CHAPITRE II
%i. La concutrence économique. — Le socialisme ignore les néccssiUîs qui régissent actuellement le monde. — Les volontés des Gouvernements sont do plus en plus conditionnées par des phénomènes économiques extérieurs auxquels ils sont obligés de s'adapter. — Le monde dos relations industrielles et économiques ne forme plus qu'un seul monde, et les pays deviennent de moins en moins libres d'agir à leur guise. — Les peuples tendent de plus en plus à être régis par des nécessités extérieures et non par des volontés particulières. — Conséquences du rapprochement des distances entre l'Orient et l'Occident — Résultats de la lutte économique entre des peuples ayant des besoins très faibles et des peuples ayant des besoins très grands.
— La valeur des marchandises sur un marché est déterminée par leur valeur sur le marché où elles peuvent être produites au plus bas prix. — Résultats de la concurrence faite aux produits européens par les produits similaires fabriqués par les Orientaux. — Pourquoi l'Angleterre est obligée de renoncer de plus en plus à l'agriculture .
— La concurrence de l'Inde et du Japon. — Avenir du commerce européen. — Avenir de la Russie. — La concurrence de l'Orient et le socialisme. — § 2. Les remèdes. — Objections des économistes sur les conséquences de la lutte entre l'Orient et l'Occident. — La prétendue surproduction. — En quoi les arguments des économistes ne peuvent avoir de valeur que pour l'avenir. — Le protectionnisme.
— Son rôle artificiel et provisoire. — Les peuples agricoles et les peuples industriels. — Remèdes divers à la concurrence de l'Orient cherchés par les Anglo-Saxons. — Pourquoi ils se tournent vers l'Afrique. — Difficultés de la lutte sur le terrain industriel et commercial pour les peuples latins.
§ 1. — La concurrence économique
Nous venons d'indiquer sommairement que l'évolution économique et industrielle du monde bouleversait les anciennes conditions d'existence des hommes. Cette vérité va se dégager avec plus d'évidence en étudiant quelques-uns des problèmes qui se posent aujourd'hui.
Dans l'exposé de leurs revendications et de leurs rêves, les socialistes manifestent une complète ignorance des nécessités qui régissent le monde moderne. Ils raisonnent toujours comme si l'univers était limité au pays où ils vivent, comme si ce qui se passe dans le reste du monde ne devait avoir aucune influence dans les milieux où ils propagent leurs doctrines, comme si les mesures qu'ils proposent ne devaient pas bouleverser entièrement les rapports du peuple qui les appliquerait avec les autres peuples. S'isoler ainsi eût été possible à la rigueur il y a quelques siècles, mais il n*en est plus de même aujourd'hui. Le rôle des gouvernants de chaque pays tend de plus en plus à être condilionné par des phénomènes économiques d'origine fort lointaine, absolument indépendants de l'action des hommes d'Etat et qu'ils doivent subir. L'art de gouverner consiste surtout aujourd'hui à s'adapter le mieux possible à des nécessités extérieures sur lesquelles les volontés individuelles ne sauraient agir.
Sans doute chaque pays constitue toujours une patrie; mais le monde de la science, de l'industrie, des relations économiques ne forme plus qu'un seul monde, ayant ses lois d'autant plus rigoureuses que la nécessité et non \^s codes les impose. Sur le terrain économique et industriel, aucun pays n'a aujourd hui la liberté de se conduire à sa guise, et cela simplement parce que révolution de l'industrie, de l'agriculture el du commerce a des répercussions nombreuses chez tous les peuples. Des faits économiques et industriels se passant dans des régions lointaines peuvent obliger îa nation qui leur est la plus étrangère à transformer son agriculture, ses procédés industriels, ses mélhodes de
fabrication, ses habitudes commerciales, et, par voie de conséquences, ses institutions et ses lois. Les peuples tendent de plus en plus à être régis par des nécessités générales et non par des volontés particulières. L'action des Gouvernements tend donc à devenir de plus en plus faible et incertaine. Ce phénomène est un des plus caractéristiques de Tâge actuel.
Le problème que nous allons aborder dans ce chapitre va nous permettre d'illustrer d'une façon très claire ce qui précède. Il nous montrera une fois de plus combien sont superficielles et irréalisables les solutions de bonheur universel proposées par les socialistes.
