‹ Psychologie économiqueChapitre 5 sur 31 · LA CONCURRENCE · texte numérisé non relu

LA CONCURRENCE

Non moins intéressants que les conflits du patron et de ses ouvriers, co-producteurs d'un môme produit dans un même atelier ou une même usine, sont les conflits des producteurs d'un même article dans des ateliers ou des usines différents. G*est à cette lutte surtout qu'ont eu égard les économistes qui ont parlé de la concurrence et vanté ses vertus magiques. On peut s'étonner, disons-le tout d'abord, d'entendre les mômes écrivains, assez souvent, célébrer à la fois les louanges de la concurrence et celles de l'échange. L'échange est l'harmonie des producteurs d'articles dissemblables; la concurrence est l'antagonisme des producteurs d'articles similaires. Louer en môme temps l'association et la guerre, — la guerre que l'on maudit d'ailleurs sous son esprit militaire, mais que l'on surfait, en revanche, sous ses formes industrielles, — n'est-ce pas quelque peu contradictoire ? Stuart Mill nous explique très bien pourquoi les économistes ont de tout temps fermé les yeux à certaines vérités et oulré l'importance de leurs principes. A propos de la concurrence et de la coiUume et de leur action sur la reparution des produits, il écrit : « Les économistes se sont accoutumés à donner une importance presque exclusive au premier de ces mobiles, à exagérer l'effet de la concurrence et à tenir peu de compte de l'autre principe qui le combat... C'est ce qu'on peut jusqu'à un certain point concevoir si Ton considère que c*e$t seulement grâce au principe de la con^ currence que Céconomie politique a quelque prétention au

Taaoe. — Piych. écon. II. — 5

caractère scientifique. En lanl que les rentes, les profits, les salaires, les prix, sont déterminés par la concurrence, on peut leur assigner des lois. Supposez que la concurrence soit leur unique régulateur et Ton pourra poser des principes d'une généralité étendue et d'une exactitude scientifique qui les réijiront. Ccst avec raison que récononiiste pense que c est là son domaine propre. » Ainsi, Stuart Mill partage l'erreur qu'il signale et qu'il prend pour une vérité évidente. 11 n'a pas vu, non plus que les autres écrivains, que Taction de la coutume — et aussi des autres formes de l'imitation — peut donner lieu, aussi bien et beaucoup mieux que Taction de la concurrence, à des « principes d'une généralité étendue et d'un exactitude scientifique. » Et c'est pour n'avoir pas vu cela que, comme tous ses collègues, il s'est opiniâtre à poursuivre un ancien sillon où il a fleuri bien plus d'herbes folles que de blé...

Les économistes ont cru avoir suffisamment traité des effets de la coutume, quand ils en ont dit un mot, en passant, comme s'il s'agissait d'une simph perturbation des courbes soi-disant régulières tracées sous l'influence de la concurrence, c'est-à-dire de l'offre et de la demande. Mais ils ont oublié que les astronomes regardent les perturbations comme soumises elles-mêmes à des lois régulières, aussi régulières que les lois d'après lesquelles les ellipses planétaires sont produites, et que perturbations et ellipses sont des conséquences d'un môme principe. L'économie politique ne sera constituée que le jour où on aura reconnu quelque chose d'analogue à ce qu'ont vu les astronomes.

Si la concurrence est la loi suprême des prix, les prix déterminés par la concurrence sont toujours les seuls justes, et, quand la concurrence tend à ruiner une industrie par des prix décourageants, comme ceux de la soie en 1885, tout syndicat qui s'établit — comme il s'en est établi à celte époque entre une maison lyonnaise et des maisons italiennes'

(1) Voir Claudio Jannet, le Capital,

— doit èlre interdit. Cependant, ce sont les prix imposés par ce syndicat d accaparement qui ont sauvé l'industrie de la soie. Cet exemple n*est pas unique ; mais, le serait-il, il sufQrait à montrer le caractère tout empirique des vertus prêtées à la concurrence. En réalité, tout syndicat qui se forme tend à imposer un prix ou un salaire autre que celui que la libre concurrence établirait, et, dans une certaine mesure, il y parvient le plus souvent, on peut dire toujours. Donc, ou il faut proscrire tous les syndicats, ou il faut adraellrc que leur visée peut être légitime, que le prix obtenu par leur influence peut être plus juste et plus utile au bien général que le prix résnllanl de la concurrence; et dès lors, c'est en dehors de celle-ci, on doit en convenir, qu'il faut chercher la pierre de touche du juste prix, du prix naturel et normal.

Di:îons franchement que les prix fixés par la concurrence sont toujours plus ou moins injustes, quelquefois d'une injustice criante, soit par excès, comme les honoraires de certains spécialistes ou de certains artistes même, soit par défaut, comme le salaire de beaucoup d'ouvriers et surtout de beaucoup d'ouvrières, de certains fonctionnaires aussi, comme le prix de vente de certains produits agricoles, et qu'il est nécessaire de rectifier ces erreurs, de réfréner ces exagérations dans un sens ou dans l'autre ^ La difficulté est de trouver un bon frein, qui ne fasse pas plus de mal que le mal combattu par lui. Reconnaissons que rétablissement des syndicats n*est qu'une solution provisoire. Tout syndicat de vendeurs tendant à susciter un syndicat d'acheteurs correspondant, tout syndicat de patrons ou d'ouvriers tendant à susciter un syndicat contraire d'ouvriers ou de patrons, la

(I) Cnrcy a montré une différence importante entre la concurrence des produits et la concurrence des services. Si l'homme qui n'a que ses bras pour vivre et qui les offre est en concurrence avec un autre qui les olFrc aussi, il peut se trouver conduit û les offrir pour rien, c'est-à-dire à accepter la vie d'esclave, qui travaille gratis. £u ce sens, Carey a raison de dire que « toute la question de la liberté et de l'esclavage pour l'homme est contenue dans celle delà concurrence... j»

lulte d*influences entre syndicats fait renaître la concurrence, sous une forme seulement accentuée et amplifiée. Dira-t-on que les injustices produites par la concurrence primitive, que les syndicats ont éloulTée, risquent ainsi de s*amplifier ellesmêmes par TefTet de cette transformation? El ajouterat-on qu*il n*y a nul moyen de sortir de là si ce n'est de recourir à l'intervention d'une autorité supérieure, celle de TÉtat, c'est-à-dire la force d'un parti politique triomphant? Nous verrons pourquoi cette conclusion n'est pas inévitable.

