CHAPITRE PREMIER
LES LOIS DE L'EVOLUTION, LES IDÉES DEMOCRATIQUES ET LES ASPIRATIONS SOCIALISTES
§ 1. Rapports des êtres avec leurs milieux. — L'existence de tous les êti'csest conditionnée par leurs milieux. — Importance des transformations que ces milieux produisent et lenteur de ces transformations. — Pourquoi les espèces semblent immuables. — Les milieux sociaux. — Brusques changements produits dans ces milieux par les découvertes modernes et difficultés pour l'homme de s'y adapter. — § 2. Le conflit entre les lois naturelles de Vévolulion et les conceptions démocratiques. — Opposition croissante entre nos conceptions théoriques du monde et les réalités constatées par la science. — Difficultés pour les idées démocratiques de se metti'e d'accord avec les nouvelles notions scientifiques. — Comment se résout en pratique le conflit. — Les démocraties sont amenées finalement à favoriser toutes les supériorités. — Formation des castes dans le régime démocratique. — Avantages et dangers des démocraties. — Les mœurs financières de la démocratie américaine. — Pourquoi la vénalité des politiciens américains ne présente que de faibles inconvénients sociaux. — Les idées démocratiques et les sentiments des foules. — Les instincts des foules ne sont pas démocratiques. — § 3. Le conflit entre les idées démocratiques et les aspirations socialistes. — Opposition entre les principes fondamentaux des démocraties et les idées socialistes. — Le sort des faibles dans les démocraties. — Pourquoi ils ne gagneraient rien au triomphe des idées socialistes. — Haine du socialisme pour la libre concurrence et la liberté. — L'> socialisme est actuellement le plus redoutable ennemi de la démocratie.
§ 1. — Rapports des êtres avec leurs milieux
Les naturalistes ont prouvé depuis longtemps que Texistence de tous les êtres est rigoureusement condi-
lionnée par les milieux où ils vivent, et qu'une très légère modification de ces ^^i)ieux suffit, à la simple condition qu'elle soit prolongée, pour transformer entièrement leurs habitants.
Le processus de ces transformations est aujourd'hui parfaitement connu. L'embryologie des êtres, qui répète la série des évolutions ancestrales, nous montre les changements profonds éprouvés pendant la succession des âges géologiques.
Pour que ces transformations se produisent, il n'est pas [nécessaire que les variations des milieux soient très grandes, il faut simplement que leur influence soit très prolongée. Une variation trop grande ou trop rapide amènerait la mort et non le changement. Un abaissement ou une élévation de température de quelques degrés, continué pendant plusieurs générations, suffit à transformer entièrement la faune et la flore d'une contrée par de lentes adaptations.
Dans un travail récent, M. Quinton donne un exemple intéressant des changements produits par de simples variations de température.
« En face du refroidissement du globe, dit cet auteur, les êtres organisés tendent à maintenir artificiellement dans leurs tissus la haute température extérieure primitive. L'importance de cette tendance est capitale. On sait qu'elle détermine déjà, dans l'embranchement des vertébrés, l'évolution de l'appareil reproducteur, et corrélativement de l'appareil osseux. Elle entraîne également la modification de tous les autres appareils organiques, et par conséquent l'évolution elle-même.
« Cela ressortira avec force d'une simple considération a priori. Qu'on imagine anatomiquement un type schématique primitif. Le refroidissement du globe survient ; la vie tend à maintenir sa haute température précédente. Ce maintien ne peut être obtenu que par une production de chaleur opérée dans les tissus, c'est-à-dire par une combustion. Toute combustion exige des matériaux combus-
libles et de l'oxygène ; et voici déterminé, pour y satisfaire, le développement des appareils digestif et respiratoire. L^obligation de porter dans les tissus ces matériaux et cet oxygène, obligation croissant avec la combustion, entraîne l'évolution de l'appareil circulatoire. Du progrès de ces trois appareils, auquel se joint celui de l'appareil reproducteur, résulte nécessairement le progrès de l'appareil d'innervation. Enfin, produire de la chaleur n'est qu'un premier point, il faut la conserver : et voilà commandée l'évolution de l'appareil tégumen taire. Mais le refroidissement du globe croissant, l'écart thermique à maintenir entre les deux milieux, animal et ambiant, grandit. Une combustion plus vive, une organisation plus parfaite donc, se trouvent incessamment nécessitées. On voit ainsi comment, en face du refroidissement du globe, l'effort très naturel que fait la vie vers le maintien des conditions premières de son phénomène chimique détermine sans répit l'évolution de tous les appareils organiques, et leur impose a priori un perfectionnement croissant avec la récence. Pour confirmer cette vue théorique, il suffira de ranger les différents groupes animaux selon l'ordre de leur apparition sur le globe, et d'observer ensuite, selon cet ordre, un progrès effectif de chacun de leurs appareils organiques. »
Ce qui est vrai pour les milieux physiques Test également pour les milieux moraux, les înilieux sociaux notamment. Les êtres vivants tendent toujours à s'y adapter ; mais, en raison de la puissance de l'hérédité, qui lutte contre la tendance au changement, ils ne s'y adaptent qu'avec lenteur. C'est ce qui fait que les espèces, quand on ne considère que la courte durée des temps historiques, semblent invariables. Elles le sont en apparence, comme Test Tindividu qu'on ne considère que pendant un instant. Le lent travail qui conduit de la jeunesse à la décrépitude et à la mort ne s'est pas ralenti pendant cet instant. Il s'est accompli, bien que nous ne Tayons pas vu.
Tous les êtres sont donc conditionnés par leurs milieux physiques ou moraux. S'ils se trouvent dans des milieux qui changent lentement — et tel est le cas
général des continents et des climats, aussi bien qae des civilisations — ils ont le temps de s'y adapter. Qu'une circonstance particulière vienne à modifier brusquement le milieu, l'adaptation devient impossible et l'être est condamné à disparaître. Si, par suite d'un bouleversement géologique, la température du pôle ou celle de l'équateur s'établissait en France, cette contrée aurait perdu après deux ou trois générations le plus grand nombre de ses habitants et sa civilisation ne pourrait subsister dans son état actuel.
Mais la géologie ne connaît pas ces brusques cataclysmes et nous savons aujourd'hui que la plupart des transformations accomplies à la surface du globe se sont produites fort lentement.
Il en avait été jusqu'ici de même pour les milieux sociaux. Sauf le cas de destruction par conquête, les civilisations se sont toujours transformées graduellement. Bien des institutions ont péri, bien des dieux sont tombés en poussière, mais les uns et les autres n'ont été remplacés qu'après une période de longue vieillesse. De grands empires se sont évanouis, mais après une lente période de décadence, à laquelle les sociétés comme les êtres ne sauraient se soustraire. La puissance de Rome finit par disparaître devant les invasions des Barbares; mais ce fut seulement très progressivement, après plusieurs siècles de décomposition, qu'elle finit par leur céder la place, et c'est en réalité par des transitions insensibles, contrairement à ce que nous disent la plupart des livres, que le monde ancien se relie au monde moderne.
Par un phénomène unique jusqu'ici dans les annales
du monde, les découvertes scientifiques et indus* trielles modernes ont, en moins d'un siècle, créé dans les conditions d'existence des changements plus profonds que tous ceux enregistrés par l'histoire depuis l'époque où sur les rives du Nil et dans les plaines de la Ghaldée Thomme ébauchait les germes de ses premières civilisations. Des sociétés très vieilles, établies sur certaines bases qu'elles pouvaient croire éternelles, voient ces bases ébranlées. Les milieux ayant changé trop brusquement pour donner à l'homme le temps de s'y adapter, il en résulte un bouleversement considérable dans les esprits, un malaise intense» une opposition générale entre des sentiments fixés par l'hérédité et des conditions d'existence et de pensée créées par des nécessités modernes. Partout éclatent des conflits entre les idées passées et les idées nouvelles» filles des besoins nouveaux.
Nous ne savons pas encore ce qui résultera de tous ces conflits, et nous ne pouvons que les constater. En étudiant ici ceux qui se rattachent aux questions qui font l'objet de cet ouvrage, nous allons voir combien quelques-uns sont profonds.
§ 2. — Le CONFLIT ENTRE LES LOIS NATURELLES
DE l'Évolution et les conceptions démocratiques
Parmi les conflits que l'heure prochaine nous prépare et que l'heure présente voit déjà naître, un des plus manifestes sera peut-être l'opposition croissante existant entre les conceptions théoriques du monde créées jadis par notre imagination et les réalités que la science a fini par mettre en évidence.
Ce n'est pas seulement entre les conceptions religieuses sur lesquelles notre civilisation est encore basée et les conceptions scientifiques dues aux découvertes modernes qu'il y a contradiction évidente. Cette ancienne divergence ne heurte plus» et le temps en a déjà émoussé les angles. C'est entre les doctrines scientifiques nouvelles et les conceptions politiques sur lesquelles les peuples modernes appuient leurs institutions que s'établit l'antagonisme.
Lorsque les hommes de la Révolution, guidés par les rêves des philosophes» firent triompher leurs idées humanitaires et inscrivirent aux frontons des édifices les mots d'Égalité, de Liberté et de Fraternité, qui synthétisaient ces rêves, les sciences modernes n'étaient pas nées. Ils pouvaient donc invoquer, sans qu'aucune contradiction fût possible, l'état de nature, la bonté primitive de l'homme, sa perversion par les sociétés, et agir comme si les sociétés étaient choses artificielles, que les législateurs peuvent reconstruire à leur gré.
Mais des sciences nouvelles sont venues faire apparaître la vanité de telles conceptions. La doctrine de l'évolution surtout les a puissamment ébranlées, en montrant partout dans la nature une lutte incessante, terminée toujours par l'écrasement des plus faibles, loi sanguinaire sans doute, mais génératrice de tous les progrès, et sans laquelle l'humanité ne serait pas sortie de la barbarie primitive, et n'aurait jamais donné naissance à aucune civilisation.
Que ces principes scientifiques aient pu sembler démocratiques, et que les démocraties aient réussi à s'accommoder avec eux sans voir à quel point ils leurs
étaient contraires *, est un de ces phénomènes que peuvent seuls comprendre les penseurs qui, ayant étudié rhistoire des religions, savent avec quelle facilité les croyants tirent d'un texte sacré les déductions les plus contraires à ce texte et les plus invraisemblables. En fait, rien n'est plus aristocratique que les lois de la nature. « L'aristocratie, a-t-on pu dire avec raison, est la loi des sociétés humaines, comme elle est, sous le nom de sélection, la loi des espèces. » Nous sommes obligés de nous donner autant de mal aujourd'hui pour accorder les données nouvelles de la science avec nos illusions démocratiques que les théologiens s'en donnaient jadis pour accorder la Bible avec les découvertes géologiques. A force de tiraillements on masque encore un peu les divergences ; mais, comme elles s'accentuent chaque jour davantage^ elles apparaîtront bientôt à tous les yeux.
Bien que fort réel, ce conflit est loin d'être aussi grave qu'on pourrait le croire. Je doute même qu'il ait jamais une grande importance pratique et dépasse la région des discussions philosophiques. A vrai dire, le désaccord est purement théorique. Il n'est pas dans les faits; et comment d'ailleurs pourrait-il y être, puisque les faits sont la conséquence de lois naturelles supérieures à nos volontés et dont nous ne pouvons, par conséquent, éluder l'action ?
(1) L'opposition entre les idées démocratiques et la science commence déjà cependant à pénétrer dans les livres d'enseignement écrits par les professeurs de l'Université. Voici comment s'exprime un des plus connus par ses ouvrages de vulgarisation, M. Lavisse :
« Les philosophes du siècle dernier avaient mis & la mode le sentiment de la fraternité en l'humanité ; aujourd'hui, la plus répandue des philosophies, celle qui a pénétré les sciences, enseigne la nécessité du combat pour la vie, la légitimité de la sélection qui se fait par œuvre de mort, l'illégitknité de la faiblesse. »
Nous le verrons en recherchant quel est le sens véritable des démocraties. Si, malgré les apparences, elles favorisent les supériorités de toutes sortes y compris celle de la naissance, elles sont aussi aristocratiques en réalité, c'est-à-dire aussi propices à une élite, que les formes de gouvernement qui les ont précédées. Dès lors, leur contradiction avec les lois de révolution n'existe pas.
Laissons de côté, pour cette démonstration, les mots par lesquels on définit les démocraties, et recherchons leur esprit. Je le trouve parfaitement indiqué dans les lignes suivantes, que j'emprunte à M. Bourget :
c Si TOUS cherchez à tous définir à tous -même ce que représentent réellement ces deux termes : une aristocratie et une démocratie, tous trouTerez que le premier désigne un ensemble de mœurs dont la fin est la production d'un petit nombre dlndiTidus supérieurs. C'est l'application de Tadage : humanum paucis vivU genus. Le second, au contraire, désigne un ensemble de mœurs qui aboutissent au bien-être et à la culture du plus grand nombre possible d'indiTidus. Partant, le point d'excellence d'une société aristocratique, son épreuTe, est le personnage d'exception — résultat suprême et résumé des milliers de destinées occupées à soutenir cet être rare ; — et le point d'excellence d'une société démocratique est une communauté où la jouissance et le traTail soient répartis par portions indéfiniment fractionnées entre beaucoup. Il n'est pas besoin d'un grand esprit d'obserTation pour constater que le monde moderne, et notre monde français en particulier, s'aiguille tout entier Ters cette seconde forme d'existence. Ce qui constitue la nouTeauté de la société moderne c'est la substitution de la masse organisée à l'initiatiTe personnelle, TaTènement des foules et la disparition, la diminution tout au moins du pouToir de l'élite. »
Telles sont bien sans doute les tendances théoriques des démocraties. Voyons si les réalités s'accordent avec ces tendances.