Ce problème, que nous avons été un des premiers à signaler il y a bien des années déjà, est celui de la lutte économique qui se dessine plus nettement chaque jour entre TOrient et TOccident. Le rapprochement des distances par la vapeur, et l'évolution de l'industrie, ont eu pour conséquence de mettre FOrient à nos portes et de transformer ses habitants en concurrents de TOccident. Ces concurrents, auxquels nous exportions jadis nos produits, se sont mis à les fabriquer dès qu'ils ont possédé nos machines; et, au lieu de nous acheter, ils nous vendent maintenant. Ils y réussissent d'autant plus facilement qu'étant, par leurs habitudes séculaires, à peu près sans besoins, les prix de revient des objets fabriqués par eux sont très inférieurs à ceux des mêmes objets fabriqués en Europe. La plupart des ouvriers orientaux vivent avec moins de dix sous par jour, alors que l'ouvrier européen ne vit guère avec moins de quatre à cinq francs. Le prix du travail réglant toujours celui des marchandises, et la valeur de ces dernières sur un marché quelconque étant toujours
déterminée par leur valeur sur le marché où elles peuvent être livrées au plus bas prix, il s'ensuit que nos fabricants européens voient toutes leurs industries menacées par des rivaux produisant les mêmes objets à des prix dix fois moindres. L'Inde, le Japon, et bientôt la Chine, sont entrés dan^ la phase que nous prédisions jadis, et ils y progressent rapidement. Les produits étrangers affluent de plus en plus en Europe, et les produits fabriqués en sortent de moins en moins. Ce n*est pas certes l'invasion militaire des Orientaux qui est à craindre, comme on l'a soutenu : c'est uniquement celle de leurs produits.
Pendant longtemps la concurrence est restée localisée sur le terrain des produits agricoles, et, par ses conséquences, nous pouvons pressentir ce qui arrivera lorsqu'elle se sera étendue aux objets fabriqués.
Les premiers résultats de la concurrence ont été, comme Ta fait remarquer M. Méline, à la Chambre des députés, de faire baisser de moitié en vingt ans la valeur des produits agricoles : blés, laine, vins, alcool, sucre, etc. La laine, par exemple, qui valait 2 francs le kilogramme environ en 1882, ne valait plus que 1 franc vingt ans après : les suifs sont tombés de 95 à 42 francs, etc.
Beaucoup d'économistes, et je suis du nombre, considèrent ces baisses comme avantageuses, puisque c'est en définitive le public, c'est-à-dire le plus grand nombre qui en profite ; mais il est facile de se placer à des points de vue où l'on puisse contester que de telles baisses soient avantageuses. Leur plus grave inconvénient est de mettre Tagriculture dans une situation précaire el d'obliger quelques pays à y renoncer, ce qui à cer-
tains moments pourrait avoir des conséquences graves.
Cette hypothèse de contrées obligées de renoncer à Fagriculture n'a rien de chimérique puisqu'elle se réalise de plus en plus aujourd'hui pour l'Angleterre. Ayant à lutter à la fois contre les blés de Tlnde et contre ceux de l'Amérique, elle a renoncé progressivement h en fabriquer, malgré la perfection des méthodes anglaises, qui permettent d'obtenir des rendement» de 29 hectolitres à Thcclare. Actuellement la production annuelle du blé en Angleterre est tombée à 23 millions d'hectolilres, alors que sa consommation annuelle est de 85 millions. Il lui faut donc en acheter environ 60 millions à l'étranger. Si l'Angleterre était emprisonnée dans son île ou n'avait pas les ressources nécessaires pour se procurer cet excédent, une grande partie de ses habitants seraient condamnés à mourir de faim.
La France, pays essentiellement agricole, a pu prolonger la lutte, grâce à la protection, moyen bien provisoire et bien fictif. Elle a un intérêt vital à lutler; mais combien de temps le pourra-t-elle encore? Elle produit une centaine de millions d'hectolitres, chiffre qui suivant les années peut baisser à 75 ou monter h 135. Le blé y vaut aujourd'hui 18 francs environ les 100 kilos, en baisse régulière depuis plusieurs années. Ce prix est d'ailleurs artificiel, car les blés étrangers étant frappés d'un droit protecteur de 7 fr., leur véritable valeur est de 11 fr., prix de vente sur les marchés étrangers, Londres et New -York notamment. Ce prix ne peut que continuer à baisser. Dans la République Argentine, les cultivateurs italiens arrivent à produire le blé à 5 fr. l'hectolitre.
