui; alcool, mines et moyens de transport demain. Quand l'absorption sera, complète, une partie importante du rêve collectiviste sera réalisée.
Les collectivistes veulent remettre la fortune publique dans les mains de l'État par divers moyens, notamment
200 LE SOaALISME SUIVANT LES RACES
par Télévation progressive des droits de succession. Ces droits de succession s'accroissent chez nous chaque jour : une loi nouvelle vient de les porter à 15 p. 100. Il suffira de quelques augmentations successives pour arriver aux taux des socialistes.
L'État collectiviste donnera à tous les citoyens une éducation identique, gratuite et obligatoire. Notre Université, avec son terrible lit de Procuste, a réalisé cet idéal depuis longtemps.
L'Etat collectiviste fera tout diriger par une immense armée de fonctionnaires destinés à réglementer les moindres actes de la vie des citoyens. Ces . fonctionnaires forment déjà des bataillons épais ; ils sont aujourd'hui les seuls maUres réels dans TÉtat. Leur nombre s'accroît tous les jours, par le fait seul que s'accroissent les lois et les règlements qui limitent de plus en plus l'initiative et la liberté des citoyens. Ils surveillent déjà, sous des prétextes divers, le travail dans les manufactures et les moindres entreprises privées. Il n'y aura qu'à grossir un peu encore leur nombre et étendre leurs attributions, pour que le rêve collectiviste soit également réalisé sur ce point.
Tout en espérant arriver à l'absorption des fortunes au profit de l'État par l'accroissement des droits de succession, le collectivisme poursuit aussi le capital de toutes façons. L'État l'a déjà précédé dans cette voie. Toutes les entreprises privées se voient chaque jour écrasées d'impôts de plus en plus lourds, réduisant de plus en plus la rétribution du capital et les chances de prospérité. Il y a, comme nous l'avons montré plus haut, des industries, celle des omnibus à Paris, par exemple, qui, pour 63 francs versés à l'actionnaire.
paient 149 francs de taxes diverses. Les autres sources de revenus sont successivement atteintes d'impôts croissants. Nous en arrivons à vouloir frapper la rente. En Italie, oîi cette phase est atteinte depuis longtemps, l'impôt sur la rente a été progressivement élevé à 20 p. 100. Il suffira d'un petit nombre d'élévations successives pour arriver à l'absorption complète du revenu, et par conséquent du capital, au profit de l'État.
Enfin, suivant les collectivistes, le prolétariat doit dépouiller des pouvoirs politiques les classes actuellement dirigeantes. La* chose n'est pas faite encore, mais nous y marchons rapidement. Les classes populaires sont maîtresses par le suffrage universel, et elles commencent à envoyer un nombre croissant de socialistes au Parlement. Quand la majorité sera socialiste, le cycle des revendications sera complet. Toutes les fantaisies seront possibles ; et c'est alors que pour y mettre fin s'ouvrira définitivement cette ère des Césars, puis des invasions, qui a toujours marqué, pour les peuples trop vieux, l'heure finale de la décadence.
{ 1 . Faiblesse des peuples latins, —Leur faiblesse est le résultat 4es concepts précédemment exposés. — Dangers résultant pour eux du développement du socialisme. — Les peuples latins ne peuvent plus tenter d'expériences ni de révolution sous peine de disparaître. ~ Les nécessités modernes. — § 2. Les Républiques latines de t Amérique, L'Espagne et le Portugal, — État actuel des républiques hispanoaméricaines* Elles représentent le niveau le plus bas de la civilisation latine. — Leurs destinées. — Le Portugal et l'Espagne. Leur état de décadence. — Le gouvernement colonial des Espagnols. — Pourquoi ils ont perdu leurs colonies. — La guerre hispano-américaine au point de vue psychologique. — Influence du caractère des races en présence.
— Incidences de cette guerre. — § 3. Vltatie et la France. — Etat actuel de l'Italie. — Désorganisation de son administration, de son armée et de ses finances. — Révolutions dont elle est menacée. — Triomphe prochain du socialisme. — Pourquoi le triomphe du socialisme menace beaucoup plus l'Italie que l'Espagne. — Abaissement général de la moralité chez les peuples latins. — Etat actuel de la France. — Symptômes de fatigue et d'indifférence qu'elle présente.
— § 4. Résultats de V adoption des concepts latins par des peuples de races différentes. — Les Grecs modernes depuis l'époque de l'indépendance ont adopté en bloc les concepts latins, notamment celui de l'éducation. — Résultats produits en cinquante ans. — Désorganisation complète des finances, de l'administration et de l'armée. — Progrès du socialisme. — La guerre turco-grecque. — Les illusions européennes sur la Grèce. — § 5. Avenir qui menace les peuples latins. — L'évolution nouvelle du monde ne laissera pas subsister les peuples faibles. —Prédictions de lord Salisbury. — Dangers redoutables des expériences socialistes pour les Latins.
§ 1. — Faiblesse des peuples latins
Nous venons de voir les conséquences qu'a eues chez les Latins Textension progressive de leur concept de l'État, c'est-à-dire d'un pouvoir central se substituant à rinilialive des citoyens et agissant pour eux. Que ce pouvoir central soit un monarque ou une colledivité, il
n'importe. Sous ces vaines formes extérieures le concept fondamental reste le même.
Au point de vue pratique, le socialisme ne représente que l'extension du même concept. Ce qui reste encore d'initiative, de volonté dans Tâme des citoyens serait bientôt brisé entièrement par la réglementation du travail, par r ingérence permanente des fonctionnaires dans tous les actes de la vie.
