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CHAPITRE III

1 1. Les conséquences des aptitudes héréditaires des peuples. — Différonce des aplitudes qui ont engendré les progrès des peuples aux divei-s âges do la civilisalion. — Qualités qui ont assuré pendant longtemps la suprématie aux Latins. — La plupart de ces qualités sont aujourd'hui sans emploi. — Avec l'évolution actuelle du monde les aplitud-s industrielles et commerciales passent au premier rang.

— Pourquoi les faibles aptitudes commerciales et industrielles des Latins étaient suffisantes autrefois et ne le sont plus aujourd'hui.

— § 2. La situation industrielle et commerciale des peuples latins. — Bésii tats révélés par la statistique. — Indications données par nos consuls à l'étranger. — Faits caractéristiques révélant la décadence de notre industrie et de notre commerce. — Apathie, indifférence, horreur de Teffort, absence d'initiative de nos commerçants. — Exemples divers. — Invasion des produits allemands sur notre marché. — Décadence de notre marine. — Nos relations commerciales ave<! nos colonies bo font par des étrangers. — Ce que coûtent nos colonies et ce qu'elles rapportent. — Abaissement progressif de la qu.ililé de nos produits. — § 3. Causes de la supériorité commerciale et industrielle des Allemands. — Faible influence de leur supériorité mitiiaire sur leurs succès commerciaux et industriels. — Instruction technique des Allemands. — Leurs aptitudes à tenir compte du goût de leur clientèle. — Comment ils se renseignent sur les besoins de la clientèle des divers pays. — Leur esprit de solidarité et d'association. — Leurs éléments d'information.

§ 1. — Les conséquences des aptitudes héréditaires

DES peuples

Nous venons de montrer comment les nécessités économiques créées par des circonstances nouvelles avaient rendu fort redoutable la concurrence que nous font aujourd'hui les peuples de TOrient, devenus des producteurs, au lieu d'être comme jadis des consommateurs. Expulsés progressivement des marchés de

25i NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES ET ASPIRATIONS SOCIALISTES

rOrient, les peuples de rOccident en sont réduits à se disputer avec âprelé les marchés européens qui leur restent ouverts. Quelles sont les qualités qui faciliteront le succès dans des luttes qui chaque jour deviennent plus dures ? Le socialisme peut-il donner l'avantage dans de telles luttes ? C'est ce que nous nous proposons d'examiner maintenant.

Les aptitudes qui ont déterminé la supériorité des races n'ont pas été les mêmes aux diverses époques de rhistoire. C'est en grande partie parce qu'un peuple possède certaines aptitudes, mais ne saurait les posséder toutes, que nous voyons dans le cours des âges tant de peuples divers passer par toutes les phases de la grandeur et de la décadence, suivant que les conditions du moment rendent utiles ou nuisibles les qualités qui les caractérisent.

Pendant longtemps les progrès de la civilisation ont exigé certaines qualités spéciales : la bravoure, l'esprit guerrier, l'éloquence, le beau langage, les goûts littéraires et artistiques,, que les peuples latins possèdent à un haut degré ; et c'est pourquoi ils se sont trouvés pendant si longtemps à la tête de la civilisation. Aujourd'hui ces qualités ont une utilité beaucoup moindre que jadis, et il semble même que quelques-unes d'entre elles ne trouveront bientôt plus d'emploi. Avec l'évolution actuelle du monde, les aptitudes industrielles et commerciales, qui figuraient jadis à un rang relativement secondaire, montent maintenant au premier. 11 en résulte que ce sont les peuples industriels et commerçants qui prennent les meilleures places. Les centres de civilisation vont donc se déplacer.

Les consétjuenccs de ces faits sont très importantes.

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Un peuple étant incapable de changer ses aptitudes, doit tâcher de les bien connaître pour les utiliser le mieux possible et ne pas entreprendre de vaines luttes sur un terrain où Tinsuccès l'attend. Tel homme, qui eût fait un excellent musicien, un brillant artiste, fera un triste commerçant, un très maladroit industriel. Pour les peuples comme pour les individus, la première condition de succès dans la vie est de bien savoir de quoi on est capable et de n'entreprendre aucune tâche au-dessus de ses moyens.

Or, les peuples latins, par suite des concepts héréditaires dont j'ai montré la genèse, ne possèdent qu'à un degré bien faible les aptitudes commerciales, industrielles et colonisatrices, si nécessaires aujourd'hui. Ce sont des guerriers, des agriculteurs, des artistes, des inventeurs : ce ne sont ni des industriels, ni des commerçants, ni surtout des colonisateurs.

Si minimes que soient les aptitudes commerciales, industrielles et colonisatrices des Latins, elles étaient suffisantes cependant à une époque où il n'y avait guère de concurrence entre les peuples. Elles ne le sont plus aujourd'hui. On parle sans cesse de la décadence industrielle et commerciale de notre race. Cette assertion n'est pas exacte d'une façon absolue, puisque notre industrie et notre commerce sont fort supérieurs à ce qu'ils étaient il y a cinquante ans. Ce n'est pas décadence, mais progrès insuffisant qu'il faut dire. Toutefois le mot de décadence devient juste si l'on entend par cette expression que, progressant beaucoup moins vite que leurs rivaux, les peuples latins seront nécessairement bientôt supplantés par eux.

Les symptômes de ce ralentissement s'observent chez

tous les peuples latins, ce qui prouve qu'on est bien ici en présence d'un phénomène de race. L'Espagne semble avoir atteint la dernière limite de celle infériorité progressive. L'Italie paraît devoir la rejoindre bientôt. La France lutte encore, mais les indices d'affaiblissement s'y accentuent chaque jour.

§ 2. — La SITUATION INDUSTRIELLE ET COMMERCIALE DES PEUPLES LATINS

Nous ne nous occuperons, dans l'exposé qui va suivre, que de la France. Pour les autres peuples latins nous n'aurions qu'à répéter en l'accentuant ce qui lui est applicable. Elle est la moins atteinte des nations latines, et cependant sa situation commerciale et industrielle est infiniment peu brillante.

Les faits qui démontrent notre déchéance commerciale et industrielle sont trop évidents aujourd'hui pour pouvoir être contestés. Tous les rapports de nos consuls ou de nos députés chargés d'étudier la question, sont unanimes et se répètent à peu près dans les mêmes termes.