Les démocraties posent comme principe fondamen-
lai l'égalité des droits de tous les hommes et la libre concurrence. Mais, dans cette concurrence, qui peut triompher, sinon les plus capables, c'est-à-dire ceux possédant certaines aptitudes plus ou moins dues à d'hérédité, et toujours favorisées par l'éducation et la fortune ? Nous rejetons aujourd'hui les droits de la naissance, et nous avons raison de les rejeter pour ne pas les exagérer encore en y ajoutant des privilèges sociaux.* En pratique toutefois ils conservent tout leur empire, et môme un empire supérieur à celui qu'ils possédaient jadis, car la compétition libre venant se superposer aux dons intellectuels donnés par la naissance ne fait que favoriser la sélection héréditaire. La démocratie est en réalité le régime qui crée le plus d'inégalités sociales. Les aristocraties en créent beaucoup moins et ne font guère que consolider celles qui existent. Les institutions démocratiques sont surtout avantageuses pour les élites de toutes Portes, et c'est pourquoi ces élites doivent les défendre et les préférer à tous les autres régimes. Peut-on dire que les démocraties ne font pas naître 'des castes ayant des pouvoirs bien analogues à ceux des vieilles castes aristocratiques? Voici comment s'exprime M. Tarde à ce sujet :
« Dans toute démocratie comme la nôtre, nous pouvons être certains qu'il existe une hiérarchie sociale subsistante ou surgissante, des supériorités reconnues, héréditaires ou sélectives. Chez nous il n'pst pas difficile d*aperceYoir par qui la noblesse ancienne a été remplacée. D'abord, la hiérarchie administrative a été se compliquant, se développant en élévation par le nombre de ses degrés, et en étendue par le nombre des fonctionnaires ; la hiérarchie militaire, de même, en vertu des causes qui contraignent les Ktats européens modernes à Tarmement universel. Puis, les prélats et les princes du sang, les moines et les gentilshommes, les monastères et les châteaux, n'ont été abattus qu'au plus grand profit des publicistes et des financiers, des artistes et des politiques, des Lb Bon. — Psych. du social. 20
théâtres, des banques, des ministères, des grands magasins, des grandes casernes et autres monuments groupés dans Vcnceînte d'une même capitale. Toutes les célébrités se donnent là rendezvous; et qu'est-ce que les diverses espèces de notoriété et de gloire, avec tous leurs degrés inégaux, si ce n'est une hiérarchie de places brillantes, occupées ou disponibles, dont le public seul dispose ou croit disposer librement ? Or, loin de se simplifier et de s'abaisser, cette aristocratie de situations enorgueillissantes, cette estrade de sièges ou de trônes lumineux, ne cesse de devenir plus grandiose par l'effet même des transformations démocratiques. »
Il faut donc bien reconnaître que les démocraties créent des castes tout comme les aristocraties. La seule différence consiste en ceci, que dans les démocraties ces castes ne semblent pas fermées. Chacun peut y entrer ou croit pouvoir y entrer. Mais comment y pénétrer sinon en possédant certaines aptitudes intellectuelles, que la naissance seule peut donner, et qui créent à ceux qui les possèdent une supériorité écrasante sur les rivaux qui ne les possèdent pas. Il en résulte que les élites seules sont favorisées par les institutions démocratiques. Elles doivent donc se féliciter que ces institutions soient aussi envahissantes. L'heure est encore lointaine où les foules s'en détourneront. Elle finira cependant par sonner pour des raisons que nous dirons bientôt. Mais auparavant les démocraties sont exposées à d'autres dangers tirés de leur essence même et qu'il nous faut indiquer maintenant.
Le premier de ces dangers est que les démocraties
sont fort coûteuses. Il y a déjà longtemps que Léon
Say a montré que la démocratie est destinée à devenir
i.e plus coûteux des régimes. Un journal a récemnient
ort bien raisonné sur ce fait dans les lignes suivantes :
a A juste titre Topinion s'indignait autrefois contre les prodigalités du pouvoir monarchique, contre les courtisans, qui excllciicnt
le prince à des magnificences retombant sur eux en pluie de bénéfices et de pensions. Depuis que le peuple est roi, les courtisans ont-ils disparu *? Leur nombre n'a-t-il pas grossi au contraire avec les fantaisies du maître irresponsable et multiple qu'ils ont & ser-' Tir? Les courtisans ne sont plus & Versailles, dans les salons historiques où leur troupe dorée tenait tout entière^ Us pullulent dans nos Tilles, dans nos campagnes, dans nos plus humbles chefslieux d'arrondissement et de canton, partout où le suffrage universel dispose d'un mandat et peut conférer une parcelle de puissance. Avec eux, ils apportent l'annonce de libéralités ruineases, la création d*emplois superflus, le développement inconsidéré des travaux et des services publics, moyens de popularité facile et surenchère électorale. Au Parlement, ils se font les dispensateurs des largesses promises, s'occupent à doter leur circonscription aux dépens de l'équilibre budgétaire ; c'est le triomphe de* l'étroite compétition locale sur l!intérét d'État, la victoire de l'arrondissement sur la France. »
Elles sont parfois singulièrement excessives les exigences de Télecteur, et pourtant le législateur qui veut être réélu doit les respecter. H doit trop souvent obéir aux ordres des marchands de vin et des petits commerçants, de cervelle assez faible, qui composent ses principaux agents électoraux. L'électeur exige l'impossible, et il faut bien le lui promettre. Delà ces réformes hâtives, décrétées sans soupçon de leurs répercussions. Chaque parti qui veut arriver au pouvoir sait qu'il ne le peut qu'en exagérant encore les promesses de ses rivaux.
« On voit surgir sous chaque parti un nouveau parti qui guette le premier, l'insulte et le dénonce. Quand la Convention régnait on entendait la Montagne menaçante sourdre sur la Convention ; et la Montagne, de son c6té, redoutait la Commune, et la Commune craignait de sembler trop tiède à TEvéché. Jusqu'aux derniers bas-fonds de la démagogie, cette loi règne et se vérifie. Il ^ a pourtant, dans cette exploration des extrêmes, une région louche et trouble où l'on ne distingue plus nettement : c'est là que fréquentent les plus ardents, les plus « purs» », les plus sanguinaires — comme étaient Fouché, Tallien, Barras — bons à faire d^ pourvoyeurs de guillotine, bons à faire des valets de César. Ceh, aussi, cette confusion des partis à leur lisière la plus lointaine, e6t
â08 LE CONFLIT AVEC LES LOIS DE L'ÉVOLUTION
une loi politique constante. Nous sortons d'une expérience très concluante à cet égard. »
Ce qui constitue le sérieux danger de cette intervention des foules dans les Gouvernements démocratiques, ce n'est pas seulement les dépenses exagérées qui en sont la suite, mais surtout cette illusion populaire redoutable qu'on peut remédier à tous les maux par des lois. Les parlements sont ainsi condamnés à enfanter un nombre immense de lois et de règlements dont personne ne prévoit les conséquences et qui ne font guère qu'entourer de mille entraves la liberté des citoyens et accroître les maux auxquels ils devaient remédier.
ce Les institutions d'Ëtat, écrit un économiste italien, M. Luzzati, ne peuvent changer les conditions de notre misérable nature humaine, ni insinuer dans nos âmes les vertus qui leur manquent, ni élever tes salaires pour permettre -d'en tirer de plus grandes épargnes, parce que nous dépendons des conditions générales et inexorables de l'économie nationale. »
Cette proposition semblera fort élémentaire à des philosophes, mais elle n'a de chances d'être comprise du public qu'après une centaine d'années de guerres, des milliards dépensés et des révolutions sanglantes. Ce n'est qu'à ce prix, du reste, que se sont établies dans le monde la plupart des vérités élémentaires.
Les institutions démocratiques ont encore pour conséquence une instabilité ministérielle très grande; mais cette instabilité présente des avantages qui balancent parfois ses inconvénients. Elle met le pouvoir réel dans la main des administrations dont chaque ministre a besoin, et dont il n'a pas le temps de changer la vieille
organisation et les '^traditions qui font leur force. En outre chaque ministre, sachant que son existence sera éphémère et désireux de laisser quelque chose decrière lui, est accessible à beaucoup de propositions libérales. Sans les changements fréquents de ministres, bien des entreprises savantes auraient été impossibles en France.
11 faut aussi ajouter que cette facilité de changement de Gouvernement, qui est la conséquence des institutions démocratiques, rend les révolutions inutiles et par conséquent fort rares. Chez les peuples latins cet avantage ne saurait être considéré comme minime.
Un inconvénient plus sérieux des démocraties est la médiocrité croissante des hommes qui les gouvernent. Ils n'ont guère besoin que d'une qualité essentielle : être prêts à parler immédiatement sur quoi que ce soit, à trouver de suite des arguments plausibles ou tout au moins bruyants pour répondre à leurs adversaires. Les esprits supérieurs qui veulent réfléchir avant de parler, fussent-ils Pascal ou Newton, feraient pauvre figure dans les assemblées parlementaires. Cette nécessité de parler sans réfléchir élimine des Parlements beaucoup d'hommes de valeur solide et de jugement pondéré.
Ils en sont éliminés aussi par d'autres motifs, notamment celui-ci, que les démocraties ne supportent pas la supériorité chez ceux qui les gouvernent. En contact direct avec la foule, les élus ne peuvent lui plaire qu'en flattant ses passions et ses besoins les moins élevés, en lui faisant les plus invraisemblables promesses. Bar suite de cet instinct si naturel qui pousse toujours les hommes à rechercher leurs semblables, les foules vont aux esprits chimériques ou médiocres, et les intro-
duisent de plus en plus dans le sein des Gouvernements démocratiques.
« Par nature, écritait récemment la Revue politique et parlementaire, le nombre préfère les esprits vulgaires aux esprits cultivés, se donne aux agités ou aux parleurs plutôt qu'aux penseurs et aux calmes, rend difficile pour ceux-ci, à force de le rendre désagréable, de se faire écouter et d'être élu. Le niveau baisse ainsi d'une manière à peu près continue dans les préoccupations qui se posent, dans les considérations qui décident, dans les affaires qui s'entreprennent, dans le personnel appelé et dans les mobiles qui le désignent. Nous avons cela sous les yeux ; à moins de nous laisser tomber à un degré très bas et très malheureux, il faudra qu'on avise ^ Nous arrivons à ce point que, pour capter le nombre, même des lettrés et des gens de talent trouvent au mieux de lui offrir journellement en but la suppression de la fortune acquise, et à peine ose-t-on le réprouver. »
Et ce qui semblerait montrer que ce vice est inhérent à toutes les démocraties et n'est pas un effet de race, c'est que le phénomène, observé en France, s'observe aussi et même à un bien plus haut degré encore aux États-Unis d'Amérique. L'abaissement du niveau intellectuel et moral dans la classe spéciale qualifiée de politiciens s'y accentue chaque jour dans des proportions inquiétantes pour l'avenir de la Grande République. Cela tient aussi à ce que les fonctions politiques étant généralement dédaignées par les hommes capables, ne sont guère exercées que par les déclassés de tous les partis. L'inconvénient n'est pas aussi grand qu'il le serait en Europe, parce que le rôle du Gouverneur étant fort minime, la valeur du personnel politique importe moins.
C'est aussi en Amérique que se peut observer un des
(1) L'auteur oublie de nous dire comment on pourra « aviser » ; comme ce n'est pas par des règlements, puisque de tels règlements seraient la négation même des principes fondamentaux de la démocratie, il est bien visible que sa proposiUon est tout à fait chimérique.
dangers qui menacent le plus les démocraties, la vénalité. Il n'a pris nulle part un développement pareil à celui atteint aux États-Unis. La corruption y existe à tous les degrés des fonctions publiques, et il n'est guère d'élection, de concession, de privilège qui ne se puisse obtenir à prix d'argent. D'après un article de la Contemporary Review , une élection présidentielle coûte 200 millions, avancés par la ploutocratie américaine., Le parti qui triomphe est largement remboursé d'ailleurs de ses avances. On commence par révoquer en bloc tous les fonctionnaires, et leurs places sont données aux électeurs du nouveau parti. Les nombreux partisans qui n'ont pu être casés reçoivent des pensions imputables au fonds des pensions de la guerre de sécession, fonds qui augmente toujours, bien que la plupart des survivants de cette guerre aient disparu depuis longtemps. Ces pensions électorales atteignent maintenant le chiffre annuel de près de 800 millions de francs.
Quant aux chefs de parti, ils ont des appétits bien autrement vastes. Les gros spéculateurs notamment, dont le rôle est toujours prépondérant dans les élections, se font payer royalement. Il y a ime vingtaine d'années, à la suite d'une élection, ils firent décréter qu'ils pourraient changer au Trésor de l'argent métal contre de l'or sur la base de l'ancien rapport. Ce qui veut dire simplement qu'en remettant au Trésor un poids d'argent acheté 12 francs sur le marché ils recevaient une pièce d'or valant 20 francs en échange. La mesure était si ruineuse pour l'Etat qu'il fallut bientôt limiter à 240 millions par an le cadeau que faisait le Gouvernement à quelques privilégiés. Quand
le Trésor fut à peu près épuisé, rexécution du bill fut suspendue. Cette colossale piraterie avait mis de telles fortunes entre les mains des spéculateurs qu'ils ne songèrent pas trop à prolester ^
Nous avons fait un bruit énorme en France à propos du Panama, et la désespérante imbécillité de certains magistrats a tout fait pour nous déshonorer vis-à-vis de l'étranger, h propos de quelques billets de mille francs acceptés par une demi-douzaine de députés besogneux. Les Américains n'y ont rien compris, car il n'est pas un politicien qui n'eût fait de même, avec cette seule différence qu'aucun d'eux ne se fût contenté de rétributions aussi insignifiantes. Comparé aux Chambres américaines, notre Parlement possède une vertu calonicnne. Elle est d'autant plus méritoire que les appointements de nos législateurs suffisent à peine aux exigences de leur situation. En encourageant le Panama, qu'on leur reproche tant, ils n'ont fait d'ailleurs qu'obéir aux exigences unanimes de leurs électeurs. Le canal de Suez, qui fit un demi-dieu de son créateur, ne s'est pas fait d'une façon différente que le Panama et ne pouvait se faire autrement. Ce ne fut jamais par des procédés de vertu austère que s'est déliée la bourse des financiers.
Il n'y a évidemment, au point de vue des idées européennes, aucune excuse possible aux mœurs politiques des Etats-Unis. Elles sont déshonorantes pour
(1) Dans la campagne fructueuse qu'ils ont menée contre le Trésor américain, c'est-à-dire contre les intërôls financiers de la nation, les producteurs d'argent ont eu pour alliés directs les producteurs de blé et d'une façon plus générale les grands fermiers de l'ouest. Faiire accepter de vive force par la complicité de l'Etat une monnaie avilie comme rargent. ce n'est pas autre chose que préparer une hausse artiÛcieUe da cours des marchandises.
iDHIvS DÉMOGRATIQUKS ET ASPIRATIONS SOCIALISTES 313
un pays. Cependant, puisque les Américains s'en accommodent fort bien et ne les trouvent pas déshonorantes du tout, c'est qu'elles correspondent à un idéal particulier que nous devons tâcher de comprendre. En Europe, le goût de la richesse est au moins aussi répandu qu'en Amérique, mais nous avons conservé d*anciennes traditions qui font que si les brasseurs d affaires et les financiers véreux sont enviés quand ils réussissent, ils n'en sont pas moins assez méprisés et considérés un peu comme des forbans heureux. On les subit, mais il ne viendrait jamais à Tidéc de les comparer à des savants, des artistes, des militaires, des marins, c'est-à-dire à des individus exerçant des carrières exigeant pour être pratiquées une certaine élévation d'idées ou de sentiments dont on sait la plupart des spéculateur^ complètement dépourvus.