Les producteurs du môme article ne sont pas tous rivaux entre eux ; il n'y a de rivalité et d'antagonisme qu'entre ceux dont chacun pourrait sans trop de difficulté servir la clientèle des autres si ceux-ci venaient à cesser leur production. Or, ce groupe est toujours une simple fraction, en général minime — môme aux époques de civilisation avancée — du chiffre total des producteurs similaires répandus sur tout le territoire social. En effet, P il est beaucoup d'industries qui, par leur nature, — maçonnerie, charpenlerie, menuiserie, cordonnerie sur mesure, etc., — ne comportent qu'une production restreinte pour une clientèle circonscrite ; 2* mônoie dans les industries à champ plus ample, où l'emploi des machines est toujours possible, il ne l'est que dans une certaine mesure au delà de laquelle la surveillance de trop gigantesques ateliers excéderait la portée du regard d'un seul et même directeur ; ou bien il est des limites à la somme des capitaux qu'on peut effectivement réunir sur une place donnée pour étendre la production ; ou enfin, étant donné le réseau des voies ferrées et des voies maritimes, l'état des moyens de locomotion et de communication, de trafic international ou intra-national, il y a un rayon passé lequel le transport des marchandises fabriquées serait pratiquement impossible, soit à cause du prix, soit à cause du temps toujours limité dans lequel la consommation de ces articles est contenue. Par toutes ces raisons, on n'a jamais vu encore

et, — malgré F extension croissante du rayon dont il s'agit — on ne verra que dans un avenir assez lointain, un producteur quelconque, à lui seul, à moins d'une coalition avec ses confrères, pouvoir prétendre avec chances sérieuses de succès à accaparer la fabrication de son produit sur toute la surface du globe terrestre.

Jusqu'ici, en somme, les producteurs d'un même article qui se font réellement obstacle sont en petit nombre, quoique en nombre grandissant ; ce sont ceux qui sont trop voisins les uns des autres pour ne pas se disputer une même clientèle. — Quant à ceux qui ne sont pas compris dans ce cercle de voisinage — cercle qui va s'élargissant toujours — et qui sont à une distance suffisante pour ne pas se gAner, dislance variable d'après les idées, les mœurs, les inventions relatives à la locomotion, non seulement entre ceux-là il n'y a pas rivalité mutuelle, mais il y a une réelle et importante solidarité. Car, chacun d'eux est intéressé à ce que, hors de sa sphère propre de clientèle, il se crée d'autres ateliers, d'autres usines semblables, qui développent ou entretiennent le besoin et Thabitude de consommer l'article qu'il produit. Si, par malheur pour lui, ces collègues éloignés venaient à cesser leur fabrication, il arriverait fatalement ou probablement, que par suite de la contagion imitative, la demande de cet article diminuerait, s'affaiblirait, dans la région même où rayonnent ces produits. Par exemple, supposez que toutes les fabriques de soieries, sauf une seule, viennent & s'arrêter. La survivante triomphera d'abord, doublera, triplera sa picduclicn, soit; mais bientôt, quoi qu'elle puisse faire, il lui sera impossible de combler le vide laissé par ses concurrentes, par ses collaboratrices aussi bien. Et enfin, le besoin d'étoffes de soie s'étant perdu faute d'aliments dans beaucoup de pays et cette désuétude s'étant étendue de proche en proche, il pourra très bien se faire que, au bout d'un certain nombre d'années, la fabrique unique, en dépit de son monopole, à raison même de son

moDopoIe, produise moins de soieries qu*elle n'en produisait auparavant.

Ce que je dis des producteurs d un môme article peut s'appliquer aux consommateurs de ce même arlicle. Eux aussi sont solidaires et mutuellement auxiliaires, plutôt que rivaux, quand c'est à des magasins différents qu'ils vont s^adresser. Chacun d'eux est intéressé à ce que le besoin de Tarlicle qu'il veut acheter reste répandu dans le public, ne s'y affaiblisse pas, ne s'y restreigne pas, afin que la satisfaction de son propre besoin reste toujours possible et ne devienne pas plus difficile ni plus coûteux.

Mais revenons aux co-producteurs. Il résulte malheureusement de ce qui précède une conséquence inquiétante: c'est que les progrès de la civilisation, en étendant constamment pour chaque fabrique sa sphère d'action, a pour effet inévitable de faire croître la proportion des co-producteurs antagonistes aux dépens de la proportion des co-producteurs auxiliaires. Cependant, cet effet est en partie compensé par une autre conséquence, inévitable aussi: à mesure que les industries voisines voient s'étendre leur clientèle lointaine, elles se disputent moins vivement leur clientèle rapprochée, et finissent souvent par s'entendre, en dépit de leur rivalité à cet égard, de moins en moins sentie, pour exploiter de mieux en mieux le client extérieur. Quand une industrie ne comporte qu'un débouché local et restreint, — boulangerie, boucherie, etc., — les industriels qui l'exercent dans une môme localité sont, d'ordinaire, à l'état d'âpre concurrence. 11 n'en est pas de môme quand elle a un grand débouché» national ou international. On voit alors se rassembler, se pelotonner dans une môme région, des fabriques, des usines similaires, par exemple les papeteries dans la région d'Angoulôme, les fabriques de coton aux environs de Manchester, ailleurs les forges, etc., et ces établissements sont, pourrailon dire, encore plus associés que rivaux, alors môme qu'ils ne sont pas syndiqués. Ils collaborent et s'entr'aident dans

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une large mesure, ils se procurent tour à tour des covriers ; et travaillent ensemble à la conquête de nouveaux pays par rinduslrîe nationale. Il ne faut donc pas s*étonner si» dans la grande industrie» les semblables se rapprochent, et si, dans la petite industrie, ils se fuient. Les vrais rivaux des grands fabricants sont bien moins leurs voisins et confrères que les grands fabricants similaires des autres pays.