Voici comment s'exprimait, dans une publication récente, M. d'Estournelles :

« M. Charles Roux a résumé toutes les tristesses d'une expérience déjà longue, dans un rapport qui a fait sensation, sur la décadence de notre commerce ; il aurait pu écrire le même surnotre marine, nos colonies. La France compromet ou laisse dépérir ses ressources à force d'apathie, de routine, d'attachement à des règlements qui, pour un grand nombre, datent de Colbert et de Richelieu. Comme tous les apathiques, elle fait preuve de volonté par à-coups, et alors c'est de l'héroïsme, mais ce sont aussi des coups de tête, des réformes sentimentales, non étudiées et pires parfois que le mal. Quand elle cesse par exemple d'exploiter ses colonies, c'est pour

les assimiler du jour au lendemain à la mère patrie, en faire des départements français et les miner; ou bien elle décide subitement, sans ombre de motif, malgré des obstacles naturels insurmontables, que tous les juifs indigènes d'Algérie seront Français, électeurs et, par suite, maîtres de la population arabe, maîtres de nos colons eux-mêmes. Ou encore elle laisse naïvement organiser aux colonies, à la faveur de notre ignorance, la parodie, la caricature du suffrage universel, accorde le droit de voter notre budget, la paix ou la guerre, aux représentants d'indigènes. Indiens ou Sénégalais, qui ne paient pas nos impôts, ne servent pas dans notre armée, ne parlent pas notre langue. »

« Le péril allemand, écrit de son côté M. Schwob, c'est juste ; mais nous disons aussi le péril britannique, le péril australien, le péril américain, et même le péril russe, et même le péril chinois. Sur ce champ de bataille du commerce et de l'industrie modernes, il n'y a ni paix ni alliances. On passe des traités qu'on appelle des traités de commerce, mais ces traités eux-mêmes sont pour la guerre sans trêve, sans pitié, plus implacable que la guerre ù coups de canon et d'autant plus dangereuse qu'elle fait des millions de victimes sans bruit et sans fumée.

n Ainsi notre alliance politique avec la Russie, notre amitié réciproque, inaltérable, n'empêche pas des conventions commerciales qui sont tout à l'avantage de l'Allemagne, pour le moment, et à notre dommage. Sur le terrain économique, dans l'état actuel de l'Europe et du monde, il n'y a pas d'amis. Une guerre véritablement sans entrailles se poursuit entre tous. »

Nos consuls, qui à IJétranger assistent à rélimination graduelle de notre commerce, font entendre, malgré la réserve que leur impose leur situation officielle, les mômes plaintes. Tous donnent, bien inutilement d'ailleurs, des avertissements identiques. Ils reprochent à nos industriels et à nos commerçants leur apathie, leur incurie, leur absence d'initiative, leur impuissance Il changer un vieil outillage et à Tadapler aux besoins nouveaux de leur clientèle, les formalités de toutes sortes dont ils entourent les moindres affaires, en un mot la faiblesse de leur intelligence commerciale.

Les exemples qu'on pourrait citer de cet état d'esprit

Le Box. — Psvch. du social. 17

sont innombrables. Je me bornerai aux suivants parce qu'ils sont très typiques.

« Nos industriels, les plus grands même, écrivait il y a quelques années le correspondant du Temps au Transvaal, se montrent tatillons, méfiants, dédaignent un effort, et échangent volontiers de longues correspondances sur des affaires que les concurrents anglais ou allemands traitent et enlèvent en quelques jours.

« Les ingénieurs anglais ou allemands ont sur place les prix courants les plus détaillés pour tous les genres de machines en usage dans l'industrie minière, et quand un projet ou un devis sont demandés, ils se trouvent en mesure d'y répondre dans le court délai de cinq ou sept jours généralement exigé. Nos ingénieurs français, moins documentés, par suite de l'inertie de leurs maisons, sont forcés de renoncer au concours, que les six semaines demandées pour un courrier pour aller et revenir de France, quand on y répond de suite, rendent impossible... Les Anglais et les Allemands se sont plies à ce qu'on exigeait d'eux. »

Nombreux sont les faits analogues.

« 11 y a un an, lisons-nous dans le JournaL un négociant de l'Amérique du Sud voulut entreprendre l'importation, en France et en Allemagne, des peaux d'agneaux du pays. 11 fut abouché, à cet effet, par les soins officieux de notre consul et de notre ministère du commerce, avec une de nos maisons de commission. Le négociant américain fit alors un envoi de 20 000 peaux ù cette maison française, et, simultanément, un envoi égal ù une maison allemande de Hambourg, avec laquelle il s'était entendu. L'année écoulée, les deux maisons lui adressèrent leur compte de vente. La première avait éprouvé tant de diflicultés à vendre la marchandise et avait dû consentir des prix si bas, que l'opération se traduisait par une perte de 10 p. 100, ù la charge de l'expéditeur. Plus active et mieux outillée, la maison allemande avait liquidé la même marchandise avec un bcnéfîre de 12 p. 100. Et c'est en cela que le fait est caractéristique : C'est en France même quelle en avait trouvé le placement. Tout commentaire serait superllu. »

J'ai pu constater par moi-môme bien des fois la profonde apathie, Thorreur de TefTort, et tous les défauts signalés dans les rapports de nos consuls. Ces défauts qui s'accentuent chaque jour apparaissent encore plus

frappants, quand, à dix ans de distance, on retrouve les ^représentants d'une industrie autrefois prospère ou demi-prospère.

Lorsque j'ai repris, à propos de la lumière noire, des recherches de laboratoire laissées de côté pendant plusieurs années, j'ai été frappé de la décadence profonde du personnel et de l'outillage de nos industriels, décadence qui m'avait été signalée cependant de divers côtés, et que j'avais prédite d'ailleurs dans un chapitre de mon livre : P Homme et les Sociétés^ publié il y a vingt ans. En une seule semaine, je me suis vu refuser, par des maisons différentes, la livraison d'instruments représentant un total de plus de 500 francs, par la seule raison que ces livraisons auraient demandé un tout petit dérangement aux vendeurs. Pour la premièi:e commande, il s'agissait d'une certaine lampe électrique. Avant de l'acquérir, j'écrivis au marchand pour lui demander s'il consentirait à la faire fonctionner devant moi. N'ayant même pas obtenu de réponse, je lui fis demander par un de ses amis la cause de son silence. « Il faudrait trop se déranger pour vendre dans des conditions pareilles, » fut-il répondu. Dans la seconde commande, il s'agissait d'un grand appareil auquel je désirais faire ajouter un niveau d'eau sur une partie métallique. Le marchand, directeur d'une des premières maisons de Paris cependant, n'avait pas d'ouvrier capable d'exécuter ce travail. Dans la troisième, il s'agissait d'un galvanomètre sur lequel je voulais faire placer deux bornes supplémentaires, travail pouvant bien demander un quart d'heure. Le fabricant avait les ouvriers nécessaires sous la main : « Mais, me répondit-il, mon associé ne serait pas content si je déran-

geais le personnel pour une commande dont le prix n'atteint même pas 200 francs. »

Tout autres sont les procédés des industriels allemands. Ayant eu besoin, peu de temps après les déconvenues qui précèdent, d'une petite quantité de cobalt laminé, métal qui n'est pas très rare, j'écrivis aux premières maisons de produits chimiques de Paris. Vu le peu d'importance de la commande, elles ne prirent même pas la peine de répondre. Une seule le fit pour me dire qu'elle me procurerait peut-être le produit demandé dans quelques semaines. Ayant attendu trois mois et ayant absolument besoin de ce métal, je m'adressai à une maison de Berlin. Bien qu'il ne s'agît cette fois que d'une commande de quelques francs, j'eus la réponse par retour du courrier, et le métal, laminé dans les dimensions demandées, était livré au bout d'une semaine.

Il en est toujours ainsi quand on s'adresse aux maisons allemandes. La plus insignifiante commande est reçue avec reconnaissance, et toutes les modifications demandées par l'acheteur exécutées rapidement. Aussi les maisons allemandes se multiplient-elles tous les jours à Paris, et le public est bien forcé de s'adresser à elles malgré ses répugnances patriotiques. On.y entre pour des achats insignifiants, et bientôt on ne va plus ailleurs. Je pourrais citer plusieurs grands établissements scientifiques officiels qui, à la suite d'ennuis analogues à ceux que j'ai moi-même éprouvés, en sont arrivés à faire presque exclusivement leurs commandes en Allemagne.