Dans un pays comme l'Amérique, -sans traditions, voué presque exclusivement au commerce et à l'industrie, où règne une égalité parfaite, où il n'existe aucune hiérarchie sociale, puisque tous les emplois importants, y compris ceux de la magistrature, sont remplis par des titulaires renouvelés sans cesse et ne jouissant pas d'ailleurs de plus de considération que le plus mince boutiquier; dans un tel pays, dis-je, une seule distinction peut exister, celle de la fortune. La valeur comme la puissance d'un individu, et, par conséquent, sa place sociale, ont forcément pour unique mesure le nombre de dollars qu'il possède. La poursuite des dollars devient alors l'unique idéal visé, et tous les moyens sont bons pour l'atteindre. L'importance d'une fonction n'est mesurée que par ce qu'elle rapporte. La politique n'est considérée que comme un simple métier
devant rétribuer largement qui le pratique. Bien que cette conception soit évidemment très dangereuse et fort basse, le public américain l'accepte parfaitement puisqu'il donne sans difficulté ses voix aux politiciens les plus connus par leurs ha)[>itudes de pillage.
La politique, considérée comme une affaire, explique la formation de syndicats pour l'exploiter. Ainsi seulement pouvons-nous concevoir la puissance, si mystérieuse au premier abord pour les Européens, d'associations telles que la fameuse Tammany Hall de New- York, qui exploite sur une large échelle les finances de cette ville depuis plus de cinquante ans. C'est une sorte de franc-maçonnerie faisant nommer les employés de la municipalité, les magistrats, les agents de police de la ville, les entrepreneurs, les fournisseurs, en un mot, tout le personnel. Ce personnel lui est dévoué corps et âme et obéit avetïglément aux ordres du chef suprême de l'association. Deux fois seulement, en 1894 et en 1901, l'association ne réussit pas à se maintenir. Une des enquêtes officielles faites sur ses agissements, révéla les plus incroyables déprédations. Sous un seul de ses chefs, le fameux William Twed, le montant des vols partagé entre les associés s'élevait, d'après la commission d'enquête, à 800 millions de francs. Après une courte éclipse, le syndicat a reconquis tout son pouvoir, puis l'a de nouveau perdu récemment, mais pour peu de temps. Aux avant-dernières élections il avait dépensé 83 millions, dit-on, pour faire nommer son candidat maire de New-York. Cette somme fut remboursée facilement aux associés, puisque ce maire dispose d'un budget annuel de 400 millions.
Tout autre peuple que les Américains serait vite
désorganisé par de telles mœurs. Nous savons ce qu'elles ont produit dans les républiques latines de TAmérique. Mais la population des États-Unis possède cette qualité souveraine, l'énergie, qui triomphe de tous les obstacles. Le danger de l'intervention des financiers dans les affaires n'ayant pas été encore trop visible, le public ne s'en est pas préoccupé. Le jour, probablement peu lointain, où ce danger apparaîtra, les Américains emploieront leur énergie habituelle pour remédier au mal. Ils ont, à cet usage, des procédés sommaires. On sait comment ils se débarrassent des nègres et des Chinois qui les incommodent. Quand les financiers et les prévaricateurs les gêneront trop, ils ne se feront aucun scrupule d'en lyncher quelques douzaines pour faire réfléchir les autres sur l'utilité de la vertu.
La démoralisation que nous venons de signaler n'a atteint jusqu'ici, en Amérique, que la classe spéciale des politiciens, et très peu celles des commerçants et des industriels. Ce qui, je le répète, en limite étroitement d'ailleurs les effets, c'est qu'aux Etals-Unis comme dans tous les pays anglo-saxons, Tintervention du Gouvernement dans les affaires est très restreinte, au lieu de s'étendre partout comme chez les peuples latins.
Ce point est capital, et explique la vitalité des démocraties américaines comparée à la faible vitalité des démocraties latines. Les institutions démocratiques ne peuvent bien prospérer que chez les peuples ayant assez d'initiative et de volonté pour savoir se conduire et faire leurs affaires sans l'intervention constante de rÉtat. La corruption des fonctionnaires n'a guère de conséquences fâcheuses lorsque l'influence des pouvoirs
publics est trùs limitée. Quand, au contraire, celte influence est grande, la démoralisation s'étend à tout, et la désorganisation est prochaine. Le sombre exemple des républiques latines de l'Amérique est là pour montrer le sort qui attend les démocraties chez des peuples sans volonté, sans moralité et sans énergie. L'esprit autoritaire, l'intolérance, le mépris de la légalité, Tignorance des questions pratiques, le goût* invétéré du pillage, se développent alors rapidement. L'anarchie vient bientôt, et à Tanarchie succède toujours la dictature.
Une telle fin a toujours menacé les Gouvernements démocratiques. Elle menacerait beaucoup plus encore un Gouvernement tout à fait populaire basé sur le socialisme.
Mais en dehors des dangers que nous venons de signaler et qui tiennent à l'état des mœurs, les démocraties ont encore d'autres difficultés à combattre qui résident dans l'état d'esprit des classes populaires, qu'elles font tous leurs efforts pour favoriser pourtant.
Les plus redoutables ennemis des démocraties ne se trouvent pas du tout du côté où elles s'obstinent à les chercher. Elles sont menacées non par les aristocraties, mais par les classes populaires. Dès que la foule souflFre de la discorde et do l'anarchie de ses gouvernants, elle songe de suite au dictateur. Il en fut toujours ainsi aux périodes troublées de l'histoire, chez les peuples n'ayant pas ou n'ayant plus les qualités suffisantes pour supporter des institutions libres. Après Sylla, Marius et les guerores civiles, ce fut César, Tibère et Néron. Après là Convention, Bonaparte ; après 48, Napoléon III. Et tous ces despotes, fils du suffrage universel de tous les ft^es, furent toujours adorés des foules. Comment
d'ailleurs auraient- ils pu se maintenir si Tâme dos peuples n'avait pas été avec eux ?
« Osons le dire et le redire, écrivait un des plus fermes défenseurs de la démocratie, M. Schéreï, on se condamne à méconnaître les instincts les plus caractéristiques du suffrage universel, en France du moins, lorsqu'on s'obstine à ne pas tenir compte des quatre plébiscites qui ont élevé Louis-Napoléon à la présidence de la République, ratifié l'attentat du 2 décembre, fait l'Empire, et, en 1870, renouvelé le pacte de la nation avec le funeste aventurier. »
Peu d'années se sont écoulées depuis l'époque où le même suffrage universel faillit renouveler un pacte semblable avec un autre aventurier dépourvu môme de l'autorité du nom et n'ayant que le prestige de son panache de général. Ils sont nombreux, les justiciers qui ont fait le procès des rois. Très rares sont ceux qui ont osé faire celui des peuples.
§ 3. — Le conflit entre les idées déhoci^atiques
ET les ASPIRATIONS SOCIALISTES
Tels sont les avantages et aussi les inconvénients des institutions démocratiques. Elles conviennent admirablement aux races fortes et énergiques, chez qui Tindividu est habitué à ne compter que sur ses propres efforts. Elles n'ont en elles la vertu de créer aucun progrès, mais elles constituent une atmosphère propice à tous les progrès. A ce point de vue rien né les égale et rien ne saurait les remplacer. Aucun régime n'assure aux plus capables une telle liberté de développement, ne leur donne de telles chances de réussite dans la vie. Grâce à la liberté qu'elles laissent à chacun et à l'égalité qu'elles proclament, elles favorisent le développement de toutes les supériorités, et surtout celui de
rintelligenee, c'est-à-dire la supériorité d*où dérivent tous les grands progrès.
Mais cette égalité, cette liberté» dans une lutte où les concurrents sont inégalement doués, met-elle sur le même pied les favorisés de l'hérédité intellectuelle et la foule des esprits médiocres ne possédant que des aptitudes mentales peu développées ? Laisse-t-elle à tous ces individus mal doués beaucoup de chances, noD de triompher de leurs rivaux, mais simplement de n'être pas trop écrasés par eux ? En un mot, les êtres faibles, sans énergie et sans vaillance peuvent^ils trou ver dans les institutions libres lappui qu'ils sont incapables de trouver en eux-mêmes ? Il semble évident que la réponse est négative, et il semble évident aussi que plus il y a d'égalité et de liberté, plus l'asservissement des incapables, ou même des demi -capables, est complet. Remédier à cet asservissement est peut-être le plus difficile problème des temps modernes. Si on ne limite pas les libertés, la situation des déshérités ne peut (^u'empirer chaque jour ; si on les limite, et l'État seul évidemment peut se charger d'une telle limitation, on arrive de suite au socialisme d'État, dont les conséquences sont pires que les maux qu'il prétend guérir. 11 reste alors à faire appel aux sentiments altruistes des plus forts ; mais les religions seules ont pu réussir jusqu'ici, et encore seulement aux âges de foi, à éveiller de tels sentiments, qui, même alors, ont constitué des bases sociales véritablement très fragiles.
De toutes façons nous devons bien reconnaître que le sort des individus faibles et mal adaptés est certainement infiniment plus dur dans les pays de liberté et d'égalité complètes, comme les États-Unis, que dans
les pays à constitution aristocratique. Parlant des États- Unis dans son ouvrage sur le Gouvernement populaire, Téminent historien anglais Maine s'exprime ainsi : « On n'a jamais vu jusqu'ici de communauté où le faible ait été plus imj^itoyablement rejeté contre le mur, où ceux qui ont réussi aient été aussi uniformément de la race des forts, où, dans un temps aussi court, il se soit élevé une aussi grande inégalité de fortunes privées et de luxe domestique. »
Ce sont là évidemment les inconvénients nécessaires de tout régime ayant pour base la liberté, et ce sont pourtant les conditions inévitables du progrès. La seule question qu'on puisse se poser est celle-ci : doit-on sacrifier les éléments nécessaires du progrès, ne considérer que l'intéi^êt immédiat et visible des multitudes, et combattre sans cesse par toutes sortes de moyens arbitraires les conséquences des inégalités que la Nature s'obstine à répéter à chaque génération ?
« Qui a raison, écrit M. Fouquier, de l'individualisme aristocratique ou de la solidarité démocratique? Lequel est le plus favorable aux progrès de l'humanité ?" Qui vaut le mieux, fût-ce pratiquement, d'un Molière ou de deux cents bons instituteurs? Qui a rendu le plus de services, de Fulton et de Watt ou de cent sociétés de secours mutuels ? Visiblement, l'individualisme élève, la démocratie rabaisse; visiblement, la fleur humaine pousse sur un fumier humain. Seulement, ces créatures médiocres, inutiles, d'instincts bas, de cœurs envieux souvent, d'intelligence vaine et vaniteuse, dangereuses parfois, sottes toujours, ce sont encore des créatures humaines ! »
On peut théoriquement supposer l'inversion des lois naturelles et sacrifier les forts, qui sont la minorité, aux faibles, qui constituent la majorité. Tel est, dégagé des vaines formules, le rêve poursuivi par les socialistes.
Admettons pour un instant la réalisation d'un tel
rêve. Supposons Vindividu emprisonné dans Tétroit réseau de règlements et d'entraves proposés par les socialistes. Supprimons le capital, la concurrence et rintelligence. Pour donner satisfaction aux théories égalitaires, mettons un peuple dans cet état de faiblesse où il serait à la merci de la première invasion venue. La foule y gagnerait-elle, même momentanément, quelque chose ?
Hélas ! non. Elle n'y gagnerait rien d'abord et y perdrait bientôt tout. C'est seulement par l'influence des esprits supérieurs que se font les progrès qui enrichissent tous les travailleurs, et c'est seulement sous leur direction que le mécanisme si compliqué de la civilisation moderne peut fonctionner. Sans les esprits supérieurs un grand pays serait bientôt un corps sans âme. L'usine, sans l'ingénieur qui la construit et la dirige, ne marcherait pas longtemps. Elle deviendrait ce que devient le bâtiment privé de ses officiers : une épave à la merci des flots et qui se brisera sur le premier rocher rencontré. Sans les puissants et les forts, l'avenir des médiocres et des faibles apparaîtrait plus misérable qu'il ne le fut jamais.
De telles conclusions sont rendues évidentes par le raisonnement. Mais la démonstration ne peut être accessible à tous les esprits parce que l'expérience n'a pas été tentée encore. Ce ne sont pas des arguments qui convaincraient les adeptes de la foi socialiste.
Les démocraties favorisant, par le fait même de leurs principes, la liberté et la concurrence qui font triompher nécessairement les plus capables, alors que le socialisme rêve, au contraire, la suppression de la concurrence, la disparition de la liberté et une égalisation générale, il y
a opposition évidente et irréductible entre les principes socialistes et les principes démocratiques.
Cette opposition, les socialistes modernes ont fini par Tentrevoir au moins d*instinct; car, avec leur prétention que tous les hommes ont des capacités égales, ils ne peuvent la reconnaître nettement. De cet instinct, confus et inconscient le plus souvent, mais pourtant très réel, est née leur haine pour le régime démocratique, haine beaucoup plus intense que celle dont la Révolution enveloppa l'ancien régime. Rien n'est moins démocratique que leur idée de détruire les effets de la liberté et des inégalités naturelles par un régime absolument despotique qui supprimerait toute concurrence, donnerait le même salaire aux capables et aux incapables et détruirait sans cesse, par des mesures législatives, les inégalités sociales résultant des inégalité^ naturelles.
Il ne manque pas aujourd'hui de flatteurs prêts à persuader aux foules que la réalisation d'un tel rêve est facile. Ces dangereux prophètes croient qu'ils vivront assez pour recueillir les fruits de leur popularité et pas assez pour que les événements manifestent leur imposture. Ils n'ont donc rien à perdre.
Ce conflit entre les idées démocratiques et les aspirations socialistes n'est pas encore très visible pour les esprits ordinaires, ef la plupart ne considèrent le socialisme que comme l'aboutissement nécessaire, la conséquence prévue des idées démocratiques. En réalité il n'y a pas de conceptions politiques qui soient séparées par des abîmes plus profonds que la démocratie et le socialisme. Un pur athée est, sur bien des points, beaucoup plus rapproché d'un dévot qu'un socialiste ne Test d'un
Le Bon. — Psych. du social. , 21
démocrate fidèle aux principes de la Révolution. Les divergences entre les deux doctrines commencent seulement à se dessiner ; bientôt elles éclateront et alors le déchirement sera violent.
Ce n'est donc pas entre la démocratie et la science qu'il y a réellement conflit, mais entre le socialisme et la démocratie. La démocratie a indirectement enfanté le socialisme, et c'est par le socialisme qu'elle périra peut-être.
Il ne faut pas songer, comme on le propose quelquefois, à laisser le socialisme tenter ses essais afin de mettre en évidence sa faiblesse. Il enfanterait immédiatementle Césarisme, qui supprimerait bien vite toutes les institutions démocratiques.