Beaucoup d'esprits que la lutte effraie semblent disposés de plus en plus à laisser le socialisme se développer. Ne pouvant dépasser par la prévision l'horizon qui les entoure, ils ne se rendent pas compte de ce qui est au delà. Or, ce qui est au delà est menaçant et terrible. S'ils veulent subsister encore, les peuples latins ne doivent plus risquer d'expériences ni de révolutions. Des nécessités économiques nouvelles sont en train de bouleverser les conditions d'existence des nations, et bientôt il n'y aura plus de place pour les peuples trop faibles. Or, la faiblesse de la plupart des peuples latins aura prochainement atteint la limite extrême au-dessous de laquelle il n'y a plus de relèvement possible. Ce n'est pas en s'enivrant de phrases brillantes, en se livrant à des discussions stériles, en faisant tinter les exploits des aïeux, qu'on empêchera les choses d'être ce qu'elles sont. L'âge de la chevalerie, des sentiments héroïques et superbes, de la dialectique ingénieuse, est mort pour longtemps. Des réalités implacables nous enserrent de plus en plus, et sur ces réalités les discours les plus subtils, les dithyrambes les plus sonores sur le droit et la justice ont aussi peu d'effet qu'en avaient les verges de Xerxès sur la mer qu'il- faisait fouetter pour la châtier d'avoir détruit ses vaisseaux.
Pour préciser notre pensée nous allons essayer de présenter dans une vue d'ensemble l'état actuel des peuples latins. Le lecteur pourra alors mieux juger des conséquences que pourrait avoir pour ces peuples le développement du socialisme.
§ 2. — Les républiques l-atines de l'Amérique
l'eSPAGNE et LE PORTUGAL
Considérons d'abord les nations qui se trouvent au niveau le plus inférieur de l'échelle de la civilisation latine, c*est-à-dire les 22 républiques espagnoles de l'Amérique. Elles m'ont souvent servi d'exemple pour montrer le peu d'influence des institutions dans la vie des peuples et il serait inutile de revenir longuement sur leur situation. Elles ont réalisé depuis longtemps l'avenir qui nous menace. Toutes, sans une seule exception, sont arrivées à ce degré où la décadence se manifeste par la plus complète anarchie, et où les peuples n'ont qu'à gagner à être conquis par une nation assez forte pour les diriger.
Peuplées par des races usées, sans énergie, sans initiative, sans moralité et sans volonté, les 22 républiques latines de l'Amérique, bien que situées dans les contrées les plus riches du globe, sont incapables de tirer aucun parti de leurs immenses ressources. Elles vivent d'emprunts européens que se partagent des bandes de forbans politiques associés à d'autres forbans de la finance européenne chargés d'exploiter l'ignorance du public, et d'autant plus coupables qu'ils sont trop bien renseignés pour croire que les emprunts lancés par eux soient jamais remboursés. Dans ces malheureuses républiques,
le pillage est général, et comme chacun veut y prendre sa part, les guerres civiles sont permanentes, les présidents régulièrement assassinés afin de permettre à un nouveau parti d'arriver au pouvoir et de s'enrichir à son tour. Cela durera ainsi sans doute jusqu'au jour oti un aventurier de talent, à la tête de quelques milliers d'hommes disciplinés, tentera la facile conquête de ces tristes contrées et les assujettira à un régime de fer, le seul dont soient dignes les peuples dépourvus de virilité, de moralité, et incapables de se gouverner.
Si quelques étrangers. Anglais et Allemands, attirés par les richesses naturelles du sol^ ne s'étaient pas établis dans les capitales, tous ces pays dégénérés seraient retournés depuis longtemps à la pure barbarie. La seule de ces républiques qui se maintienne un peu, la République Argentine, n'échappe à la ruine générale que parce qu'elle est de plus en plus envahie par les Anglais.
Avant de s'être constituées en républiques, toutes ces provinces étaient sous la domination de l'Espagne. Elles ont réussi à se soustraire par des révolutions au sombre gouvernement de ses moines et à ses gouverneurs avides ; mais il était trop tard, le pli était pris, Tâme était formée, et le relèvement imposible. Les moines s'étaient chargés d'ailleurs depuis longtemps de supprimer tous les esprits ayant manifesté quelque trace d'intelligence et d'indépendance.
Des républiques latines de l'Amérique, passons aux monarchies latines de l'Europe. Leur situation est moins triste assurément, mais combien peu brillante!
On sait l'état actuel du Portugal et de l'Espagne. Le
voyageur le moins observateur est vite lixé après un court séjour. Finances ruinées, industrie et commerce presque nuls. Les rares industries qui y prospèrent sont dans la main des étrangers ou ont été créées par eux. Ces pays jadis si puissants sont aujourd'hui aussi incapables de se gouverner que de gouverner leurs colonies, qu'ils ont perdues successivement. Il restait à l'Espagne les Philippines et Cuba. Elle les a soumises à une exploitation tellement avide, à des administrateurs tellement corrompus et féroces, qu'elle a provoqué le soulèvement exaspéré des indigènes et l'intervention de l'étranger. Le D' Pinto de Guimaraes a donné récemment, dans un travail publié sous ce titre : la Terreur espagnole aux Philippines, des détails qui montrent ce qu'était aux colonies la domination espagnole et combien fut légitime l'horreur profonde qu'elle inspirait. J'extrais de ce travail les lignes suivantes :
« Ce qui apparaît dans le premier coup d'œil, c'est que Tintervention des États-Unis n'était pas moins nécessaire dans le Pacifique que dans TAtlantique. La domination espagnole pesait tout aussi lourdement sur les Philippines que sur Cuba, et, si les cruautés commises sont demeurées plus secrètes, cela tient moins à une patience plus longue de la part de ceux qui les souffraient, qu'à un isolement absolu, loin du monde civilisé, et qu'aux soins employés par les gouverneurs locaux pour étouffer toute plainte et intercepter toute réclamation. Mais la vérité, plus forte que tous les despotismes, finit toujours par se faire entendre, et les Philippines ont réussi» malgré le bâillon espagnol, à crier si fort que le monde les a entendues.
