CHAPITRE PREMIER
LES SOURCES ET LA RÉPARTITION DES RICHESSES: L INTELLIGENCE, LE CAPITAL ET LE TRAVAIL
§ 1. Lintelligence. — Son rôle dans l'évolution moderne du monde. — Elle est la principale créatrice des richesses dont bénéHcient tous les travailleurs. — Le travail du manœuvre ne profite qu'à lui seul, celui de l'inventeur profite à tous les travailleurs. — Les capacités d'une petite élite produisent plus de richesses que le travail de tout le reste de la population. — Haine des socialistes pour rintelligence. — En quoi à leur point de vue cette haine est fondée. — § 2. Le capital. — Son rôle. — Services que rend le capitaliste aux travailleurs en abaissant le prix de revient des marchandises. — DitTusion actuelle du capital dans un grand nombre de mains. — Morcellement progressif de la fortune publique. — Ce que produirait la répartition égale de la fortune publique entre tous les travailleurs. — Réduction progressive de la part des actionnaires dans toutes les entreprises industrielles et élévation constante de celle des travailleurs. — Le revenu de l'actionnaire tend de plus en plus à disparaître. — Ltat actuel de la fortune immobilière. — Pourquoi la grande propriété n'est plus une source de la richesse et tond de plus en plus à se morceler^ — Mêmes phénomènes en France et en Angleterre. — § 3. Le travail. — Rapports actuels du capital et du travail. — Jamais la situation des ouvriers n'a été aussi prospère qu'aujourd'hui. — Progression constante des salaires. — Ils sont souvent supérieurs aux gains réalisés dans les professions libérales. — La situation des ouvriers est la seule qui s'améliore constammenL — § 4. Les rapports du capital et du travail. — Patrons et ouvriers. — Hostilité croissante des ouvriers contre le capital. — Incompréhension totale régissant les rapports actuels entre ouvriers et patrons. — Insuffisance des notions psychologiques des patrons dans leurs relations avec les ouvriers. — Le patron dans la grande industiMo moderne. — Patrons et ouvriers forment aujourd'hui deux classes toujours ennemies.
Les découvertes scientifiques et industrielles de Tâge actuel condamnent les sociétés à subir une évolution profonde. Nous l'avons dit déjà dans plu-
sieurs parties de cet ouvrage. Il nous reste à préciser dans ce chapitre et ceux qui vont suivre les caraclérisliques les plus essentielles de cette évolution.
Les plus importantes des transformations sociales actuelles dérivent du problème de la répartition des richesses. Avant de rechercher comment la richesse peut se répartir il faut d^abord savoir comment elle se produit. C'est ce que nous allons examiner tout d abord.
Les socialistes ne reconnaissent guère que deux sources de la richesse : le capital et le travail. Toutes leurs réclamations portent sur la part trop grosse, suivant eux, que s'attribue le capital. Ne pouvant nier la nécessité du capital dans l'industrie moderne, ils rêvent au moins la suppression des capitalistes.
En dehors du capital et du travail, il existe cependant une troisième source de la richesse : Tintelligence. Les socialistes n'y attachent généralement qu'une faible valeur. Son action est pourtant dominante, et c'est pourquoi nous commencerons par elle notre examen.
I 1. — L'intelligence
A l'aurore des civilisations, la capacité intellectuelle jouait un rôle à peine supérieur à celui du travail manuel. Avec les progrès des sciences et de l'industrie, ce rôle a fini par devenir tellement prépondérant que son importance ne saurait être exagérée. Le travail de Tobscur manœuvre ne profite guère qu'à lui-même, alors que les œuvres de l'intelligence enrichissent l'humanité tout entière. Un socialiste assurait, dans un discours à la Chambre des députés, « qu'il n'y a pas d'hommes qui soient dans la réalilé
humaine Téquivalent humain de cent mille hommes ». Il est évident au contraire que, en moins d'un siècle, on peut citer, de Stephenson à Pasteur, toute une élite d'inventeurs dont chacun vaut beaucoup plus de cent mille hommes, non pas seulement par la valeur théorique des inventions sorties de son cerveau, mais par les richesses que ces inventions ont répandues dans le monde, et les bienfaits qu'en ont retirés tous les tra* vailleurs*. Si au jour du jugement dernier les œuvres sont pesées à leur valeur réelle, de quel poids immense compteront celles de ces puissants génies? C'est à leurs découvertes qu'est due la plus grosse partie du capital existant dans le monde. L'économiste anglais Mallock évalue à un tiers du revenu actuel de l'Angleterre la part imputable à la capacité d'une petite élite. Cette petite élite produit à elle seule beaucoup plus que tout le reste de la population. L'histoire de la civilisation n'est en réalité que l'histoire des grands hommes qui se sont succédé d'âge en âge. Les peuples qui n'ont pas possédé de tels hommes n'ont eu ni civilisation ni histoire.
(1) Même en négligeant les grandes découvertes comme celles de la' machine à, vapeur des chemins de fer, etc., on pourrait citer par centaines les inventions dont tous les travailleurs ont profité. Certaines inventions comme celle de la transformation de la fonte en acior, réalisée par Ressemer, ont révolutionné l'industrie et donné du travail à des milliers d'ouvriers. Avant lui le prix de la tonne d'acier était de 1 500 francs et sa consommation ne dépassait guère 50 000 tonnes. Après sa découverte le prix est tombé à 150 francs et la consommation est devenue vingt fois plus considérable. L'acier a remplacé le bois pour la construction des navires et la pierre pour celle des grands édifices. On peut entrevoir quelles entraves rencontreraient des découvertes analogues sous le régime socialiste en voyant Toppositon qu*elles provoquent parfois de la part des savants organisés en corporation. Quand Ressemer fit connaître en 1856 sa découverte, à l'Association britannique pour l'avancement des sciences, elle fut considérée comme si peu intéressante qu'on refusa d'insérer le mémoire où elle était exposée dans les comptes rendus de l'association.
Les socialistes de toutes les écoles répugnent à reconnaître l'importance de la supériorité intellectuelle. Marx n'entend par travail que Touvrage manuel, et relègue au second plan l'esprit d'invention, de capacité, de direction, qui a cependant transformé le monde.
Cette haine des socialistes pour Tintelligence est assez fondée, car c'est précisément l'intelligence qui sera l'obstacle éternel devant lequel se briseront leurs idées égalilaires. Supposons que par une mesure analogue à la révocation de l'édit de Nantes — mesure que les socialistes, s'ils étaient les maîtres, seraient bien vite conduits à tenter — toutes les supériorités intellectuelles de l'Europe : savants, artistes, industriels, inventeurs, ouvriers d'élite, etc., fussent expulsés des pays civilisés, et obligés de se réfugier dans une île quelconque inhabitée aujourd'hui. Admettons encore qu'ils s'y réfugient sans un sou de capital. Il n'est pas douteux pourtant que cette île, si dénuée qu'on la suppose, deviendrait vite le premier pays du monde par sa civilisation et sa richesse. Cette richesse serait bientôt telle que ses possesseurs pourraient entretenir une puissante armée de mercenaires et n'auraient rien à craindre de personne.
§ 2. — Le capital
Le capital comprend tous les objets : marchandises, outils, maisons, terres, etc., ayant une valeur négociable quelconque. La monnaie n'est que le signe représentatif, l'unité commerciale servant à évaluer et échanger les divers objets.
Pour les socialistes, le travail est la source unique et
la mesure de la valeur. Le capital ne serait qu'une portion de travail non payé volée à Touvrier.
Il serait inutile de perdre son temps à discuter des assertions réfutées tant de fois. Le capital est du travail soit matériel, soit surtout intellectuel, accumulé. C'est le capital qui a soustrait Thomme à Tesclavage des vieux âges, à celui de la nature surtout, et qui constitue aujourd'hui le soutien fondamental de toute civilisation. Le traquer, le persécuter, serait l'obliger à fuir ou à se cacher, et tuer du même coup l'industrie, qu'il ne viendrait plus alimenter, puis, par voie de conséquence supprimer tout salaire. Ce sont là des banalités qui ne nécessitent véritablement aucune démonstration.
L'utilité du capital dans la grande industrie est tellement évidente que si les socialistes parlent tous de supprimer les capitalistes, ils ne parlent phis guère do supprimer le capital. Le grand capitaliste rend d'immenses services au public par la réduction du prix de revient et de vente des objets. Un grand industriel, un grand importateur, un grand magasin, peuvent se contenter d'un bénéfice de 5 à 6 p. 100, et vendre par conséquent les produits beaucoup moins chers que le petit industriel, le petit commerçant, obligés, pour couvrir leurs frais et vivre de majorer leurs marchandises de 40 à 50 p. 100*.
(i) Les majorations sont parfois plus élevés encore. Il résulte d'un doecnment publié par plusieurs journaux que la valeur dos raarcbandisos d première nécessité est parfois quadruplée par les intermédiaires. Pour ne citer qu'un exemple : le cultivateur expédiant un colis de 150 kilos de salade à, Paris touche un peu moins de 10 francs sur un prix de vente au public d'environ 45 francs. « On peut dire, observait l'autour de l'article, que dans le trafic des denrées qui se fait aux Halles de Paris, les consommateurs parisiens paient 5 francs ce que les producteurs du département vendent 1 franc. » On voit aisément ce (jue
L'accroissement de la richesse et*le nombre des participants à cette richesse est aujourd'hui considérable. On peut en juger par les chiffres suivants, extraits d'un travail lu à la Société de statistique et publié par V Officiel du 27 juin 1896. Ils donnent des renseignements fort intéressants et qui semblent exacts, au moins pris en gros, comme la plupart des chiffres des statisticiens.