Ce n'est pas dans Tavenir, mais aujourd'hui, que les démocrates doivent combattre leur redoutable ennemi, le socialisme. Il constitue un danger contre lequel doivent se liguer tous les partis sans exception et avec lequel aucun, celui des républicains moins que tout autre, ne devrait jamais pactiser. On peut contester la valeur théorique des institutions qui nous régissent, on peut souhaiter que la marche des choses ait été autre, mais de tels vœux doivent rester platoniques. Devant l'ennemi commun, tous les partis doivent s'unir, quelles que soient leurs aspirations. Us n'auraient que de bien faibles chances de gagner quelque chose à un changement de régime, et ils s'exposeraient à tout perdre.
Certes les idées démocratiques n'ont pas, au point de vue théorique, une base scientifique plus solide que les idées religieuses; mais cette lacune, qui n'eut jadis
aucune inQuence sur le sort des unes ne saurait entraver davantage la destinée des autres. Le goût de la J démocratie est universel aujourd'hui chez tous les ,^ peuples, quelle que soit la forme de leurs Gouvernements. Nous sommes donc ici en face d'un de ces > grands courants sociaux qu'il serait vain de vouloir endiguer. Le principal ennemi actuel de la démocratie, le seul qui pourrait la vaincre, c'est le socialisme.
§ 1. la lutte naturelle des individus et des espèces. — La lutte universelle des êtres est une Ipi- constante de la nature. — Elle est la condition essentielle du progrès. — Intolérance de la nature pour la faiblesse. — § 2. La lutte des peuples. — Lutte constante des peuples depuis Torigine de l'histoire. — Le droit du plus fort a toujours élé l'arbitre de leurs destinées. — Pourquoi la force et le droit sont des identités. — Comment les petits Etats peuvent parfois subsister. — Les limites du droit des peuples sont mesurées par la force dont ils disposent pour le défendre. — Comment les peuples civilisés appliquent aux nègres les principes précédents. — Valeur des dissertations des théologiens et des philanthropes. — Le droit et la justice dans les relations internationales. — Pourquoi les luttes des peuples seront probablement plus vives dans l'avenir que dans le passé. — § 3. La lutte des classes. — Ancienneté de la lutte des classes. — Sa nécessité. — Pourquoi, loin de s'effacer, elle ne peut que s'accroître-
— Tentatives inutiles des religions pour supprimer la lutte entre les classes. — La division qui sépare les classes est beaucoup plus profonde en réalité que jadis. — Programme de lutte des socialistes. — Incompréhension réciproque dos partis en présence. — Rôle considérable de Terreur dans l'histoire. — § 4. Les futwes luttes sociales.
— Violence de la lutte avec les socialistes. — La lutte aux Etats-Unis.
— Difficultés qu'auront les vieilles sociétés pour se défendre. — Dissociation de leurs armées.
§ 1. — La lutte naturelle des individus et des espèces
Le seul procédé que la nature ait su trouver pour améliorer les espèces est de faire naître beaucoup plus d'êtres qu'elle n'en peut nourrir et d'établir entre eux une lutte perpétuelle dans laquelle les plus forts, les mieux adaptés, peuvent seuls survivre. La lutte a lieu non seulement entre les diverses espèces, mais aussi entre les individus de la môme espèce, et c'est souvent entre ces derniers qu'elle est la plus violente.
C'est par ce procédé de sélection que se sont perfectionnés les êtres depuis Torigine du monde, que rtiomme s'est dégagé des types informes des temps géologiques, et que nos sauvages ancêtres de Tâge des cavernes se sont lentement élevés à la civilisation. Envisagée au point de vue de nos sentiments, la loi de la lutte pour l'existence, avec survivance des plus aptes peut sembler fort barbare. Il ne faut pourtant pas oublier que sans elle nous disputerions misérablement encore une proie incertaine à tous les animaux que nous avons fini par asservir.
La lutte que la nature a imposée aux êtres créés par elle est universelle et constante. Partout où il n'y a pas lutte, non seulement il n'y a pas progrès, mais il y a tendance rapide à rétrograder.
Après nous avoir montré la lutte régnant entre tous les êtres, les naturalistes nous l'ont montrée régnant aussi au sein de nous-mêmes.
a Loin de se prêter un mutuel concours, écrit M. Kunstler, les différentes parties du corps des êtres vivants semblent, au contraire, être en lutte perpétuelle entre elles. Tout développement de Tune d'elles a pour conséquence corrélative une diminution d'importance des autres. En d'autres termes, toute partie qui s'accroît détermine l'affaiblissement d'autres parties.
0 Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà perçu les grandes lignes de ce phénomène en établissant son principe du balancement des organes. La théorie moderne de la phagocytose n'ajoute pas beaucoup à ce principe, mais elle détermine avec plus de netteté le processus par lequel le phénomène se produit.
« Non seulement les organes luttent entre eux, mais aussi toutes les parties, quelles qu'elles puissent être. Par exemple, le conflit existe entre les tissus, entre les éléments d'un même tissu. L'évolution des plus faibles en est diminuée ou arrêtée; ils peuvent être impitoyablement sacrifiés au bénéfice des forts qui en deviennent plus florissants.
« Les choses paraissent se passer comme si les organismes vivants ne possédaient qu'une dose déterminée de puissance évo*
r,26 LE CONFLIT AVEC LES LOIS DE L'ÉVOLUTION
lutive h dépenser. Si, grâce à un artifice quelconque, cette force de développement est départie à un organe ou à un appareil, les autres, organes en sont plus ou moins complètement rendus stationnaires, ou môme ils peuvent péricliter. »
« Constamment, écrit de son côté M. Duclaux, il j a, dans la société cellulaire qui constitue un être vivant, des individus qui sont malades ou meurent, des cellules qui sont affaiblies et doivent disparaître, dans l'intérêt commun, même avant d'être tout à fait moi*tes. Ce sont encore les leucocytes qui sont chargés de ce soin. Ils sont organisés pour être en lutte perpétuelle avec les cellules au milieu desquelles ils circulent. Ils les menacent toutes, et sitôt qu'une d'elles faiblit dans sa résistance, pour quelque cause que ce soit, tous les leucocytes voisins se jettent sur elle, l'englobent, la tuent, la digèrent et en emportent avec eux les derniers éléments. Le régime permanent de notre organisme est donc non l'état de paix, mais l'état de guerre et l'oppression du faible, du malade et du vieux. La nature nous donne sur ce point son ordinaire leçon de cruauté. »
La nature professe donc une intolérance absolue pour la faiblesse. Tout ce qui est faible est bientôt condamné par elle à périr. Elle ne respecte que la force.
L'intelligence étant en rapport étroit avec la masse de matière cérébrale que Tindividu possède, il s'en suit que dans la nature les droits d'un être vivant sont étroitement en rapport avec la capacité de son cerveau. Ce n'est qu'en raison de sa capacité cérébrale plus grande que Thomme a pu s'arroger le droit de tuer et de manger les êtres qui lui sont inférieurs. Si ces derniers pouvaient êtres consultés, ils trouveraient sans doute que les lois naturelles sont bien contristanles. La seule consolation à leur offrir serait que la nature est pleine de fatalités tout aussi contristantes. Avec un cerveau plus développé, les animaux comestibles arriveraient peut-être à se syndiquer pour échapper au couteau du boucher, mais ils n'y gagneraient pas grand'chose. Abandonnés à eux-mêmes et ne
pouvant plus compter sur les soins intéressés et par cela même très attentifs, des éleveurs, quel serait leur sort ? Dans les pays encore vierges, ils pourraient trouver leur pâture au milieu des prairies, mais ils y trouveraient aussi la dent des carnassiers, et, s'ils y échappaient, ils n'échapperaient pas à la mort lente par la faim dès qu'ils seraient devenus trop vieux pour aller chercher leur nourriture et la disputer à leurs semblables.
La nature a cependant donné aux êtres faibles un moyen assuré de se perpétuer à travers les âges, malgré leurs ennemis, en leur accordant une fécondité capable de lasser Tappétit de tous ces ennemis. Une femelle de hareng pondant annuellement plus de 60 000 œufs, il échappe toujours un nombre suffisant de jeunes harengs pour assurer la continuation de l'espèce.
11 semblerait même que la nature ait apporté autant de vigilance pour maintenir la perpétuité des espèces les plus infimes, des parasites les plus obscurs, que pour assurer l'existence des êtres les plus élevés. La vie des plus grands génies ne pèse pas plus devant elle que l'existence des plus misérables microbes. Elle n'est ni bienveillante ni cruelle la nature. Elle songe seulement à l'espèce et reste indifférente — formidablement indifférente, — envers l'individu. Nos idées de justice, elle ne les connaît pas. On peut protester contre ses lois, mais il faut bien vivre avec elles.
§ 2. — La lutte des peuples
L'homme a-t-il réussi à supprimer pour lui-même les dures lois de la nature auxquelles sont soumis tous les
êlrps ? La civilisation a-t-elle un peu adouci les rapports entre les peuples ? La lutte est-elle devenue moins vive au sein de Thumanité qu'entre les diverses espèces ?
L'histoire nous enseigne le contraire. Elle nous dit que les peuples sont toujours restés en lutte, et que depuis Torigine du monde, le droit du plus fort a été Tunique arbitre de leurs destinées.
Cette loi fut celle des temps antiques, aussi bien que de Tâge moderne. Rien n'indique qu'elle ne sera pas aussi celle des siècles futurs.
Ce n'est pas sans doute qu'il manque aujourd'hui de théologiens et de philanthropes pour protester contre celte loi inexorable. Nous leur devons de nombreux livres où, en phrases éloquentes, ils font de pressants appels au droit et à la justice, sortes de divinités souveraines qui dirigeraient le monde du fond descieux. Mais les faits sont toujours venus démentir cette vaine phraséologie. Ces faits nous disent que le droit n'existe que lorsqu'on possède la force nécessaire pour le faire respecter. On ne peut dire que la force prime le droit, puisque la force et le droit sont des identités. Là où il n'y a pas de force aucun droit ne saurait subsister*. Personne ne doute, j'imagine, qu'un pays qui, confiant dans le droit et la justice, voudrait licencier ses armées, serait immédiatement envahi, pillé et asservi par ses voisins. Si aujourd'hui de faibles États comme la
(1) Les théologiens eux-mêmes commencent à n'en plus douter, a Un pays, disait le père Didon, dans un discours de distribution de prix, pourrait plutôt se passer de littérature et d'art, voire de science et de philosophie, que de force. J'entends parler directement do la force matérielle, do celle qui ne raisonne pas, mais qui s'impose ; de celle dont l'armée est la plus puissante expression, de celle enfin dont on peut dire ce qu*on a dit du canon, qu'elle est la suprômo^ raison des chefs d'Etat et des patries. »
Turquie, la Grèce, le Maroc, le Portugal, TEspagne et la Chine peuvent subsister à peu près, ce n*est qu'à cause des rivalités des peuples puissants qui voudraient s'en emparer. Obligés de ménager des rivaux aussi forts qu'eux, les grands Etats ne peuvent dépouiller les faibles pays qu'avec prudence et en ne s'emparant de leurs provinces que par fragments. Les duchés Danois, la Bosnie, Malte, Chypre, l'Egypte, le Transwaal, Cuba, les Philippines, etc., ont été ainsi enlevés tour à tour aux nations qui les possédaient.
Aucun peuple ne doit oublier aujourd'hui que les limites de son droit sont exactement mesurées par les forces dont il dispose pour le défendre. Le seul droit reconnu au mouton est de servir de nourriture aux êtres possédant un plus gros cerveau que le sien. Le seul droit reconnu aux nègres est de voir leurs pays envahis et pillés par les blancs et d'être abattus à coups de fusil s'ils résistent. S'ils ne résistent pas, on se borne à s'emparer de leurs biens, puis à les faire travailler à coups de fouet pour enrichir leurs vainqueurs. Telle fut jadis l'histoire des indigènes de l'Amérique. Telle est aujourd'hui celle des habitants de l'Afrique. Les nègres ont ainsi appris ce qu'il en coûte d'être faibles. Pour faire plaisir aux philanthropes qui écrivent des livres, on débite de belles tirades sur le malheureux sort de ces populations avant de les mitrailler. On pousse même la bienveillance jusqu'à leur expédier des missionnaires, dont les poches sont bourrées de bibles et de bouteilles d'alcool, afin de les initier aux bienfaits de la civilisation.
Laissant donc de côté les puérils bavardages des théologiens et des philanthropes, nous reconnaîtrons
comme un fait d'obsei-vation constante que les lois humaines ont été tout à fait impuissantes à modifier les lois de la nature, et que ce sont ces dernières qui continuent à régir les rapports entre les peuples. Toutes les théories sur le droit et la justice n'y peuvent rien. Les relations entre peuples sont aujourd'hui ce qu'elles furent depuis Torigine du monde, dès que des intérêts différents sont en présence ou simplement quand un pays éprouve le désir de s'agrandir. Le droit et la justice n'ont jamais joué aucun rôle toutes les fois qu'il s'est agi de relations entre peuples de force inégale. Ou vainqueur ou vaincu, ou gibier ou chasseur, telle a toujours été la loi. Les phrases des diplomates, les discours des rhéteurs rappellent tout à fait les civilités que se font les gens du monde dès qu'ils ont endossé un habit. C'est à qui s'effacera pour vous laisser passer et vous demandera avec une affectueuse sympathie des nouvelles de vos parents les plus éloignés. Qu'il se manifeste une circonstance quelconque où l'intérêt soit en jeu, et aussitôt on verra s'évanouir ces superficiels sentiments. C'est alors à qui passera le premier, dûtil, comme à l'incendie du bazar de la Charité ou au naufrage de la Bourgogne^ écraser à coups de talon de botte ou assommer à coups de triques les femmes et les enfants qui le gênent. On compte assurément des exceptions, des êtres intrépides prêts à se dévouer pour leurs semblables, mais ils sont si rares qu'on les considère comme des héros et que leurs noms sont consignés dans rhistoire.
11 n'y a que de faibles raisons de croire que les luttes entre les peuples seront moins intenses dans Tavcnir que par le passé. 11 y a au contraire de très fortes
raisons d'admettre qu'elles seront beaucoup plus violentes. Lorsque les nations étaient séparées par de grandes distances, que la science n'avait pas appris à franchir rapidement, les causes de conflit étaient rares. Aujourd'hui elles deviennent de plus en plus fréquentes. Jadis c'étaient surtout des intérêts dynastiques ou des fantaisies de conquérants qui provoquaient les luttes interaationales. Dans l'avenir elles auront pour principaux mobiles ces grands intérêts économiques d'où dépend la vie même des peuples et dont nous avons montré la force. Les prochaines luttes entre nations seront de véritables luttes pour l'existence, ne pouvant guère se terminer que par l'anéantissement complet de i*un des combattants. La dernière guerre du Transwaal en a été un bien typique exemple *.