Mais c*est là qu'est le danger. Car, précisément parce qu'ils sont étrangers les uns aux autres, séparés par la natio^ nalité, la religion, la race, les mœurs, les concurrents ici deviennent facilement des ennemis et se traitent comme tels; tandis que, chez les rivaux de la pelile industrie locale, r&preté de la rivalité est adoucie par les rapports habituels de bon voisinage et de concitoyenneté. De là le fait redoutable que la concurrence des grands industriels, d'une nation à l'autre, est devenue une nouvelle source de guerres, comme on Ta vu notamment par la guerre des États-Unis contre l'Espagne, où une presse payée par des industriels intéressés à l'exploitation de Cuba a mis le feu aux poudres. El tout semble présager que celle source grossira de plus en plus, pendant que diminueront peut-être, sans jamais tarir, les sources anciennes, jaillies des orgueils et des amourspropres nationaux et de causes politiques. On peut craindre qu'il n'y ait point compensation toujours.

Est-ce que le progrès de la civilisation tend à multiplier aussi entre les consommateurs d'un même article les causes d'antagonisme, et à restreindre le sentimentde la solidarité? 11 faut distinguer. Plus les consommateurs sont nombreux, plus le prix s'abaisse; et chacun d'eux est par suite, intéressé à ce que ses désirs soient partagés, à ce que ses besoins se répandent. Mais il n'en est ainsi que pour les produits dont la fabrication est illimitée et ne devient pas plus mal aisée en ! s'étendant. Quant aux marchandises dont la production est^ renfermée dans des limites qui peuvent, il est vrai, se dilater, * mais moins vite et plus mal aisément que ne progresse la

consominalion correspondante, la hausse de leur prix est une suite évidente du nombre croissant de leurs consommateurs ; et chacun d'eux a intérêt à ce que les autres soient moins nombreux. Or, les produits qui sont dans ce dernier cas sont d'un ordre particulièrement important : ce sont les objets d*aliroentation d'une part, et, d'autre part, les objets de grand luxe. A l'égard de ces deux catégories si différentes d'articles, la civilisation n'a cessé d'étendre et d'aviver le sentiment de la rivalité, de l'hostilité presque, entre leurs co-consommateurs. Jadis, le consommateur de blé ou de viande, en Normandie, ne pouvait voir un rival dans le consommateur de blé ou de viande en Provence» ou même en Bourgogne. Mais, à présent que le sac de blé ou la béte à cornes peuvent élre si facilement, et à si faible prix, transportés de Marseille à Rouen, les Normands, en temps de famine, verraient dans les Marseillais, aussi bien que dans les Parisiens ou les Picards, des obstacles à la satisfaction de leur faim. Heureusement, ce ne sont pas seulement les blés et les bestiaux d'une province éloignée, mais ceux encore d'Amérique ou d'une autre terre lointaine, qui peuvent être importés chez nous, et, comme il est bien improbable qu'un déficit de récoltes se produise à la fois sur tous les continents, celle extension du rayon de la concurrence entre consommateurs aura eu pour effet, finalement, de la rendre beaucoup moins âpre et d'écarter tout risque sérieux de famine. Mais il n'en est pas moins vrai que, un jour ou l'autre, cette chose invraisemblable peut arriver. Et, dans ce cas, les mangeurs de pain de chaque pays se sentiront pour adversaires, pour ennemis mortels, les mangeurs de pain du monde entier.

De là la gravité, la majesté des questions sociales à notre époque. Le rayon de l'envie et de la haiqe possibles, à partir de chaque cœur, s'est prodigieusement étendu, le nombre des personnes à envier et à détester éventuellement s'est augmenté dans des proportions fabuleuses. C'est d'autant plus redoutable que, à la différence de l'amour, amorti par

i'absencOy la haine ^'avive par Tabsence même» par la dis-^ '\ tance el Tignorance de son objet. Moins on se connaît, plus on peut se haïr» au moindre obstacle qu*on s* oppose. On a beau être gêné dans Texpansion de ses désirs par la rivalité d*un compatriote, d'un concitoyen, d*un collègue, on ne le \ haït pas, on ne sent naître Tanimosité contre lui qu*à la ^ longue, à force de froissements et de gônes réciproques; et; il faut des griefs accumulés pour qu*on arrive à se haïr jus-, qu'à s*armer les uns contre les autres; mais, s'il s'agit d'un étranger lointain, dun Chinois, d'un Turc, d'un Africain, il ; suffit d'une contrariété légère d'intérêts pour que la guerre éclate. — On doit bien prendre garde à cette considération si l'on ne veut pas se faire d'illusion, cruellement déçue, sur la durée, sur la stabilité de l'équilibre de la Paix entre les nations modernes.

Dans un trop court passage sur « l'histoire de la concurrence » ^ M. Beauregard dit que la concurrence a commence par exister entre les groupes et s'est développée en se produisant entre les individus. Celle vue ne me semble pas juste : le clan primitif, qui esl, avec la famille, le plus ancien groupe connu, ne rivalisail en rien, au point de vue économique, avec les clans voisins ; el, dans chaque clan, chaque maisonnée formait un phalanstère, se suffisant à luimême. Quand la concurrence est née, c'est entre les individus qui, par leur initiative vagabonde, se détachaient de ces groupes; et cet individualisme n'a été qu'une étape intermédiaire enlre le collectivisme familial, d*où il procède, et le collectivisme corporatif, puis civique, où il aboutit. Alors les corporations entrent en conflit, mais la rivalité entre elles a été bien faible d abord, car, à Tépoque où elles ' sont nées, le rayon de la concurrence possible entre les producteurs d'un même article était très borné, à cause de la difficulté des communications et des transports. C'était entre

(l) Souveau diclionnaire (Téconom. pol. V« Concurrence.

les marchands voyageurs, entre les avepturiers du négoce, qui franchissaient au prix de leur vie les fleuves et les monts hérissés de châteaux pillards, que la concurrence se faisait sentir avec force; c*csl h ces premiers pionniers du commerce, puis de Tinduslrie individuelle, qu'est due, par degrés, la brillante floraison de notre industrie moderne. Mais n'est-il pas visible que ce nouvel accès d*individualisine nous mène tout droit à une nouvelle et plus ample phase d'association où la concurrence entre individus renaîtra, renaît déjà, sous la forme de trusts gigantesques qui guerroient à coups de tarifs, de syndicats unis et rangés en ordre de bataille qui entament des campagnes émouvantes, sur une ligne immense, où il y a des morts souvent, et surtout des blessés sans nombre... Ainsi, à l'inverse de révolution indiquée par la formule de M. Beauregard, je dirais plutôt que la concurrence va des individus aux groupes, et à des groupes de plus en plus vastes.