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Pourra-t-on corriger pendant longtemps cette baisse progressive par des droits protecteurs également progressifs, destinés à maintenir artiPiciellement la cherté des subsistances et à empêcher par conséquent les populations de profiter du bon marché général ? Étant donné qu'en France la consommation annuelle est de 120 milliojis d'hectolitres, le droit actuel de 7 fr. ThectoUlre, qui élève d*un tiers au moins le prix du pain, représente une somme énorme prélevée sur la totalité de la population au profit d'un petit nombre de grands spéculateurs, car la majorité des agriculteurs, produisant juste ce dont ils ont besoin, n'ont rien à vendre. Tout ce qu'on peut dire en faveur de procédés aussi arbitraires, c'est qu'ils ont une utilité provisoire pour prolonger dans un pays Texislence de l'agriculture ou lui laisser le temps nécessaire pour s'améliorer. Mais aucun Gouvernement ne sera bientôt assez puissant pour maintenir artificiellement la cherté des subsistances.
Ce n'est pas l'Orient, à peine entré alors dans la lutte, qui a causé la décadence de l'agriculture européenne. On doit en voir l'origine dans la production des céréales en Amérique, où le terrain ne coûte presque rien alors qu'il coûte fort cher en Europe. Mais le jour où l'Ame- ^rique s'est trouvée à son tour en concurrence avec des pays tels que l'Inde, où non seulement la terre ne coûte rien comme aux Etats-Unis, mais où de plus le travail coûte dix fois moins, elle a subi le même sort que l'An gleterre, et son agriculture est aujourd'hui menacée d'une ruine complète. Les agriculteurs américains se trouvent actuellement dans la situation la plus précaire. M. de Mandat-Grancey cite des fermes qui valaient autrefois 300 dollars l'acre, et qui aujourd'hui ne trou-
LUTTES ÉCONOMIQUES ENTRE L'ORIENT ET L^OCaOENT 239
vent plus d'acquéreurs à 10 dollars. Aucun droit protecteur ne peut remédier pour les Américains à celle situation, puisque leur intérêt est de vendre des céréales, et non d'en recevoir. Ce n'est donc pas la protection qui peut les empêcher de se trouver en concurrence sur les marchés étrangers avec des pays qui produisent à des prix très inférieurs.
Bornée d'abord aux matières premières et aux produits agricoles, la lutte entre l'Orient et l'Occident s'est étendue progressivement aux produits industriels. Dans les pays d'Extrême-Orient, l'Inde et le Japon par exemple, le salaire des ouvriers d'usine ne dépasse guère 10 sous par jour, et leurs chefs n'en reçoivent pas beaucoup plus. 11. de Mandat-Grancey cite une usine, près de Calcutta, occupant plus de 1500 ouvriers, et dont le sous-direcleur indigène reçoit un traitement de moins de 20 fr. par mois. Avec des prix de revient aussi faibles, les exportations de l'Inde ont passé en dix années de 712 millions à plus de 4 milliards.
Mais l'Inde possède peu de charbon, alors que le Japon en possède beaucoup, assez pour en exporter à un prix de moitié inférieur à celui du charbon anglais. Il en résulte que les progrès de ce pays ont été encore plus rapides que ceux de l'Inde. Possédant le charbon, cette source principale de la richesse pour un peuple, il n'a eu qu'à acheter les machines européennes et à les imiter pour se trouver bientôt sur un pied d'égalité complète avec l'Europe au point de vue de la capacité de production, et sur un pied de supériorité très grand au point de vue de l'économie de celte production, en raison du bas prix des salaires.
Le Japon possède maintenant de grandes usines, celles
de coton par exemple, occupant 6000 ouvriers' et faisant des affaires assez prospères pour donner des dividendes de 10 à 20 p. 100, tandis qu'en Angleterre les dividendes des usines analogues, réduits de jour en jour, sont progressivement tombés pour les plus prospères à 3 p. 100. Les autres sont en perte et ne distribuent plus de dividendes, et cela simplement parce que leur exportation diminue tous les jours à cause de la concurrence de rOrient.
Les Orientaux se sont mis à fabriquer successivement tous les produits européens, et toujours dans des conditions de bon marché rendant toute lutte impossible. Horlogerie, faïence, papier, parfumerie, et jusqu'à Tarlicle dit de Paris, se fabriquent maintenant au Japon. L'objet européen se trouve ainsi de plus en plus éliminé de rOrient. Il y a des articles, les allumettes par exemple, dont les Anglais vendaient jadis pour 600 000 fr. par an, et dont ils ne vendent plusaujourd'hui que pour 10000 fr., alors que les Japonais, d'un chiffre de vente nul, sont passés en quelques années à une production qui, en 1 893, montait à 2 273 000 fr. Ces allumettes sont vendues au prix de 1 fr. les 144 boîtes, soit 15 boîtes pour 10 centimes. En 1890, les Japonais vendaient pour 700 fr. d'ombrelles et de parapluies, ils en vendaient pour 1 300 000 fr., cinq ans après, et de môme pour tous les produits qu'ils se mettent à fabriquer.