Ce sont là des vérités essentielles, qu'il n'y a aucun intérêt à cacher, et qu'il est fort dangereux de vouloir cacher. On admettra comme suffisamment évident, je pense, qu'on eût rendu grand service aux Espagnols, il y a vingt-cinq ans, en leur inculquant solidement cette notion qu'aussitôt qu'ils seraient suffisamment
(1) Les Anglais croyant pendant quelque temps ne pouvoir la terminer que par l'extermination totale des Boers, prirent pour y arriver des mesures très efficaces. Partout où leurs colonnes pénétraient, les villages, jes fermes et les moissons étaient incendiés, lus habitants, — y compris les femmes, les vieillards et les enfants — emmenés en captivité. On les parquait dans des enclos dits « camps de concentration » où, exposés demi-nus à toutes les intempéries et recevant une nourriture dont Tinsufiisance était savamment dosée ils mouraient très rapidement. Le nombre des prisonniers était de 109 000 en septembre 1901. D'après les statistiques officielles, la mortalité annuelle y était en juin de 109 pour mille par an, en juillet de 180 pour mille, en août de 214 pour mille, en septembre de 264 pour mille. On voit la progression. Quant aux enfants on s'arrangeait, en prévision de l'avenir, pour que leur mortalité soit bien plus élevée encore. Elle s'éleva à 433 pour mille, ce qui signifie que si la guerre s'était prolongée, au bout de deux ans ils auraient tous disparu. Le prix de la nourriture qu'on donna & toute cette population était de 19 centimes par jour et par tête d'après les documents fournis parlos journaux anglais.
affaiblis par leurs dissensions intestines, un peuple quelconque profiterait du premier prétexte venu pour s'emparer de leurs dernières colonies, et y réussirait sans difficulté malgré les oraisons des moines et la protection des madones. Peut-être alors eussent-ils compris Futilité de faire moins de révolutions, de prononcer moins de discours et d'organiser leur défense de façon à ôter Tidée de les attaquer. Un peUt peuple suffisamment énergique sait fort bien se défendre. Beaucoup de nations consacrent aujourd'hui le tiers de leur budget à des dépenses militaires, et cette prime d'assurance contre les agressions de leurs voisins ne serait assurément pas trop élevée si elle était toujours bien employée.
§ 3. — La LUTTE DES CLASSES
Les colleclivisles attribuent à leur théoricien Krrl Marx la constatation de ce fait que Thistoire est dominée par des luttes de classes se disputant pour des intérêts économiques, et aussi l'assertion que cette lutte
Le Temps qui reproduit ces chiffres ajoute : « Une revue libérale qui so distingue par la fermeté et la noblesse de son attitude, le Speaker, a posé devant ses lecteurs la question humiliante de savoir pourquoi il no s'est pas trouvé, en dehors d'un petit nombre d'exceptions glorieuses, de voix pour s'élever au nom de TEvangile étemel contre las cruautés de cette guerre. C'est la un symptôme éloquent de l'état réel d'une religion, de la valeur d'un christianisme qui a perdu sa sav«iir et qui ne sait plus que bénir les puissants et les forts et s'associer aux courants des passions populaires. »
Devant l'Europe, honteusement indifférente, les Boei-s ont lutté seuls contre une des plus formidables puissances du monde, contre des armées trente fois plus nombreuses. Cette poignée de paysans dont rhérokiue bravoure a fait chanceler la fortune politique de l'Angleterre léguera à l'histoire un exemple que les écrivains de l'avenir transmettront d'âge en ôge & l'admiration des hommes.
doit disparaître par suite de Tabsorption de toutes les classes en une seule : la classe ouvrière.
Le premier point, la lutte des classes, est une banalité aussi vieille que le monde. Par le seul fait de la répartition inégale de la richesse et de la puissance, conséquence des différences naturelles de capacité ou simplement des nécessités sociales, les hommes ont toujours été divisés en classes, dont les intérêts furent nécessairement plus ou moins opposés et, par conséquent, aux prises. Mais Tidée que cette lutte puisse cesser est une de ces conceptions* chimériques que toutes les réalités contredisent et dont il faudrait bien se garder de souhaiter la réalisation. Sans la lutte des êtres, des races et des classes, en un mot sans le combat universel, l'homme ne fût jamais sorti de la sauvagerie primitive et ne se fût pas élevé à la civilisation.
La tendance à la lutte, que nous avons vue régir les relations entre les espèces animales et entre les peuples, régit donc aussi les relations entre les individus et entre les classes.
« Nous n'avons, écrit M. B. Kîdd, qu'à regarder autour de nous pour voir que la rivalité constante de l'homme avec son semblable devient le trait dominant de notre caractère. On le retrouve dans toutes les parties de l'édifice social. Si nous examinons les motifs de nos actes de chaque jour et des actes de ceux qui nous entourent, nous devons reconnaître que la première et principale pensée de la majorité d'entre nous, c'est de savoir comment nous défendre nous-même dans la société... Les outils de l'industrie sont plus meurtriers que des épées. »
Et non seulement il y a lutte entre les classes, mais encore lutte entre les individus d'une môme classe et la lutte entre ces derniers est, comme dans la nature, la plus violente. Les socialistes eux-mêmes, bien que
quelquefois unis par un but commun, la destrucllon do la société actuelle, ne peuvent se réunir sans que )es plus bruyants dissentiments éclatent entre eux.
La lutte est plus violente aujourd'hui qu'elle ne le fut jamais. Cette violence a des causes diverses, et entre autres celle-ci, que nous avons poursuivi des chimères de justice et d'égalité que la nature ne connaît pas. Ces vaines formules ont fait et feront plus de mal à Thomme que tous les maux dont le destin la condamné à subir le poids.
« 11 n'j a pas, écrit très justement M. Bouge, de justice sociale, parce qu'elle-même la nature n'est pas égale. I/injustice et l'inégalité sont au berceau.
« Du berceau à la mort, au cours d'une existence dont arbitrairement elle abrège ou prolonge le bienfait ou la charge, l'inégalité naturelle suit l'homme pas à pas.
« Inégalité sous mille formes ! Inégalité naturelle, hasards de la naissance ou de Théritage, avantages ou disgrâces physiques, disparates intellectuels, inégalités du destin, agitent et mènent la vie humaine en sens contraire et en contre-coup. »
Bien avant le socialisme, les religions, elles aussi, avaient rêvé de supprimer les luttes des peuples, des individus et des classes ; mais qu'ont-elles obtenu, sinon de rendre plus âpres les combats qu'elles voulaient abolir? Les guerres qu'elles ont provoquées n'ont-ellcs pas été les plus cruelles de toutes, les plus fécondes en désastres politiques et sociaux ?
Pouvons-nous espérer qu'avec les progrès de la civilisation la lutte entre les classes s'atténuera ? Tout porte à croire, au contraire, qu'elle va devenir beaucoup plus intense que par le passé.
La raison de cette progression probable est double ; d'abord la division de plus en plus profonde qui sépare les classes ; et, en second lieu, la puissance que les
formes nouvelles de l'association donnent aux diverses classes pour défendre leurs revendications.
Le premier point est peu contestable. Les divergences entre les classes, ouvriers et patrons, propriétaires et prolétaires, par exemple, sont visiblement plus âpres que celles qui séparaient jadis les castes, le peuple et la noblesse par exemple. La distance créée par la naissance était alors considérée comme infranchissable. Résultant des volontés divines, elle était acceptée sans discussion. La violence des abus pouvait bien engendrer parfois des révoltes, mais c'était seulement contre ces abus qu'on s'insurgeait, et non contre Tordre de choses établi.
Il en est tout autrement aujourd'hui. Les révoltes ont lieu non pas contre les abus, ils ne furent jamais moindres que maintenant, mais bien contre le régime social tout entier. Actuellement il s'agit pour le socialisme de détruire la bourgeoisie, simplement pour prendre sa place et s'emparer de ses richesses.
« Le but, comme le dit justement M. Boilley, est clairement expliqué : il s'agit sans ambages de former une classe populaire pour exproprier la bourgeoisie. C'est le pauvre qu'on veut lancer à la poursuite du riche, et le bénéfice de la conquête se soldera par l'accaparement des dépouilles des vaincus. Timour et Gengiskhan nedonnaient pas d'autres motifs pour entraîner leurs multitudes. »
Les conquérants n'en ont guère proposé d'autres en effet, mais ceux qu'ils menaçaient de la conquête savaient parfaitement que leur seule chance de ne pas périr était de se défendre avec énergie, tandis qu'aujourd'hui les adversaires des nouveaux barbares ne songent qu'à parlementer avec eux, et à prolonger un
peu leur existence par une série de concessions, qui ne font qu'encourager ceux qui montent à l'assaut et provoquer leur mépris.
Ce qui aggravera ces luttes futures, c'est qu'elles ne seront pas seulement inspirées, comme les guerres de conquêtes, par le désir de s'emparer des dépouilles d'ennemis qui, vaincus, devenaient indifférents. Aujourd'hui règne, une haine furieuse entre les combattants. Elle tend de plus en plus à prendre une forme religieuse et à revêtir ce caractère spécial de férocité et d'intransigeance dont sont toujours animés les vrais croyants.
Nous avons vu précédemment qu'une des causes les plus puissantes de la haine actuelle des classes était les idées très fausses que se font les uns des autres les partis en présence. En étudiant les fondements de nos croyances, nous avons assez montré à quel point l'incompréhension domine les relations existant entre les êtres pour ne pas être persuadés de l'impossibilité de la faire disparaître. Les guerres les plus violentes, les luttes religieuses qui ont le plus ensanglanté le monde, le plus profondément changé la face des civilisations et des empires, ont le plus souvent eu pour cause l'incompréhension réciproque des partis en présence et aussi la fausseté de leurs concepts.
C'est l'erreur même des idées qui parfois fait leur force. Suffisamment répétée, l'erreur la plus manifeste devient pour la foule une vérité éclatante. Rien n'est plus facile à germer que l'erreur, et, quand elle a pris racine, elle possède la toute-puissance des dogmes religieux. Elle inspire la foi, et rien ne résiste à la foi. C'est avec les concepts les plus erronés qu on a lancé, au moyen âge, une partie de l'Occident sur
rOrient ; que les successeurs de Mahomet oui fondé leur puissant empire, que plus tard TEurope a été mise à feu et à sang. La fausseté des idées génératrices de ces bouleversements est évidente aujourd'hui pour des enfants. Ce ne sont plus que des mots vagues dont les siècles ont usé la force au point que nous n'arrivons plus à comprendre la puissance qu'ils ont exercée. Puissance irrésistible pourtant, car il y eut un moment où les raisonnements les plus clairs, les démonstrations les plus évidentes n'auraient pas prévalu contre elle. Le temps seul, et jamais la raison, a désagrégé ces chimères. Ce n'est pas seulement pendant les vieux âges que les concepts erronés, les mots trompeurs ont exercé un prestigieux empire. L'âme populaire a changé, mais ses croyances sont toujours aussi fausses, les mots qui la mènent aussi trompeurs. L'erreur, sous des noms nouveaux garde la même magie qu'aux temps passés.
§ 4. — Les futures luttes sociales
Rendue inévitable par les irrésistibles lois de la nature, la lutte entre les classes, sera aggravée par les conditions nouvelles de la civilisation, par l'incompréhension qui régit les rapports réciproques de ces classes, par la divergence croissante de leurs intérêts et surtout de leurs idées. La lutte est destinée sans doute à devenir plus violente qu'elle ne le fut à aucune époque. L'heure approche où l'édifice social subira les plus redoutables assauts qu'il ait jamais affrontés.
Car ce n'est pas seulement les détenteurs de la richesse que menacent les nouveaux barbares, mais bien noire civilisation môme. Elle ne leur apparaît que
Le Bon. — Psych. du social. 22
comme la protectrice du luxe, comme une complication inutile.
Jamais les malédictions de leurs meneurs n'ont été aussi furieuses ; jamais peuple dont un ennemi sans pitié menaçait les foyers et les dieux n'a fait entendre de pareilles imprécations. Les plus pacifiques des socialistes se bornent à demander l'expropria tion de la bourgeoisie. Les plus ardents veulent son anéantissement complet. Suivant le mot prononcé par Tun d'eux dans un congrès et cité dans un livre de M. Boilley : a la peau des infâmes bourgeois est tout au plus bonne à faire des gants ».
Ces meneurs joignent, autant qu'ils le peuvent, laction à la parole. Le relevé des crimes commis depuis une quinzaine d'années en Europe par l'avant-garde du parti socialiste est très significatif. Cinq chefs d'État, dont une impératrice, assassinés, et deux autres blessés, une demi-douzaine de préfets de police tués, et un nombre considérable de morts à la suite d'explosions de palais, de théâtres, de maisons et de trains de chemins de fer. Une seule de ces explosions, celle du théâtre le Liceo, à Barcelone, a fait quatre-vingt-trois victimes ; celle du Palais d'hiver à Pétersbourg a tué huit personnes et en a blessé quarante-cinq. On évalue à quarante en Europe le nombre des journaux qui entretiennent cette excitation. La violence de ces escarmouches laisse deviner quelle férocité sauvage animera la lutte quand elle se sera généralisée.
Les temps passés en ont connu d'aussi violentes sans doute, mais les conditions des forces en présence étaient très différentes et la défense sociale beaucoup plus facile. Les foules n'avaient pas alors de pouvoir politique. Elles
en savaient pas encore se syndiquer et former ainsi des armées obéissant aveuglément aux ordres de chefs absolus. Nous voyons ce que peuvent ces syndicats par la dernière grève de Chicago. Elle a entraîné celle de tous les ouvriers de chemins de fer des États-Unis, et comme résultats Tincendie des palais de l'Exposition et celui des immenses usines de la maison Pulmann. Le Gouvernement n'en a triomphé qu'en suspendant les libertés publiques, décrétant la loi martiale, et livrant de véritables batailles aux insurgés. Les grévistes furent vaincus après avoir été mitraillés sans pitié; mais on devine quelles haines doivent remplir Tâme des survivants.
Les États-Unis paraissent devoir fournir au vieux monde les premiers exemples de ces luttes qui opposeront à l'intelligence, à la capacité et à la fortune cette terrible armée des inadaptés dont nous parlerons bientôt, déchet social dont l'évolution actuelle de l'industrie a immensément accru le nombre.
Pour les État-Unis, l'issue de la lutte sera probablement leur séparation en plusieurs républiques rivales. Nous n'avons pas à nous occuper de leur sort : il ne nous intéresse qu'à titre d'exemple. C'est cet exemple qui sauvera peut-être l'Europe du triomphe complet du socialisme, c'est-à-dire d'un recul vers la plus honteuse barbarie.