Le capital nominal des rentes françaises qui était de 713 millions en 1800, s'élevait à 4 milliards 426 millions en 1830 ; 5 milliards 516 millions en 1852, et 26 milliards en 1896.
Le nombre des inscriptions de rentes, qui était de 195000 en 1830, était de 5 millions en 1895. Le nombre des rentiers serait donc 25 fois plus élevé qu'en 1814'.
L'accroissement du nombre des participants aux entreprises industrielles tend aussi à s'accroître. En 1888, les actions du Crédit foncier appartenaient à 22000 individus; elles appartiennent à 40000 aujourd'hui.
Même morcellement pour les actions et obligations des Compagnies de chemins de fer : elles sont réparties entre les mains de 2 millions de personnes.
Nous verrons bientôt qu'il en est de même pour la propriété. Près des deux tiers de la France sont entre les mains de 6 millions de propriétaires. M. Leroy-
gagnerait le public à, ce que de grands capitalistes puissent s'emparer de l'industrie de l'alimentation comme ils l'ont fait de celle de rhabil> lement.
(1) 11 ne faut pas oublier cependant que la même personne ponrant avoir et ayant même nécessairement plusieurs titres, ces chiffres n'ont rien d'absolu. D'après un relevé que j'ai obtenu au ministère des Finances, le chilTre d'inscriptions nominatives ou au porteur était, à la fin de 18%, de 4 522449 (et non de 5 000 000, comme l'assure le rapport dont je viens de parler). Naturellement on ignorait entre combien de mains ces titres étaient répartis, malgré les conclusions du même statisticien.
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Beaulieu arrive finalement à cette conclusion que « les trois quarts de la fortune accumulée, et probablement près des quatre cinquièmes du revenu national sont aux mains d'ouvriers, de paysans, de petits bourgeois, de petits rentiers ». Aussi les grosses fortunes sontcUes de plus en plus rares. Les statistiques évaluent à 2 p. 100 au plus le nombre de familles ayant 7500 francs de revenus. Sur les 500 000 héritages annuels, 2600 seulement dépassent la somme de 20 000 francs en capital.
Le capital tend donc à se diffuser de plus en plus en un grand nombre de mains, et il se diffuse parce qu'il s'accroît constamment. Les lois économiques agissent ici dans le sens rêvé par les socialistes, mais par des moyens bien différents de ceux qu'ils préconisent, puisque l'effet produit est la conséquence de l'abondance des capitaux et non de leur suppression.
On peut se demander cependant ce que produirait la répartition égale entre tous de la fortune générale d'un pays, et si les travailleurs y gagneraient. Il est facile de répondre à cette question.
Admettons que, suivant le vœu de certains socialistes, on partage les 220 milliards qui représentent la fortune de la France entre ses 38 millions d'habitants. Admettons aussi qu'on puisse réaliser cette fortune en numéraire, réalisation évidemment impossible puisqu'il n'existe que 7 à 8 milliards d'or ou d'argent*, le reste
(l) Il n'existe dans le monde entier, d'après les économistes, que 24 milliards de monnaie d'or et 20 milliards de monnaie d'argent. Si on les partageait entre les 1500 millions d'habitants de la terre, il reviendrait à chacun 29 francs. Le pays le plus riche du monde, les Etats- Unis, ne possède que 8 milliards de numéraire. La fortune des nombreux milliardaires qu'il contient se compose surtout de papier. Le numéraire n'acquiert sa valeur que par une rapide circulation.
étant représenté par des maisons, des usines, des terres, des objets de toute sorte. Admettons encore qu'à Tannonce de ce "partage le taux des valeurs mobilières ne s'effondre pas dans les vingt-quatre heures. En admettant toutes ces impossibilités, chaque individu aurait un capital d'environ 5 500 francs représentant 165 francs de rente. Il faudrait bien peu connaître la nature de rhomme pour ne pas être convaincu que l'incapacité, le gaspillage d'un côté, l'épargne, Ténergie et la capacité, de l'autre, faisant vite leur œuvre, Tinégalité des fortunes serait promptement rétablie. Si, pour éviter un partage général, on se bornait à diviser les grosses fortunes seulement; si, par exemple, on confisquait tous les revenus au-dessus de 25 000 francs pour les partager entre les autres catégories de citoyens, le revenu de ces derniers ne serait accru que de 4 1/2 p. 100. L'individu ayant actuellement 1000 francs de salaire annuel toucherait alors 1 045 francs*. En échange de cette insignifiante augmentation le commerce et beaucoup d'industries, faisant vivre des millions d'individus, seraient totalement anéantis. La ruine des travailleurs serait donc générale et leur sort bien inférieur à ce qu'il est aujourd'hui.
(1) Co n'est là, il est vrai, que le côté matériel de la question. Elle comporte aussi un côté psychologique qu'il ne faut pas négli^r. Ce qui fait le scandale des trop grosses fortunes, et provoque tant de récriminations conti'o elles, c'est : i» leur origine» constituée trop souvent par de véritables déprédations finaincières ; 2« la puissance énorme qu'elles donnent à leurs possesseurs en leur permettant de tout acheter, jus* qu'à des titres de membres des académies les plus savantes ; 3* la vie scandaleuse des héritiers de ceux qui ont fondé ces fortunes.
U est évident qu'un industriel qui s'enrichit en vendant à bon marché des produits coûteux jusqu'à lui, ou en créant une industrie nouvelle telle que, par exemple, la transformation de la fonte en acier, un nouveau mode de chauffage, etc., rend service au public en s'enrichissanL n en est tout autrement de ces financiers dont la fortune a pour sevie origine le placement dans le public do toute une série d'emprunts de
En môme temps que se constate la diffusion des capitaux, que tous les socialistes sincères devraient bénir, on observe aussi que la part revenant au capital dans toutes les entreprises industrielles se réduit, tandis que^ au contraire, celle des ouvriers grandit.
M. Harzé, inspecteur des mines en Belgique, a mon^ tré que, depuis trente ans, alors que les frais d'exploitation avaient peu varié et oscillaient autour de 38 p. 100, la part des actionnaires s'était progressivement réduite de plus de moitié, tandis que celle de Touvrier avait considérablement augmenté.
On a calculé que si on abandonnait aux travailleurs de certaines entreprises la totalité des revenus, chaque ouvrier gagnerait en moyenne 86 francs de plus par an. Il ne les gagnerait pas longtemps d'ailleurs. L'entreprise étant forcément gérée par les ouvriers dans cette hypothèse, elle péricliterait bientôt, et ils gagneraient finalement beaucoup moins que dans l^état de choses actuel.
Le même phénomène, c'est-à-dire l'accroissement des salaires aux dépens de la rétribution du capital, s'observe partout. D'après M. Daniel ZoUa, pendant que le capital foncier baissait de 25 p. 100, les salaires agricoles se seraient élevés de 11 p. 100. En Angleterre, suivant
pays véreux, d'actions de sociélés interlopes, sur lesquels ils toucliont d'énormes remises. Leurs colossales fortunes ne se composent guère que de l'addition de vols impunis; et tous les Etats devront trouver un jour un moyen quelconque soit par d'énormes droits de succession, soit par des impôts spéciaux, de les empt^cher de fonder un Etat dans TEtat. Celte nécessité a préoccupé déjà, plusieurs philosophes éminents. Voici comment s'exprime à ce sujet Stuart Mill : « Le pouvoir de léguer est un des privilèges de la propriété qui peuvent être utilement réglementés dans un intéi>6t d'utilité publique, et la meilleure manière d'cmpècher l'accumulation des grandes fortunes dans les mains do ceux qui ne les ont pas acquises par leur travail, est de mettre une limite à ce que chacun peut acquérir par legs ou successions. »
M. Lavollée, depuis trente ans le revenu des classes ouvrières s'est élevé de 59 p. 100, et le revenu des classes aisées s'est abaissé de 30 p. 100.
Le salaire de l'ouvrier continuera sans doute à s'élever ainsi, jusqu'à ce qu'il ne reste plus de disponible que le minimum indispensable à la rémunération, non pas du capital dépensé dans une entreprise, mais simplement des administrateurs nécessaires pour la diriger. C'est là du moins la loi de l'keure présente. Ce ne saurait être celle de l'avenir. Les capitaux immobilisés dans d'anciennes entreprises ne peuvent éviter la disparition qui les menace; mais les capitaux futurs sauront mieux se défendre. Nous verrons en étudiant les syndicats de production industrielle comment ils entreprennent maintenant leur défense.
Le travailleur actuel se trouve dans une phase qu'il ne reverra plus, oîi il peut dicter ses lois et saigner impunément la poule aux œufs d'or. Pour toutes les vieilles entreprises par actions : transports, chemins de fer, omnibus, usines, mines, etc., les syndicats ouvriers sont certains d'arriver progressivement à exiger la totalité des bénéfices, en ne s'arrêtant qu'au moment précis où le dividende de l'actionnaire sera réduit à zéro, et oîi il restera juste assez pour payer directeurs et administrateurs. On sait, par d'innombrables exemples, avec quelle résignation admirable l'actionnaire supporte, de la part des États ou des Compagnies privées, la réduction d'abord, puis la suppression totale de son revenu. Les moutons ne tendent pas avec plus de douceur leur cou au boucher.