Soit individuelle, soit collective, d'ailleurs, la concurrence met toujours en présence deux volontés sciemment et délibérément antagonistes, la volonté de deux industriels rivaux ou la volonté de deux chefs de sociétés rivales qui travaillent par tous les moyens, licites ou même illicites, à s'exterminer commercialement. 11 y a là, dans cette guerre commerciale, dont les obus et les boulets s'entre-croisent continuellement au sein de la Paix la plus profonde en apparence, une extraordinaire dépense d'inventions qu'on ne remarque pas assez. Dans son bel Essai sur C Imagination créatrice^ M. Ribot développe cette idée fort juste que rimagination commerciale, dans ses procédés, ressemble à rimagination militaire. Chez le grand négociant qui a l'idée d'une opération, qui la médite longtemps, qui, après l'avoir conçue et méditée, la modifie à chaque instant, d'après les informations télégraphiques et épistolaires reçues de ses nombreux correspondants, le commerce est « une forme de la guerre ». Outre l'intuition initiale qui révèle rafl*aire et

le moment opportuns, rimaginalion commerciale suppose un plan de campagne bien étudié dans les détails, pour Tattaque et pour la défense, un coup d'œll rapide et sûr à tous les moments de Texécution pour modifier ce plan incessamment. 9

Hais gardons-nous de nous méprendre sur la nature de ces inventions quasi militaires que la lutte industrielle ou commerciale fait jaillir de part et d*autre, comme le combat fait inventer les ruses de guerre. On aurait tort d*en conclure, avec l'école classique, que la concurrence est la mère du progrès industriel et commercial, la source abondante de la richesse. Ces inventions dont il s'agit, ces inventions nées de la bataille, ne doivent pas êlre confondues avec les inventions nées de la paix, du loisir, de la recherche désintéressée et amoureuse. Par celles-ci les sciences avancent, et, à la suite des sciences, les industries; par celles-là certains industriels s'enrichissent et d'autres sont ruinés, ce qui est bien différent'. Les grands progrès de l'armement et de la technique militaire sont-ils dus à* la guerre? Non. Pendant vingt ans de guerre sous la Révolution et l'Empire, la balistique n*a pus fait un pus; et c^est pendant la longue paix qui a suivi 4815 que s*est lentement préparée la transformation profonde des armes h feu, comme un simple corollaire des progrès de la chimie et de la métallurgie, dues à des recherches de laboratoire. Ce sont des savants et des ingénieurs qui, paisiblement, par le réseau des chemins de fer, par les télégraphes, les téléphones, les bicyclettes, l'aérostation, ont révolutionné tout l'art de la guerre, de la guerre terrestre et de la guerre maritime. Dans une paix profonde ont été inventés les torpilleurs; dans une paix profonde se sont accumulées depuis trente ans les inventions

(i) Ajoutons que cette sorte d'imagination se répète Tort. D*après Claudio Jannet, les procédés plus ou moins abusifs employés par les groupements modernes de négociants, par les ti-usts ou karlcls, sont semblables à ceux que pratiquaient les yaildes de marchands, au moyen âge, en Allemague, en Angleterre, en France (p. 307).

militaires les plus transformatrices que le monde ait vues, depuis l'invention de la poudre à canon, née dans le creuset de tranquilles alchimistes. Il est vrai que les guerres de l'Empire ont provoqué l'éruption du génie de Napoléon; mais les idées géniales qui lui ont fait gagner des batailles sont, comme toutes les inventions de circonstance imaginées par les généraux ou les hommes d'État, d'une nature toute spéciale. Elles sont utiles à la condition de n'être pas imitées par les adversaires, tandis que les inventions fondamentales, qui constituent le trésor héréditaire et sans cesse grossi de Thumanilé, sont destinées à être imitées et doivent leur fécondité à leur imitation môme. Plus elles débordent, comme le Nil et le Niger, plus elles fertilisent.

Ce qui est vrai des luttes militaires l'est aussi bien des luttes industrielles. Ce n'est pas elles qui ont fait découvrir la puissance de la vapcMir, la conversion des forces physiques, le transport de l'électricité à dislance, toutes les connaissances scienliQques dont les machines modernes ne sont qu'une application et un emploi. La plupart même de ces machines n ont point été suscitées par la concurrence. La concurrence, par son action directe, n'a stimulé vraiment d'autre inventivité que celle de la réclame, ce Prolce aux mille formes; et là, par exemple, il faut reconnaître qu'elle a eu une prodigieuse efficacité. Mais ces ingéniosités de la réclame, comme celles des politiques et des grands guerriers, ont ce caractère de perdre leur utilité à mesure qu'on les imite, parce qu'elles se neutralisent en s'imitant'.

Ce n'est point seulement l'art de la réclame, c'est aussi, par malheur, l'art de la contrefaçon, de la falsification, du mensonge lucratif sous les déguisements les plus variés.