L'incapacité commerciale des Latins se constate malheureusement dans toutes les branches de l'industrie.

quelles qu'elles soient. Que Ton compare par exemple les hôtels de la Suisse, si attirants pour Télranger, aux misérables et malpropres auberges qui se rencontrent dans les sites les plus pittoresques de la France et de l'Espagne. -Comment s'étonner dès lors que ces sites soient si peu visités. D'après les statistiques officielles, les hôtels suisses font une recette annuelle de 115 millions laissant à leurs propriétaires 31 millions de bénéfices, somme véritablement immense pour un petit pays dont le budget des recettes atteint à peine 80 millions. Les hôtels constituent pour la Suisse un véritable placer d'or qui peut rivaliser avec les plus riches de TÂfrique.

« Combien faudra-t-il de temps, demande M. Georges Michel, qui cite ces cliiffres dans VÉconomiste français^ avant que nos colonies, pour lesquelles nous avons prodigué tant de centaines de raillions, nous rapportent la centième partie de ce que la Suisse, qui n'a ni colonies ni mines d'or ou d'argent à exploiter, sait prélever sur l'étranger ? »

On ne cesse aujourd'hui de donner aux jeunes Français le conseil d'aller coloniser les pays étrangers. Ne seraitil pas beaucoup plus sage et beaucoup plus productif de leur conseiller de tâcher d abord de coloniser leur propre pays? Puisque nous ne savons pas utiliser les richesses naturelles que nous avons sous la main, comment pourrions-nous prétendre surmonter les difficultés beaucoup plus grandes que nous rencontrerions dans les pays éloignés ?

Quant à notre grande industrie, son état est tout à fait lamentable lorsqu'on la compare à celle des Anglais et surtout des Allemands. En 1897, la production de la fonte en France était de 2 472 000 tonnes. L'Allemagne,

qui produisait 1 430 000 tonnes en 1872, en produisait, grâce au développement de son outillage, 6889 000 tonnes en 1897. Ayant obtenu de la Russie un traité de commerce qui nous a été refusé, elle lui a vendu en 1897, 2 600 000 tonnes payées naturellement avec Targent prêté par nous à ce pays auquel, grâce aux droits prohibitifs qui ferment son territoire à nos marchandises, nous ne vendons rien.

« Pourquoi celte situation arriérée? écrit M. Félix Martin, apri^s avoir reproduit les chiffres qui précèdent. Il faut en chercher la cause principale dans notre système douanier, qui maintient la production française en lui conservant le marché intérieur, mais lui rend Texportation à peu près impossible. Endormis dans une fausse sécurité, nos chefs d*usines ne font rien pour améliorer leur production : ils sont aujourd'hui incapables de lutter hors de France avec les nations qui, stimulées par la concurrence, n*ont cessé de se tenir à la hauteur de tous les perfectionnements. Aussi notre exportation métallurgique est-elle en train de disparaître. »

Ne médisons pas trop du régine douanier protecteur. S'il est une absurdité économique il est peut-être une nécessité psychologique pour certains peuples que leur défaut dWtillage et leur faible énergie rendent inc^ipables de lutter contre leurs concurrents. Sans la protection des droits de douane il ne se fabriquerait probablement plus une seule tonne de fer en France.

Ce qui vient d*ôtre dit du fer pourrait malheureusement être répété dans les mêmes termes pour bien d'autres industries, celles de la houille et du sucre par exemple. « L'Allemagne, qui extrayait moins de houille

que la France il y a vingt-cinq ans, nous offre aujourd'hui une production presque quadruple de la nôtre. » « En dix ans, écrit Tauteur cité plus haut, la France vient de voir son exportation de sucre descendre de 200 millions à 60 ; elle ne produit plus que 700 000 tonnes par an, inférieure à la Russie, à T Autriche-Hongrie qu'elle surpassait autrefois. L'industrie sucrière allemande, néed'hier, a jeté sur le marché en 1896, 1 835 000 tonnes. » Ici encore, sans les droits protecteurs qui empochent rinvasion des produits étrangers, Tindustrie du sucre disparaîtrait totalement en France. Ces droits protecteurs ne suffisent môme pas à la faire vivre. L'État était obligé d'accorder aux fabricants des primes tellement énormes que le budget ne pouvant plus les supporter a dû les supprimer à peu près récemment. Linduslrie des produits chimiques a suivi la même décadence, mais au moins ne coûte-t-elle pas à l'État. 11 n'a pas à Tcntretenir par la raison qu'elle ne produit presque plus rien. La plupart des produits chimiques et pharmaceutiques consommés en France viennent maintenant d'Allemagne. « Leur exportation, nulle il y a vingt-cinq ans, dépasse aujourd'hui 50 millions. »

« Tous les obserrateurs, écrit l'auteur cité plus haut, constatent aujourd'hui l'état de malaise dans lequel nous voyons plongés nos plus grands centres industriels.

« C'est Lyon qui pousse, par la voix de sa Chambre de commerce, un cri d'alarme à l'approche du chômage menaçant. La concurrence de la Suisse, de l'Italie, de la Russie môme, menace déjà gravement la fabrique lyonnaise ; qu'adviendra-t-il lorsqu'elle subira les effets du traité de commerce franco-japonais que le Parlement vient de voter si inconsidérément ?

« C'est Marseille, dont le port, insuffisamment desservi par l'unique voie ferrée qui le relie au centre de la France, privé de communication avec la grande voie fluviale du Rhône, ruiné par l'excès des

SCS NÉCESSITÉS ÉCONOxMIQUES ET ASPIRATIONS SOCIALISTES

taxes maritimes, des formalités douanières, des monopoles de toute nature (docks, Compagnies de navigation privilégiées), arrive à manquer de bateaux pour les besoins de ses industries locales ;

« C'est Rouen, où le prix des cotonnades s'avilit, dont le port dépérit, où la valeur de la main-d'œuvre est tellement abaissée, que la façon d'une chemise d'homme tombe à quinze centimes ;

« C'est Bordeaux dont le port, ensablé, est en plein déclin, et dont les beaux hôtels du xviii° siècle, derniers témoins de sa prospérité commerciale, aujourd'hui vides et délabrés, font songer à ces palais de Venise habités par des miséreux ;

« C'est Roubaix, longtemps prospère, qui grâce à la perfection de son outillage avait distancé toutes ses rivales dans l'industrie de la laine : Reims, Sedan, Elbeuf, et qui se voit distancé à son tour par l'industrie allemande, développée à un tel degré depuis quinze ans, que ses achats de matière première à Londres ont augmenté de 135 p. 100, tandis que les nôtres s'accroissaient à peine de i5p. 100 dans la même période. »

Ajoutons encore à toutes les causes de notre décadence industrielle le développement que les peuples étrangers ont su donner aux grandes voies commerciales. Le percement du Saint-Golhard qui assure la communication directe de Suez par Gènes et Milan avec Berlin et l'Europe centrale, a porté un coup fatal à Marseille et ou a évalué à 600 millions la perte qu'en quatorze ans cette ligne a fait perdre à la France. Par contre-coup le tonnage de Gônos a décuplé. Quand le transsibérien, construit avec notre argent et qui mettra Londres à quinze jours du Jajwn, fonctionnera régulièrement, le coup porté à notre commerce sera bien autrement considérable.