Ce phénomène de la réduction progressive, tendant vers l'évanouissement total des revenus, de l'actionnaire,
S oDserve aujourd'hui sur une grande échelle dans les pays latins. Par suite de l'indifférence et de la méprisable faiblesse des administrateurs des Compagnies, toutes les exigences du personnel syndiqué sont immédiatement satisfaites. Ce n'est, bien entendu, qu'en pre- . nant sur le bénéfice des actionnaires qu'elles peuvent l'être. Naturellement, les revendications des mêmes syndiqués se repètent bientôt, et naturellement encore les administrateurs qui, eux, n'ont rien à perdre et que la peur talonne, continuent à céder, ce qui réduit de nouveau le dividende, et par suite la valeur de l'action. Cette série d'opérations peut se prolonger jusqu'au jour oîi, le dividende arrivant à être nul, la valeur des actions le sera également. Par cette méthode de dépouillement ingénieux, beaucoup de nos grandes entreprises industrielles rapportent de moins en moins et ne rapporteront absolument rien dans quelques années. Les propriétaires véritables de l'entreprise auront été progressivement et totalement éliminés, ce qui est le rêve du collectivisme. Il n'est pas aisé de dire comment on pourra alors trouver des actionnaires pour fonder de nouvelles entreprises. Dès à présent on voit se dessiner une judicieuse méfiance et une tendance à exporter les capitaux dans des pays oîi ils sont moins exposés. L'exode des capitaux et aussi des capacités, serait la première conséquence du triomphe complet des socialistes.
Le double phénomène que nous venons de constater pour la richesse mobilière ; répartition de la richesse dans un nombre de mains de plus en plus grand et réduction des revenus du capital par suite de l'élévation progressive de la part faite aux travailleurs,
Lr Bon. — Psych. du social. 25
886 L^ÉVOLIJTION DE L'ORGANISATION SOCIALS
se constate également pour la fortune immobilière. D'après le rapport de M. E. Tisserand sur la dernière enquête décennale, il y a en France 49 millions et demi d'hectares soumis à Texploitation agricole. Ils sont répartis en 5 672000 exploitations; 2 1/2 p. 100 de ces exploitations seulement sont consacrées à la grande culture, c'est-à-dire possèdent une surface supérieure à 40 hectares. Mais ces 2 1/2 p. 100 d'exploitations comprennent en étendue les 45 p. 100 du sol. Si donc il y a très grande prépondérance en nombre des petites exploitations, il se trouve en même temps que près de moitié du sol appartient à 2 1/2 p. 100 seulement du nombre des exploitations.
La grande propriété comprend donc encore en France près de la moitié du territoire ; mais il est visible qu'elle ne saurait se maintenir bien longtemps, en raison, précisément, de la part de plus en plus restreinte laissée au capital dans tous les ordres d'entreprises. Les causes de sa disparition prochaine sont faciles à montrer.
La profession agricole est exercée par 8 500 000 environ d'individus^ dont plus delà moitié est propriétaire
(i) Ces chiffres varient notablement suivant la façon d'utiliser les dénombrements. Voici d'après les chiff'res de VOffice du travail résumés par M. de Flaix dans VÈconomisle français le recensement du personnel des industries et des professions en France en 1896. Je donne les chiffres en nombres ronds :
Agriculteurs 8 502 000 des dout sc&cs.
Industriels 5 605 000 —
Commerçants 2 287 000 —
Professions libérales 339 000 —
Service personnel (coiffeurs, etc.) • • • S2 000 —
Domestiques 917 000 ->
FooclioniuJres 689 000 —
18 391 000 des deui sefc?.
Sur 38 500 000 Français à peu près la moitié prennent part au travail national, dans ce nombre figurent plus de six millions de femmes.
du sol qu'elle cultive, Fautre moitié vit de salaires. Or, si Ton compare la statistique agricole de 1856 à celle de 1886, la dernière publiée avec quelques détails, on voit que si le nombre des agriculteurs a un peu diminué, celui des propriétaires cultivateurs a au contraire augmenté. La diminution apparente des agriculteurs, dont s'inquiètent tant quelques écrivains, est le simple résiiliat de ^extension croissante de la petite propriété.
Cette extension du nombre des propriétaires est un phénomène exactement parallèle à celui de Taccroisscment du nombre des porteurs de valeurs mobilières.
Si le nombre des individus cultivant eux-mêmes augmente, il est évident que celui des fermiers, métayers et domestiques doit diminuer. Il doit diminuer d'autant plus, pour les domestiques surtout, que la main-d'œuvre coûteuse est remplacée de plus en plus par des machines agricoles. Le progrès des cultures fourragères, accrues d'un quart depuis 1862, et exigeant un personnel bien moins nombreux, y a contribué également. Si donc les campagnes se sont un peu dépeuplées, c'est uniquement parce qu'elles ont eu moins besoin de bras; mais elles n'en ont jamais manqué. Les bras suffisent largement. Ce sont les tètes qui parfois font un peu défaut.
Évidemment là petite culture n'est pas très productive, elle nourrit cependant ceux qui la pratiquent. Ils gagnent certainement moins en travaillant pour eux que s'ils travaillaient pour les autres; mais c'est tout autre chose de travailler pour soi que de travailler pour le compte d'un maître.
La situation des grands propriétaires est des plus précaires, aussi bien en France qu'en Angleterre ; et c'est
pourquoi, comme je le disais plus haut, ils tendent à disparaître. Leurs terres sont condamnées à un morcellement prochain. Incapables de les cultiver eux-mêmes, voyant qu'elles rapportent de moins en moins par suite de la concurrence des céréales étrangères, et des exigences grandissantes des ouvriers, ils sont progressivement obligés de renoncer à des exploitations, qui leur coûtent parfois plus cher qu'elles ne leur rapportent*. Ils finiront nécessairement par vendre leurs terres en fragments à des petits propriétaires exploitant eux-mêmes. Ces derniers n'ayant aucun frais, et peu de capital à rétribuer, vu le bas prix de leurs acquisitions vivront à Taise de terres dont les grands propriétaires vivaient très m^l. La grande propriété ne sera bientôt plus qu'un objet de luxe inutile. Elle est encore un signe, mais non plus une source, de richesse.
Les phénomènes que je viens de constater sont observés partout, et d'une façon plus particulière, dans les pays de très grande propriété tels que l'Angleterre. Ils résultent, comme je Fai dit, des exigences croissantes (le la population ouvrière coïncidant avec la réduction (le la valeur des productions du sol, par suite de la concurrence étrangère faite par les peuples chez qui la Icrre est sans valeur, comme en Amérique, ou par ceux chez qui c'est le travail manuel qui est sans valeur, comme aux Indes. C'est cette concurrence qui, en peu d'années, a fait tomber chez nous le prix du blé de 25 p. 100, malgré les droits protecteurs, payés natu-
(1) Dans l'Aisne, pays de grande culture, on comptait, dit-on, il y* quelcjucs années, 900 fermes importantes à l'abandon ; mais jamais on n'y a cité une seule petite propriété abandonnée par son propriétaire. Cotte dernière observation est applicable également & TAngleterre.
rellement par tous ceux qui consomment du pain.
En Angleterre, pays de liberté, où il n'y a aucun droit protecteur contre la concurrence étrangère, la crise sévit dans toute son intensité. Les grains étrangers encombrent les ports anglais, ainsi que les viandes étrangères. Des bateaux frigorifiques font continuellement le trajet entre Sydney, Melbourne et Londres. Us apportent à 10 ou 15 centimes la livre les moutons et les bœufs tout dépecés, sans parler du beurre dont certains de ces bâtiments apportent jusqu'à 600 000 kilogrammes en un seul voyage. Bien que les propriétaires aient abaissé de plus de 30 p. 100 le prix de leurs fermages, ils ne touchent presque plus rien. M. de Mandat- Grancey, dans sa remarquable enquête, cite des proprié taires dont il a examiné les livres, et chez qui des terres rapportant de SOO à 800 000 francs il y a quelques années ont fini par ne plus rapporter que 10 à 12 000 francs par suite du non paiement des fermages. Impossible de congédier les fermiers qui ne payent pas, par la simple raison qu'on n'en trouverait aucun consentant à payer. Même en ne payant pas, les occupants rendent au moins le service d'entretenir le sol et de l'empêcher de retourner à l'état sauvage. Les propriétaires anglais seront donc conduits forcément, comme les propriétaires français dont je parlais plus haut, à morceler leurs terres, et à les vendre à vil prix à de petits cultivateurs. Ces deiiiiers pourront alors les exploiter avec profit, d'abord parce qu'ils les exploiteront eux-mêmes et ensuite parce que le prix d'achat aura été insignifiant.
Il ne faut pas trop regretter je crois que les grands propriétaires soient partout destinés à être bientôt victimes de révolution des lois économiques. Il
y a un intérêt considérable pour les sociétés de l'avenir à ce que, la propriété soit morcelée au point que chacun n'en possède que ce qu'il peut en cultiver. De cet état de choses résulterait une stabilité politique très grande. Le socialisme n'aurait aucune chance de succès dans de telles sociétés.
En résumé, ce que nous avons dit pour la répartition du capital se constate aussi pour la répartition du sol. Par Faction des lois économiques, la grande propriété est condamnée à disparaître. Avant que les socialistes aient fini de discuter sur elle, l'objet de leurs discussions se sera évanoui, par suite du jeu imperturbable de ces lois naturelles, qui fonctionnent, tantôt dans le sens de nos doctrines, tantôt contre, mais sans jamais se soucier d'elles.
§ 3. — Le travail
Les chiffres que nous avons donnés ont montré la progression croissante des bénéfices du travail, et la réduction non moins croissante de ceux du capital. En raison de son incontestable nécessité, le capital a pu imposer pendant longtemps aux travailleurs ses exigences; mais aujourd'hui les rôles ont bien changé. Les rapports du capital et du travail, qui étaient d'abord ceux de maître à serviteur, tendent aujourd'hui à s'inverser. Le progrès des idées humanitaires, l'indifférence progressive des chefs d'exploitation pour les intérêts d'actionnaires qu'ils ne connaissent pas, et surtout l'énorme extension des syndicats, ont peu à peu conduit le capital à ce rôle effacé.