Ce qui compliquera singulièrement encore la question sociale aux États-Unis, c'est que la grande République est divisée en régions dont les intérêts sont fort contraires, et, par conséquent, en lutte. Cest ce que M. de Varigny a bien mis en évidence dans les lignes suivantes :
a Washington demeure le terrain neutre et neutralisé où se résolvent les questions politiques; elle n'est pas la ville où ces questions naissent et s'agitent. La vie est ailleurs ; l'unité n'est pas faite, l'homogénéité n'existe pas. Sous l'union apparente d'un grand peuple — et l'union n'est pas l'unité, — subsistent des divergences profondes, des intérêts divers, des tendances qui se contrarient Elles s'accentuent à mesure qu'on avance et que l'histoire se crée ; elles s'affirment par des faits tels que la guerre de sécession, qui mit l'Union à deux doigts de sa perte.
« Si nous examinons de près cette vaste république, que la Russie et la Chine dépassent seules en étendue territoriale, et qui, comme population, occupe déjà le cinquième rang dans le monde, nous serons tout d'abord frappés de ce fait : un groupement géographique et commercial qui divise les États-Unis en trois sections : les États du Sud, ceux du Nord et de l'Ouest, ceux du Pacifique ; et encore, entre le Nord et l'Ouest, existe-t-il des germes de division. Entre ces groupes, des intérêts divers créent des exigences incompatibles, et depuis quinze années on cherche, sans le découvrir, le moyen de faire vivre et prospérer sous un tarif commun des industries qui réclament un régime spécial. Le Sud produit des matières premières, le sucre et le coton ; le Nord est manufacturier, l'Ouest agricole, le Pacifique agricole et minier. Le système protectionniste en vigueur ruine le Sud et gène l'Ouest en faisant la fortune du Nord, à qui le libre échange porterait un coup terrible.
« Et ce n'est pas seulement dans le domaine des intérêts matériels que le dissentiment se produit. Le Nord est républicain, le Sud est démocrate ; le Nord tend à la centralisation, le Sud maintient les droits des États ; le Nord veut un pouvoir fédéral fortement organisé et l'Union autoritaire, le Sud réclame l'autonomie et le droit de discussion du pacte fédéral. L'un a vaincu l'autre, et le vaincu ne pardonne pas au vainqueur. »
Il ne faudrait pas cependant pour aucun peuple baser sur quelques indications générales des prévisions trop précises. Notre destinée est encore couverte des bruines impénétrables de Tavenir. Il est possible parfois de pressentir la direction des forces qui nous mènent, mais combien vaine l'idée de vouloir en définir les effets ou en conjurer le cours ! Ce que nous voyons seulement, c'est que la défense des vieilles sociétés va devenir bien
difficile. L'évolution des choses a sapé les fondements de Tédifice des anciens âges. L'armée, dernière colonne de cet édifice, la seule qui pouvait le soutenir encore, se désagrège de jour en jour, et c'est parmi les individus instruits que se recrutent aujourd'hui ses pires ennemis. Notre ignorance de certaines évidences psychologiques incontestables, ignorance qui frappera de stupeur les historiens de l'avenir, a conduit la plupart des États européens à renoncer à peu près entièrement à leurs moyens de défense, en remplaçant les armées professionnelles, telles que celle dont se contente si justement l'Angleterre, par des foules indisciplinées, auxquelles on croit pouvoir apprendre en quelques mois un des plus difficiles métiers. Ce n'est pas parce qu'on a enseigné l'exercice à des millions d'hommes qu'on en a fait des soldats. On n'a fabriqué ainsi que des bandes sans discipline, sans résistance et sans valeur, plus dangereuses pour ceux qui voudront les manier que pour leurs ennemis ^
Ce n'est pas seulement dans leur insuffisance militaire que réside le danger de ces multitudes au point de vue de la défense sociale, mais dans l'esprit qui les anime. Les armées professionnelles formaient une caste spéciale, intéressée à la défense de Tordre social et sur laquelle les sociétés pouvaient s'appuyer pour se dé-
fi) J'espère pouvoir développer un jour ces questions en étudiant la psychologie de la guerre. Evidemment pour des causes d'ordre purement moral, il est impossible de supprimer le service obligatoire universel, qui a du reste l'avantage de donner un peu de discipline à des individus qui n'en ont guère ; mais on pourrait arriver à un compromis très simple : réduire à une ou deux années le service obligatoire, et avoir une armée permanente de 8 à 300 000 hommes, formée comme en Angleterre d'engagés volontaires, qui feraient de la carrière militaire leur profession définitive. Cette idée que je défends depuis longtemps se répand de plus en plus aujourd'hui.
fendre. Quels sentiments analogues pourraient avoir des foules ne passant au régiment que le temps nécessaire pour subir les ennuis du métier militaire et le prendre en horreur? Sorties de l'usine, de l'atelier, du chantier, où elles retourneront bientôt, de quelle utilité pourront-elles être pour défendre un ordre social qu'elles entendent sans cesse attaquer et qu'elles détestent de plus en plu?'? Là est le péril que les Gouvernements ne voient pas encore, et sur lequel il serait, par conséquent, inutile d'insister. Je doute cependant qu'une seule société européenne puisse subsister longtemps sans une armée permanente, et en ne s'appuyant que sur les recrues du service obligatoire universel. Sans doute ce service obligatoire satisfait notre avide besoin de basse égalité; mais est-il vraiment admissible que la satisfaction d'un tel besoin doive l'emporter sur l'existence même d'un peuple ?
L'avenir renseignera les nations et leurs Gouvernements sur ce point. L'expérience est le seul livre dont la lecture puisse instruire les peuples. Sa lecture leur a malheureusement toujours coûté terriblement cher.
CflAPITRE III
LES INADAPTÉS
§ 1. Aa mulliplicationdes inadaptés. — Définition des inadaptés. — Conditions qui provoquent aujourd'hui leur multiplication. — Lesfnadaptés de rindustrie, de la science et des arts. — Dangers de leur présence au sein des sociétés. — Comment l'évolution actuelle de l'industrie accroît chaque jour leur nombre. — La concurrence entre les inadaptés. — Conséquences de cette concurrence sur l'abaissement extrême des salaires dans les métiei's faciles. — Impossibilité matérielle de remédier à. cet abaissement. — Elimination progressive des incapables dans toutes les industries. Exemples divers. — § 2. Les inadaptés par dégénérescence. — Fécondité des dégénérés. — Dangers présents et futui's des dégénérés pour les sociétés. — Importance des problèmes que leur présence soulève. — Les dégénérés sont des recrues certaines pour le socialisme. — § 3. La production arlificieUe des inadaptés. — Les inadaplés par incapacilé ailificiellement créée. — Ils sont produits en grand nombre par l'éducation latine actuelle. — Comment l'instruction» qui devait être une panacée universelle, a eu une conséquence de créer une foule immense de déclassés. — Impossibilité d'utiliser l'armée des bacheliers et des licenciés sans emploi. — Sentiments anti-démocratiques de l'Université. — Les illusions actuelles sur les résultats de l'instruction qu'elle donne. — Rôle considérable joué par l'Université dans les destraclions sociales qui se préparent.
§ 1. — La multiplication des inadaptés
Parmi les caractéristiques les plus importantes de notre âge, il faut mentionner la présence au sein des sociétés d'individus qui, n'ayant pu, pour une raison quelconque, s'adapter aux nécessités de la civilisation moderne, ne trouvent pas de place dans cette civilisation. Ils forment un déchet inutilisable. Ce sont les inadaptés.
Toutes les sociétés en ont toujours possédé un cer-
tain nombre, mais jamais ce nombre ne fut aussi considérable qu'aujourd'hui. Inadaptés de Tindustrie et de la science, des métiers et des arts, ils forment une armée qui grandit chaque jour. Malgré la diversité de leurs origines, ils sont reliés par ce sentiment commun : la haine de la civilisation où ils ne peuvent trouver place. Toutes les révolutions, quel que soit le but qu'elles poursuivent, sont sûres de les voir accourir au premier signal. C'est parmi eux que le socialisme recrute ses plus ardents soldats.
Leur nombre immense, leur présence dans toutes les couches de nos sociétés, les rendent plus dangereux pour elles que ne le furent les Barbares pour l'Empire Romain. Rome sut se défendre pendant longtemps contre les envahisseurs du dehors. Les Barbares modernes sont dans nos murs. S'ils n'ont pas incendié Paris complètement à l'époque de la Commune, c'est uniquement parce que les moyens d'exécution leur firent défaut.
Nous n'avons pas à rechercher comment, ^ tous les degrés de l'échelle sociale, s'est formé le déchet des inadaptés. 11 suffira démontrer que l'évolution de l'industrie a contribué à en accroître rapidement le nombre. Les chifiFres donnés dans un précédent chapitre ont montré l'élévation progressive des salaires dans les classes ouvrières et l'extension de la richesse dans les masses profondes; mais cette amélioration générale ne s'est étendue qu'à la catégorie moyenne des travailleurs. Que deviennent ceux que leurs incapacités naturelles placent au-dessous de cette moyenne? Au tableau brillant de l'amélioration générale que nous avons donné, va succéder une peinture très sombre.
Avec le vieux syslème des corporations, les méliers étant régis par des règlements qui limitaient le nombre des ouvriers et empêchaient la concurrence, les inconvénients de Tinfériorité ne se manifestaient pas trop. L'individu qui faisait partie de ces corporations ne s'élevait généralement pas très haut, mais il ne descendait pas non plus très bas. Ce n'était pas un isolé, un nomade. La corporation était pour lui une famille, et il ne restait à aucun moment seul dans la vie. Sa place pouvait n'être pas bien grande, mais il était toujours certain d'avoir une place, une alvéole dans la grande ruche sociale.
Avec les nécessités économiques qui régissent le monde moderne, et la concuiTence, qui est la loi de la production, les choses ont bien changé. Comme le dit très justement M. Cheysson : « Les anciens ciments qui maintenaient les sociétés s'étant dissous, les grains de sable dont elles sont formées aujourd'hui obéissent à une sorte de poussée individuelle. Tout homme qui, dans la lutte pour la vie, a une supériorité quelconque sur son entourage, s'élèvera comme une bulle d'un gaz léger dans l'air, sans qu'aucun lien enchaîne son ascension, de même que tout homme, mal doué sous le rapport moral ou matériel, va tomber fatalement sans qu'aucun parachute ralentisse sa déchéance. C'est le triomphe de l'individualisme affranchi de toute servitude, mais destitué de toute tutelle. »
A Tépoque de transition oik nous sommes encore, les inadaptés par incapacité arrivent à peu près à vivre, bien que fort misérablement. Il semble fatal que leur misère déjà si profonde ne puisse que grandir encore. Recherchons pourquoi.
Aujourd'hui, dans toutes les branches du commerce, de Tindustrieet de Tart, les plus capables avancent très vitç. Les moins capables trouvant les meilleures places prises, et ne pouvant produire, de par leur incapacité même, qu'un travail inférieur, sont obligés d'ofifrir ce travail, d'une exécution facile, à des prix minimes. Mais la concurrence sur le terrain de l'incapacité est beaucoup plus vive que sur celui de la capacité, puisque le premier est bien plus peuplé que le second, et que le travail facile trouve plus d'exécutants que le travail difficile. II en résulte que l'inadapté est réduit, afin d'obtenir la préférence sur ses rivaux, à abaisser le prix demandé pour ce qu'il produit. De son côté, le patron acheteur de ces productions médiocres, destinées à une clientèle peu difficile mais nombreuse, tend naturellement à les payer le moins cher possible, de façon à vendre bon marché et augmenter sa clientèle. Le prix de la main d'œuvre arrive ainsi à la limite extrême au-dessous de laquelle le travailleur, victime à la fois de son insuffisance et des nécessités économiques, mourrait de faim.
Ce système de concurrence entre inadaptés, pour le travail facile, constitue ce que les Anglais ont traduit par une expression énergique et juste, le sweating System. Il n'est en réalité que la conséquence de la vieille « loi d'airain » que les socialistes ont abandonnée un peu vite car elle régit toujours le travail des inadaptés.
a Le swealing system, dit M. de Bousiers, règne en maître lu où les individus sans capacités suffisantes produisent à leur compte ^ les objets usuels de qualité inférieure.
a Le sweating System prend une multitude de formes : dans les industries du vêtement, le tailleur qui, au lieu de faire exécuter
ses commandes dans son atelier, donne du travail au dehors h des prix infimes, pratique le sweaiîng. De môme le grand magasin qui donne des travaux de couture à de pauvres femmes retenues chez elles par le soin de leur ménage et de leurs enfants. »
C'est par le sweating System que se fabriquent aujourd'hui à vil prix tous les articles ordinaires des magasins de confection et d'ameublement, que les corsetières, giletières, piqueuses de bottines, chemisières, etc., arrivent à ne plus gagner que 1 fr. 25 à 1 fr. 50 par jour ; que certains ouvriers ébénistes gagnent à peine 3 francs, etc.
Rien n'est plus triste qu'un tel sort, mais rien n'est plus' lourd que la chaîne des nécessités qui le rendent inévitable. Peut-on s'en prendre au patron qui fait travailler à vil prix? En aucune façon, car le patron est dominé par un maître souverain : la clientèle. Qu'il augmente les salaires et il lui faudra aussitôt augmenter de quelques sous la chemise vendue 2 fr. 50, la paire de chaussures vendue 5 francs. Immédiatement sa clientèle le quittera pour aller chez un voisin vendant meilleur marché. Veut-on supposer que tous les pjitrons se coaliseront pour rehausser les salaires? Mais alors les étrangers qui travaillent encore à meilleur compte inonderaient immédiatement le marché de leurs produits, ce qui ne ferait que rendre plus misérable le sort des inadaptés.
Les ouvriers victimes de ces fatalités ont cru très simple d'y remédier en faisant établir par leurs syndicats des salaires fixes, au-dessous desquels le patron ne peut descendre sans se voir quitter par tous ses travailleurs. Ils ont été aidés dans leurs revendications par des tarifs minimum établis par les municipalités des grandes villes, telles que Paris, et au-dessous desquels
les entrepreneurs de travaux publics n'ont pas le droit d'employer les ouvriers.
Ces salaires fixes et ces tarifs ont été jusqu'ici plus nuisibles qu'utiles à ceux qu'ils voulaient protéger, et n'ont guère servi qu'à montrer combien les règlements sont impuissants devant les nécessités économiques. Les patrons ont subi les exigences des syndicats pour certaines industries anciennement établies, demandant un matériel compliqué et coûteux ou des ouvriers habiles. Pour les autres, fort nombreuses, qui ne réclament ni tant de complication, ni tant d'habileté, la difficulté a été vite tournée, et tout à l'avantage du patron. Gomme exemple choisi parmi d'innombrables cas analogues, je citerai l'industrie de l'ébénisterie à Paris. Autrefois les patrons faisaient travailler les ouvriers dans leurs ateliers. Dès que les syndicats ont manifesté leurs exigences, les patrons ont congédié les trois quarts de leurs ouvriers, ne gardant que les plus capables pour les travaux urgents ou les réparations. L'ouvrier a dû travailler chez lui, et, comme il n'avait d'autre clientèle que le patron, c'est à ce dernier qu'il lui a bien fallu offrir les meubles qu'il avait fabriqués. Mais alors c'est le patron qui a pu à son tour dicter ses conditions. Par suite de la concurrence que se faisaient les producteurs français et étrangers, les prix sont tombés de moitié, et l'ouvrier de capacité ordinaire, qui gagnait facilement 7 à 8 francs par jour à l'atelier, n'arrive plus maintenant que péniblement à en gagner chez lui 4 ou 5. Le patron a ainsi appris comment on pouvait se soustraire aux exigences socialistes. Le public y a gagné d'avoir des meubles, de pacotille il est vrai, mais à vil prix. L'ouvrier en échange de sa ruine a pu acquérir
au moins cette notion que les nécessités économiques qui mènent le monde moderne ne se modifient pas par des syndicats ni par des règlements.