Ce n'est pas seulement le développement des grandes routes commerciales internationales qui nous a coûté si cher. Ce sont aussi les rôtîtes intérieures d'un pays qui contribuent à sa richesse. Rotterdam, Anvers, Hambourg, doivent une partie de leur prospérité aux fleuves qui les relient à de nombreuses villes situées dans l'intérieur des terres. Si Marseille, situé au débouché de

la vallée du Rhône, pouvait être relié au fleuvo par un canal, comme cela a été proposé tant de fois, sa prospérité pourrait peut-être renaître un peu. Les Allemands multiplient sans cesse leurs canaux, perfectionnent la navigabilité de leurs fleuves. Ces travaux leuiont coûté plus d*un milliard en vingt-cinq ans.

A côté de ce développeiùent des voies navigables de FAllemagne, il serait triste de parler de l'état de la navigation intérieure de la France. Que voit-on en ctTet?

« La Loire * complètement abandonnée et d*où toute navigation a disparu ; la Seine obstruée à l'aval de Paris par les boues et les immondices qu'on laisse accumuler dans son lit ; le Rhône, à peu près navigable, mais sans communication avec le port de Marseille, et portant de rares et antiques bateaux contemporains de Papin; des canaux qui, en dehors de quelques canaux du Nord ou de TEst, remontent à Louis XIV et n'ont pas été améliorés depuis trois siècles... »

Tout ce qui précède est bien connu, mais Tindifférence pour ces questions est telle qu'on ne trouve plus personne qui consente à s'en occuper, il semble que nous ne soyons plus aptes à faire preuve d'un peu d'énergie que quand il s'agit de discussions politiques. Pour le reste, nous sommes satisfaits si nous réussissons à gagner de modestes sommes sans dérangement, sans risques et sans travail.

« Les Français, écrit un des auteurs cites plus haut, sont heureux désormais s'ils vivent d'un petit gain honnête et sûr, sans aléa, et s'ils finissent, bon an mal an, par mettre les deux bouts ensemble, comme le savetier de La Fontaine. Mais ils finiront môme par ne plus les joindre, les deux bouts de leur petite ficelle très honnête. 11 leur faut encaisser tout de suite une modeste somme, tout de suite.

(I) En 1802, la navigation sur la Loire représentait un tonnage de 402 500 tonnes. Il n'arrive pas ù 30 000 tonnes aujourd'hui.

Et quand elle est dans la caisse, on ne la sortira plus, on n'exposera pas cet humble profit & de nouvelles aventures. Surtout on se gardera bien de renouveler le machinisme, de réformer l'outillage ; ne me parlez plus de réformes ! On ira ainsi tant qu'on pourra, mais on ne pourra pas toujours, et voici que les hommes les plus compétents, les plus modérés en leurs jugements, nous disent qu'on est au bout, ou presque. »

On y est, en effet. Nous vivons de Tombre du passé, c'est-à-dire de l'ombre d'une ombre, et la décadence s'accentue avec une rapidité qui frappe tous les statisticiens. Nos exportations, qui, il y a vingt ans, étaient fort supérieures à celles de TAllemagne, sont bien inférieures maintenant. Comme on Ta dit justement, nos pertes commerciales sont telles que nous repayons tous les trois ou quatre ans Tindemnité de guerre que nous pensions n'avoir eu à payer qu'une fois.

Ce qui sauve d'un anéantissement complet notre commerce extérieur, c'est le monopole de certains produits naturels, tels que les vins de q'ualité supérieure, que presque seuls nous possédons, et Texportalion de quelques articles de luxe : modes, soieries, fleurs artificielles, parfumerie, bijouterie, etc., où notre habileté artistique n'est pas encore trop atteinte ; mais sur tout le reste la baisse est rapide.

Notre marine marchande a suivi naturellement celte décadence. Elle reste stationnaire, alors que toutes les nations augmentent la leur dans d'énormes proportions. L'Allemagne a presque doublé la sienne en dix ans. L'Angleterre a augmenté la sienne d'un tiers. Nous descendons progressivement des premiers rangs vers les derniers. Alors que le tonnage du port de Hambourg a décuplé en vingt-cinq ans, la décadence des ports du Havre et de Marseille s'accentue d'année en année. Ce

sont des étrangers qui commercent pour notre compte sur notre propre territoire. Sur les 16 millions de tonneaux représentant le mouvement maritime annuel entre les pays d'outre-mer et la France, 4 millions de tonneaux sont transportés par des bateaux français ; le reste, c'est-à-dire les trois quarts, par des bâtiments étrangers. Et pourtant ces bâtiments étrangers ne touchent rien des 11 millions de primes que le Gouvernement en est réduit à accorder annuellement à notre marine commerciale pour la sauver d'une ruine totale que son incurie et son incapacité rendraient inévitable.

Les chantiers allemands, bien que ne cessant de croître en nombre et en importance, ne peuvent suffire aux commandes, et pourtant ils produisent annuellement plus de 165 000 tonnes, alors que nous arrivons à peine à 40 000.

Nos chantiers ne vivent d'ailleurs que des commandes de l'État. Personne autre que lui ne pourrait songer à leur donner des commandes, puisque à cause de leur outillage démodé, de leur personnel routinier et paperassier, leurs prix de revient sont de 50 à 60 p. 100 supérieurs aux prix anglais et allemands. Et malgré ces prix si élevés, nos constructeurs demandent pour livrer ces navires quatre fois plus de temps que les Anglais, deux fois plus de temps que le^ Allemands!

Ils coûtent effroyablement cher à l'État, les rares bateaux que nous construisons. Sans les primes dont on accable leurs constructeurs, ces derniers n'en construiraient sans doute plus un seul. Pendant l'expédition de Madagascar, il a fallu louer des bateaux anglais pour transporter notre matériel. L'État fait ce qu'il peut pour

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relever noire marine, mais comment changerait-il Tàme de nos industriels?

D'après les chiffres donnés à la Chambre des députés par le minisire du commerce dans la séance du 29 octobre 1901, les primes payées par TÉtat s'élèvent pour certains voiliers à 75 000 francs par an, ce qui donne pour un capital de 500 000 francs un dividende de 31 p. 100. Voici quelques.extrails du discours du môme ministre :

« Les travaux de la commission extraparlementaire de 1896 ont permis de reconnaître combien était profond le mal dont souffre notre marine marchande. Toutes les dépositions ont constaté que notre flotte marchande était de beaucoup inférieure à celle des nations voisines et que la France était arrivée à ne pas utiliser les avantages énormes que paraissait lui assurer sa situation géographique.

« Notre marine marchande a donc été en ces dernières années d'un faible secours pour notre commerce ; et les statistiques démontrent qu'en 1900 la part du pavillon français dans le mouvement de nos ports a été de 20 p. 100 seulement, tandis que celle des pavillons étrangers était de 80 p. 100. Le résultat est chiffre par la direction des douanes.

« Notre marine marchande a laissé perdre près de 5 milliards à cause de son matériel restreint et notre commerce paye 370 millions par an, environ un million par jour, aux marines marchandes étrangères. {Le Temps du 30 octobre 1901.)

Pouvons-nous, au moins, nous dSdommager en commerçant avec nos colonies. Hélas ! non. Elles refusent d'accepter nos produits, préférant les articles anglais et allemands. Ces colonies qui nous ont coûté tant de centaines de millions à conquérir, ne servent de débouchés qu'aux maisons de Londres, Brome, Hamboui^, Berlin, etc. Jamais nos commerçants ne sont arrivés à comprendre qu'un Arabe, un Chinois, un Canaque, un nègre, peuvent avoir des goûts différents d'un Français. Cette impuissance à se représenter des idées

autres que les siennes, est, comme nous Tavons dit, tout à fait caractéristique chez les Latins.