1 1 ) Les fausses slalisliques sont une variété pcrfectionnOe. réservée à noire à>:c. du inensoiigH et du Taux. — On fait de fausses statistiques de nos jnurs pour la inruu* raison qu'au moyen âge on faisait de fausset tivcrêlules. nuand on ne croit qu'aux chiffres, il faut tromper à laitic des cliilfrcs, roniuie. lorsqu'on croyait à rinfaillibilitê du pape, il fallait tromper à l'aide d'un document pseudo-pontifical.

qui se déploie par laclion de la concurrence. La camelote, la pacotille, les aliments frelatés, sont ses enfants naturels et légitimes. Quand un monopole s'est établi, — par l'effet même de la concurrence, car le monopole naît de la concurrence aussi inévitablement que la conquête résulte de la guerre, — on est frappé de ses abus; mais on oublie les abus antérieurs dont les siens ne sont que la reproduction, le plus souvent atténuée et partielle. Je prends l'exemple le plus défavorable à ma thèse : les monnaies. Le monopole de battre monnaie a paru la source des altérations monétaires si justement reprochées à la monarchie française, sur* tout sous les Valois. Mais, quand tous les seigneurs battaient monnaie, il y avait autant de faux-monnayeurs que de seigneurs, et c'est comme moins impure et plus répandue que la monnaie royale a Qni par s'établir au-dessus de* toutes les autres, qu'elle a englouties. Il est vrai que, lorsque le droit de monétiser a été monopolisé par le roi, il n'a pas tardé & en abuser; mais, en somme, ce monopole a été finalement utile, mémo au point de vue de la pureté des métaux, et l'unité qu'il nous a value est incontestablement préférable à l'incohérente diversité d'autrefois. Soyons certains que, si la monnaie était soumise, comme une marchandise quelconque, au régime de la libre concurrence, ce serait — comme le remarque, je crois, Fourier quelque part — le règne absolu de la fausse monnaie. Et, à ce propos, puisque, d'après les économistes classiques, la monnaie est une marchandise comme une autre, on ne voit pas pourquoi ils ne préconisent pas le laisser-faire en ce qui la concerne aussi. Ou bien, s'ils conviennent que la libre frappe aurait ses inconvénients et que le monopole de l'État se justifie à cet égard, on ne voit pas pourquoi ils élèvent des objections radicales contre tout autre monopole industriel de rEtat.

Nous venons de dire en passant que le fruit naturel de la lutte économique est le triomphe économique, le monopole.

78 LOPrOSmON ÉCONOMIQUE

OÙ elle aboutit fatalement*, après des péripéties plus ou moins prolongées. La distribution actuelle de la richesse aux États-Unis en est une preuve saisissante. Là on a vu la concurrence se donner libre carrière ; et, pendant longtemps, les résultats étaient faits pour conGrmer cri apparence les prévisions des économistes. Une population nombreuse vivait dans une médiocrité universelle, sans indigence ni opulence. Mais, à présent, depuis la guerre de Sécession, les choses ont bien changé ". Les États-Unis donnent le spectacle, dit M. de Yarigny, « d'une accumulation énorme de capitaux dans un petit nombre de mains, d^immenses fortunes à côté de grandes misères, conséquences inéluctables de la grande industrie, de la grande propriété, se substituant, i»ar la force des choses, à une production restreinte, à une ai<anee moyenne mais générale ». La démocratie américaine voit ainsi surgir de son scindes rois variés, aux royaumes entrelacés mais gigantesques, le roi du pétrole, le roi du fer, le roi du cuivre, etc. Elle voit des industries vitales, nécessaires, monopolisées par quelques hommes; et, chose plus étrange, elle n*a pas trop ù se plaindre jusqu'ici d'être exploitée par eux plutôt que par la foule des petits concurrents qu'ils ont écrasés. De môme que les grands magasins, les grandes usines vendent à meilleur marché.

La concurrence entre les compagnies de chemins de fer, quand elle a lieu, ne peut se terminer que par leur accord, tant leur intérêt à s'accorder est manifeste. (V. Colson,

(1) Je dis fatalement, à raison même des progrès de routillagc et de la Tabricalion. et de l'cnormité des capitaux employés. Un grand industriel, de nos jours -- ce qui eût semblé paradoxal autrefois — a parfois intérêt à produire à un prix qui est inférieur au prix de revient; car il perd moins en fabriquant à perle qu'il ne perdrait eu arrêtant sa production ou même en la ralentissant. L'un d'eux, américain, M. Carneggie, dit avoir connu des manufacturiers qui ont produit de la sorte pendant des mois ou des années — jusqu'au moment où uu ttuist scst formé entre eux. comme la seule solution possible de celte situation critique.

(2| Voir, à ce sujet, les Grandes fortunes aux Étals-Unis, par M. de Yarigny (18^8) et les Trusts américains, par M. de Rouziers (1899).

Transports et tarifs^ à ce sujet.) Celte question de la concurrence des chemins de fer s'est posée partout. Elle a reçu des solutions diverses. En France, « on peut dire que c'est avec lapprobation et môme les encouragements de Tadministralion que Taccord s'est établi pour le partage amiable du trafic entre les divers réseaux. Aussi y a t-il eu, dans la création de notre réseau, fort peu de doubles emplois entraînant un gaspillage inutile de capitaux, et, si son développement a été parfois trop rapide, du moins est-il resté logique et rationnel. »

Nous n'avons rien & envier ici aux Américains ni aux Anglais. En Angleterre, après une période d^engouement, de 18i5 à i848, où des multitudes de concessions ont été accordées à des Compagnies, des fusions s'opérèrent entre celles-ci, qui se trouvèrent réduites à 8 ou iO, nombre à peu près égal à celui des 6 grandes compagnies françaises. Ces compagnies anglaises avaient des réseaux enchevêtrés. Après une guerre acharnée, pendant laquelle le public souffrait de l'inégalité et de la variabilité la plus intolérable des tarifs, elles ont fini par s'accorder. Mais, comme il a fallu avoir des prix basés sur les capitaux incalculables engloutis dans tous ces tâtonnemenls, « les chemins de fer anglais sont les plus chers de l'Europe », quoique les compagnies ne réalisent pas beaucoup de bénéfices.

c( Aux Ëtats-Unis, une législation semblable à celle de l'Angleterre a amené une situation analogue, avec cette différence, qu'au lieu d'être arrivées à la période de la coalition, les Compagnies en sont encore aux tentatives d'entente » (c'est-à-dire qu'elles sont en retard sur les nôtres) (Colson écrivait en 1892; je crois qu'à présent la phase de coalition est plus avancée en Amérique), w Malgré lacon-^ currence^ les prix du transport des voyageurs sont restés plus élevés aux États-Unis qu'en France. )> Pour les marchandises, c'est différent.