(1) La filature de Kanegafuclii au Japon compte près de 6 000 ouvriers se relovant jour et nuit, travaillant chacun douze heures. Les salaires sont d'environ 0 fr. 50 par jour, payes on argent, dont la valeur marchande est moitié de celle do l'or, comme on le sait. Voici d'ailleurs. d'après le résumé statistique de l'empire du Japon, publié en 1897 à Tokio par M. llanabusa, chef de la section de statistique, le traitement moyen do quelques catégories d'ouvriers : ouvriers agricoles. 0 fr. 32 ar jour; ouvriers imprimeurs, 1 fr. 40 ; ouvriers charpentiers, 1 fr. 75
Cette abondance de production a bientôt conduit les Japonais à accroître leurs débouchés, et, pour ne pas 6tr> tributaires de la marine européenne, ils se sont mis à acheter des navires, puis à en construire eux-mêmes. Ils possèdent de grands paquebots éclairés à la lumière électrique, faits sur les derniers modèles. Une seule Compagnie {Nippon Ynsen Kaïsha) en possède 47 faisant concurrence à nos Messageries et surtout à la Compagnie anglaise dite Péninsulaire et Orientale. Ils ont créé un service bi-mensuel entre le Japon et Bombay, un autre avec TAustralie, et se préparent à en diriger un sur la France et TAngleterre. Ils ont des équipages payés à raison de 10 francs par homme et par mois et nourris avec quelques sacs de riz.
Bien que le Chinois soit à plusieurs points de vue, et malgré son infériorité militaire, supérieur au Japonais, la Chine n'est pas encore entrée dans le mouvement industriel, mais nous voyons venir le moment où elle va s'y lancer. On peut alors prévoir qu'avec son immense population sans besoins, ses colossales réserves en charbon, elle sera en peu d'années le premier centre commercial du monde, le régulateur des marchés, et que ce sera la Bourse de Pékin qui déterminera le prix des marchandises dans le reste de Tunivers. On peut déjà apprécier la puissance de celte concurrence en se souvenant que les Américains, se reconnaissant incapables de lutter contre elle, n'ont trouvé d'autre procédé que d'interdire aux Chinois l'accès de leur territoire. L'heure n'est pas loin où un bateau de marchandises européennes sera une rareté dans les mers de l'Orient. Qu'irait-il y faire î
11 est peu de consuls anglais ou allemands de TExtrême-
Lb Bon. — Psych. du social. 16
Orient qui ne soient unanimes dans leurs rapports sur ces questions. Nos agents eux-mêmes, malgré le peu d'intérêt qu'ils portent au commerce, malgré surtout rirréductible incapacité de l'esprit latin à comprendre quelque chose d'étranger à ses propres conceptions, commencent à percevoir ce qui se passe autour d'eux et à le signaler.
Dans la lutte économique qui s'accentue chaque jour, tout a favorisé TOrient. La dépréciation de la \aleur de l'argent en Occident nous a rendu la concurrence encore plus difficile. L'argent, seule monnaie de l'Orient, y a conservé toute sa valeur, alors qu'il en a perdu près de moitié en Europe» Quand un marchand indou ou chinois, envoie pour 1 000 francs de blé, de coton ou d'une marchandise quelconque en Europe, il reçoit 1 000 francs en or qu'il peut échanger pour près de 2000 francs de lingots d'argent, qu'il n'a plus ensuite qu'à faire transformer, en Orient, en monnaie d'argent, pour payer ses ouvriers. Ces 2 000 francs d'argent représentent dans son pays la même valeur qu'il y a vingtcinq ans, car la dépréciation subie par l'argent dans les pays européens n'a pas encore eu de répercussion en Orient, où le prix du travail a peu varié. Les objets n'y coûtant pas plus cher à fabriquer qu'autrefois, rindustriel oriental, par le fait seul qu'il vend un produit en Europe, le vend moitié plus cher qu'il ne l'a payé en Orient. Naturellement il paierait aussi le double ce qu'il voudrait nous acheter, puisqu'il lui faudrait donner 2000 francs d'argent pour avoir 1 000 francs d'or ; aussi a-t-il tout intérêt à nous vendre de plus en plus et à nous acheter de moins en moins. Le taux actuel du change constitue donc pour TOrient
une prime énorme à Texportalion. Aucun droit prolecteur, à moins d*être absolument prohibitif, ne saurait lutter contre de telles différences dans les prix de revient.