« On ne saurait imaginer quelles vexations, quelles formalités tracassiéres, quelles ruineuses inventions peuvent germer dans la cervelle d'un fonctionnaire espagnol. Ces messieurs n'ont tous qu'un objectif : faire, dans les trois ou six ans qu'ils doivent passer aux Philippines, la fortune la plus grosse possible et rentrer en Espagne pour échapper au concert de malédictions des habitants de l'Ile... Tout gouverneur dont l'avenir n'est pas largement assm*é après deux ans de fonction est universellement tenu pour
un imbécile. Le célèbre général Weyier put déposer, tant dans les banques de Londres que dans celles de Paris, une somme que ses propres compatriotes n'évaluent pas à moins de douze ou quinze millions de francs. Comment s'y prenait -il pour économiser quinze millions en trois ans avec un traitement annuel de 200 000 francs?
« Et pourtant, on ne peut s'empéchet de songer aux ressources merveilleuses qu'offrirait ce pays et aux superbes résultats qu'en aurait certainement tirés toute autre puissance que l'Espagne. Volées, pressurées, ruinées, torturées, les Philippines parviennent néanmoins à vivre. Les caractères des fonctionnaires et les tracasseries du fisc écartent de ce beau pays tous ceux qui pourraient <îontribuer au développement de sa prospérité. »
Les moines constituaient avec les fonctionnaires une des plus tristes plaies des Philippines. Ils étaient au nombre de six mille, et leur avidité* n'avait d'égale que leur épouvantable férocité. Ils avaient remis en honneur toutes les tortures de Tlnquisition.
Le D"" de Guimaraes donne, sur la cruauté des Espagnols à l'égard des indigènes, des détails qui font frémir. Il y a notamment Thistoire de ces cent prisonniers enfermés dans un cachot dit le « Trou de mort », à demi plein d'eau corrompue et infesté de rats, de serpents et de vermine de toute espèce, digne de l'imagination d'un romancier : « La nuit qu'ils y passèrent fut horrible; on les entendit hurler de souffrance et supplier qu'on les achevât. Le lendemain, tous étaient morts. »
« En présence de pareils faits, conclut M. Guimaraes, personne ne se montrera surpris de la joie causée aux insurgés par les succès des Américains. L'Espagne a déployé depuis des siècles, dans ces îles infortunées,
(1) D*après les chiffres donnés par M. Montero y Vidal, les plus faibles cures rapportaient & leurs titulaires 10 000 francs ; on en cite qui rapportaient de 25 000 t 75 000 francs. Ces sommes étaient payées par les indigènes, dont la pauvreté est pourtant extrême.
un étalage de férocité que rhéroïçme de sa défense ne saurait suffire à faire pardonner. »
La domination espagnole à Cuba a été la même, naturellement, qu'aux Philippines, et la population a fini aussi par se révolter. Les insurgés ne formaient que des bandes mal équipées et dont le nombre n'a jamais dépassé 10 000 hommes. L'Espagne a envoyé contre eux 150 000 hommes commandés par de nombreux généraux, et dépensé en quatre ans pour les vaincre près de 2 milliards ; mais tous ces généraux, aux proclamations éclatantes, n'ont pas réussi, après plusieurs années de luttes, et malgré leurs implacables cruautés, à triompher de ces bandes mal armées. La dureté des Espagnols, les massacres de la population inoffensive auxquels ils se livraient sur une grande échelle, ont donné aux États-Unis une excellente raison d'intervenir. Tous ceux qui ont quelque souci de Thumanité ont applaudi à leurs succès.
La guerre hispano-américaine est pleine d'enseignements pour qui l'étudié au point de vue psychologique. Jamais on ne vit se manifester plus visiblement le rôle du caractère, et par conséquent de la race, dans la vie des peuples. Le monde n'avait pas assisté encore à ce spectacle de flottes entières, solidement cuirassées, anéanties en quelques instants sans réussir à faire à l'ennemi le plus léger mal. En deux rencontres, une vingtaine de vaisseaux espagnols ont été détruits sans même avoir ébauché une défense. Mourir stoïquement est une triste excuse à l'incapacité, et jamais on ne vit mieux qu'à Manille et à Cuba ce que peuvent produire l'imprévoyance, l'indécision, l'incurie et le défaut de sang-froid. A Manille, lorsque la flotte américaine s'in-
troduisit de nuit, les^ Espagnols avaient oublié d'allumer les feux qui auraient signalé sa présence et oublié aussi de défendre la passe en y posant des torpilles. A Santiago, on avait négligé d'envoyer les renforts, qui ne manquaient pas dans l'île et qui eussent rendu la défense facile; à Porto-Rico il n'y avait même pas de défenseurs. Quant à la flotte qui s'anéantit elle-même en se précipitant volontairement sur des rochers sans qu'un seul de ses boulets ait atteint ses adversaires, elle a donné le plus triste spectacle. En se jetant sur l'ennemi au lieu de le fuir elle lui aurait sûrement fait quelque mal et eût au moins sauvé l'honneur. « On dirait, écrit très justement à ce propos M. H. Dépasse, que les deux adversaires appartenaient à des civilisations différentes ou plutôt à des âges différents de l'histoire ; l'un maître de ses moyens et de lui-même par l'éducation, l'autre n'obéissant qu'aux mouvements impulsifs de la nature. » On ne saurait mieux marquer en quelques lignes un des principaux résultats de l'éducation anglo-saxonne et de l'éducation latine ^
L'opinion que nous venons de formuler sur l'Espagne n'est pas seulement celle des étrangers. Dans une étude remarquable publiée par la Revue Bleue^ un écrivain espagnol, Bardo Bazan, a marqué en termes énergiques le lamentable état de décadence de son malheureux