Les voies navigables font aux chemins de fer une concur-

80 L'OPPOSITION lîCONOMIQUE

rence intéressante. Les fleuves et canaux sont le plus souvent battus dans cette lutte, parce que, contrairement à ce qu'on croit, le transport par eau (par eau douce) est plus cher, somme toute, que par les voies ferrées. Mais, en revanche, les chemins de fer sont partout battus par les bateaux marins. — Là aussi, il y a finalement coalition ou défaite complète, et monopole.

La libre concurrence des chemins de fer américains donne lieu h de grands abus qui sont un argument très fort en faveur soit des chemins de fer d'État soit de la surveillance par rÈtat des grandes compagnies de chemins de fer. Les Compagnies américaines se prêtent à des manœuvres des trusts pour écraser les concurrents : elles abaissent leurs tarifs en faveur des industriels qu'elles protègent, qu'elles ont intérêt à protéger, et les élèvent contre les industriels rivaux. Sans ce concours des Compagnies de chemins de fer, les trusts seraient infiniment moins puissants.

Or, nous sommes choqués de voir ces inégalités de tarif. A vrai dire, pourquoi ces inégalités-là nous paraissent-elles injustes et insupportables, alors que le fait même de la construction d'une ligne ferrée ici plutôt que là, plus près ou plus loin de telle ou telle usine, constitue une inégalité non moins criante, non moins préjudiciable aux unes et utile aux autres?

Jusqu'ici, il est vrai, tous ces monopoles, aboutissements de la concurrence, ont été partiels et passagers. Aucun d'eux n'a pu s'exercer sur toute la surface du globe, aucun d'eux n'a pu se maintenir indéfiniment. Mais cela tient à deux causes : d'une part, le progrès des moyens de transport et de communication n'est pas achevé, il se continue toujours, ne cessant d'abaisser les tarifs et de faire surgir, contre tout monopole momentané, des concurrents inattendus, venus de plus loin ; d'autre part, l'ère des nationalités escarpées et closes n'est pas encore terminée, et nous n'avançons que

lentement dans la voie, soit de Timpérialisme, soit de la fédération, deux embouchures cnlre lesquelles auront & opler les courants multiples de nos évolutions nationales dans leur marche progressive vers Tunion ou Tunité. Mais, quand cette union ou cette unité se dessinera par-dessus les nationalités estompées et adoucies, et quand le progrès des communications et des transports aura atteint son terme (en attendant quelque grande invention ultérieure peutêtre), des monopoles à la fois universels et durables seront possibles.

Voila ce que l'école socialiste n a point tort de mettre en lumière, mais ce qui, h vrai dire, ne me parait point lui donner le droit de conclure que TKtat, finalement, l'Etat a mondial », mettra la main sur tous ces monopoles dont il sera la concentration et la consolidation supérieures. On peut concevoir une autre issue de révolution économique, surtout si l'évolution politique opte pour la forme fédérative de préférence à la forme impérialiste.

La logique n autorise pas non plus la même école à déduire de la transformation des petites industries morcelées en grandes industries centraHsées, la nécessité d'une transformation analogue qui ferait passer Tagriculture du régime de la petite propriété à celui des latifundia. D'abord, n'envisager la question de la propriété immobilière agricole, qu'au point de vue économique, disons que c'est en méconnaître la vraie importance, qui est, avant tout, d'ordre politique et d'ordre moral. Mais, môme au point de vue restreint où l'on se place, où voit-on se manifester, en fait, la tendance qu'on imagine? M. Vandervelde a fait de vains efforts, en combinant ingénieusement les chiffres des statistiques belges, pour y apercevoir une diminution de la propriété paysanne. 11 n'y a pas réussi. M. Karl Kautsky, dans son livre si touffu et si documenté sur la Question agraire (1900), où il met en si haut relief la supériorité de la grande exploitation sur la petite, conclut, non pas que celle-ci se

Taiu)e. — Psych. écon. G

transforme en celle-là, mais que le morcellement de la propriété se continue à côté d'une certaine concentration de la propriété qui s'opère, et qu'en somme on ne doit guère « compter sur une rapide absorption des petites propriétés par les grandes ». Y a-t-il lieu de s'en étonner? Nullement. Que la concurrence industrielle mène au monopole industriel, je le veux ; mais où est la concurrence agricole qui nous mènera au monopole agricole? Les agriculteurs voisins se font-ils vraiment concurrence? Leur production est limitée par sa nature même, et il ne dépend pas de leur volonté de la doubler, de la tripler, pour la rendre très supérieure aux besoins de la consommation. Les cultivateurs d'une même vallée, d'un môme plateau, sont des collaborateurs : s'ils étaient moins nombreux, ou s'ils travaillaient moins, quelques-uns des consommateurs habituels de leurs produits mourraient de faim ou soulTriraient de grandes privations. — A la vérité, les agriculteurs américains ou russes font, en ce moment, une concurrence véritable et terrible à nos laboureurs 'français ou anglais; mais c'est là un fait exceptionnel, anormal, que personne n'aura l'idée de comparer à la rivalité de deux usines; c^est une vraie crise qui prendra fm soit par un changement radical et complet de culture soit de toute autre façon. En tout cas» pas plus que les agriculteurs français ou anglais entre eux, les agriculteurs américains entre eux ne se font concurrence; ils sont bien d'accord pour produire le plus de blô possible et en inonder le plus possible les vieux pays. Ce n*est pas du tout par la concurrence que se sont formés les latifundia du far- West^ c'est à raison de la non-valeur d'ua sol vierge qui s'offrait à peu près pour rien aux premiers défricheurs. Quanta la concurrence que se font des groupes d'agriculteurs séparés par l'Atlantique, ce n'est pas celle-là qui peut favoriser l'extension des grandes propriétés. Les domaines qui résistent le mieux en France aux chocs venus d'Outre-mer, ce sont les petits champs des paysans à qui le

prix du blé importe assez peu puisqu'ils consomment celui \ qu'ils produisent. Quand 1 agriculture met en lutte» par exception, les agriculteurs voisins les uns contre les autres, c'est qu'elle s'indîisirialhe; et, à mesure qu'elle s'industrialise, en effet, par la culture des betteraves, par exemple, en vue de Tindustrie sucrière, elle fait sentir aux propriétaires d'un môme pays une certaine rivalité. Mais des questions si graves ne sauraient élre traitées en courant.