Malgré les réclamations bruyantes des socialistes, il
est parfaitement évident que la situation des ouvriers n'a jamais été aussi prospère qu'à l'heure actuelle. Etant données les nécessités économiques qui régissent le monde, il semble fort probable que les travailleurs traversent un âge d'or qu'ils ne reverront pas. Jamais on n'a fait droit à leurs revendications comme aujourd'hui, jamais le capital n'a été aussi peu oppressif ni aussi peu exigeant.
Comme le fait justement remarquer l'économiste anglais Mallock, le revenu des classes ouvrières modernes dépasse de beaucoup le revenu de toutes les classes il y a soixante' ans. Elles possèdent, en réalité, beaucoup plus qu'elles ne posséderaient si toute la fortune publique avait alors passé dans leurs mains, suivant le rêve de certains socialistes.
En France, depuis 1813, d'après M. de Foville, les salaires ont plus que doublé, alors que l'argent n'a perdu que le tiers de sa valeur.
A Paris, près de 60 p. 100 des ouvriers ont des salaires journaliers oscillant entre 5 francs et 8 francs, et, d'après les chiffres publiés par TOffice du travail, les salaires de l'élite s'élèvent bien plus haut. Le salaire quotidien des ajusteurs varie de 7 fr. 50 à 9 fr. 50, celui des tourneurs de 9 à 10 francs. Les tailleurs de pierres fines gagnent jusqu'à 15 francs par jour; les ouvriers électriciens, de 6 à 10 francs, les fondeurs de cuivre de 8 fr. 50 à 12 fr. 50, les tôliers de 9 à 10 fr. 75; les contremaîtres ordinaires gagnent 10 francs par jour, les plus capables jusqu'à 800 francs par mois. Ce sont là des salaires qu'un officier, un magistrat, un ingénieur, un employé, mettent souvent de bien longues années à atteindre, quand il les atteignent. On peut
donc répéter avec M. Leroy-Beaulieu : « Le travailleur manuel est le grand bénéficiaire de notre civilisation. Toutes les situations s'abaissent autour de lui, et la sienne s'élève. »*
§ 4. — Les rapports du capital et du travail, patrons et ouvriers
Malgré cette situation si satisfaisante du travailleur moderne, on peut dire que jamais les rapports entre patrons et ouvriers, c'est-à-dire entre le capital et le travail, n'ont été plus tendus. L'ouvrier devient de plus en plus exigeant à mesure que ses désirs sont mieux satisfaits. Son hostilité contre le patron croît à mesure qu'il en obtient davantage. Il s'habitue à ne voir en ce dernier qu'un ennemi ; et naturellement le patron tend lui aussi, à ne voir dans ses collaborateurs que des adversaires dont il doit se défier, et pour lesquels il finit par ne plus dissimuler son antipathie.
Tout en constatant les exigences et les torts évidents des ouvriers, il ne faudrait pas nier cependant ceux des patrons. La direction d'un personnel ouvrier est chose de psychologie délicate et subtile, demandant une étude attentive des hommes. Le patron moderne conduisant de loin des foules anonymes, ne les connaît
(1) Il semblerait, quand on lit les discours prononcés au Parlement, que la classe ouvrière soit la seule dont il y ait à s'occuper dans une société. Il est certain que c'est celle dont on s'occupe davantage. Les paysans, plus nombreux et tout aussi intéressants j'imagine, attirent assez peu l'attention. C'est pour les ouvriers que sont faites les caisses de retraite, les sociétés de secours, et d'assurances contre les accidents» les habitations économiques, les sociétés coopératives, les dégrèvements d'impôts, etc. Los pouvoirs publics ou privés s'excusent sans cesse de ne pas faire assez. Les chefs d'industrie suivent le monvementf et c'est des soins les plus variés qu'aujourd'hui on entoure l'ouvrier.
plus guère. Avec un peu d'habileté, il réussirait souvent à rétablir Tentente, comme le prouve la prospérité de certaines usines, où patrons et ouvriers forment une véritable famille.
Ne voyant plus ses ouvriers, le patron moderne les dirige par des intermédiaires généralement peu habiles. Aussi ne renconlre-t-il que de Thostilité et de Tantipathie, malgré toutes les sociétés de secours, les caisses de retraite etc.*, et Télévation des salaires.
Les liens d'une discipline anonyme et forcément rigide ont remplacé les liens personnels de jadis. Le patron se fait craindre quelquefois, il ne sait plus se faire aimer ni respecter, et n'a plus de prestige. Se méfiant de ses ouvriers, il ne leur laisse aucune initiative, et veut toujours, je parle pour les peuples latins bien entendu, intervenir dans leurs affaires. Il fondera des caisses de secours, des sociétés coopératives, etc., mais jamais il ne les laissera diriger par les ouvriers euxmêmes. Ces derniers n'y voient pour cette raison que des œuvres d'asservissement, de spéculation, ou tout au plus de charité dédaigneuse. Ils se croient exploités ou humiliés, et sont par conséquent irrités. Il faut avoir une pauvre connaissance de la psychologie des foules pour croire que les bienfaits collectifs puissent provo-
(1) 97 p. 100 des sociétés de mines donnent des retraites & leurs ouvriers; et, suivant M. Leroy-Beaulieu, plus de la moitié des bénéfices do ces sociétés passe aux institutions de secours pour les mineurs. Tous les directeurs des Compagnies industrielles se sont engagés dans cette voie, ce qui leur est d'ailleurs extrêmement facile, puisque tous les frais de cette philanthropie sont payés par les actionnaires, gens taillables et corvéables à merci comme chacun sait. La Compagnie du chemin de fer de Paris-Lyon dépense annuellement 12 millions en institutions d'assistance de toute sorte, la Compagnie de l'Est distribue annuellement & ses employés 11 millions (57 p. 100 du dividende des actionnaires) en dehors bien entendu des 55 millions de salaires qu'elle répartit entre ses 36000 employés. Toutes les Compagnies de chemin de fer agissent de même c'est & dire font preuve de la même générosité aux dépens de leurs actionnaires.
qucr de la reconnaissance. Ils n'engendrent le plus souvent quHngratitude et mépris pour la faiblesse de celui qui a cédé si facilement à toutes les exigences*. C'est bien là le cas de dire que la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. Les syndicats ouvriers qui, en raison de leur anonymat, peuvent exercer et exercent en effet une tyrannie beaucoup plus dure que celle du patron le plus inflexible, sont religieusement respectés. Ils ont du prestige, et l'ouvrier leur obéit toujours, même quand cette obéissance l'oblige à perdre son salaire.
Le patron de la grande industrie moderne tend de plus en plus à n'être lui-même qu'un sous-ordre aux gages d'une Compagnie et n'a par conséquent aucun motif de s'intéresser à son personnel. Il ne sait pas d'ailleurs lui parler. Un petit patron, qui a été ouvrier lui-même, sera souvent bien plus dur, mais il saura très bien comment s'y prendre pour conduire ses travailleui*s et ménager leur amour-propre. Les chefs des usines actuelles sont le plus souvent de jeunes ingénieurs sortant de nos grandes écoles avec un gros bagage d'instruction théorique, mais ignorant profon-
(1) Le fait a été curieusement constaté dans la célèbre grève de Carmaux. Lo diroctour de l'usine a fait l'expérience de ce que peuvent coûter la maladroite philanthropie et la faiblesse. Il payait ses ouvriers plus cher qu'ailleurs, organisait des économats où ils avaient en détail, au prix du gros, les objets nécessaires & la consommation. Les résultats ol)tenus sont clairement indiqués dans l'extrait suivant d'une interview avec ce directeur, publiée par le Journal du 13 août 1895 : « Les ouvriers de Carmaux ont toujours touché des salaires plus élevés que partout ailleurs. J'ai voulu, en les payant plus cher, être sûr de la tranquillité. Tous les ans je leur ai payé, de ce fait. 100 000 francs de plus qu'ils n'auraient touché dans une autre verrerie. Et à quoi ce sacriGce énorme a-t-il servi ? A me créer des ennuis que je voulais à. tout prix éviter. » Avec une psychologie moins rudim»itaire, ce directeur eût pressenti que (le pareilles concessions devaient forcément provoquer de nouvelles exigences. Tous les êtres primitifs ont toujours méprisé la bonté et la fai- L lesso, sentiments fort voisins, et qui n*ont pour eux aucun prestige.
dément la vie et les hommes. Aussi étrangers que possible au métier qu'ils exercent, ils n'admettent pas cependant qu'aucune pratique des êtres et des choses puisse être supérieure à leur science abstraite. Ils seront d'autant plus maladroits qu'ils professent un profond dédain pour la classe dont la plupart du temps ils sortent plus ou moins*. Personne ne méprise autant le paysan que le fils de paysan, ni l'ouvrier que le fils d'ouvrier, quand ils sont parvenus à s'élever au-dessus de leur caste. C'est là une de ces vérités psychologiques désagréables à reconnaître, comme d'ailleurs la plupart des vérités psychologiques, mais qu'il faut bien constater.