Le commerce de l'Europe semble être destiné à se réduire bientôt à ceci : échanger des marchandises coûtant dix fois plus cher qu'en Orient et payées en or, contre des produits coûtant dix fois moins et payés en argent. Des échanges pratiqués dans de telles conditions ne pouvant longtemps durer, — et ils ne durent encore un peu que parce que TOrient n'a pas fini d'organiser son outillage industriel, — il est de toute évidence que l'Europe est destinée à perdre bientôt la clientèle de rExtrôme-Orient comme elle a déjà perdu celle de l'Amérique. Non seulement elle la perdra, mais elle sera de plus condamnée bientôt, ne produisant plus assez pour nourrir ses habitants, à acheter à ses anciens clients sans pouvoir rien leur vendre. Les Japonais n'ont aucun doute sur cette marche des choses. Un de leurs ministres des affaires étrangères, M. Okuma, parlant de l'Europe dans un discours publié, il y a quelques années, s'exprimait ainsi : « Elle montre des symptômes de décrépitude. Le siècle prochain verra ses constitutions en morceaux et ses empires en ruines. »
11 est fort possible que le Japon malgré ses succès militaires soit en ruines bien avant TEurope, et cela simplement parce qu'il a superposé à sa civilisation, sans pouvoir la fusionner avec elle, une autre civilisation n'ayant aucun rapport avec son passé et qui engendrera probablement une complète anarchie. C'est la Chine surtout, fort supérieure à plusieurs points de vue au Japon, au point de vue de l'honnêteté commerciale notamment, qui est destinée à devenir redoutable. Sans
doute tous ces Asiatiques au petit crâne, se bornant à copier nos inventions, sont bien près encore de la barbarie, mais rhistoire nous dit que ce furent toujours des barbares qui amenèrent la ruine des plus puissants empires. Bien des causes viendront compliquer pour la plupart des peuples de l'Europe les difficultés de la lutte commerciale avec rOrient. Lorsque le chemin de fer transsibérien sera en pleine exploitation, tout le commerce entre TOrient et TOccident tendra à se concentrer entre les mains de la Russie. Ce chemin de fer relie, comme ou sait, la Russie au Japon, en traversant une partie de la Chine. Les 130 millions de Russes seront alors en contact avec les 400 millions de Chinois, et la Russie deviendra la première puissance commerciale du monde, puisque ce sera forcément elle qui accomplira le transit entre rOrient et TOccident. De Londres à Hong-Kong, par mer, il faut aujourd'hui environ 36 jours. Il en faudra à peu près moitié par le transsibérien. La route de la mer sera sans doute alors aussi abandonnée que Test aujourd'hui celle par le cap de Bonne -Espérance, et on peut se demander à quoi servira alors à TAngleterrc sa flotte commerciale. La France y perdra le peu de commerce qui lui reste. Ce jour-là elle regrettera peutêtre les 8 milliards prêtés à la Russie, et dont une bonne part a servi à créer cette désastreuse concurrence qui ruinera Marseille. Sans être un esprit fort chagrin, on peut se demander si nous n'aurions pas beaucoup plus gagné à consacrer une aussi énorme somme au développement de notre industrie et de notre commerce\
(1) Quand le chemin de fer transsibérien, dont aucnn de nos hommes diktat n'a semblé comprendre l'importance, sera en pleine exploitation, la Russie deviendra commercialement maîtresse de la Chine et de ses 400 millions d'habitants ; et comme elle a un régime de protectionnisme
Les luttes entre l'Orient et TOccident, dont nous venons de tracer la genèse, ne font que commencer, et nous ne pouvons qu'en soupçonner l'issue. Les rêveurs de paix perpétuelle et de désarmement universel, s'imaginent que les luttes guerrières sont les plus désastreuses. Elles font périr en bloc, en effet, un grand nombre d'individus : mais il semble bien probable que les luttes industrielles et commerciales qui s'apprêtent seront plus meurtrières et accumuleront plus de désastres et de ruines que n'en firent jamais les guerres les plus sangfantes. Elles détruiront entièrement peutêtre de grandes nations, ce que n'ont jamais pu réaliser les armées les plus nombreuses. Ces luttes, en apparence si pacifiques, sont en réalité implacables. Elles ne connaissent pas la pitié. Vaincre ou disparaître est la seule alternative.