Revenons aux effets de la concurrence. Si nous avons refusé de lui reconnaître cette vertu créatrice de Tlnvention, qui lui est attribuée à tort, accorderons-nous au moins qu'elle a une influence souveraine et toujours bienfaisante sur l'abaissement des prix? Nous ne raccorderons pas sans beaucoup de réserves. C'est seulement dans les marchés en gros^ d'après Stuart Mill, que la concurrence exerce une action prépondérante sur la détermination des prix. « Mais^ dit-il, le prix du détail, le prix payé par le consommateur réel, semble ne ressentir que très lentement et très imparfaitement l'effet de la concurrence; et, lorsque la concurrence existe, le plus souvenir au lieu de faire baisser les -^ prix, elle ne fait que parlar/cr les profits résuUant de l'élévalion des prix entre un plus grand nombre de marc/iands. » '^l On s'explique ainsi pourquoi les boulangers se multiplient - ' sans que le prix du pain s'abaisse, ou presque pas, pendant que l'offre du blé devient deux ou trois fois plus forte.

On voit que l'effet de la concurrence est très ambigu à .^ .

cet égard. Or, pourquoi, dans certains cas, fait-elle réelle- i

ment baisser les prix, et, dans d'autres cas, fait-elle simplement augmenter le nombre des bénéficiaires du prix existant? Pourquoi, quand il s'agit de professions libérales (médecins, avocats, etc.) où les honoraires sont réglés par l'usage, la survenance de nouveaux médecins ou de nouveaux avocats fait-elle diminuer les bénéGces des anciens médecins ou avocats, mais ne diminue-t-elle en rien leurs tarifs habituels ? £t pourquoi, dans la plupart des professions

84 L'OPPOSITION KCONOMIQUE

manuelles, en est-il de même? L'action souveraine des jugements sur les prix est ici manifeste : on juge tel prix seul juste, seul honorable, et Ton s'y tient ferme.

Mais, môme là où un abaissement du prix usuel n'est point jugé une injustice ou une inconvenance, le simple sentiment de l'intérôt commun suffit souvent pour empêcher la diminution du prix. Les nouveaux venus dans la profession sentent qu'ils ont plus d'intérêt à maintenir le prix qu'à l'abaisser pour faire pièce à leurs rivaux et prédécesseurs. L'abaissement du prix leur procurerait un avantage momcnlané mais au détriment de leur avantage futur. S'ils ont lieu d'espérer que, même sans changer les prix, ils se feront leur place au soleil, ils se garderont bien d'y toucher. Ajoutons que les concurrents sont toujours et partout des collègues, et, comme tels, liés par un certain sentiment de confraternité. Si l'un d'eux e<t lente d'abaisser le prix commun, il est retenu par la crainte d'être mal vu et tenu à l'écart par les autres. H a un double intérêt, sympathique et pécuniaire, à se conformer aux usages. Enfln les nouveaux arrivants d'un métier n'ont pas toujours, ni le plus souvent, besoin d^abaisser les prix pour offrir à une partie des consommateurs un réel avantage. En effet, il leur suffit d'être plus à portée de certains consommateurs, plus près d'eux ou en communication plus facile avec eux. La plupart des boulangers, des bouchers, des cordonniers, etc., qui s'établissent dans une localité, dans un quartier, y ont été en quelque sorte appelés par les besoins d'une clientèle toute trouvée, composée de tous ceux qui, au même prix, trouveront plus commode d'aller chez eux. C'est seulement, cas exceptionnel, lorsque le nouveau venu ne présente aucun avantage de ce genre à un nombre suffisant de consommateurs, qu'il lui arrive d'abaisser les prix pour amorcer le client, sauf à les relever ensuite. Et c'est ce que savent la plupart des consommateurs. Aussi se méfient-ils de ces app&ts grossiers et ne se décident-ils jamais sans hésitation &

quiller des fournisseurs donl ils sont contents pour s'atlacher à un nouveau commerçant qulls ne connaissent pas encore.

Ne peut-il pas arriver, n'arrive-t-il pas quelquefois, que, loin d avoir pour effet un abaissement des prix, la concurrence des offreurs, des vendeurs, provoque leur élévation? Ce cas peut se produire toutes les fois que les vendeurs sont syndiqués ou associés par des liens assez intimes pour leur permettre de sentir clairement leur vérilable intérêt et de se le faire sentir les uns aux autres. Or, si un nouveau venu vient s* ajouter à leur groupe — un nouveau boulanger, par exemple, ajoute au nombre des boulangers d'une ville — et que le prix habituel soit maintenu, le résultat sera que les anciens boulangers, à ce prix, gagneront moins. La concurrence aura produit, même sans abaissement de leurs prix, un amoindrissement de leurs bénéfices. Comment faire pour éviter cet inconvénient? Il n'y en a qu'un, c'est de s'entendre, et, d'un commun accord, d'élever un peu le prix de manière à ce que la môme clientèle, répartie sur un plus grand nombre de commerçants, donne à chacun des anciens un bénéfice égal à celui d'autrefois. N'est-ce pas pour cela, au fond, — en vertu d'une sorte d'accord inconscient et spontané — que les'honoraires des médecins, des avocats, et d'autres professions, se sont élevés à mesure que le nombre des médecins, des avocats, etc., augmentait très vite? Et ne semble-t-il pas qu'ici les prix, les honoraires aient été non pas en raison inverse mais plutôt en raison directe de l'offre croissante, la demande étant d'ailleurs demeurée à peu près la même?