Beaucoup plus instruit que vraiment intelligent, le jeune ingénieur est totalement impuissant à se représenter, et jamais d'ailleurs il ne l'essaye, les chaînes de raisonnements et les idées des hommes qu'ils est appelé à diriger. Il ne se préocupe pas davantage des vrais moyens d'agir sur eux. Ces choses ne s'enseignant pas à l'école, ne sauraient exister pour lui. Toute sa psychologie se réduit à deux ou trois idées toutes faites qu'il a entendu répéter dans son entourage sur
(i) Les candidats aux grandes écoles de TÉlat, l'École polytechnique, rÉcole centrale, etc., se recrutent principalement aujourd'hui dans les clstsses les plus humbles de la société. Les examens d'entrée et de sortie ilemandent des efforts de mémoire et une dose de travail dont ne sont guère capables que les individus talonnés par la misère. Bien que le prix de pension do l'Ecole polytechnique soit très minime, plus do la moitié des élèves ne peuvent le payer. Ce sont des fils de commerçants modestes, de domestiques, d'ouvriers, de petits employés ayant déjà obtenu une bourse au lycée. Suivant un travail publié par M. Cheysson dans les Annales des Ponts et Chaussées do novembre 1882, le nombre des boursiers de l'Ecole polytechnique, qui était d'environ 30 p. 100 en 1850, dépassait 40 p. 100 en 1880. Depuis cette époque, les chiffres n'ont fait qu'augmenter. D'après mon enquiHo personnelle, faite & l'Ecole môme en 1897, sur 447 élèves 249 ne payaient aacxme pension.
la grossièreté de Touvrier, son ivrognerie, la nécessilé de le tenir serré, etc. Les idées et les conceptions de Touvrier ne lui apparaissant que par fragments déformés, il touchera à tort et à travers aux rouages si délicats de la machine humaine. Suivant son tempérament, il sera faible, ou despotique, mais dans tous les cas sans autorité réelle et sans prestige.
En général la conception que le bourgeois se fait du travailleur est aussi peu exacte. Pour lui, Touvrier est un être grossier et buveur. Incapable de faire des économies, il dépense sa paye sans compter chez le marchand de vin au lieu de rester bien sagement le soir dans sa chambre. Ne devrait-il pas être heureux de son sort, et ne gagne-t-il pas beaucoup plus qu'il ne mérite ? On lui donne des bibliothèques, on lui fait des conférences, on lui bâtit des maisons à bon marché. Que demande-t-il donc de plus ? N'est-il pas incapable de conduire ses propres affaires? On doit le tenir avec une main de fer, et, si on fait quelque chose pour lui il faut toujours le faire sans lui, et le traiter comme un dogue à qui on jette de temps en temps un os à ronger quand il gronde un peu trop. Peut-on essayer de perfectionner un être aussi peu perfectible ? D'ailleurs le monde n'a-t-il pas pris depuis longtemps sa forme définitive, en économie politique, en morale et en religion même, et que signifient toutes ces aspirations vers le changement ? — Rien n'est plus rudimentaire comme on le voit qu'une pareille psychologie.
C'est surtout l'incompréhension irréductible existant entre patrons et ouvriers qui rend aujourd'hui leurs rapports réciproques si tendus. Impuissants chacun à s'assi-
milcr les pensées, les besoins et les goûts de la partie adverse, ils interprètent ce qu'ils ne connaissent pas d'après leur mentalité propre.
L'idée que se fait le prolétaire du bourgeois, c'est-àdire de l'individu qui ne travaille pas de ses mains, est aussi inexacte que celle du patron relativement à l'ouvrier que je viens d'indiquer. Pour l'ouvrier, le patron est un être dur et rapace, ne faisant travailler les hommes que pour en tirer de l'argent, mangeant et buvant beaucoup, et se livrant à toutes sortes d'orgies. Son luxe, si faible que ce luxe puisse être et ne consistât-il qu'en des habits un peu propres et un intérieur un peu soigné, n'est qu'une monstrueuse inutilité. Ses travaux de cabinet ne sont que de pures niaiseries, des occupations d'oisif. Le bourgeois a de l'argent à ne savoir qu'en faire, alors que l'ouvrier n'en a pas. Rien ne serait plus facile que de remédier à ces injustices, puisqu'il suffirait de quelques bons décrets pour transformer la société du soir au lendemain. Obliger les riches à rendre au peuple ce qui lui appartient, serait la simple réparation de criantes injustices.
Si le prolétaire pouvait douter de la valeur de sa • faible logique, il ne manquerait pas de rhéteurs, plus serviles devant lui que ne le sont les courtisans à regard des despotes de l'Orient, prêts à lui rappeler sans cesse ses droits imaginaires. Il faut, comme je l'ai déjà montré, que l'hérédité ait bien solidement fixé certaines notions dans L'inconscient populaire pour que les socialistes n'aient pas depuis longtemps triomphé.
En résumé, patrons et prolétaires forment aujourd'hui, au moins chez les peuples latins, deux classes
SOS L'ÉVOLUTION DE L'ORGANISATION SOaALE
ennemies; et comme les uns et les autres se sentent incapables de surmonter par eux-mCmes les difficultés de leurs relations journalières, ils font invariablement appel à l'intervention de TEtat, montrant ainsi, une fois de plus, Tindestructible besoin de notre race d'être gouvernée, son incapacité à concevoir la société autrement que comme une hiérarchie de castes sous le contrôle tout puissant d'un maître. La libre concurrence, Tassociation spontanée, Tinitialive personnelle sont des concepts inaccessibles à notre esprit national. Son idéal est toujours le salariat sous la loi d'un chef. Cet idéal réduit sans doute le rendement de l'individu à son taux le plus bas, mais il ne demande aussi qu'un minimum de caractère et d'action. Et c'est ainsi que nous revenons une fois encore à cette notion fondamentale, que le caractère d'un peuple, et non ses institutions, régit ses destinées.
§ 1. La iolidarilé sociale et la chaHlé, — Différence fondamentale entre les termes solidarité et charité. — La charité est un sentiment anti' social et nuisible. — Les œuvres les plus utiles de la solidarité n'ont ni la charité ni Taltmisme pour base. — Elles reposent sur l'association d'intérêts semblables. — Le mouvement vers la solidarité est une des plus importantes tendances de l'évolution sociale actuelle. — Ses causes profondes. — L'association remplace l'égoîsme individuel impuissant par un égolsme collectif très puissant dont chacun profite.
— La solidarité est actuellement la meilleure arme des faibles. — § 2. Les formes modernes de la solidarité. — Elle n'est possible qu'entre individus ayant des intérêts similaires immédiats. — Les sociétés coopératives. — Leur développement chez les Anglo-Saxons. — Pourquoi elles réussissent mal chez les Latins. — Los sociétés par actions.
— Leur puissance et leur utilité. — Nécessité de les faire pénétrer dans les classes populaires. — Les sociétés en participation et leurs inconvénients. — Comment les ouvriers pourraient devenir, au moyen des sociétés par actions, propriétaires des usines où ils travaillent. — § 3. Les syndicats ouvriers, — Leur utilité, leur puissance ef leurs inconvénients. — Us sont une conséquence nécessaire de l'évolution moderne.— Disparition forcée des anciennes relations familiales entre ouvriers et patrons. — § 4. Les industries à gestion communale. Le socialisme municipal. — Socialisme municipal dans les pays non socialistes. Extension de l'administration communale en Angleterre et en Allemagne. Conditions du succès de ce mode d'administration.
— Son insuccès chez les peuples latins.
§ 1. — La SOLIDARITÉ SOCIALE ET LA CUARITÉ
La lutte dont nous avons montré 1 existence au sein des sociétés, met en présence des combattants très inégalement doués. Nous allons voir comment les plus faibles sont arrivés, en associant leurs forces, à rendre cette lutte moins inégale.
Pour beaucoup de personnes le terme « solidarité sociale » réveille toujours un peu Tidée de charité. Le.
sens en est pourtant bien dififérent. Les sociétés actuelles marchent visiblement vers la solidarité des intérêts et s'éloignent de plus en plus de la charité. Il est même fort probable que les sociétés de Tavenir considéreront la charité comme une conception inférieure et barbare, n'ayant d'altruiste que l'apparence, mais fort égoïste dans son essence et généralement très nuisible.
Le terme de solidarité signifie simplement association, et nullement charité ou altruisme. La charité est antisociale et nuisible ; l'altruisme est artificiel et sans puissance. En examinant les œuvres les plus utiles de la solidarité : sociétés d'assurances, de secours mutuels, de retraites, de coopérations, etc., on constate qu'elles n'ont jamais ni la charité ni l'altruisme pour base, mais seulement des combinaisons d'intérêts entre gens qui le plus souvent ne se connaissent pas. Moyennant une certaine redevance annuelle, l'individu qui tombe malade ou devient âgé a droit à une certaine pension en rapport avec son versement. Il y a droit sans aucune faveur, au même titre que l'assuré contre Fincendie a droit en cas de sinistre au versement de la somme pour laquelle il s'est assuré. Il bénéficie d'un droit qu'il a acheté et non d'une faveur.
On doit bien marquer ces différences pour montrer l'abîme qui existe entre les associations d'intérêts basées sur des combinaisons financières régies par le calcul des probabilités, et les œuvres de charité basées sur les bonnes volontés hypothétiques et l'altruisme incertain d'un petit nombre d'individus. Les œuvres de charité n'ont aucune efficacité sociale sérieuse, et c'est très justement que beaucoup de socialistes, d'accord sur ce point avec les plus éminents penseurs, les rejettent
entièrement. Qu'il y ait des hôpitaux, des bureaux d'assistance, gérés par TÉlat aux frais du public pour certains cas urgents, on ne peut que s'en féliciter; mais les œuvres de charité prises dans leur ensemble sont en pratique beaucoup plus nuisibles qu'utiles. Faute d'une surveillance impossible elles servent le plus souvent à entretenir des catégories entières d'individus qui n'exploitent la pitié que pour vivre dans la paresse. Leur résultat le plus clair est d'éloigner du travail beaucoup d'indigents, qui trouvent les ressources de la charité plus productives, et d'accroître dans d'énormes proportions la mendicité professionnelle.
Les innombrables œuvres de prétendue assistance, aux individus sains travail, aux veuves sans ressources, aux petits Chinois abandonnés, etc., etc., sont tout au plus bonnes à donner de l'occupation à de vieilles dames sans emploi ou à des gens du monde désœuvrés, désireux de faire à peu de frais leur salut et satisfaits d'occuper leurs loisirs en étant présidents, rapporteurs, secrétaires, conseillers, trésoriers, etc., de quelque chose. Ils se donnent ainsi l'illusion d'avoir été d'une utilité quelconque ici-bas. Et en ceci ils se trompent fort.