(1) L'extrait suivant d^ine interview dn maréchal espagnol Campos, reproduit par tous les journaux, résume fort bien l'impression produite dims Tunivers par les invraisemblables succès de l'armée improvisée par les Etats-Unis contre des armées aguerries et fort nombreuses, puisque h, Cuba les Espagnols avaient 150000 hommes, c'est-à-dire dix fois plus que les Américains. « Jamais, même les plus pessimistes, n'auraient € pu imaginer que nos malheurs seraient si nombreux. Le désastre de c Cavité, la destruction de Tescadre de Gervera, la reddition de Santiage, « Toccupation rapide et sans obstacles de Porto-Rico, personne n'aurait « pu croire à leur réalisation, même en exagérant la puissance des € Etats-Unis et l'infériorité de l'Espagne, n
Lk Bon. — Psych. du social. U
pays. Il a noté surtout l'état de démoralisation profonde des classes dirigeantes. « L'immoralité et la vénalité rongent notre administration... on craint la justice beaucoup plus que les malfaiteurs. » Le pillage est général, les partis sans cesse en lutte ne cherchent .à s'arracher le pouvoir que pour piller et s'enrichir à leur tour. Le peuple, pressuré jusqu'à ce qu'il ait donné tout ce qu'il possède, est tombé au plus bas degré de la misère; les instituteurs, qu'on ne paie plus depuis longtemps, en sont réduits à mendier sur les routes pour ne pas mourir trop vite de faim. L'Espagne n'a plus pour elle que ses légendes, et dans l'ancien empire de Charles- Quint il n'y a plus de bien vivants que les morts. « Avant les rois catholiques, l'Espagne avait porté deux superbes floraisons, la civilisation romaine, l'hispano-arabe du moyen âge; alors le territoire était peuplé, renfermant jusqu'à 40 millions d'habitants *, et couvert de villes superbes dont on admire encore les ruines; alors nous étions puissants^ savants, nous avions une industrie, une agriculture admirable, nos systèmes d'arrosage actuels sont encore ceux que les Maures apportèrent à nos contrées du Sud. Deux siècles après les rois catholiques, l'Espagne était dépeuplée, affamée, épuisée; quatre siècles après, aujourd'hui, rien ne nous reste des conquêtes et des grandeurs d'antan. Des vestiges, des décombres, de pâles souvenirs, voilà notre héritage. »
§ 3. — L'Italie et la France
L'Italie, sans être tombée aussi bas que l'Espagne, n'est pas dans une situation bien meilleure, et ses
{\) 19 millions aujourd'hui.
L'ÉTAT ACTUEL DES PEUPLES LATINS 2il
finances trahissent son désarroi. Elle est victime non seulement des concepts latins * qui ont formé son âme, mais en outre de la fatale idée d'unité qui a germé dans le cerveau de ses politiciens. En réunissant sous un pouvoir central des populations aussi profondément dissemblables que le sont des Piémontais, des Lombards, des Siciliens, etc., Tltalie a entrepris la plus désastreuse et la plus ruineuse des expériences. D'une situation très enviable, elle est passée en trente ans à la désorganisation politique, administrative, financière et militaire la plus complète.
Ses finances ne sont pas dans un état aussi misérable que celles de l'Espagne, mais elle en est arrivée au cours forcé du papier-monnaie, et elle a établi sur sji rente un impôt qui de progression en progression a atteint 20 p. 100, et qui, en s'élevant encore, la conduira h une faillite analogue à celle du Portugal. Elle donne de loin Tillusion d'un grand peuple, mais sa puissance n'est qu'une façade fragile incapable de résister aux plus légers chocs. Malgré tant de millions dépensés pour créer une force militaire qui lui permît de figurer parmi les grandes puissances, l'Italie a donné pour la première fois au monde le spectacle imprévu d'une armée de 20 000 Européens anéantie en bataille rangée par des hordes nègres, et d'un grand pays civilisé obligé de payer une indemnité à un roitelet africain, dont
(1) Dans leur façon de comprendre le rôle de PÉtat, les Italiens dépassent encore les Français en poussant jusqu'aux dernières conséquences les concepts latins. Nulle part n'est développée autant qu'en Italie la foi absolue dans la toute-puissance de TÉtat, la nécessité de son ingérence dans toutes les affaires et notamment dans le commerce et l'industrie, et, comme conséquences finales, le développement du fonctionnarisme et l'incapacité des citoyens de conduire leurs affaires eux-mêmes sans l'assistance constante du Gouvernement.
SI 2 LE SOaALISME SUIVANT LES RACES
quelques années auparavant une toute petite troupe anglaise avait si facilement pris la capitale. Elle se traîne à la remorque de TAllemagne et est obligée de subir sans murmurer le mépris dont les journaux allemands ne cessent de Taccabler. Le gaspillage et Tincurie dépassent en Italie tout ce qu'on pourrait croire. Elle élève des monuments inutiles, comme celui de Victor-Emmanuel, qui aura coûté plus de 40 millions, et pendant ce temps, elle a en Sicile des provinces plongées dans la plus noire misère, des villages abandonnés de leurs habitants et envahis par les ronces *. On peut juger de son administration par Taffarre des banques, ou par ces attristants procès de Palerme et de Naples, où il fut prouvé que tous les agents du Gouvernement, des directeurs aux derniers des employés, se livraient depuis des années au pillage le plus éhonté des finances publiques. Devant ces preuves journalières de désorganisation et de démoralisation que l'Italie présente, et qui la montrent à la veille d'une révolution, on s'explique qu'un savant distingué de la Péninsule, M. Lombroso, ait porté sur son propre pays, dans un livre récent, ce jugement désespéré et que nous voulons croire trop sévère.