Quant aux entrepreneurs, obligés d'accepter des tarifs imposés par les municipalités, ils ont tourné la difficulté d'une façon analogue en n'employant que les ouvriers les plus capables, c'est-à-dire justement ceux n'ayant besoin d'aucune protection, puisque leur capacité leur assure partout les salaires les plus élevés. Les tarifs obligatoires ont simplement eu pour résultat d'obliger les entrepreneurs à éliminer les ouvriers médiocres, qu'ils utilisaient autrefois à des travaux secondaires, mal rétribués sans doute, mais enfin rétribués. En résumé, les tarifs qui avaient pour but de protéger les ouvriers auxquels la faiblesse de leurs capacités rendait la protection utile, ont tourné contre eux, et n'ont eu d'autre résultat que de rendre leur situation bien plus difficile qu'auparavant.
La grande leçon qui se dégage de tout cela est celle qu'indiquait M. de Bousiers a propos du sweating System : « Rien ne peut dispenser l'ouvrier de la valeur personnelle* ».
C'est là, en effet, la conséquence la plus claire résultant de la concurrence, telle que les nécessités économiques modernes l'ont créée. Si elle ne fait pas toujours
(1) La valeur personnelle est le capital lo plus important, celui qu'il faut accroître par tous les moyens. Ce devrait ôtre lo rôle de 1 éducation. Elle le remplit fort mal dans les pays latins el fort bien ailleurs. Dans un article du Temps du 18 janvier 1902 nous lisons que nos compagnies de chemins de fer en sont rt^duites à acheter un grand nombre de leurs locomotives el de leur matériel (pour près de 40 millions de francs depuis deux ans) en Allemagne, non seulement parce que les prix y sont de 26 p. iOO moins cher qu'en France mais surtout parce (jue nos industriels ne sont pas outillés pour répondre aux demandes. Pourquoi cotte infériorité? Simplement parce que lo personnel dirigeant et exécutant est do capacité insufllsante. Nos procédés do fabri-
triompher les plus capables elle élimine généralement les moins capables. Cette formule est à peu près Texpression de la loi de la sélection, d'où dérive le perfectionnement des espèces dans toute la série des êtres vivants, et à laquelle Tbomme n'a pu encore se soustraire.
Les capables ont tout à gagner à cette concurrence, les incapables n'ont qu'à y perdre. On conçoit donc facilement que les socialistes en souhaitent la suppression. Mais, en supposant qu'ils puissent la détruire dans les pays oti ils arriveraient à être maîtres, comment l'annuler aussi dans les pays où ils n'auraient pas d'action et dont les produits viendraient aussitôt, en dépit de tous les droits protecteurs, envahir les marchés ?
Nous avons vu, en étudiant les luttes commerciales entre les peuples de l'Orient et de l'Occident, puis entre les peuples de l'Occident, que la concurrence est une loi inévitable de l'âge moderne. Elle pénètre absolument partout, et toutes les entraves qu'on essaie de lui opposer ne font que la rendre plus dure pour ses victimes. Elle s'impose d'elle-même dès qu'il s'agit d'améliorer un travail quelconque, scientifique ou industriel, exécuté dans un intérêt privé ou général. Comme exemple typique des effets qu'elle produit je citerai le cas suivant que j'ai eu sous les yeux et qui sous des formes diverses, a dû se répéter des milliers de fois.
cation sont surannés, Toutillage défectueux, les ouvriers médiocres, etc. « L'ensemble de notre industrie de construction mécanique, dit le rédacteur de l'article que je viens de mentionner, ne suit que de loin les énormes progrès réalisés par nos concurrents à l'étranger. » J'ai montré plusieurs fois dans cet ouvrage les causes de notre insufûsance, mais on ne saurait trop insister sur un sujet aussi capital. Notre avenir dépend tout ii fait de Tamélioralion de notre technique scientifique et industrieUe.
Un ingénieur de mes amis avait été placé à la tête d une grande entreprise entretenue par le budget et consistant à refaire avec beaucoup de précision le nivellement d'un pays. On le laissait parfaitement libre de choisir ses employés et de les payer à sa guise, sous la seule condition de ne pas excéderle crédit annuel qui lui était alloué. Les employés étant nombreux et le crédit assez faible, Fingénieur essaya d'abord de répartir également entre eux la somme dont il disposait. Après avoir constaté que le travail se faisait médiocrement et lentement, il eut l'idée de payer ses employés uniquement à la tâche, en créant des moyens de contrôle automatiques permettant de vérifier la valeur du travail exécuté. Chaque employé capable arriva bientôt à faire à lui seul le travail de trois ou quatre employés ordinaires, et gagna trois fois plus qu'auparavant. Les employés incapables ou seulement demi-capables, ne pouvant gagner de quoi vivre, s'éliminèrent d'eux-mêmes, et en moins de deux ans, le budget accordé par TÉtat, qui primitivement était à peine suffisant, se trouvait en excédent de 30 p. 100 sur les dépenses. L'Etat avait donc gagné à cette opération un travail mieux fait en dépensant moins, et les employés capables avaient vu tripler leur salaire. Tout le monde était satisfait, sauf naturellement les incapables, que leur incapacité avait éliminés. Ce résultat, très heureux pour les finances publiques et pour le progrès, était évidemment très malheureux pour les employés insuffisants. Quelle que soit la sympathie qu'on puisse porter à ces derniers, est-il soutenable que Tîntérôt général aurait dû leur être sacrifié?
Le lecteur qui voudra creuser cette question verra
vite la difficulté d*un des plus redoutables problèmes sociaux, et Timpuissance des moyens proposés par les socialistes pour le résoudre.
L'importance de ce problème n'a pas, d'ailleurs, échappé à tous les socialistes. Voici comment s'exprime à son égard un socialiste italien fort convaincu, M. Colejanni, dans un ouvrage récent :
a Celte armée de sans travail a été créée par Torganisalion capitaliste à son avantage et elle a Tobligation de l'entretenir d'après les principes de la justice. Cette obligation ne peut pas être atténuée par l'augmentation des inadaptés qui préoccupe Gustave le Bon. Une question de justice ne peut pas être changée parce que le nombre de ceux qui y sont intéressés est infini. Et si les inadaptés augmentent effroyablement c'est le signe que f organisation sociale acluelle est vicieuse et que par suite y il est nécessaire de la transformer. »
On voit combien la solution des problèmes les plus difficiles peut devenir élémentaire pour les socialistes latins. Leur formule universelle « transformer la société » permet de résoudre toutes les questions et faire régner le bonheur sur la terre. Sur ces âmes de théologiens subjuguées par la foi et que le doute n'atteint plus, aucun argument ne saurait agir.
§ 2. — Les inadaptés par dégénérescence
A cette couche d'inadaptés créés par la concurrence, il faut ajouter la foule des dégénérés de toute sorte : alcooliques, rachitiques, etc., que la médecine moderne conserve précieusement, grâce aux progrès de rhygiène. Ce sont précisément à peu près les seuls individus qui s'abandonnent sans mesure à la plus inquiétante fécondité, confirmant le fait déjà signalé, que les sociétés tendent aujourd'hui à se
perpétuer surtout par leurs éléments les plus inférieurs.
On sait les progrès de Talcoolisme dans toute l'Europe. Les cabarets se multiplient rapidement partout, aussi bien en France * que dans les autres pays. Ils constituent aujourd'hui la seule distraction que possèdent des milliers de pauvres diables, le seul foyer d'illusion, l'unique centre de sociabilité où s'éclairent un instant des existences souvent bien sombres. L'église ne les charme plus, que leur resterait-il donc si on leur était le cabaret? L'alcool est Topium de la misère. Sa consommation est un effet d'abord avant de devenir une cause. Ce n'est d'ailleurs que par l'excès qu'il devient funeste. Si alors ses ravages sont graves, c'est parce qu'ils compromettent l'avenir par les dégénérescences héréditaires qu'ils amènent,.
Ce qui fait le danger de tous les dégénérés : rachitiques, alcooliques, épileptiques, aliénés, etc., c'est qu'ils multiplient à l'excès une foule d'êtres trop inférieurs pour s'adapter à la civilisation et qui par conséquent deviennent fatalement ses ennemis. En voulant conserver trop précieusement 4'individu on arrive à menacer sérieusement l'espèce.
a On fait vivre aujourd'hui, écrit M. Schera, une foule de créatures que la nature avait condamnées, des enfants éhétifs, des malingres, des semi-moribonds, et Ton considère comme une grande victoire d'avoir ainsi prolongé leurs jours, et comme un grand progrès cette préoccupation toute moderne de la société... Seulement, voici l'ironie. Ces soins dévoués, ingénieux, qui rendent tant d'êtres humains à la société, ne les lui rendent pas sains, vigoureux, mais affectés des vices du sang qu'ils ont apportes en naissant, et comme nos mœurs pas plus que nos lois n'empêchent
(1) Il y en avait 350 000 en 1850, 36i000 en 1870, 372 000 en 1881. 430 000 en 1891, dont 31 003 à Pari».
Le Bon. — Psych. du social. 23
ces êtres de se marier, ils sont destinés à transmettre Tempoisonnement. De là, évidemment, une altération de la santé générale, une contamination de la race. »
Le docteur Salomon a cité un exemple bien frappant des cas nombreux qui s'observent chaque jour. Il s'agit d'une famille provenant de Tunion d'un alcoolique avec une épileptique. Ils eurent douze enfants, sur lesquels il y eut juste douze épilepliques ou tuberculeux.
« Que faire de ces tristes produits? se demande le D*^ Salomon, et ne vaudrait-il pas mille fois mieux qu'aucun d'eux ne fût arrivé à Texistence*? Et quelles lourdes charges de telles familles ne créentelles pas à la société, au budget de l'Assistance publique, voire même à celui de la justice criminelle! Pilier d'hùpital ou gibier de potence, l'enfant de l'alcoolique ne peut guère aspirer qu'à l'un de ces deux états. Multiplier les hôpitaux et les gendarmes, il semble donc que tel soit l'avenir des sociétés civilisées. Elles finiront par en mourir, si la fécondité devient l'apanage de ceux pour qui la stérilité serait.précisément un devoir. »
Bien d'autres écrivains, et, parmi eux les plus illustres, se sont préoccupés de ce difficile problème. Voici ce qu*6crivait à ce sujet Darwin :
« Chez les sauvages, les individus faibles de corps ou d'esprit sont promptement éliminés, et les survivants se font ordinairement remarquer par leur vigoureux état de santé. Quant à nous, hommes civilisés, nous faisons tous nos efforts pour arrêter la marche de l'élimination ; nous construisons des asiles pom* les idiots, les infirmes et les malades ; nous faisons des lois pour venir en aide aux indigents, nos médecins déploient toute leur science pour prolonger autant que possible la vie de chacun. On a raison de croire que la vaccine a préservé des milliers d'individus qui, faibles de constitution, auraient autrefois succombé à la variole. Les membres débiles des sociétés civilisées peuvent donc se reproduire indéfiniment. Or quiconque s'est occupé de la reproduction des animaux domestiques sait, à n'en pas douter, combien cette perpétuation des êtres débiles doit être nuisible à la race humaine. On est tout surpris de voir que le manque de soins, ou même des soins mal dirigés, amènent rapidement la dégénérescence d'une
race domestique, et, à rexception de l'homme lui-iméme, personne n*est assez ignorant ni assez maladroit pour permettre aux animaux débiles de se reproduire. »
Sous Teinpire de nos hérédités chréliennes nous conservons tous ces dégénérés nous bornant à enfermer les plus dégradés et entretenant soigneusement les autres qui peuvent alors se reproduire à leur gré. 11 faut avoir vu de près quelques-uns de ces dégénérés pour comprendre Tabsurdité des idées qui nous conduisent à les conserver. Voici comment s'exprime à ce sujet le D' Maurice de Fleury :
« Nous flétrissons ces Spartiates qui procédaient dans leur fleuve Eurotas, à des no^^ades légales, administratives, d'enfants mal venus, de corps et d'esprit atrophique. Et pourtant un jour, à Bicêtre, comme je visitais le service d'enfants arriérés du D^ Bourncville, j'ai, devant le troupeau des idiots imperfectibles, tout à fait incurables, vivement souhaité la suppression immédiate de ces petits êtres sans nom.
« Parqués sur un balcon dont le parquet de fer à claire-voie donnait au-dessus d'une fosse qui recevait leurs immondices, uniformément vêtus d'une robe de laine et de chaussons toujours souillés, il vivaient là, les fils de l'alcool et de la dégénérescence, asymétriques avortons, avec des crânes mal formés aux os épais et mal soudés, des yeux bridés, des oreilles mal détachées, un regard sans attention et qui ne s'attardait à rien, un cou flasque soutenant mal une tête oscillante; de temps à autre, l'un d'eux ouvrait la bouche, une bouche semblable à un bec membraneux d'oiseau, et il en sortait un cri fauve, un cri de colère sans cause — cependant qu'une surveillante, jeune, résignée et sans impatience, allait de l'un à l'autre, mouchant ici, torchant plus loin, attachant aux barreaux celui-là qui veut frapper ou mordre, et donnant à tous la pâtée, voracement engloutie. Elle leur parlait, incomprise de ces cerveaux embryonnaires. Vaines paroles, besogne à jamais inutile, car ceux-là sont irréductibles, jamais une lueur d'esprit ne leur viendra, jamais une parcelle d'âme. Ils grandiront ainsi, plus bêtes que les bêtes, sans une parole, sans une idée et sans un sentiment, ils ne feront pas de progrès. Dans dix ans ils seront pareils, à moins que quelque pneumonie bienfaisant^ ne les emporte.