Même avec les colonies qui sont à nos portes nous ne pouvons pas réussir à faire du commerce. Un journal publiait récemment les réflexions suivantes sur le commerce de la France avec la Régence de Tunis :

« Les sucres viennent d'Angleterre, d'Autriche et d'Allemagne ; l'alcool, d'Autriche; les coton filés, pour une grande part, d'Angleterre, et pour une part plus faible, d'Autriche ; les tissus de coton, de lin, de chanvre, de laine, d'Angleterre ; les tissus de soie proviennent des Indes et d'Allemagne ; la chemiserie, d'Autriche et d'Angleterre; les bois, d'Amérique; la bougie, d'Angleterre et de Hollande ; les papiers sont d'origine anglaise et autrichienne ; la coutellerie vient d'Angleterre, la verrerie, d'Autriche ; les bouteilles, d'Angleterre; l'horlogerie, d'Allemagne ou de Suisse; la bimbeloterie, d'Allemagne ; les produits chimiques, d'Angleterre ; les pétroles, de Russie...

Et de France ? 11 vient des soldats et des fonctionnaires, toujours. »

Et pourtant elles nous coûtent horriblement cher en hommes et en argent, nos trop inutiles colonies. Dans son rapport pour le budget de 1897, un déput45, M. Siegfried, a fait justement remarquer que toutes les colonies anglaises, avec leur superficie de 38414000 kilomètres carrés et leurs 393 millions d'habitants, ne coûtent à la métropole que 62 millions, tandis que les nôtres, avec moins de 7 millions de kilomètres carrés et 32 millions d'habitants, nous coûtent beaucoup plus*.

(1) D'après le budget publié par le Journal officiel du 26 février 1901 les dépenses militaires coloniales et cellos qui s'y rattachent atteignent maintenajit 91 millions sans l'Algérie, qui, adminislrativement, n'est pas considérée comme une colonie. Madagascar coûte plus de 29 millions par an ; Tlndo-Chine le même chiffre. Dans ces chiffres ne sont pas comprises les subventions que nous distribuons généreusement à nos diverees colonies, et qui, d'ailleurs, ne nous en savent aucun gré. 840 000 francs & la Guadeloupe, 618000 à la Martinique, 440000 francs à la Réunion, 453 000 francs à nos petits villages de l'Inde, etc., etc. La dépense réelle des colonies atteint 111 millions. Nous ne les exploitons

Bien entendu, ce n'est pas pour la gloire de posséder des colonies que les Anglais dépensent 62 millions pour elles. Ces 62 millions ne sont qu'une avance bien des fois remboursée par le commerce que font ces colonies avec la métropole. Les seuls produits que les Latins aient exportés jusqu'ici dans leurs colonies sont d'épais bataillons de fonctionnaires et quelques articles de luxe en quantité insignifiante, consommés à peu près uniquement d'ailleurs par ces mômes fonctionnaires. Le budget définitif de nos colonies est fort limpide. Elles nous coûtent 110 millions par an et nous rapportent environ 7 millions. C'est là une opération tout à fait lamentable accomplie à la grande stupéfaction des peuples qui nous voient persister à la pratiquer.

A toutes les causes de notre décadence commerciale, il faut malheureusement ajouter encore les procédés peu scrupuleux de beaucoup de nos commerçants, procédés que ne connaissent que trop ceux qui ont voyagé à l'étranger. Je me souviens que, lorsque j'étais aux Indes, je fus frappé de voir sur toutes les bouteilles de bordeaux et de cognac une petite étiquette anglaise

pas ; ce sonl elles qui nous exploitent, et cela largement. Rien n'est plus difficile pour une nation peu peuplée que d'être à. la fois une grande puissance militaire et une grande puissance coloniale. Elle peut être l'une ou l'autre, mais jamais l'une et Tautre. Nos colonies sonl cause que notre force militaire ne peut nous empêcher d'être à la merci de la puissance possédant une marine supérieure à la nôtre. On Ta vu bien clairement à. propos de l'alTaire do Fachoda. Notre domaine colonial n'est qu'une cause d'affaiblissement et de dangers redoutables et imprévus. En outre, nos procédés d'administration latine exaspèrent les indigènes qui sont toujours prêts à se soulever. Pour maintenir à, grand'peine la paix en Algérie dont la population arabe est pourtant si claii-somée, nous sommes obligés d'y maintenir des troupes aussi nombreuses que l'armée européenne qui suffît aux Anglais pour maintenir dans une tranquillité profonde 250 millions d'Indiens» parmi lcs(iuols 50 millions de musulmans autrement redoutables que ceux de l'Algérie et qui se souviennent toujours que l'Inde conquise jadis par eux leur appartenait encore à. la fin du dernier siècle.

indiquant que la bouteille avait été remplie par une maison de Londres qui garantissait la pureté du produit. M'étant informé, j'appris que les grandes maisons de Bordeaux et de Cognac avaient vendu pendant longtemps des produits de qualité tellement inférieure aux commerçants anglais établis à l'étranger, que ces derniers avaient entièrement renoncé à s'adresser directement h elles, et préféraient passer par l'intermédiaire de maisons anglaises achetant les produits sur les lieux. Ce fait n'étonnera pas les personnes au courant de la valeur des objets que nos négociants qualifient « articles d'exportation ».

Cet abaissement de la qualité des produits ne s'observe pas uniquement sur ceux que nous destinons à l'étranger, mais atteint de plus en plus ceux que nous vendons chez nous, et c'est ce qui explique le succès écrasant de la concurrence étrangère. Prenons un article bien défini, par exemple, les objectifs photographiques, qui aujourd'hui sont un produit de grand commerce. Un photographe quelconque vous dira que l'objectif anglais et surtout allemand, bien que coûtîint trois ou quatre fois plus cher, a fait presque entièrement disparaître l'objectif français sur le marché. A quoi tient le succès de cette concurrence ? Simplement à ceci, que tous les objectifs étrangers de grande marque sont bons sans exception et que les nôtres ne le sont qu'exceptionnellement. Le fabricant étranger, comprenant que son intérêt est de ne pas déprécier sa marque, no met pas en vente les objectifs qu'il n'a pas réussis. Le fabricant français n'a pas encore pu s'élever à cette conception. Tout ce qu'il a fabriqué, bon ou mauvais, il faut qu'il l'écoulé. Finalement il n'écoule plus rien

du tout ^ Môme observation pour une foule de produits, par exemple les plaques photographiques. Prenez les meilleures marques françaises, et dans chaque boîte VOUS trouverez infailliblement une ou deux plaques mauvaises, provenant d'émulsions non réussies, et que le fabricant français a glissées dans les bonnes boîtes, ne pouvant se résigner à les mettre au rebut. Rien de semblable avec les plaques étrangères. Le fabricant anglais ou allemand n'est peut-être pas plus honnête que le fabricant français, mais il comprend beaucoup plus intelligemment ses intérêts. La conclusion inévitable est que dans peu d'années; malgré tous les droits protecteurs imaginables, malgré toutes les réclames de nos fabricants, et par la simple force des choses, la plaque photographique étrangère se sera substituée à la plaque française, exactement comme cela est arrivé pour Tobjcctif photographique.