« Il faut être dix fois aveugle pour ne pas s'apercevoir qu'avec notre envie de prôner, nous sommes en Italie l'avant-demier, 9inon le dernier, des peuples de TEurope ; le dernier pour la moralité, le dernier pour Tinstruction, le dernier pour Tactivité industrielle
(1) Et cependant les exigences des paysans italiens sont en vérité bien minimes. Il est rare que les salaires de ceux qui travaillent à la journée dépassent 50 centimes par jour. Quant aux ouvriers, ils s'estiment fort heureux quand leur salaire atteint 2 francs. Si les classes dirigeantes possédaient une faible partie de l'endurance et de l'énergie des classes inférieures, l'Italie, au lieu de se trouver presque au dernier rang des peuples civilisés, compterait parmi les nations les plus prospères.
et agricole, le dernier pour Tintégrité de la justice ; surtout le dernier pour Taisance relatiye des basses classes ^. »
L'Italie paraît destinée à d'inévitables révolutions, et à voir bientôt s'accomplir chez eJle le cycle fatal dont nous avons plusieurs fois parlé déjà, socialisme, puis césarisme, dissolution et invasion.
Ce qui crée pour l'Italie un problème dont la solution ne s^aperçoit pas, c'est que son désir d'imiter les peuples riches l'a conduite à se créer une foule de besoins de luxe et de confort que sa pauvreté ne lui permet pas de satisfaire.
« La majorité des Italiens, écrit M. Guglielmo Ferrero, s'est mise sur le pied d'une ciYilisation supérieure, a contracté des besoins nouyeaux, aspire à embellir sa yie d'un certain degré de confort, de culture, mais ses moyens ny suffisent pas... L'Italie ne peut voir les choses grandes et belles sans vouloir en jouir. Que de désillusions, de rages, de chagrins, doit coûter l'existence journalière à la majorité des hommes vivant dans de pareilles conditions !... Calculez quelle somme prodigieuse d'irritabilité s'amasse dans toute la société, et vous aurez peu de peine & comprendre la terrible instabilité de son équilibre. »
C'est chez les individus possédant des besoins très grands sans avoir ni la capacité ni l'énergie suffisantes pour acquérir les moyens de les satisfaire, que se développe le plus facilement le socialisme. Il s'offre comme remède à tous les maux, et c'est pourquoi l'Italie semble vouée fatalement aux plus hasardeuses expériences des socialistes.
Ces besoins de luxe, de jouissances et d'apparat différencient beaucoup l'Italie et l'Espagne. Pour ce qui concerne l'aspect extérieur de la civilisation, l'Espagne est évidemment fort au-dessous de l'Italie, mais les
(i) Lfs Anarchistes. Traduction française, p. 221.
couches moyennes et inférieures de la population espar gnole souffrent assez peu, parce que leurs besoins ne s'étant pas accrus continuent à être aisément satisfaits. Les moyens de communication, les chemins de fer notamment, étant peu développés en Espagne, des provinces entières sont demeurées isolées du monde et ont pu conserver leur ancien mode d'existence. La vie y est restée à un bon marché incroyable. Comme les besoins sont très faibles et le luxe inconnu, les objets produits sur place suffisent à la population. L'Espagne, si on ne tient compte ni des grandes villes ni du luxe extérieur, les seules choses il est vrai qu'on connaisse, parce que ce sont les seules qui fassent parler d'elles, TEspagne, dis-je, possède un degré de civilisation peu raffiné sans doute, mais tout à fait en rapport avec son évolution mentale et ses besoins. Le socialisme ne saurait donc la menacer bien sérieusement.
Ce ne sont guère d'ailleurs que les classes dites dirigeantes qui, chez la plupart des peuples latins, aspirent de plus en plus aux raffinements coûteux de la civilisation. L'aspiration est très louable, quand on se sent l'énergie et Tintelligence suffisantes pour se procurer ces raffinements. Elle l'est beaucoup moins quand le développement de l'énergie et de l'intelligence est très inférieur au développement des besoins. Quand on veut faire fortune à towt prix et que les capacités ne permettent pas de satisfaire ce désir, on regarde peu aux moyens ; l'honnêteté se relâche et la démoralisation devient bientôt générale. Elle l'est devenue en effet chez la plupart des peuples latins. On peut y faire de plus en plus cette inquiétante observation que la moralité des classes dirigeantes est souvent très
au-dessous de celle des classes populaires. C'est là un des plus dangereux symptômes de décadence qui se puisse manifester, car, si c'est par les classes supérieures que les civilisations progressent, c'est aussi par elles que les civilisations périssent.
Ce terme de moralité est si vague, embrasse des choses si dissemblables, que son usage entraîne nécessairement de graves confusions. Je l'emploie ici dans le sens de simple honnêteté, d'habitude du respect de ses engagements, de sentiment du devoir, c'est-à-dire dans le sens môme où l'a employé un auteur anglais, que j'ai cité ailleurs, dans le passage où il montre que c'est grâce à ces qualités si modestes en apparence, si importantes en réalité, que les Anglais ont rapidement transformé le crédit de l'Egypte et rendu les finances de leurs colonies si prospères.
