ÉVOLUTION INDUSTRIELLE ET ÉCONOMIQUE ACTUELLE
présagent de plus influentes et de plus fécondes encore ^ Ce ne sont pas seulement la vapeur et Télectricité qui ont transformé les conditions de la vie pour l'humanité moderne. Des inventions en apparence presque insignifiantes ont contribué et contribuent sans cesse à la modifier. Une simple expérience de laboratoire change entièrement les éléments de prospérité d'une province et même d'un pays. C'est ainsi, par exemple, que la conversion de Tanthracite en alizarine a tué l'industrie de la garance et appauvri du même coup les départements qui vivaient de cette industrie. Des terres valant 10 000 francs l'hectare sont tombées au-dessous de 500 francs. Lorsque la fabrication artificielle de l'alcool, déjà réalisée dans les laboratoires, et celle du sucre, qui paraît prochaine, seront entrées dans la pratique industrielle, certains pays seront obligés de renoncer à des sources de ^^richesse séculaires, et réduits à la pauvreté. Que seront pour eux, auprès de tels bouleversements, des événements comme la guerre de Cent ans, la Réforme ou la Révolution? On peut d'ailleurs évaluer la portée de telles oscillations commerciales en considérant ce qu'a coûté à la France, en dix ans, l'invasion d'un insecte microscopique, le phylloxéra. De 1877 à 1887 la perte d'un million d'hectares de vignes a été évaluée à 7 milliards. Ce fut un désastre numériquement presque aussi élevé que les dépenses de notre dernière guerre. L'Espagne a été momentanément enrichie par cette perte parce qu'il a fallu lui acheter la quantité de vins qui nous manquait. Au point de vue économique le résultat a été le même que si, vaincus par les armées de l'Espagne, nous avions été condamnés à lui payer annuellement un énorme tribut.
On ne peut trop insister sur Timportance des grands bouleversements industriels, qui sont une des conditions fatales de Tâge actuel et qui ne sont encore qu'à leurs débuts. Leur principal résultat est d^ôter toute fixité à des conditions d'existence qui jadis semblaient assez stables pour pouvoir braver le cours des siècles.
« Si Ton se demande, écrit le philosophe anglais Maine, quelle est la plus terrible calamité qui puisse tomber sur une population, peut-être répondra-t-on que ce doit être une guerre sanguinaire, une famine désolante, une épidémie mortelle. Pourtant aucun de ces désastres ne causerait de souffrances aussi intenses et aussi prolongées qu'une révolution de la mode imposant à la toilette des femmes une seule étoffe ou une seule couleur, comme il en est aujourd'hui du vêtement des hommes. Mainte cité florissante et opulente, soit en Europe, soit en Amérique, se trouverait par là condamnée à la faillite et à l'inanition ; et la catastrophe serait pire qu'une famine ou une épidémie. »
, L'hypothèse n'a rien d'improbable, et il est possible que la révolutioa déterminée dans le costume féminin par l'usage de plus en plus général de la bicyclette en fasse une réalité bientôt. Mais les découvertes de la science produiront sûrement des variations d'une importance bien autre. La chimie, par exemple, science qui commence à peine à se constituer, nous en réserve d'inattendues. Lorsque nous manierons d'une façon courante les températures de 3 à 4 000 degrés, ou celles voisines du zéro absolu que nous commençons à produire, toute une chimie nouvelle apparaîtra nécessairement. La théorie nous dit déjà que nos corps simples ne sont 1res vraisemblablement que des produits de condensation d'autres éléments dont les propriétés nous sont totalement inconnues. Peut-être, comme le supposait dans un discours le chimiste Berthelot, la science fabriquera-t-elle un jour de toutes pièces les matières
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alimentaires, et ce jour-là « il n'y aura plus ni champs couverts de moissons, ni vignobles, ni prairies remplies de bestiaux. Il n'y aura plus de distinction entre les régions fertiles et les régions stériles ».
Nous pouvons encore supposer un avenir dans lequel les forces naturelles seraient à la disposition de tous nos besoins et remplaceraient presque entièrement le travail de Thomme. Il n'y a rien non plus de chimérique à admettre que, grâce à l'électricité, ce merveilleux agent de transformation et de transport de l'énergie, la puissance du vent, des marées, des chutes d'eau, sera prochainement à notre disposition. Les chutes du Niagara, déjà partiellement utilisées, possèdent un pouvoir moteur de 17 millions de chevaux-vapeur, et le moment n'est pas loin où cette force, que Ion commence à peine à employer, sera transportée au loin au moyen de câbles électriques. La chaleur centrale du globe, celle du soleil, sont aussi des sources inépuisables d'énergie.
Mais, sans insister sur les futures découvertes, et en nous occupant seulement des progrès réalisés depuis cinquante ans, nous voyons que nos conditions d'existence changent chaque jour, et cela d'une façon tellement soudaine que les sociétés sont obligées à des transformations beaucoup plus rapides que ne le comporte l'état mental créé par une lente hérédité chez les êtres qui la composent. A la stabilité séculaire l'instabilité a succédé partout.
11 résulte de ce qui précède qtie l'Age moderne est h la fois un âge de destruction et de création. 11 semble que devant les changements détQrmint^s par la science et l'industrie, aucune de nos idées, aucune de nos con-
ditions d'existence passée ne puisse subsister. La difficulté de nous adapter à ces nécessités nouvelles réside surtout en ceci que nos sentiments et nos habitudes changent lentement, alors que les circonstances extérieures changent trop vite et trop radicalement pour que les conceptions anciennes auxquelles nous voudrions nous rattacher puissent subsister longtemps. De ces destructions et de ces créations inattendues, nul ne peut dire quel état social va sortir. Ce que nous voyons bien clairement, c*est que les phénomènes les plus importants de la vie des États, et la condition même de leur progrès, échappent de plus en plus à leur volonté et sont régis par des nécessités économiques et industrielles sur lesquelles ils ne peuvent rien. Ce que nous pressentons déjà et ce qui apparaîtra mieux encore dans la suite de cet ouvrage, c'est que les revendications des socialistes se trouveront de plus en plus contraires à l'évolution économique qui se prépare en dehors d'eux et fort loin d'eux. Ils devront pourtant s'y plier, comme à toutes les fatalités naturelles dont l'homme a jusqu'ici subi les lois.