Le relâchement de la probité de nos commerçants constitue un symptôme fort grave, et qui malheureusement s'observe dans toutes les industries et ne fait que progresser. C'est bien en vain qu'on accumule les règlements pour mettre un freina la fraude dans toutes les branches du commerce. A Paris, par exemple, la police a presque renoncé à saisir les combustibles vendus en sacs plombés avec poids prétendu garanti. Invariablement le poids est inférieur de 25 p. 100 à celui indiqué et les tribunaux ne suffiraient pas à condamner.

(1) Dans un catalogue des magasins du Louvre, d'articles de voyage, pam en juin 1898, sur quatre catégories d'objectifs photographiques mis en vente, trois sont indiquées comme étant de fabrication alieniande, une seule qualité d'objectifs démarque française est proposée à rachcleur et encore ne s'appiique-t-clle qu'à un appareil bon marché. L'objectif français est k peu près invendable aujourd'hui, alors qu'il y a trente ans c'était l'objectif allemand qui était invendable.

Dans une de ces affaires, portant sur une livraison de 25 000 kilos de charbon, il manquait le quart du poids. Les employés du gros industriel qui se livrait à cette opération durent reconnaître qu'elle se pratiquait journellement. Dans d'autres affaires analogues il fut constaté que le patron volait un quart de la marchandise à livrer, et le charretier un autre quart.

Et malheureusement ces tendances sont de plus en plus générales, même dans des commerces exercés par des hommes instruits. Dans un rapport inscrit à V Officiel du 23 décembre 1897 et résumant les analyses faites par le laboratoire municipal pendant trois ans sur des produits saisis dans des pharmacies, le rapporteur fait remarquer que <c le nombre des préparations ou des produits exemg^ts de tout reproche est à peine d'un tiers ».

§ 3. — Causes de la supériorité commerciale

ET industrielle DES ALLEMANDS

La supériorité industrielle et commerciale des Anglais, et surtout des Allemands, est suffisamment démontrée et il serait puéril de vouloir la nier aujourd'hui. Les Allemands savent parfaitement, d'ailleurs, à quoi s'en tenir sur ce point. Voici comment s'exprime un de leurs écrivains dans une publication récente :

... a C'est nous maintenant qui exportons à Paris l'article de Paris ! Que le temps et les rôles sont changés !

... « Il faut des Italiens en France pour les terrassements, les métiers durs et peu rétribués. Il faut des Allemands, des Belges, des Suisses, pour l'industrie, la banque, le commerce en général...

« C'est par dizaines de mille que secliiiïrent les ouvriers français sans ouvrage; et cependant, fait bien significatif, l'Allemand qui Tient à Paris n'y reste pas longtemps les bras croisés. Combien Le Bon. — Psycn. du social. x 18

en avons-nous tus partir pour la France, qui tous ont trouvé un tmploi, sans que nous puissions citer d'exception !

« Chez nos voisins, envoyer un fils à l'étranger est le suprême du luxe. Seules, quelques familles riches se le permettent. Combien rencontrez-vous d'employés français chez nous? en Angleterre î Combien sans autre moyen d'existence que leur traitement? Pour l'Allemagne, le compte est vite fait, il y en a bien une douzaine.

« Chaque année, la France cède le pas à telle ou telle autre nation pour tel ou tel autre article ; du troisième rang, elle passe au quatrième, du quatrième au cinquième, sans jamais regagner le terrain perdu. Le tableau des différentes expoii^tions du monde entier pendant les dix dernières années présente un aspect saisissant ; on croirait assister à une course dans laquelle la France, épuisée et mal montée, se laisserait peu à peu dépasser par tous les concurrents.

... a Quand une nation grossissante en coudoie une autre plus clairsemée, qui par suite forme un centre de dépression, il s'éta- Wit un courant d'air, vulgairement appelé invasion, phénomène pendant lequel le Code civil est mis de côté... C'est aux nations clairsemées à se serrer les coudes*, d

Faisant allusion à Tauteur dont je viens de reproduire quelques passages, M. Arthur Maillet s'exprime ainsi :

« Cet Allemand a écrit des phrases qui hantent sans cesse mon esprit. 11 a prédit que la France deviendrait une sorte de colonie qui serait administrée par des fonctionnaires français et mise en valeur par des industriels, des commerçants, des agriculteurs allemands. La première fois que je lus cette prédiction, il y a trois ou quatre ans, elle me parut être une simple injure. Mais eu ▼ regardant de près, j'ai pu constater que déjà elle était plus d'aux trois quarts réalisée. En doutez-vous? Alors demandez ù ceux qui ont l'expérience de ces choses, ce que deviendraient l'industrie et le commerce français, si subitement tous les étrangers étaient

(1) Les jeunes a intellectuels » feront bien de méditer sérieusement sur les dernières lignes de cette citation. Avec un peu plus d'intellectualité, ils finiraient par comprendre qu'ils ne peuvent conserver la faculté de cultiver en paix le Moi qui leur est si cher qu'en méprisant un peu moins leur patrie et en respectant beaucoup plus l'armée qui seule peut la défendre. Gomme l'écrivait le grand Frédéric: a C'est sous la protection do l'art militaire que tous les autres arts fleurissent... L*Êtat so soutient autant que les armes le protègent. •

LUrrES ÉCONOMIQUES EN OCCIDENT 275

obligés de sortir de France. Combien sont-elles, les sociétés nouvelles dont ils ne sont pas les promoteurs et dont ils ne tiennent tous les ressorts ? »

Essayons de nous rendre compte des causes qui ont donné aux Allemands une telle supériorité industrielle et commerciale en moins de trente ans.

Nous éliminerons tout d'abord cette raison si souvent répétée que c'est le prestige de leurs victoires qui facilite leur commerce. Ce prestige n'y est absolument pour rien. Il est de toute évidence, en effet, que l'acheteur se soucie uniquement de la marchandise qu'on lui livre et pas du tout de la nationalité de celui qui la lui livre. Le commerce est chose individuelle et non nationale.' Tous les peuples peuvent librement commercer dans les colonies anglaises, et si les indigènes ont préféré pendant longtemps les marchandises anglaises, c'est simplement parce qu'elles étaient meilleur marché et mieux à leur goût. S'ils commencent maintenant à préférer les marchandises allemandes, c'est évidemment que ces dernières leur paraissent plus avan(ageuses. Si donc le commerce allemand envahit de plus en plus l'univers, ce n'est pas parce que les Allemands ont une armée puissante; c'est simplement parce que les clients préfèrent les marchandises allemandes. Les succès militaires n'ont rien à voir dans celte préférence. Ce qu'on pourrait dire tout au plus en faveur de l'influence du régime militaire allemand, c'est que le jeune homme qui l'a subi y a acquis des qualités d'ordre, de régularité, de dévouement, de discipline, qui lui seront très utiles plus tard dans le commerce.

Cette première cause de l'influence de la supériorité militaire étant éliminée, il faut en chercher d'autres.

Au premier rang apparaissent comme toujours des qualités de race. Mais avant d'insister sur elles, nous devons faire observer tout d'abord que la puissance des Allemands ne se compose pas seulement de leur propre force, mais aussi de notre faiblesse.