Le mouvement vers la solidarité, c'est-à-dire vers l'association des intérêts similaires, qui se dessine si généralement, est peut-être la plus nette des nouvelles tendances sociales et probablement une de celles qui agiront le plus sur notre évolution. Aujourd'hui le mot de solidarité est devenu d'un emploi bien plus fréquent que les vieux vocables d'égalité et de fraternité, et tend à les remplacer. Il ne leur est en rien synonyme. Le but final des coalitions d'intérêts étant de lutter contre d'autres intérêts, il est visible que la soli-
Le Bon. -- Psvrh. du social. 25
iii L'ÉVOLUTION DE L*ORGANISATION SOCULE
d^rlié n'est qu'une forme particulière du combat universel des êtres ou des classes. Comprise comme elle l'est aujourd'hui, la solidarité réduit à des associations très circonscrites nos vieux rêves de fraternité.
Cette tendance à la solidarité par voie d'association, que nous voyons s'accentuer chaque jour, a des causes diverses. La plus importante est Taffaissement de Tiniiialive et de la volonté individuelles aussi bien que la fréquente impuissance de cette initiative et de cette volonté dans les conditions créées par l'évolution économique actuelle. Le besoin de l'action isolée se perd de plus en plus. Ce n'est guère que par l'intermédiaire des associalions, c'est-à-dire à l'aide des collectivités, que les eiTorts individuels arrivent maintenant à s'exercer.
Une cause plus profonde encore pousse les hommes modernes vers l'association. Ayant perdu leurs dieux et voyant s'évanouir leurs foyers, n'ayant plus d'espoir dans l'avenir, ils sentent de plus en plus le besoin d'un appui. L'association remplace l'égoïsme individuel et impuissant par un égoïsme collectif et puissant dont chacun profite. A défaut des groupements fondés sur les liens religieux, les liens du sang, les liens politiques, liens divers dont l'action s'affaiblit chaque jour, la solidarité des intérêts peut unir assez fortement les hommes.
Ce genre de solidarité est, en outre, à peu près le seul moyen qui reste aux faibles, c'est-à-dire au plus grand nombre» pour lutter contre les puissants, et n'être pas trop opprimés par eux.
Dans la lutte universelle dont nous avons tracé précédemment les lois, le plus faible est toujours bien désarmé devant le plus fort, et le plus fort n'hésite guère
à l'écraser. Barons féodaux, barons financiers ou barons industriels n'ont jamais beaucoup ménagé jusqu'ici ceux que les circonstances plaçaient sous leurs mains.
Devant cette universelle oppression, que ni les religions ni les codes n'ont pu jusqu'ici combattre autrement que par de vaines paroles, l'homme moderne oppose le principe de l'association, qui rend Solidaires tous les individus d'un même groupe. La solidarité est à peu près la seule arme que les faibles possèdent pour effa^^ cer un peu les conséquences des inégalités sociales et les rendre moins dures.
Loin d'être contredite par les lois naturelles, cette solidarité a, au contraire, le mérite de pouvoir s'appuyer sur elles. La science ne croit guère à la liberté, ou tout au mpins ne l'accepte pas sur son domaine, puisqu'elle constate partout des phénomènes régis par un déterminisme rigoureux. Elle croit moins encore à l'égalité, puisque la biologie voit dans les inégalités entre les êtres la condition fondamentale de leurs progrès. Quant à la fraternité, elle ne saurait l'accepter davantage, puisque la lutte sans merci est un phénomène constant depuis les temps géologiques. La solidarité au contraire n'est mise en défaut par aucune observation. Certaines sociétés animales, et ce sont les plus inférieures surtout, c'est-à-dire les plus faibles, ne subsistent que par une solidarité étroite, qui seule rend possible la défense contre leurs ennemis.
L'association des intérêts semblables chez les divers membres des sociétés humaines est assurément fort ancienne puisqu'elle remonte aux premiers temps de notre histoire ; mais à tous les âges elle fut toujours plus ou moins limitée et entravée. C'est à peine si elle fu*
supportée sur Tétroit terrain des intérêts religieux et économiques. La Révolution crat faire œuvre utile en supprimant les corporations. Aucune mesure ne pouvait être plus néfaste pour la cause démocratique qu'elle croyait défendre. Aujourd'hui ces corporations abolies renaissent partout sous de nouveaux noms et aussi sous de nouvelles formes. Avec les progrès modernes de l'industrie, qui ont considérablement accru la division du travail, cette renaissance était fatale.
§ 2. — Les formes modernes de la solidarité
La distinction fondamentale entre les œuvres de solidarité basées sur des combinaisons d'intérêts et celles qui s'appuient sur la charité étant bien marquée, nous allons jeter un coup d'œil rapide sur les formes diverses de la solidarité moderne.
Il est évident tout d'abord que ce n'est pas par le fait seul que des individus travaillent à une œuvre* commune, dont le succès dépend de l'association de leurs efforts, qu'il y a nécessairement solidarité entre eux ; c'est môme le contraire qui s'observe fort souvent. Le directeur d'une usine, ses ouvriers et ses actionnaires ont théoriquement un intérêt semblable à la prospérité de l'œuvre dont leur existence ou leur fortune dépend. En réalité cette solidarité forcée ne fait que couvrir des intérêts contraires, et ce ne sont pas du tout des sentiments de bienveillance réciproque qui animent les parties en présence. L'ouvrier souliaite laugmentation de son salaire et par conséquent la réduction de la part de Tactionnaire. L'actionnaire, représenté par le directeur, a au contraire tout intérêt à
réduire la part de Touvrier pour augmenter la sienne. La solidarité, qui devrait exister théoriquement entre ouvriers, directeurs et actionnaires, n'existe donc pas du tout.
La véritable solidarité n'est possible qu'entre individus ayant des intérêts similaires immédiats. Ce sont ces intérêts qu'est arrivée à relier l'institution moderne des syndicats, dont nous aurons à nous occuper bientôt.
Il est cependant certaines formes d'associations qui peuvent rendre solidaires des intérêts naturellement en conflit. Telles sont, par exemple, les sociétés coopératives. Elles associent les intérêts contraires des producteurs et des consommateurs en leur offrant des avantages réciproques. Le producteur se contente volontiers d'un bénéfice réduit sur chaque objet s'il a la vente assurée d'un grand nombre de ces objets, vente rendue certaine par l'association de beaucoup d'acquéreurs.
Dans les grandes sociétés coopératives anglaises il n'y a que des intérêts identiques associés, car le consommateur est en même temps producteur. Ces sociétés arrivent à fabriquer en effet à peu près tout ce qu'elles consomment, et possèdent des fermes produisant le blé, la viande, le lait, les légumes, etc. Elles présentent ce très grand avantage que les associés les plus faibles, les moins capables^ bénéficient de l'intelligence des plus capables placés à la tête de ces entreprises, lesquelles ne pourraient prospérer sans eux. Les pays latins n'en sont pas encore là.
J'ai déjà fait voir ailleurs que c'est en administrant eux mêmes leurs diverses associations, et notamment les sociétés coopératives, que les ouvriers anglo-saxons ont
appris à diriger leurs propres affaires. L'ouvrier finançais est trop imbu des concepts latins de sa race pour avoir de telles initiatives et fonder des sociétés lui permettant d'améliorer son sort. Si, grflce à quelques meneurs intelligents, il arrive par exception à en fonder, il en confie aussitôt la gestion à des mandataires médiocres, traités avec méfiance, et incapables de les conduire.
Les sociétés coopératives latines, sont d'ailleurs conduites avec les procédés administratifs méticuleux et compliqués propres à notre tempérament national, et végètent misérablement. Elles périclitent d'autant plus vite que Touvrier latin, ayant fort peu le sentiment de la prévoyance, préfère acheter au jour le jour en détail, à de petits commerçants avec lesquels il bavarde et qui lui font très volontiers un crédit chèrement payé, plutôt que de s'adresser à de grands entrepôts où il faut payer comptant et qui ne peuvent détailler à l'infini la vente des objets.
Il y aurait cependant grand intérêt pécuniaire pour l'ouvrier français à se débarrasser des intermédiaires par le moyen des sociétés coopératives. On a évalué, en France, à plus de 7 milliards par an, c'est-à-dire au double de ce que nous payons d'impôts, les sommes prélevées par les intermédiaires qui séparent le producteur du consommateur. Les exigences de l'intermédiaire sont autrement dures que celles du capital ; mais l'ouvrier ne les voit pas, et les subit, par conséquent, sans murmurer.
La plus répandue des formes modernes de l'association, la plus anonyme en même temps, apparaît dans les sociétés par actions. Gomme le dit très bien
M. Leroy-Beaulieu, elles sont « le Irait dominant de l'organisation économique du monde moderne... Industrie, finances, commerce, agriculture même, entreprises coloniales, elles s'étendent à tout. Elles sont déjà chez presque tous les peuples Finstrument habituel de la production mécanique et de Texploitation des forces de la nature... La société anonyme semble appelée à devenir la reine du globe ; c'est la véritable héritière des aristocraties déchues et des féodalités anciennes. Â elle Tempire du monde, car l'heure vient oiîi le monde va être mis en actions. » Elle est, comme le dit encore cet auteur, un produit non de la richesse, mais de l'état démocratique et de la dissémination des capitaux dans beaucoup de mains.