« On les soigne, pourtant ; on les élève en cage, on les préserve de la mort. Pourquoi faire, grands dieux ! Est-il vraiment humain
de laisser respirer ces monstres, ces êtres de ténèbres, ces larves de cauchemar ? Ne pensez-vous pas, au contraire, qu'il serait ici plus pieux de tuer, d'anéantir cette laideur et cette inconscience , que la souffrance même n'ennoblit pas * ? »
Il faut bien reconnaître que si une divinité bienfaisante supprimait à chaque génération Tannée croissante des dégénérés, que nous protégeons si soigneusement, elle rendrait un immense service à la race, à la civilisation et aux dégénérés eux-mêmes. Mais puisque nos sentiments humanitaires exigent que nous les conservions et que nous favorisions leur reproduction, nous n'avons qu'à subir les conséquences de ces sentiments. Sachons au moins que tous ces dégénérés, comme le dit justement John Fiske, « constituent un élément de vitalité inférieur, comparable au cancer implanté dans les tissus sains, et tous leurs efforts tendront à abolir une civilisation qui a pour résultat fatal leur propre misère ». Ce sont, bien entendu, des adeptes sûrs pour le socialisme*. A mesure que nous avançons dans cet ouvrage, nous voyons de quels éléments variés et dangereux se compose la multitude des disciples de la nouvelle foi.
§ 3. — La production artificielle des inadaptés
A la foule des inadaptés créés par la concurrence et par la dégénérescence, s'ajoutent chez les peuples latins les dégénérés produits par incapacité artificielle. Ces inadaptés sont fabriqués à grands frais par nos collèges
(i) Revue du palais, 1« octobre 1898.
(2) Un univei-sitaire distingué mo disait récemment qu'il avait constate que la plupart de ses collègues devenus socialistes étaient le plus souvent malingres et souffreteux. Le socialisme est aujourd'hui comme le chrifatianismo & ses débuts, la religion des déshérités de la vie.
et nos universités. La légion des bacheliers, licenciés, instituteurs et professeurs sans emploi constituera peutêtre un jour un des plus sérieux dangers contre lesquels les sociétés auront à se défendre.
La formation de cette classe dUnadaptés artificiels est toute moderne. Son origine est psychologique. Elle est la conséquence des idées actuelles.
Les hommes de chaque âge vivent sur un certain nombre d'idées politiques, religieuses ou sociales, considérées comme d'indiscutables dogmes et dont ils doivent nécessairement subir les effets. Parmi ces idées, une des plus puissantes aujourd'hui est celle de la supériorité que procure Tinstruction théorique donnée dans nos établissements d'enseignement. Le maître d'école et le professeur d'Université, quelque peu dédaignés jadis, sont tout d'un coup devenus les grands fétiches modernes. Ce sont eux qui doivent remédier aux inégalités naturelles, efTacer les distinctions des classes et gagner les batailles.
L'instruction devenant la panacée universelle, il était indispensable de bourrer la cervelle des jeunes citoyens de grec, de latin, d'histoire et de formules scientifiques. Aucun sacrifice, aucune dépense n'ont été jugés trop considérables pour atteindre ce résultat. La fabrication des instituteurs, des bacheliers et des licenciés est devenue la plus importante des industries latines. C'est môme à peu près la seule qui ne chôme pas aujourd'hui.
En étudiant dans un autre ouvrage le concept latin de l'éducation, nous avons fait voir les résultats produits par notre système d'enseignement. Nous avons vu qu'il fausse pour toujours le jugement, bourre Tesprit de phrases et de formules destinées à être bientôt
oubliées, ne prépare en rien aux nécessités de la vie moderne, et ne fabrique en définitive qu'une armée immense d'incapables, de déclassés, et, par conséquent, de révoltés.
Mais pourquoi notre* éducation, au lieu d'être simplement inutile comme jadis, arrive-t-elle aujourd'hui à fabriquer des déclassés et des révoltés ?
La raison en est très claire. Notre éducation théorique à coups de manuels, ne préparant absolument à rien qu'aux fonctions publiques, et rendant les jeunes gens totalement inaptes à toute autre carrière, ils sont bien obligés, pour vivre, de se ruer furieusement vers les emplois salariés par TEtat. Mais comme le nombre des candidats est immense et le nombre des places minime, la très grande majorité est éliminée et se trouve sans aucun moyen d'existence par conséquent déclassée et naturellement révoltée.^
Les chiffres sur lesquels s'appuie ce que je viens de dire montrent l'étendue du mal.
L'Université fabrique tous les ans près de 1 200 candidats pour les 200 places ^e professeurs dont elle dispose. Elle en laisse donc un millier sur le pavé. Naturellement ils se dirigent vers d'autres fonctions. Mais ils y rencontrent l'épaisse armée des diplômés de toutes sortes, qui sollicitent tous les emplois, jusqu'aux plus médiocres. , Pour 40 places d'expéditionnaires vacantes annuellement à la préfecture de la Seine, il y a 2 à 3 000 candidats. Pour 150 places d'instituteurs vacantes dans los écoles de la ville de Paris, il y a 15 000 concurrents. Ceux qui ne réussissent pas baissent graduellement leurs prétentions et sont parfois fort heureux d'entrer par protection dans ces maisons qui fabriquent
des bandes d'adresses et où on gagne 40 sous par jour en travaillant sans relâche douze heures consécutives. Il n'est pas besoin d'une psychologie bien raffinée pour deviner les sentiments qui remplissent Tàme de ces malheureux manœuvres.
Quant aux élus, c*est-à-dire aux candidats heureux, il ne faut pas croire que leur sort soit bien enviable : employés à 1 500 francs, juges de paix à i 800 francs, ingénieurs de TEcole centrale gagnant à peine autant comme piqueurs dans une Compagnie de chemins de fer ou chimistes dans une usine, ont une situation pécuniaire bien au-dessous de celle d'un ouvrier de capacité moyenne, et, en outre, ils sont beaucoup moins indépendants.
Mais alors pourquoi cette poursuite obstinée des places officielles? pourquoi la cohue des diplômés non placés ne se rabat-elle pas sur l'industrie, Tagriculturc, le commerce ou les métiers manuels î
Pour deux raisons : d'abord parce que ces diplômés sont totalement incapables, en raison de leur éducation théorique, de faireautre chose que d'exercer les professions faciles de bureaucrates, magistrats ou professeurs. Sans doute ils pourraient recommencer leur éducation et se livrer à un apprentissage. Ils ne le font pas, — et ceci est la seconde raison, — à cause du préjugé indéracinable contre le travail manuel, Tindustrie et l'agriculture, qui existe chez les peuples latins, et n'existe d'ailleurs que chez eux.
Les peuples latins possèdent en effet, malgré de trompeuses apparences, un tempérament si peu démocratique que le travail manuel, fort estimé dans l'aristocratique Angleterre, est jugé par eux comme humi-
liant ou même déshonorant. Le plus humble sous-chef de bureau, le plus petit professeur, le plus modeste expéditionnaire, se croient des personnages auprès d'un mécanicien, d'un contremaître, d'un ajusteur, d'un fermier, qui pourtant dépensent généralement infiniment plus d'intelligence, de raisonnement ^t d'initiative dans leur métier que les bureaucrates et les professeurs dans le leur. Je n'ai jamais pu découvrir, et j'ai la certitude que personne ne le découvrira jamais, en quoi un latiniste, un employé, un professeur de grammaire ou d'histoire, peuvent être considérés comme intellectuellement supérieurs à un bon ébéniste, à un ajusteur capable, à un contremaître intelligent. Si, après avoir établi la comparaison entre eux au point de vue intellectuel, on l'établissait au point de vue utilitaire, on reconnaîtrait bien vite que le latiniste, le bureaucrate, le professeur sont très inférieurs au bon ouvrier, et c'est pourquoi ce dernier est en général beaucoup plus payé. La seule supériorité visible que l'on puisse reconnaître aux premiers, c'est qu'ils portent une redingote, assez râpée généralement, mais qui enfin conserve à peu près l'aspect d'une redingote, alors que le contremaître et l'ouvrier exécutent leur travail en blouse, article de toilette très déprécié dans le public élégant. Si Ton creusait l'influence psychologique exercée en France par ces deux catégories de costume, on verrait qu'elle est tout à fait immense, beaucoup plus grande en tout cas que celle de toutes les constitutions fabriquées depuis cent ans par le flot des avocats sans emploi. Si au moyen d'une baguette magique on pouvait nous amener à admettre que la blouse est aussi élégante et aussi bien portée que la redingote, nos con-
dilions d'existence seraient du môme coup transformées. Nous assisterions, dans les mœurs et les idées, à une révolution dont la portée serait bien plus grande que toutes celles du passé. Mais nous n'en sommes pas là, et les Latins devront pendant longtemps encore supporter le poids de leurs préjugés et de leurs erreurs.
Les conséquences de notre mépris latin du travail manuel seront bien plus graves encore dans l'avenir. C'est à cause de ce sentiment que nous voyons s'accroître de plus en plus l'armée redoutable des inadaptés créés par noire enseignement. Constatant la faible considération dont jouit le travail manuel, se voyant dédaignés par la bourgeoisie et TUniversité, le paysan et l'ouvrier finissent par croire qu'ils sont dans une caste inférieure, dont il faut à tout prix sortir. Et alors leur unique rêve est de lancer à force de privations leurs fils dans la caste des diplômés. Ils ne réussissent le plus souvent qu'à en faire des inadaptés, incapables de s'élever à la bourgeoisie par défaut de fortune et incapables par leur éducation de suivre le métier de leur père. Ces inadaptés traîneront, durant une misérable existence, le poids des funestes erreurs dont leurs parents les ont rendus victimes. Ce seront des soldats assurés pour le socialisme.
Ce n'est donc pas seulement par renseignement qu'elle donne, mais aussi par son esprit fort peu démocratique, que l'Université actuelle aura exercé en France l'action la plus néfaste. En affichant son mépris de tout travail manuel et de tout ce qui n est pas théorie, phrase ou discours ; en laissant croire à ses élèves que les diplômes créent une, sorte de noblesse intellectuelle mettant leurs possesseurs dans une caste supé-
rieure qui donne accès à la richesse ou au moins à Taîsance, elle a joué un funeste rôle. Après de longues et coûteuses éludes, les diplômés sont bien obligés de reconnaître qu'ils n'ont acquis aucune élévation de Tintelligence, ne sont guère sortis de leur caste, et que leur existence est à recommencer. Devant le temps perdu, devant leurs facultés émoussées pour tout travail utile, devant la perspective de Thumiliante pauvreté qui les attend, comment ne deviendront-ils pas des révoltés*?
Les maîtres de notre Université ne voient naturellement rien de tout cela. Leur œuvre leur inspire, au contraire, comme à tous les apôtres, le plus vif enthousiasme, et ils ne manquent pas une occasion d'entonner des chants de triomphe.
« 11 faut lire, écrit M. H. Bérenger, les livres de MM. Liard et Lavisse, les deux principaux architectes de notre enseignement supérieur, pour comprendre la sorte d'enthousiasme qui les a saisis devant le résultat de leur œuvre. Entendent-ils la rumeur sourde mais formidable de tous ceux que TUniversité déçoit, qui lui doivent plus d'élévation pour tomber dans plus de misère et que de toutes parts on commence à nommer les prolétaires intellectuels?»
Hélas ! non, ils ne l'entendent pas, et, s'ils l'entendaient, ils ne la comprendraient guère. Certes l'œuvre de ces universitaires fut particulièrement néfaste, bien plus néfaste que celle de Marat et de Robespierre, qui eux, au moins, ne corrompaient pas les âmes; mais peut-on dire que ce soit vraiment leur œuvre ? Quand certaines
(1) On peut se rendre compte des progrès croissants du socialisme dans la jeunesse universitaire en lisant le manifeste plein de haine et do fureur contre la société publié récomment par les « étudiants colleclivistes ».
illusions régnent puissamment sur les âmes, faut-il s*en prendre aux agents obscurs, aux comparses aveugles qui n'ont fait qu'obéir aux tendances générales de leur temps ?
L'heure où s'évanouiront nos terribles illusions sur la valeur de l'éducation latine n'a pas sonné encore. Elles sévissent au contraire plus que jamais. Chaque jour une laborieuse jeunesse, de plus en plus nombreuse, va demander à l'Université la réalisation de ses rôvcs et de ses espécances. Le nombre des étudiants, qui était de 10 900 en 1878, de 17 600 en 1888, oscille autour de 30 000 maintenant. Quelle armée de déclassés, de révoltés, et par conséquent de partisans du socialisme pour Tavenir?
Et, comme le nombre de ces futurs déclassés no parait pas assez grand encore, c'est à qui réclamera de l'État des bourses pour permettre d'accroître ce nombre. En vain quelques esprits éclairés voient le danger et le montrent. Leur voix sonne inutilement dans un désert sans écho.
a Les millions que ces bourses coûtent au budget, disait récemment M. Bouge devant la Chambre des députés, sont peu de chose à côté de ce problème social, empêcher qu'elles deviennent une fabrique de déclassés. Des déclassés, il s'en forme trop déjà sans que l'État y aide par des distributions de bourses' ».
(4) Voir los documonls réunis dans mon ouvrage Psychologie de Véducation, 5* édilion.
(2) L'instruction classique supérieure étant chose de luxe et ne pouvant servir qu'à ceux qui possèdent une certaine aisance, il n'y a pas une seule raison sérieuse pour la donner gratuitement; et c'est ce (|uc les Américains ont parfaitement compris. Un jeune hommme qui en sentirait le besoin par suite d'aptitudes manifestes trouverait toujours le moyen de gaf^ner d'abord son existence et ce serait pour lui une excellente préparation à la vie. Ainsi font les étudiants pauvres dans les
Nos lecteurs voient maintenant comment s'est formée, d*une façon tout à fait artificielle, une nouvelle armée d'inadaptés. C'est elle surtout qui sera dangereuse un jour et qui fournira au socialisme ses plus redoutables bataillons. Ce n'est pas, je le répète encore, dans les âmes populaires que germe le plus activement le socialisme, mais dans celle des déclassés fabriqués par TUniversité. Pour la destruction sociale qui se prépare, notre Université aura joué un rôle très actif. Les historiens de Tavenir seront sévères pour elle et ne lui ménageront pas leurs malédictions en voyant tout le mal qu'elle a fait et en le comparant à tout le bien qu'elle aurait pu faire.
pays vraiment démocratiques comme rAmérique. Dans un travail sur Funiversité de Chicago, qu'il a visitée, un des plus illustres savants français, M. Moissan. s'exprime comme il suit :
« Dans la plupart des universités américaines, on rencontre des jeunes gens sans fortune qui, pour payer les droits scolaires, s'élevant à Chicago à 175 francs par trimestre environ, se livrent à un travail manuel quelconque en dehors des heures de cours et d'études. Un étudiant se (iiva. allumeur de becs de gaz, un autre offrira le soir ses services à un hôlel. Celui-ci gagnera sa nourriture en se faisant le majordome ou le cuisinier de ses camarades. Tel autre aura économisé pendant plusieurs années sur un modeste traitement pour venir gagner un diplôme à l'université. »
On peut être certain que les jeunes gens qui ont eu l'énergie suffisante pour dépenser de tels efforts ne seront jamais des déclassés et réussiront dans la vie, quelle que soit la carrière entreprise.