Eïi étudiant les concepts formateurs de Tâme latine, nous avons montré les causes de cette faiblesse. Nos lecteurs savent comment les aptitudes des peuples latins ont été créées par leur passé, et à quel point ces peuples subissent aujourd'hui les effets de ce passé. Ils savent Tinfluence de notre centralisation séculaire, celle de l'absorption progressive par l'Etat détruisant toutes les initiatives individuelles et rendant les citoyens incapables de rien accomplir par eux-mêmes lorsqu'ils sont privés de direction. Ils connaissent aussi le terrible effet d'un système d'éducation qui dépouille la jeunesse des vestiges d'initiative et de volonté que Thérédité leur a laissés, les lance dans la vie sans autres connaissances que des mots et fausse leur jugement pour toujours.

Et pour montrer à quel point la force des Allemands est en grande partie formée de notre propre faiblesse, il suffira de faire voir que ce sont nos industriels et nos commerçants qui, au lieu de lutter contre eux, sont précisément les propagateurs en France de leurs produits. Ces faits échappent à la statistique, mais ils révèlent un état d'esprit que je crois beaucoup plus grave encore que l'apathie, les dispositions tatillonnes et méfiantes, et le défaut d'initiative que tous nos consuls reprochent à nos industriels et à nos commerçants. Non seulement ils renoncent de plus en plus à tout effort et à toute idée de lutte, mais ils en sont

LUTTES ÉGONOM[QUES EN OGGiDENT 277

arrivés à fournir des armes à nos rivaux en vendant de plus en plus exclusivement les produits de ces rivaux. ' Dans beaucoup d'industries, nos anciens fabricants sont devenus de simples commissionnaires, se bornant à revendre avec un fort bénéfice, après y avoir mis leur nom, Tarticle qu'ils se sont procuré en Allemagne, C est ainsi qu'en moins de vingt ans des industries où la France brillait jadis au premier rang, telles que celles des appareils de photographie, des produits chimiques, des instruments de précision et môme des articles dits de Paris, ont passé à peu près entièrement dans les mains étrangères. Je pourrais citer de très vieilles maisons, occupant jadis une cinquantaine d'ouvriers, et qui n'en occupent plus que dix aujourd'hui. Faire fabriquer à Paris le plus simple objet de précision est devenu d'une difficulté considérable. La difficulté sera môme insurmontable quand les anciens fabricants qui vivent encore auront disparu.

Evidemment il paraît beaucoup plus simple de vendre un article fabriqué que de le fabriquer soimôme. Ce qui est moins simple peut-être, c'est de prévoir les conséquences de cette opération. Elles sont cependanl bien claires.

Le fabricant allemand, qui a livré à son concurrent parisien un objet que ce dernier est censé avoir fabriqué et sur lequel il réalise parfois un bénéfice considérable, se dit bientôt qu'il aurait tout avantage à vendre à Paris directement au public le même objet sous son propre nom. Il commence d'abord par vendre à plusieurs commissionnaires avec sa marque, ce qui met le Français dans l'impossibilité de vendre le môme objet sous son nom et supprime du même coup une partie de

son bénéfice. Encouragé par le succès, Tindustriel étranger se décide bientôt à ouvrir à Paris une maison de vente sous son propre nom *.

Il n*y a pas malheureusement que les industries de la photographie, des instruments de précision, des produits chimiques qui aient ainsi passé dans des mains étrangères. Les articles dits de Paris, vendus par les grands magasins de confection, sont de plus en plus allemands. Les étoffes d'habillement pour hommes viennent de plus en plus d'Allemagne ou d'Angleterre, et de plus en plus elles sont vendues par des tailleurs étrangers, qui ouvrent maintenant boutique sur tous les points de la capitale. Presque toutes les brasseries qui ont remplacé nos grands restaurants sont commanditées par des Allemands. Les étrangers ouvrent chez nous des librairies, des magasins d'objets d'art, de bijouterie, et ils commencent maintenant à entreprendre le commerce des soieries et des objets de toilette pour dames. Si à la grande Exposition universelle de 1900, un jury s'était avisé d'éliminer tous les articles étrangers vendus sous une marque française, notre part y eût été peut-être bien restreinte*.

Il serait sévère de trop jeter la pierre à nos indus-

(1) Et souvent aussi une fabrique. Il existe actuellement & Paris trois maisons allemandes vendant des objectifs. Une d'elles a installé en plein Paris pour la fabrication de ces objectifs une usine qui compte 200 ouvriers, tous venus d'Allemagne naturellement, et qui sufGsent à peine & fournir aux commandes des clients français. Quand nos commerçants et industriels prétendent souffrir de la concurrence étrangère, ne pourrait-on leur répondre que c'est surtout de leur incapacité et de leur apathie qu'ils souffrent réellement? Paris sera bientôt considéré par les Allemands comme la plus productive de leurs colonies.

(2) En ma qualité de membre du jury d'admission pour les instruments do précision, j'avais songé à proposer celte élimination, mais on m'a prié de renoncer & ce projet dont la réalisation eût soulevé trop de contestations de la part des exposants.

trîels et d'attribuer exclusivement à leur incapacité et à leur paresse ce qui est aussi en partie la conséquence d'autres causes. Il est bien évident en effet que les exigences croissantes des ouvriers, favorisés par la bienveillance des pouvoirs publics, puis les impôts énormes qui accablent nos industries contribuent autant que l'imperfection et l'insuffisance de notre outillage et l'élévation de nos prix de revient à l'impossibilité de lutter contre nos concurrents. Il est très explicable que le patron, harcelé et ennuyé, finisse par renoncer à fabriquer des articles qu'il peut se procurer à des prix de revient inférieurs. Il ferme alors ses ateliers et descend au rôle de simple revendeur. Sans doute, s'il avait d'autres aptitudes héréditaires, il ferait comme ses confrères anglais ou américains, qui se trouvent eux aussi en présence des exigences des ouvriers et de la concurrence, mais qui, grâce à leur énergie et au perfectionnement journalier de leur outillage, luttent . sans trop de désavantage contre les rivaux allemands. Malheureusement pour nos industriels, ils manquent de toutes les qualités de caractère qui assurent la supériorité dans une telle lutte. Au fond de tous les problèmes sociaux revient toujours cette question dominante de la race, régulatrice suprême de la destinée des peuples. Tous les faits que nous avons énuméréa dans ce chapitre sont actuels, mais combien lointaines leurs causes !

Le système de centralisation auquel sont depuis quelque temps soumis les Allemands, les conduira sans doute un jour, eux aussi, comme je l'ai fait remarquer ailleurs, au point où nous en sommes aujourd'hui; mais en attendant, ils bénéficient des qualités créées

280 NÉCESSITÉS ÉœNOMIQUES ET ASPIRATIONS SOCIALISTES

par leur passé, qualités peu brillantes, mais solides, et qui se trouvent tout à fait en rapport avec les besoins nouveaux créés par l'évolution des sciences, de Tindustrie et du commerce.

Ce que nous avons dit de leurs succès industriels et commerciaux dans le précédent paragraphe a fait déjà pressentir les causes de ces succès. Nous les comprendrons mieux encore en étudiant leurs qualités nationales et le parti qu'ils en tirent.

Les qualités principales des Allemands sont la patience, Tendurance, la persévérance, l'habitude de l'observation et de la réflexion, et une grande aptitude à l'association. Toutes ces qualités sont très bien développées par une merveilleuse éducation technique *.