Le socialisme ne se préoccupe guère de tels problèmes. Ses conceptions sont trop étroites, son horizon trop limité pour qu'il puisse y songer. Ce sera pour les nations où il aura pris le plus de développement, que la lutte commerciale avec TOrient sera le plus
absola, aussi bien pour ses alliés que pour cens qui ne le sont pas, l'Orient se trouvera fermé à l'Europe. L'Inde et môme Tlndo-Chine, car les alliances pèsent fort peu devant les intérêts politiques, se trouveront inévitablement absorbées un jour dans ce gigantesque empire, qui se trouvera alors la plus importante puissance du monde. Les ports et concessions, récemment obtenus dans la Mandchourie, habitée par 120 millions d'habitants, rendront la Russie maîtresse souveraine de cette province, si elle parvient à triompher de la résistance des Japonais. La conquête des Philippines par les Etats-Unis contribuera peut-être avec la résistance du Japon à retarder ou empêcher l'absorption de rOrientpar la Russie ; cette conquête fait entrer les Etats-Unis au centre de la question chinoise, sur les destinées de laquelle la faible Espagne ne pouvait exercer aucune action. L'influence des Etats-Unis et celle du Japon rétabliront peut-être l'équilibre de Ja balance, qui penchait de plus en plus lourdement d'un seul côté. Nous sommes à l'aurore d'une lutte gigantesque pour le partage de l'Orient. Les désarmements qu'on nous propose, non sans quelque ironie, j'imagine, ne paraissent pas prochains.
difficile, et récrasement du vaincu le plus rapide. Les peuples qui posséderont à un degré suffisant l'initiative industrielle, Fintelligence nécessaire pour perfectionner leur outillage et ladapter aux nécessités nouvelles, pourront seuls se défendre. Ce n'est pas le collectivisme, avec son idéal de basse égalité dans le travail et les salaires, qui pourra fournir aux ouvriers les moyens de lutter contre Tinvasion des produits de rOrient. Où prendra-t-il les fonds nécessaires pour payer les travailleurs quand les produits n'auront plus d'acheteurs, que toutes les usines se seront progressivement fermées, et que tous les capitaux auront émigré vers des pays où ils trouveront une rétribution facile et un accueil bienveillant au lieu de persécutions incessantes ?
§ 2. — Les remèdes
Nous venons de montrer comment est née et s'est développée la concurrence économique entre l'Orient et rOccident. Les faits que nous avons cités établissent combien les nécessités économiques actuelles sont contraires aux aspirations des socialistes, et à quel point ceux-ci ont mal choisi leur moment pour présenter leurs revendications. En examinant maintenant les remèdes possibles à la concurrence économique que nous voyons grandir, nous constaterons une fois de plus à quel point la possibilité de la victoire est incompatible avec Tidéal socialiste.
Nous devons faire observer tout d'abord qu'il est facile de combattre en théorie les déductions pessimistes de Tétat de choses que nous avons exposé. Les écono-
mistes disent avec raison qu'il n'y a jamais eu jusqu'ici de surproduction réelle sur un seul article, que le plus léger excès de production est accompagné d'un abaissement forcé des prix, et que si, par suite de la concurrence, l'ouvrier européen est obligé de se contenter d'un salaire de quelques sous par jour, la faiblesse de ces salaires sera sans inconvénient quand pour ces quelques sous on obtiendra tous les objets qu'on ne se procurait autrefois que pour quelques francs. L'argument est fort juste, mais il n'est guère applicable que pour une époque lointaine et qui ne saurait par conséquent nous intéresser actuellement. Avant cette phase d'abaissement général de la valeur des choses, il s'écoulera une période de transition et de bouleversement assez longue. Cette période sera d'autant plus difficile à traverser que la lutte entre Orientaux et Occidentaux n'est pas seulement une lutte entre individus à salaires inégaux, mais surtout une lutte entre individus à besoins inégaux. C'est cette condition qui a rendu la concurrence avec les Chinois impossible aux Américains, qui se sont vus forcés de les expulser. Pour rétablir Tégalilé des chances, il eût fallu que les Chinois, établis en Amérique, eussent pris les goûts et les habitudes de dépense des Américains. Mais ils subissaient des iniluences anceslrales trop anciennes pour se transformer à ce point. Sans autres besoins qu'une tasse de thé et une poignée de riz, ils pouvaient se contenter de salaires fort inférieurs à ceux que réclament les ouvriers américains.