Ce n'est pas dans les statistiques criminelles, qui n'enregistrent que des cas extrêmes, qu'il faut chercher l'échelle de la moralité d'un peuple. Il est indispensable de pénétrer dans les détails. La banqueroute des finances est un baromètre qui ne traduit qu'un état final précédé d'étapes successives. Pour se faire une opinion reposant sur des bases sérieuses, il faut pénétrer dans la vie intime de chaque pays, étudier la gestion des sociétés financières, les mœurs commerciales, l'indépendance ou la vénalité de la justice, la probité des notaires, des fonctionnaires, et bien d'autres symptômes qui exigent une observation directe et qu'on ne trouve étudiés dans aucun livre. Ce sont des sujets sur lesquels quelques douzaines de personnes au plus sont parfaitement renseignées en Europe. Voulez-vous cependant sans trop de recherches
ôtre fixés sérieusement sur la moralité des différentes nations ? Consultez simplement un certain nombre de grands industriels : constructeurs, fabricants, entrepre* neurs, etc., en relations forcées avec le commerce, Tadministration, la magistrature de divers pays. Un entrepreneur qui établit dans plusieurs contrées des chemins de fer, des tramways, de l'électricité, du gaz, etc., vous dira, s'il veut parler, les pays où tout s'achète, ministres, magistrats et fonctionnaires, ceux où on achète peu de personnes, et ceux où on n'en achète absolument aucune, ceux où le commerce est honnête et ceux où il ne l'est pas du tout. Si, quelque variées que soient les sources de ces renseignements, vous les trouvez parfaitement concordantes, vous pourrez évidemment conclure à leur exactitude *.
Notre rapide examen des peuples latins ne peut être complet qu'en y ajoutant la France, dont le rôle fut jadis si brillant et si prépondérant dans le monde. Elle résiste encore à la décadence, mais elle est bien ébranlée aujourd'hui. Elle a connu en un siècle tout ce qu un peuple peut connaître, les révolutions les plus sanglantes, la gloire, les désastres, les guerres civiles, les invasions et très peu le repos. Ce qu'elle éprouve le plus visiblement aujourd'hui, c'est une fatigue et
{]) Il serait inutile d'entrer dans les détails de cette enquête, que les relations créées par mes voyages m'ont permis de faire dans plusieurs pays. Je me bomei'ai à dire que j*ai été fort heureux de constater que, parmi les pays latins, la France est celui où, en dehors de quelques politiciens, financiers et journalistes, on trouve le plus de probité dans Tadministration et la justice. La magistrature y est souvent fort bornée, et cède trop fac'dement aux pressions politiques et aux questions d'avancement, mais elle est restée honnête. Seule la moralité de nos industriels et commerçants est parfois assez faible. Il y a au contraire des pays, l'Espagne et la Russie par exemple, où la vénalité de la magistrature et de l'administration. le manque de probité sont arrivés à ce degiiî où do tels vices ne cherchent même plus à se dissimuler sous des appareneef^.
L'ÉTAT ACTUEl DES PEUPLES LATINS 217
une indifférence qui semblent aller jusqu'à Taffaissement. Si l'on devait s'en rapporter aux apparences, elle semblerait victime de cette loi biologique d'après laquelle « l'épuisement d'un type est en général d'autant plus complet que son épanouissement a été plus magnifique ».
a Comparée à la même classe en Angleterre et en Allemagne, écrivait récemment un pamphlétaire suisse cité par la France extérieure, la bourgeoisie française tous donnera l'idée d'une personne avancée en âge. L'initiative individuelle va en diminuant, l'esprit d'entreprise semble paralysé; le besoin de repos, d'occupations sédentaires augmente, les placements en fonds d'État augmentent, le nombre des fonctionnaires augmente, c'est-à-dire : les capitaux, les intelligences, les capacités se retirent des affaires. Les recettes diminuent, les exportations diminuent, les enfants diminuent, l'énergie diminue, le sentiment de Tautorité, de la justice, de la religion diminue, l'intérêt porté aux affaires publiques diminue; les dépenses augmentent, les importations augmentent sur toute la ligne, Tinfiltration des étrangers augmente. »
En étudiant bientôt les luttes commerciales et industrielles entre les peuples de l'Occident, nous verrons à quel point sont malheureusement justifiées les assertions qui précèdent.
§ 4. — RÉSULTATS DE l' ADOPTION DES CONCEPTS LATINS PAR DES PEUPLES DE RACES DIFFÉRENTES
Les exemples de nations dans un état de civilisation inférieure adoptant brusquement et en bloc les institutions d'autres peuples, sont rares dans les temps modernes. Je ne vois à citer aujourd'hui que le Japon et la Grèce.
La Grèce présente ce phénomène intéressant d'avoir adopté en bloc les concepts latins, celui de Téducation
notamment. Les résultats produits sont frappants, et il importe d'autant plus de les citer qu'ils n'ont encore attiré l'attention d'aucun écrivain.
Les Grecs modernes n'ont, comme on le sait, aucune parenté avec les anciens Grecs. Confirmant toutes les données historiques, Tanthropologie moderne a montré que ce sont des Slaves au crâne brachycéphale, alors que les anciens Grecs étaient des dolichocéphales, ce qui suffit à établir entre les Grecs modernes et leurs prétendus ancêtres une séparation tout à fait fondamentale'.
Le caractère des Grecs modernes est trop connu pour nécessiter une longue description. Ils possèdent, avec peu de volonté et de constance, beaucoup de légèreté, de mobilité et d'irritabilité. Us ont la plus complète horreur de l'effort prolongé, l'amour des phrases et des discours. Dans toutes les couches sociales le niveau de la moralité est extrêmement bas.
Il était intéressant de voir l'effet de l'éducation latine sur un tel peuple.