L'exploitation par actions est, en effet, la seule forme possible d'association des petits capitaux. Elle constitue du collectivisme en apparence, mais en apparence seulement, car, dans ce collectivisme-là, on entre et on sort librement, et la part de bénéfices est rigoureusement proportionnée à l'effort, c'est-à-dire à la somme d'économie que chacun y apporte. Le jour oiîi par le système des actions l'ouvrier serait propriétaire, anonyme mais intéressé, de l'usine oiîi il travaille, ce jour-là, un immense progrès serait accompli. Cest peut-être par cette méthode féconde que se fera l'émancipation économique des classes ouvrières, si elle est possible, et que les inégalités naturelles et sociales s'effaceront un peu.
Jusqu'ici les sociétés par actions n'ont pas pénétré dans les classes populaires. Le seul mode d'association se rapprochant un peu, très peu en réalité, de cette forme d'exploitation, est la participation aux bénéfices. Plusieurs sociétés fondées sur ce* principe ont bien
réussi. Si ces sociétés ne sont pas plus nombreuses^ c'est en partie que leur bonne organisation demande des capacités tout à fait supérieures, et, par conséquent, toujours très rares.
Parmi ces dernières associations, on peut citer : l'entreprise de peinture fondée en 1829 par Leclaire, continuée sous la raison sociale Redouly et C'*, à Paris; Tusine de Guise, dans TAisne ; celle de Laeken, en Belgique, etc. La première distribue à ses participants, tous ouvriers de la maison, 25 p. 100 des bénéfices, et leur sert, après un certain nombre d années, 1 500 francs de pension. Ces pensions sont au nombre de 120 aujourd'hui.
Le familistère de Guise est une sorte de communauté, oti l'association du capital et du travail a produit d'excellents résultats. En 1894, le chiffre des afTaires a dépassé cinq millions, donnant 738000 francs de bénéfices.
On compte aujourd'hui plus de 300 établissements analogues, en France et à l'étranger, ayant introduit chez eux la participation aux bénéfices.
En Angleterre, la plus célèbre de ces sociétés en participation est celle des « Équitables pionniers de Rochdal » qui, fondée en 1844 par 28 ouvriers associés avec un modeste capital, comptait 12000 adhérents en 1891 et un capital de 9 millions. Elle vend annuellement pour 7 millions 400 000 francs, donnant 1 million 300000 francs de bénéfices.
Des associations de ce genre ont eu autant de succès en Belgique, notamment « le Woruit » de Gand. L'Allemagne en compte aussi beaucoup de très prospères. L'Italie du Nord en a vu fonder un certain nombre depuis
quelques années ; mais, là comme en France, le défaut de direction en fera disparaître le plus grand nombre. Leur organisation est tout à fait latine, ce qui signifie que leur sort dépend uniquement de l'homme placé à leur tête, les membres qui eu font partie n'ayant ni la capacité ni d'ailleurs le dessein d'administrer eux-mêmes comme le font les ouvriers anglo-saxons.
L'écueil principal de ces sociétés est que la participation aux bénéfices implique aussi la participation aux pertes, nécessairement fréquentes dans Tindustrie. Tant qu'il y a bénéfice, les associés s'entendent parfaitement ; mais dès qu'il y a perte, l'accord cesse généralement très vite. L'Amérique en a fourni il y a peu d'années une preuve bien frappante. La destruction par le feu des grands établissements de la Compagnie Pulmann et les actes de pillage et de vandalisme sauvages qui ont suivi, indiquent ce que deviennent ces grandes entreprises lorsque le succès ne les suit plus.
La Compagnie Pulmann avait créé de vastes usines occupant 6 000 ouvriers, et, pour ces derniers et leurs familles, une jolie ville qui comptait 13 000 habitants jouissant de tout le confort moderne : grand parc, théâtre, bibliothèque, etc. Les maisons ne pouvaient être acquises que par les ouvriers qui en devenaient propriétaires moyennant une faible redevance annuelle.
Tant que les affaires furent en pleine prospérité, la paix et l'abondance régnèrent. Les ouvriers avaient placé près de 4 millions en quelques années dans les caisses d'épargne.
Mais les commandes s'étant ralenties par suite de la réduction des bénéfices des compagnies de chemins de fer, clientes de l'usine, la maison Pulmann, pour ne pas
travailler à perte en employant tous ses ouvriers, et désireuse de n'en congédier aucun fut obligée de diminuer leur salaire et de l'abaisser à 7 fr.50 par jour au lieu de H francs. Il s'ensuivit une véritable révolution. Les usines furent pillées et incendiées et les ouvriers décidèrent une grève, qui s'étendit aux chemins de fer, et amena de telles scènes de violence que le président de la République, Cleveland, fut obligé de proclamer la loi martiale. La mitraille seule vint à bout des révoltés.
Je crois fort peu à l'avenir durable de ces sociétés par participation, qui mettent trop l'ouvrier à la merci de son patron et le lient pour un temps trop long à ce patron. Ce dernier d'ailleurs n'a aucun intérêt réel à faire participer les ouvriers à ses bénéfices, puisqu'il est certain qu'ils refuseront toujours de participer aux pertes et se révolteront dès qu'apparaîtront ces pertes. Ce n'est que par philanthropie pure ou par peur qu'un patron consent à partager ses bénéfices, et nul ne peut l'y forcer. On peut fonder quelque chose de durable sur l'intérêt, sentiment solide et ne changeant pas, mais non sur la philanthropie ou la peur, sentiments mobiles et d'une durée toujours éphémère. La philantrophie est en même temps trop voisine de la pitié pour inspirer aucune reconnaissance à ceux qui en sont l'objet. J'imagine que devant ses usines incendiées M. Pulmann a dû acquérir, sur la valeur de la philanthropie^ ces utiles notions de psychologie pratique que n'enseignent pas les livres et dont l'ignorance coûte parfois fort cher.
La seule forme possible de participation qui ménage absolument les intérêts du patron et de l'ouvrier et les rende indépendants l'un de l'autre, est la société
par actions, qui implique à la fois la participation aux pertes comme aux bénéfices, seule combinaison équitable et par conséquent acceptable. L'action émise à 25 francs, comme certaines actions anglaises, est à la portée de toutes les bourses, et je m'étonne qu'il ne se soit pas encore créé d'usines dont les actionnaires seraient uniquement les ouvriers. Le jour oîi les travailleurs seraient ainsi transformés en capitalistes, intéressés au succès des entreprises, leurs réclamations actuelles n'auraient plus de raisons d'être, puisqu'ils travailleraient uniquement pour eux-mômes. L'ouvrier qui, pour un motif quelconque, voudrait changer d'usine, n'aurait, comme un actionnaire ordinaire, qu'à vendre ses actions pour reprendre sa liberté, La seule difficulté serait de trouver des gens capables pour diriger l'usine, mais l'expérience enseignerait vite aux ouvriers la valeur de ces hommes capables et la nécessité de se les attacher en les rétribuant convenablement.
J'avais donné, il y a déjà longtemps, quelques indications sur ce sujet dans un de mes livres. Ce livre étant tombé sous les yeux d'un ingénieur belge, occupé à de grands travaux industriels, il fut frappé de l'utilité pratique de mon idée et m'écrivit qu'il allait tâcher de la réaliser. Je lui souhaite vivement le succès. La grosse difficulté consiste évidemment dans la souscription, qu'on ne peut demander à des ouvriers ne possédant rien, du capital nécessaire pour monter une affaire quelconque, une usine par exemple. Je ne vois guère, du moins pour le début, d'autre moyen d'exécution possible que de vendre en totalité ou en partie la propriété d'une usine déjà existante aux ouvriers qui y travaillent, comme on la vend à des
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actionnaires, mais en employant des combinaisons qui leur permettent de s'en rendre progressivement acquéreurs. Supposons par exemple un propriétaire d'usine voulant mettre son usine en actions, pour la vendre à ses ouvriers. Supposons encore qu'il ait toujours payé ces derniers 5 francs par jour. Admettons qu'il ne les paye plus désormais que 4 fr. 75 ou 4 fr. 50, et que la somme payée en moins soit versée au compte de chaque travailleur jusqu'au jour où le total des petites sommes journellement retenues forme une action de 25 francs. Cette action productive de dividendes serait déposée dans une caisse publique au nom de son possesseur, avec la stipulation qu'il pourra en toucher les coupons à sa guise, mais non la vendre avant un certain nombre d'années, de façon à lui ôter la tentation de s'en défaire. En continuant ainsi la même opération, l'ouvrier posséderait bientôt un nombre d'actions plus ou moins considérable, dont les revenus finiraient vite par compenser la réduction de son salaire, et constitueraient une rente pour sa vieillesse. Il serait alors devenu un rentier sans aucune intervention de l'État.
L'effet moral ainsi obtenu serait supérieur encore pour l'ouvrier aux avantages matériels. Il considérerait avec raison Tusine comme sa propriété personnelle et s'intéresserait à son succès. Assistant aux assemblées d'actionnaires, il apprendrait d'abord à comprendre, puis à discuter les affaires. Il saisirait bientôt le rôle du capital et Fengrenagedes nécessités économiques. Devenului aussi un capitaliste, il cesserait d'être un simple manœuvre. Finalement il serait sorti de sa sphère étroite, de son horizon borné. L'alliance entre le capital et le travail se serait graduellement substituée i l'antagonisme qui
règne aujourd'hui entre eux. Des intérêts actuellement en lutte seraient fusionnés. L'homme d'action et de tôle qui, prêchant d'exemple, aura su réaliser le premier cette idée pourra être considéré comme un des bienfaiteurs de l'humanité.
Nous ne pouvons examiner ici toutes les formes de la solidarité. Si nous n'avons pas étudié une des plus importantes, celle des syndicats, c'est que nous allons lui consacrer un paragraphe spécial.