Quoi qu'il en soit de l'avenir, c'est l'heure présente qui nous touche, et ce sont des solutions actuelles que nous devons chercher. Le remède que les économistes
altendent de révolution spontanée des choses est donc pour le moment sans valeur. Quant au régime protectionniste, il constitue une solution provisoire, d*une application facile, et c'est pourquoi nous voyons las peuples de l'Europe et de l'Amérique l'adopter tour à tour. Il peut certainement avoir une utilité temporaire, mais ses effets bienfaisants ne sauraient durer. Un pays peu étendu, peu peuplé, pourrait à la rigueur s'entourer d'une haute muraille et ne pas s'inquiéter de ce qui se passe ailleurs. Mais de tels pays existent-ils en Occident? Par suite du développement excessif de la population, il n'y a plus guère en Europe de contrées produisant assez pour nourrir leurs habitants pendant plus de six mois, d'après toutes les statistiques. En supposant qu'un pays s'entoure de la muraille dont je viens de parler, il serait bien obligé au bout de six mois, et sous peine de mourir de faim, d'ouvrir cette muraille pour aller acheter au dehors de quoi se nourrir : mais avec quoi ce pays paiera-t-il alors le blé et les produits alimentaires dont il aura besoin? Jusqu'ici c'est avec des marchandises que l'Europe acquérait les denrées de rOrient ; mais bientôt l'Orient n'aura plus besoin de nos marchandises, puisqu'il les fabrique à meilleur marché. Or le commerce est basé sur des échanges, dont la monnaie n'est que le symbole conventionnel.
A moins donc de découvertes scientifiques d'ailleurs possibles, l'avenir de l'Europe, et surtout des pays qui vivent principalement de leur commerce, parait devoir être assez sombre.
Dans la lutte qui se prépare, deux catégories de peuples semblent seules pouvoir résister. La première comprend ceux dont l'agriculture est assez développée
et la population assez faible pour qu*ils puissent se suffire à eux-mêmes, et renoncer à peu près complètement au commerce extérieur. La seconde comprend ceux dont rinitiative, la volonté et en môme temps les capacités industrielles sont fort supérieures à celles des Orientaux.
Peu de peuples européens se trouvent aujourd'hui dans la première de ces catégories. La France, heureusement pour elle, y figure en très bon rang. Elle produit presque de quoi suffire à l'entretien de ses habitants, et c'est un sûr instinct qui la pousse à ne pas exagérer le chiffre de sa population, et à dédaigner à ce sujet les lamentations des statisticiens. Il lui suffirait d'augmenter un peu son rendement agricole ou de réduire un peu sa population, pour arriver à produire assez pour sa subsistance. Loin de nous acharner à l'industrie, qui ne nous réussit guère, ou au commerce qui ne nous réussit pas du tout, c'est vers l'agriculture que devraient être portés tous nos efforts*.
Les Anglais et les Américains se trouvent dans la seconde des catégories que j'ai indiquées. Mais ce ne sera qu'au prix d'une activité extrême et d'un perfectionnement constant dans Toutillage qu'ils arriveront à maintenir leur supériorité. Ce sera la lutte des capacités supérieures contre les capacités moyennes, médiocres et inférieures. C'est ainsi que le machinisme a
(i) A touB les points de vue d'ailleiirs, notre agricuUaro a besoin d'ètro développée. Dans un congrès agricole tenu à Lyon il y a qnolqucs années, M. de la Rocque faisait remarquer que la mortalité, qui, danri les campagnes, n'atteint pas 20 p. 100, dépasse 27 p. 100 dans les villes, et il en concluait que, par le fait seul de l'émigration dans les villes, la France avait perdu 700 000 habitants, a Si notre agriculture cessait de produire du vin ou des céréales, nos campagnes ne perdraient pas moins de 8 à 10 millions d'habitants, o C'est là, un exemple intéressant des répercussions économiques.
pu, au prix d'immenses efforts, iféduire de plus en plus en Amérique le prix de revient des produits, malgré la cherté de la main-d'œuvre. On voit aux États-Unis des hauts fourneaux dont un seul arrive à fabriquer 1 000 tonnes de fonte par jour, alors que les nôtres en fabriquent 100 à 200 au plus; des aciéries qui laminent 1 500 tonnes par jour, alors que nous en laminons 450 dans le môme temps ; des machines qui chargent sur un wagon 1 000 tonnes par heure, d'autres qui chargent un navire de 4000 tonnes en quelques heures, etc.