(1) En 1851, k l'époquo de son affranchissement, par l'intervention bien maladroite de l'Europe, la Grèce comptait environ an million d'habitants, dont un quart d'Albanais ou Valaques. C'était un résidu des invasions de tous les peuples et notamment de Slaves. Depuis des siècles, les Grecs proprement dits avaient complètement disparu. A partir de la conquête romaine, la Grèce fut considérée par tous les aventuriers comme une pépinière d'esclaves où chacun pouvait aller impunément puiser. De simples trafiquants en amenaient des milliers h Home d'un seul coup. Plus tard Goths, Hérules, Bulgares, Valaques, etc., continuèrent à envahir le pays et emmenèrent ses derniers habitants en esclavage. La Grèce ne fut un peu repeuplée que par des invasions d'aventuriers slaves, bandits de profession pour la plupart La langue ne se conserva que parce qu'elle était parlée dans tout l'Orient byzantin. La population actuelle ne se composant guère que de Slaves, l'ancien type grec immortalisé par les statues a totalement disparu. Le célèbre Schliemann, que j'ai rencontré pendant un voyage en Grèce, m'a fait remajrquer cependant que l'ancien type grec se rencontrait encore à l'état exceptionnel dans plusieurs flots de l'archipel, habités par quelques pécheurs, que leur isolement et leur pauvreté ont probablement soustraits aux invasions.
A peine sortis d'une longue servitude, où ils n'avaient assurément pas pu acquérir beaucoup d'esprit d'initiative ni de volonté, les Grecs modernes s'imaginèrent qu'ils allaient se relever par Tinstruction. En peu d'années le pays s'est couvert de 3 000 écoles et établissements d'enseignement de toutes sortes, où furent soigneusement appliqués nos désastreux programmes d'éducation latine. « La langue française, écrit M. Fouillée, est enseignée partout en Grèce concurremment avec le grec; notre esprit, notre littérature, nos arts, notre éducation sont beaucoup plus en harmonie avec le génie grec que ne le seraient ceux des autres peuples. »
Cette éducation théorique et livresque n'étant apte qu'à fabriquer des fonctionnaires, des professeurs et des avocats, ne pouvait naturellement produire autre chose. « Athènes est une grande fabrique d'avocats inutiles et nuisibles. » Pendant que l'industrie et l'agriculture restent à l'état rudimentaire, les diplômés sans emploi pullulent ; et, comme chez les Latins soumis à la même éducation, leur unique ambition est d^obtenir un emploi de l'État.
« Tout Grec, écrit M. Politis, croit que la principale mission du Gouvernement est de donner une place soit à lui-même, soit à un membre de sa famille. » S'il ne l'obtient pas, il devient immédiatement un révolté, un socialiste, et déblatère contre la tyrannie du capital, bien que le capital n'existe guère dans le pays. Les députés ont pour principale fonction de trouver des places aux diplômés des écoles.
L'instruction ne leur a même pas servi d'ailleurs à se guérir du fanatisme religieux le plus étroit. Le
monde civilisé a vu avec stupeur des étudiants faire une petite révolution, qui n'a été terminée que par la démission du ministère, pour obtenir — à Taurore du XX® siècle — l'excommunication religieuse d'écrivains qui s'étaient permis de traduire les évangiles en grec vulgaire.
Le favoritisme, l'indiscipline et la désorganisation générale ont bientôt été la conséquence du système d'éducation auquel la jeunesse grecque était soumise. Il a suffi de deux générations de déclassés pour amener le pays au dernier degré de la ruine et abaisser encore son niveau de moralité déjà si bas pourtant. L'Europe lettrée, qui regardait ce petit peuple à travers les souvenirs classiques du temps de Périclès, n'a commencé à perdre ses illusions que lorsqu'elle a constaté le parfait cynisme avec lequel des politiciens, après avoir emprunté partout en Europe, ont supprimé leur dette d'un trait de plume en refusant de payer les intérêts, et reprenant les produits des monopoles solennellement délégués aux créanciers comme garantie, le jour môme où ils n'ont plus trouvé de prêteurs *. L'Europe a été éclairée sur la désorganisation du pays et la valeur de tous ces grands discoureurs quand elle a vu
(1) Ce procédé de suppression des dettes, commercialement qualifié de banqueroute, a été adopté par le Portugal, les républiques latines de l'Amérique, la Turquie et bien d'autres pays.
11 a d'abord paru fort ingénieux aux politiciens qui Tout appliqué, mais ce qu'ils n'ont pas vu du tout, c'est que ces banqueroutes conduisaient finalement les pays qui les pratiquaient êi tomber sous la surveillance étroite et par conséquent sous la domination d'autres pays. Les Grecs en font aujourd'hui l'expérience. Comme il était absolument impossible de trouver chez eux les quelques hommes nécessaires pour administrer avec un peu d'intégrité les finances, il leur a bien falla accepter, comme l'Egypte et la Turquie, que ces finances fussent administrées par des agents étrangers placés sous le contr61e de leurs Gouvernements respectifs.
se dérouler les péripéties de leur dernière lutte avec les Turcs et assisté au spectacle d'importantes armées grecques en proie aux plus folles paniques, aux débandades les plus désordonnées, dès qu'on signalait au loin l'apparition de quelques soldats ottomans. Sans l'intervention de l'Europe, les Grecs disparaissaient de nouveau de l'histoire, et le monde n'y eût rien perdu. On a compris alors ce qui pouvait se cacher sous un vernis trompeur de civilisation. Nos jeunes universitaires, si enthousiastes de la Grèce, ont dû acquérir du même coup, sur la psychologie de certains peuples, des notions un peu plus sérieuses que celles puisées dans leurs livres.