Ce sont là les causes les plus générales et en même temps les plus profondes de leurs succès. Elles se traduisent industriellement et commercialement de la façon suivante : perfectionnement constant de Toutillage industriel et des produits', fabrication de marchandises faites au goût du client et modifiées sans cesse suivant

(1) Un industriel me parlait récemment de l'étonnement qu'il avait éprouvé en visitant une grande usine d'électricité allemande, du nombre de conlrematlres et de simples ouvriei-s qu'il avait entendu qualifier de « M. le Docteur », a M. llngcnieur ». Les Allemands ne souffrent pas comme nous de la pléthore des licenciés et bacheliers sans emploi, parce que leur éducation technique étant fort soignée, ils trouvent facilement à s'utiliser dans l'industrie, alors que l'éducation purement tliéorique des Latins ne les rend aptes qu'à faire des professeurs, des magistrats ou des fonctionnaires.

(2) On a cité certaines usines allemandes possédant jusqu'à qualre- Tingts chimistes, dont quelques-uns ne s'adonnent qu'à des recherches théoriques reprises ensuite par d'autres chimisU^s qui lâchent d'en tirer une application industrielle. Les industriels allemands sont à ratlùt de toutes les inventions nouvelh»s et tâchent de les perfectionner aussitôt. Quelques jours après la publication de l'invention du télégraphe sans flls, une maison de Berlin fabriquait l'appareil complet, y compris le Morse, pour 200 marks. J'ai eu l'instrument enlre les mains et constaté que les 1res grandes difficultés de réglage que présente son relais avaient été admirablement surnionl«'p>.

SCS observations, ponctualité extrême dans les livraisons, envoi dans le monde entier de représentants intelligents connaissant la langue et les mœurs des divers pays et porteurs de marchandises. Plusieurs sociétés commerciales fournissent sans cesse à leurs associés, au moyen de nombreux agents expédiés sur tous les points du globe, les renseignements les plus précis. VExport verein^ de Dresde, a dépensé de 1885 à 4895 près de 500 000 francs pour Tenvoi de voyageurs enquêteurs. La Société coloniale allemande possède un revenu annuel de 120 000 francs, fourni par les cotisations de ses membres, et a 249 représentants à l'étranger. L'union des employés de commerce siégeant à Hambourg a 42000 membres et place un millier d'employés par an.

La plupart des marchandises destinées à lexporlation sortent par le port de Hambourg, dont le commerce u décuplé depuis 1874, et qui dépasse aujourd'hui Liverpool par le tonnage des vaisseaux, pendant que Marseille elle Havre déclinent d'année en année. On y trouve de nombreux agents d'exportation représentant les intérêts des fabricants et les mettant en relation avec les acheteurs. Ils ont dans leurs magasins des échantillons de tous les articles, dont ils font modifier sans cesse la forme et la nature par les fabricants suivant les renseignements qu'ils reçoivent des points les plus éloignés du globe.

Les résultais que toutes ces associations obtiennent sont considérables et rapides. Dans un rapport de 1894, un .consul américain, M. Monagan, donne comme exemple les affaires réalisées en Bosnie par la succursale à Sofia de l'une des sociétés dontje parlais plus haut.

Après avoir pris la peine de faire fabriquer un almanach bulgare, envoyé près de 200 000 lettres ou prospectus, dépensé près de 100 000 francs en commis voyageui*s, elle obtenait dès la première année pour 10 millions de commandes et réduisait du même coup le commerce de tous ses concurrents dans d'immenses proportions.

Ce n'est pas sans peine qu'on arrive à de tels résul- UUs, mais l'Allemand ne recule jamais devant la peine. A rencontre de l'industriel français, il étudie avec le plus grand soin les goûts, les habitudes, les mœurs, en un mot la psychologie de ses clients, et les renseignements que publient annuellement les sociétés dont je parlais contiennent à ce sujet les documents les plus précis. M. Delines, résumant un rapport du professeur Yanjoul, a montré avec quelle minutie les enquêteurs allemands étudient la psychologie des peuples avec lesquels les négociants doivent commercer. Pour les Russes,' par exemple, on indique leurs goûts, la nécessité de boire du thé avec eux avant de traiter aucune affaire, puis on examine les objets qu'on, peut leur vendre, en spécifiant devant les meilleurs : « vente absolument bonne ». Dans le livre « Export Hand- Adressbuch » qui est dans les mains de tous les commerçants allemands, on trouve des indications caractéristiques dans le genre des suivantes :

« Les Chinois sont habitués à préparer leur nourriture dans dcsi vaisseaux de fer à parois très minces ; le riz est vite cuit, mais la casserole est brûlée en peu de temps et il faut la remplacer souvent. Une maison anglaise, pour défier toute concurrence, expédia rn Chine un lot de pots de fer plus épais, plus résistants, et qu'elle livrait à des prix plus bas. Les Chinois se laissèrent d*abord séduire et les pots de fer furent enlevés en moins de rien. Ce succès fut de brève durée, car la vente s'arrêta net au bout de quelques jours. La raison en était logique ; le combustible coûte très cher ea

Chine; les casseroles anglaises étant plus fortes, le riz cuisait plus lentement, et, en définitive, elles revenaient à un prix beaucoup plus élevé que les anciens pots de fer, dans lesquels le riz était tout de suite cuit. Les Chinois revinrent à leurs anciens ustensiles, d'un usage beaucoup plus économique. »

Si nous entrons ici dans de tels détails, c'est pour bien montrer de quels éléments se composent aujourd'hui les succès des peuples. Envisagés séparément, ces éléments semblent minimes. C'est leur somme qui fait leur importance et cette importance est immense. La tournure d'esprit grâce à laquelle un Allemand se préoccupe sérieusement de la façon dont un Chinois fait cuire son riz doit sembler fort méprisable à un Latin, préoccupé de grandes questions comme la revision de la constitution, la séparation de l'Église et de l'État, l'utilité de l'enseignement du grec, etc., etc. Il faut pourtant que les Latins arrivent à se persuader que leur rôle dans le monde sera bientôt terminé et qu'ils disparaîtront totalement de l'histoire siis ne se résignent pas à abandonner leurs inutiles discussions théoriques, leur vaine et sentimentale phraséologie pour s'occuper de ces petites questions pratiques sur lesquelles reposent aujourd'hui la vie des peuples. Aucun Gouvernement ne peut leur donner ce qui leur manque. C'est en euxmêmes et non hors d'eux-mêmes qu'ils doivent chcr-r cher des appuis.

Peut-on supposer que l'application des doctrines socialistes remédierait à l'état de choses que nous avons signalé dans ce chapitre ? Est-ce dans une société socialiste, encore plus enrégimentée que la nôtre, que se développeraient cet esprit d'initiative et cette énergie si nécessaire aujourd'hui et qui font tant défaut aux Latins ? Quant l'État collectiviste dirigera tout, fabri-

2n NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES ET ASPIRATIONS SOCIALISTES

quera tout, les produits seront-ils meilleurs et moine coûteux, leur exportation plus facile, la concurrence étrangère moins redoutable? 11 faudrait en vérité bien ignorer les lois générales de Tindustrie et du commerce pour le croire. Si la décadence est si profonde chez les peuples latins, c'est au contraire en grande partie parce que le socialisme d'Etat a depuis longtemps déjà fait d'immenses progrès chez eux, et qu'ils sont incapables de rien entreprendre sans Tappui perpétuel du Gouvernement. Il suffira de rendre la conquête socialiste plus complète pour accentuer encore la décadence.

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