Pour se maintenir sur ce terrain, il faut des qualités d'initiative et de capacité que peu de races possèdent aujourd'hui et qui sont le plus précieux des héritages, bien qu'elles soient si antipathiques aux socialistes. Avec de telles aptitudes il n'existe pas de difficultés qu'on ne puisse surmonter.
Si tous ces efforts ne réussissent pas aux Anglo- Saxons, ils trouveront d'autres remèdes. Ils les ont déjà cherchés. Plusieurs industriels ont réussi à faire concurrence aux Orientaux sur leur propre terrain en fondant des usines chez eux, avec des ouvriers orientaux. Des industriels anglais ne pouvant plus travailler à perte en Angleterre, ont fini par s'installer aux Indes et faire ainsi concurrence eux-mêmes aux produits anglais. Mais cette émigration des capacités et des capitaux, si elle se généralisait, laisserait fatalement l'ouvrier anglais sans travail et n'aurait guère d'autres résultats que de montrer aux capitalistes le chemin où les revendications des socialistes pourraient bien les pousser fatalement un jour. On peut se demander ce que deviendrait un État ainsi privé de tous ses capitaux, de tous les cerveaux supérieurs qu'il possède»
et composé uniquement des médiocrités de la fortune et du talent. C'est alors que le socialisme pourrait s'y développer librement et faire régner son lourd esclavage.
Aussi ce sont d'autres moyens que cherchent les hommes d'État anglais pour parer au danger qu'ils voient rapidement grandir. L'Orient devant se fermer bientôt à leurs navires, ils se tournent maintenant vers l'Afrique, et nous voyons avec quelle ténacité Anglais et Allemands s'en sont emparés en peu d'années, ne laissant aux Latins que quelques lambeaux de territoires sans valeur. L'empire que les Anglais s'y sont taillé, et qui comprend près d'une moitié de l'Afrique, d'Alexandrie au Cap, sera bientôt couvert de télégraphes et de chemins de fer et formera sans doute avant peu d'années une des plus riches régions du monde.
Les aptitudes héréditaires, l'organisation sociale actuelle, le système d'éducation des peuples latins, et surtout l'infiltration des idées socialistes, ne leur permettent pas d'avoir des visées si hautes. Les aptitudes de ces peuples les portent vers l'agriculture et les arts. Elles leur rendent fort difficiles l'industrie, le commerce extérieur et surtout la colonisation, qui leur coûte fort cher sans rien leur rapporter, alors môme que les colonies sont, comme l'Algérie, à leurs portes. C'est un fait qu'on peut regretter assurément, mais qu'on ne saurait nier, et dont la constatation a au moins l'utilité de nous faire comprendre dans quel sens nous devons diriger ou ne pas diriger nos efforts.
Les peuples latins n'auront peut-être pas d'ailleurs à trop regretter de ne pouvoir jouer un rôle bien actif dans la lutte économique et industrielle qui paraît
devoir déplacer bientôt les pôles de la civilisation. Cette lutte, déjà pénible pour des natures énergiques, sérail totalement impossible pour les autres. Dur et mal rétribué parfois est le travail des simples manœuvres. Un avenir prochain le montre, contrairement aux rêves des socialistes, beaucoup plus dur et plus mal rétribué encore. Les grandes civilisations ne semblent pouvoir se prolonger qu'avec un asservissement de plus en plus étroit de la masse des travailleurs. L'industrialisme et le machinisme sont condamnés à être de plus en plus compressifs. Ce n'est peut-être qu'au prix d'un travail chaque jour plus pénible, d'un formidable surmenage, que les peuples industriels et commerçants de l'Europe pourront combattre sans trop de chances d'insuccès sur le terrain économique avec les peuples de l'Orient. Ce sera dans tous les cas une guerre beaucoup plus meurtrière et désespérante que les carnages militaires de jadis ; car aucune illusion, aucun espoir n'y flotteront plus. Les fanaux de la consolante foi des vieux âges ne jettent plus que de vacillantes lueurs et seront bientôt éteints pour jamais. L'homme, qui luttait jadis pour ses foyers, sa patrie ou ses dieux, semble menacé de n'avoir d'autre idéal dans ses luttes futures que celui de manger à sa guise ou tout au moins de ne pas mourir de faim.