Il est cependant une forme de solidarité que nous devons mentionner encore. Elle est constituée par les ligues d'individus réunis d'une façon momentanée ou durable pour obtenir une réforme ou défendre certains intérêts.
Cette forme d'association, assez nouvelle chez les peuples latins, est déjà ancienne chez les peuples jouissant depuis longtemps de la liberté et sachant s'en servir, tels que les Anglo-Saxons.
« Ici, dit Taine en parlant de TAngleterre, qu'un homme ait une bonne idée, il la communique à ses amis; plusieurs de ceux-ci la trouvent bonne. Tous ensemble fournissent de l'argent, la publient, appellent autour d'elle des sympathies et des souscriptions. Les sympathies et les souscriptions arrivent, la publicité augmente. La boule de neige va grossissant, heurte à la porte du Parlement, l'entre-bàille et finit par l'ouvrir ou l'enfoncer. Voilà le mécanisme des réformes, c'est ainsi qu'on fait soi-même ses affaires, et il faut se dire que, sur tout le sol de l'Angleterre il y a des pelotes de neige en train de devenir boules. »
C'est par des associations de cette sorte, telles que la Ligne pour la liberté des échanges de Cobden, que les Anglais ont obtenu leurs plus utiles réformes. Elles imposent leur volonté au Parlement dès qu'il devient visible qu'elles sont l'expression d'un vœu populaire.
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Il est en effel évident qu'aucun indÎTidu isolé, si influent qu'on le suppose, ne peut obtenir ce qu'obtient une association représentant de nombreux intérêts cgIlectifs. Bonvalot a montré, dans une conférence intéressante, ce que peut obtenir un groupement d'individus ayant des intérêts solidaires.
« Le TourÎDg-Club, qui compte plus de 70 000 membres, à Theure où je parle, est une puissance. Non seulement le Touring-Club t fourni aux cyclistes des cartes routières, des listes d'itinéraires, des prix réduits dans les hôtels, des postes de secours, mais il t réveillé la terrible administration des Ponts et Chaussées, et a fait construire des chemins cyclables. Il a fait plier les redoutables Compagnies de chemins de fer; il a transformé les rébarbatifs douaniers en gens obligeants, et rendu agréable le passage de la frontière. »
Le Touring-Club s'est fondé sans difficulté, parce que chacun de ses membres, moyennant une très faible rétribution, obtient la protection d'une puissante association dont il sent parfaitement avoir journellement besoin, et qui lui rembourse au centuple sa cotisation par les services qu'elle lui rend. Mais je doute qu'en France une association analogue puisse jamais avoir pour but, comme en Angleterre, une réforme importante d'intérêt général, par exemple la réforme de Téducation. Celui qui réussirait à organiser une ligue pour la réforme de l'enseignement, réunissant seulement le dixième des membres que compte le Touring-Club^ pourrait se vanter d'avoir rendu un immense service à son pays.
§ 3. — Les syndicats ouvriers
Les syndicats ont pour but de grouper sous une direction unique des individus ayant des intérêts iden-
tiques et le plus souvent exerçant la même profession. Leur nombre et leur puissance grandissent tous les jours. Ils sont nés des nécessités engendrées par révolution de rinduslrie moderne.
Ce sont les classes ouvrières qui ont tiré le plus intelligemment parti des syndicats, et on ne saurait trop étudier les résultats de leurs efiforts. Ce n'est pas en réalité le suffrage universel, mais surtout les syndicats qui leur ont donné leur puissance actuelle. Ces syndicats sont devenus Tarme des petits, des faibles, qui peuvent désormais traiter sur un pied d'égalité avec les plus hauts barons de Tindustrie et de la finance. Grâce à ces associations, les rapports entre patrons et ouvriers, employeurs et employés, tendent à se transformer entièrement. Devant eux, le patron n'est plus cet autocrate vaguement paternel, administrant sans discussion les choses du travail, gouvernant à sa guise des populations entières de travailleurs, réglant les conditions de l'ouvrage, les questions de salubrité, d'hygiène, etc. Devant sa volonté, ses fantaisies, ses faiblesses où ses erreurs, se dresse aujourd'hui le syndicat, qui représente, par le nombre et par l'unité de volonté, une puissance presque égale à la sienne. Pouvoir despotique sans doute pour ses affiliés, mais qui s'évanouirait s'il cessait d'être despotique*.
(1) L'obéissance que les syndicats latins exigent de leurs associés est tout à fait absolue, et leur anonymat leur permet de traiter ces derniers avec une dureté qu'on ne tolérerait d'aucun tyran. On se rappelle l'histoire de cet ouvrier fondeur que le syndicat des fondeurs de cuivre avait mis ii l'index parce qu'il s'était refusé à quitter une maison mise ellemême à l'index. N'ayant pu retrouver du travail nulle part, car les patrons qui Tauraient employé auraient vu leurs ateliers frappés d'interdiction, il en fut réduit, pour ne pas mourir de faim, à demander une indemnité aux tribunaux. Grâce à, plusieurs années do persévérance, il finit par faire condamner le syndicat à lui verser une indemnité de 5 000 francs. Le travailleur semble ne pouvoir éviter une tyran-
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Ces syndicats semblent bien une conséquence nécessaire de révolution moderne, puisqu'on les voit se propager si vite. Il n'est plus aujourd'hui, même en dehors des ouvriers, une corporation : épiciers, charbonniers, égoutiers etc., qui ne se syndique. Naturellement aussi les patrons se syndiquent à leur tour pour se défendre ; mais, alors qu'en France les syndicats patronaux sont au nombre de 1 400 avec 114000 adhérents, les syndicats ouvriers sont au nombre de 2000 avec plus de 400 000 membres. Il y a de ces syndicats, tels que ceux des employés de chemins de fer, qui comptent 80 000 membres. Ce sont des armées puissantes, obéissant sans discussion à la voix d'un chef, et avec lesquelles il faut absolument compter. Elles constituent une force aveugle souvent, redoutable toujours, et qui dans tous les cas rend des services aux travailleurs, ne fût-ce que celui d'élever leur niveau moral, de transformer de craintifs mercenaires en hommes auxquels on doit des égards et avec lesquels il faut discuter sur un pied d'égalité.
Les peuples latins ayant malheureusement des tendances fort autocratiques, les syndicats ouvriers formés chez eux deviennent aussi despotiques que pou-
nie qu'à la condition d'en 8ubir une aulrc, mais au moins cotte autre peut-elle lui rendre quelques services. Les pouvoirs publics redoutent extrêmement les syndicats et les traitent en véritables puissances. Tout le monde a les yeux fixés sur eux. Lorsqu'il fut question de la grève générale des mineurs français, les journaux se préoccupèrent autant des délibérations d'une demi-douzaine de délégués ouvriers attablés dans l'arrière-bouliquo d'un marchand de vin que de celles d'un potentat discutant de la paix ou de la guerre avec ses conseillers. Les ministres reçurent les représentants du syndicat comme ils auraient reçu les ambassadeurs d'une puissance étrangère et examinèrent avec déférence leurs plus invraisemblables exigences. En attendant les décisions du syndicat, le gouvernement délibéra sur le nombre des régiments qu'il fallait mobiliser pour occuper des positions stratégiques en vue d'une future lutte.
Valent Têtre jadis les patrons. Actuellement le sort de
ces derniers est devenu assez peu enviable. Les lignes
suivantes, extraites d'un discours prononcé par un
ancien ministre, M. Barthou, donne une idée de leur
exislence.
<t Menacés sans cesse par les lois gardiennes de la liberté des syndicats, exposés à des brutalités légales et à la prison, n'ayant plus d'autorité effective sur leur personnel ouvrier, accablés de charges pour suffire aux caisses de chômage, d'accidents, de maladie et de vieillesse, ne pouvant plus reporter ces charges sur les salariés k cause de leur énormité même qui provoquerait un soulèvement du peuple, frustrés encore par l'impôt progressif de la fortune conquise à travers toutes ces difficultés et toutes ces humiliations, n'étant plus maîtres que de nom, et pour subir les hasards malheureux et les risques, les patrons, les chefs d'industrie, découragés, renonceront, abdiqueront, ou tout au moins travailleront sans élan et sans courage, se dérobant à leur tâche comme les collecteurs des derniers siècles de l'empire romain. »
Ce n'est pas en France seulement que des plaintes analogues se font entendre. Môme en Angleterre, où le rôle des syndicats ouvriers {Trades-unions) fut pendant longtemps considéré comme utile, on commence à les trouver fort tyranniques, aussi bien pour le patron que pour l'ouvrier. On paraît redouter surtout leur rôle politique qui pourrait devenir considérable car leurs membres forment maintenant le quart du corps électoral.
Une force supérieure à toutes les institutions, la nécessité, finira sans doute par adoucir des rapports si pleins d'amertume et si tendus aujourd'hui. L'ouvrier, qui traite maintenant le patron en ennemi, finira par comprendre que les intérêts des chefs d'usine et des travailleurs sont du même ordre, et que les premiers comme les seconds obéissent à des maîtres communs : la clientèle et les lois économiques, seules régulatrices réelles des salaires.
Le Bon. — Psych. du social. Î7
De toutes façons, les anciennes relations familiales OU autocratiques entre patrons et ouvriers, maîtres et serviteurs, sont aujourd'hui bien finies. Nous pouvons les regretter, comme nous regrettons les morts mais en sachant bien que nous ne les reverrons pas. Dans révolution future du monde ce seront des inlérèts économiques qui régiront le cours des choses. L'homme pour se protéger et se défendre ne fera plus appel à la bienfaisance et à la charité, mais uniquement h la solidarité. La charité et la bienfaisance sont des survivances sans prestige et sans action d'un passé que nous voyons mourir. L'avenir ne les connaîtra plus.
§ 4. — Les uNDUSTaiEs a gestion communale