§ 5. — L'aVBNIR qui MENACE LES PEUPLES LATINS
Tel est, sans grandes inexactitudes, je l'espère, l'état actuel des peuples latins et de ceux qui ont adopté les concepts latins. En attendant que ces peuples aient trouvé des méthodes de relèvement, ils ne doivent pas oublier que, dans l'évolution nouvelle où le monde est entré, il n'y a plus de place que pour les forts, et que tout peuple qui s'affaiblit est bientôt destiné à devenir la proie de ses voisins, surtout à un moment où les marchés lointains se ferment de plus en plus.
Ce point de vue est tout à fait fondamental. 11 a été fort bien mis en évidence dans un discours célèbre prononcé il y a quelques années par lord Salisbury alors premier ministre d'Angleterre, et dont, en raison de son importance et de l'autorité de son auteur, je vais reproduire quelques fragments. On y trouve parfaitement indiquées les conséquences de l'abaissement de
22i LE SOCIALISME SUIVANT LES RACES
la moralité que j'ai signalé plus haut et qui constitue un excellent baromètre de la décadence d'un peuple. Ce ne sont pas les protestations que ce discours a soulevées en Espagne qui peuvent modifier l'exactitude des propositions énoncées par Téminent homme d'Etat, ni des conclusions qu'il en tire.
« Vous pouvez, grosso modo, diviser en deux catégories les nations du monde : il j a les vivantes et il y a les mourantes. Voici, d'une part, de grandes nations, exerçant un pouvoir énorme, qui s'accroît d'année en année, augmentant leurs richesses, étendant leur territoire, perfectionnant leur organisation.
a Mais, à côté de ces organismes splendides, dont il semble que rien ne puisse diminuer la force et qui présentent des revendications rivales que Tavenir, peut-être, ne réussira pas à concilier sans le recours d'un arbitrage sanglant, voilà un certain nombre de communautés que je ne peux qualifier autrement qu'en les appelant des « mourantes », encore que cette épithète ne s'applique à elles qu'à des degrés différents. Dans ces États, la désorganisation et la décadence font des progrès à peu près aussi rapides que la force de concentration et la puissance dans les nations vivantes qui les entourent. De dix ans en dix ans, on les retrouve plus faibles, plus pauvres, plus dépourvues d'hommes capables de les conduire ou d'institutions méritant leur conflance : elles courent, selon toutes les apparences, au terme fatal, et poiu'tant elles se cramponnent avec une étrange ténacité à ce qui leur reste de vie.
« Dans ces nations, le mauvais régime gouvernemental, loin que l'on j remédie, devient sans cesse plus mauvais. La société et le monde officiel lui-même, l'administration, ne sont qu*un amas de corruption, de manière que vous ne trouverez nulle part une base solide sur laquelle fonder un espoir quelconque de réforme ou de restauration. A des degrés divers, on peut dire que ces nations présentent un terrible spectacle à la portion éclairée du monde ; elles offrent un tableau qui, malheureusement, apparaît de plus en plus sombre à mesure que ces détails en sont plus exactement révélés aux autres nations, et celles-ci sont sollicitées de chercher, par pitié autant que par intérêt, un remède à de tels maux.
A Combien de temps cet état de choses peut-il durer? Je ne tenterai pas, bien entendu, de le prophétiser. Tout ce que je peux indiquer ici, c'est que le progrès se continue, dans l'un et l'autre sens : les États faibles vont s'affaiblissant ; les forts accroissent leurs forces ; il n'est donc pas besoin d'être prophète pour vous
L'ÉTAT ACTUEL DES PEUPLES LATINS 2.a
dire à quel résultat fatal aboutit la combinaison de ces mouvements contraires. Pour une raison ou pour une autre — que ce soient les nécessités de la politique ou le prétexte de la philanthropie — les nations yiyantes empiéteront graduellement sur le territoire des mourantes, et des germes de conflit entre peuples civilisés ne tarderont pas à se développer. »
Est-ce vraiment quand des pays sont aussi ébranlés, aussi divisés, aussi peu en progrès que les pays latins, qu*il faut tenter de les soumettre au socialisme ? N'estil pas évident que ce sera accroître encore leur faiblesse et les rendre une proie plus facile pour les peuples forts? Hélas ! les politiciens ne voient pas cela, pas plus que les théologiens du moyen âge, absorbés par leurs controverses religieuses au fond de leurs couvents^ n'entendaient les Barbares qui ébranlaient leurs murs et se préparaient à les massacrer.
Doit-on cependant désespérer entièrement de Tavenir des peuples latins? La nécessité est une puissance souveraine, qui peut changer bien des choses. Il est possible qu'après une série de calamités profondes, les peuples latins, instruits par Texpérience et ayant réussi à se soustraire aux convoitises des voisins qui les guettent, tentent cette rude entreprise d'acquérir les qualités qui leur manquent pour réussir désormais dans la vie. Un seul moyen est en leur pouvoir : changer entièrement leur système d'éducation. On ne saurait trop louer les quelques apôtres qui se sont attachés à une telle tâche. Les apôtres peuvent beaucoup, car ils arrivent souvent à transformer l'opinion, et l'opinion est reine aujourd'hui. Mais il faudra de rudes efforts pour balayer les lourds préjugés qui maintiennent notre système d'éducation dans son état actuel. L'histoire nous montre que pour fonder une religion il suffit par-
fois d'une douzaine d'apôtres ; mais que de religions, de croyances, d'opinions n'ont pu se propager faute d'avoir pu réunir cette douzaine d'apôtres.
Ne soyons pas trop pessimistes pourtant. L'histoire est tellement pleine d'imprévu, le monde est en voie de subir des modifications si profondes, qu'il est impossible de prévoir aujourd'hui la destinée des empires. Le rôle des philosophes est en tout cas terminé quand ils ont montré aux peuples les dangers qui les menacent.