Est-ce que — phénomène corrélatif et complémentaire du précédent — il n'arrive pas aussi bien que l'augmentation survenue du nombre des demandeurs, des acheteurs, ait pour effet non pas d'élever mais au contraire d'abaisser le prix? Quand la clientèle d'un négociant est en voie d'accroissement, il a souvent intérêt, pour accélérer la vitesse de cette

86 L'OPPOSITION l'COXOMIQUE

progression, à diminuer ses prix, ce que celle progression môme d'ailleurs, lui rend possible et de plus en plus aisé. C'csl rexplicalion du fait, signalé avec étonnemenl par certains observateurs, que, dans les industries monopolisées d'Amérique, les prix se sont abaissés au lieu de s'élever.

— En résumé, la concurrence est loin d'avoir mérité les hymnes cnlhousiaslos entonnes en son honneur par des générations d'économistes. Les vertus magiques qu'on lui a prêtées sont celles de deux grandes facultés mentales qui ont souvent travaillé pour elle, dans l'ombre, mais plus souvent encore sans elle : l'Imagination créatrice, source des inventions, et l'Intelligence calculatrice, qui répand, exploite, utilise les inventions et en lire le meilleur parti. Par son action indirecte, en tant qu'elle a stimulé ces deux forces, la lutte économique a servi au développement de l'industrie; elle a puissamment aidé l'initiative individuelle — que les économistes ont eu le grand mérite, le mérite immense et inoubliable, d'avoir préconisée; — mais, par son action directe, immédiate, elle n'a été féconde qu'en réclames et en falsifications, en déploiement multiforme du mensonge. — Je ne voudrais pas qu'on se méprit sur ma pensée :*je ne conteste pas, somme toute, son utilité. Elle a le mérite, comme toute lutte, politique, religieuse, esthétique, de tendre tous les ressorts de l'être individuel vers un but clair et précis qui élève au plus haut point de finalité l'organisme vivant; qui apaise momentanément tous ses troubles, toutes ses oppositions intérieures, et, grâce à cet étal d'harmonie parfaite, le rend créateur. L'effort qu'elle suscite est précisément le contraire d'elle-même, c'est-à-dire un acte d'association organique, de collaboration corporelle et cérébrale intense, sans nulle discordance intérieure. Et c'est cet effort qui est fécond et rénovateur. Et c'est une erreur profonde, injurieuse pour l'humanité, pour Tordre universel, de penser que la lutte, la contradiction, l'obstacle réciproque, la mutuelle destruction partielle ou totale, soit l'unique ou le principal sti-

'j .xrr • " -ni

LES LUTTES b?

miilant de reiïort producteur. Cette erreur, sans doute, n'est pas propre aux économistes, ils l'ont empruntée aux naturalistes qui ont été séduits longtemps, magistralement il est vrai, par l'idée paradoxale de voir dans la bataille continuelle des vivants la cause fondamentale des progrès de la vie, dans le meurtre généralisé des individus la création même des espèces. Et, certes, il est bon que ce paradoxe ail été poussé à bout par le génie d'un Dar^^in, puisque, à présent, il reste établi que la sélection naturelle, excellent agent d'élimination épuratrice, ne crée rien et postule ce qu'elle prétend expliquer, les rénovations vivantes, sous la forme des variations individuelles, et que le secret de ces créations de la vie se cache à nos yeux dans la profondeur de l'ovule fécondé au lieu de consister dans le choc extérieur d organismes qui se combattent. Pareillement, il est bon que la même apologie de la guerre et des combats, la même tentative d'expliquer par la concurrence les merveilles du génie humain, se soit produite en économie politique; car sa stérilité définitive a permis de mieux voir ce que le prestige belliqueux de l'idée d'opposition nous masquait : le rôle capital de Tinvenlion, née de recherches prolongées dans la solitude, le recueillement et la paix. Le plus grand effort, />

en effet, et le plus fructueux, n'est pas celui que provoque la ^

lutte, c'est celui que suscite une curiosité vive, une foi ardente, une grande idée entrevue et poursuivie à travers les ténèbres. Le vrai professeur d'Énergie, ce n'est point un soldat ni un capitaine, c'est un Archimède, un Newton, un fV

Pastcur, un Lavoisier, un Kant, un Auguste Comte.

On me pardonnera de revenir avec insistance à la charge /r:

de l'erreur que je combats. Elle n'est point seulement propre ' V:

à fausser l'esprit, mais à pervertir le cœur. Elle consiste à croire, au fond, que, derrière la toile où se tissent les événements humains, il y a une sorte d'ironie méphistophélique, : déconcertante, qui s'amuse à faire naître le bien du mal et le mal du bien, à douer de fécondité salutaire la haine meur-

Irière, rexaspéralion et le conflit belliqueux des égoïsmes et des rapacilés, cl à rendre stériles ou nuisibles Tamour, la foi, le désinléressemcnt, labnégation. Désolante doctrine dont il y aurait à déplorer la vérité, tout en l'enseignant, si elle était vraie, mais qui, démontrée fausse, doit être extirpée radicalement, parce qu'elle est un encouragement au mal vanté par elle, et qu'elle paralyse les élans généreux frappés par elle d*impuissance. Ne voit-on pas ce que la propagation graduelle de la Ihéorie de la concurrence vitale et de la sélcclion a déchaîné de convoitises féroces entre les nations et entre les classes? 11 a fallu une société saturée du droit de la force, bien ou mal déduit de ces hypothèses, pour rendre possible celle somme énorme d attentats contre le faible ou le vaincu cpio, sous le nom de politiqitc coloniait; ou de iftltc (1rs classrs, noi:^ hommes d'État européens déjà pratiquent ou nos théoriciens justifient d'avance.

Tout ce qu'il y a de mieux à dire en faveur de cette relation anarchiquc et irrationnelle qu'on appelle la guerre, non pas pour la vanter, mais pour l'excuser, c'est qu'elle est une triste nécessité, une voie douloureuse qu'il faut suivre avant d'atteindre, par la victoire et la conquête, à son terme inévitable. Ce qu'il y a d'utile et d'avantageux, ce n'est pas la lutte, c'est, grike au traité de paix où elle aboutit un jour ou l'autre, une pacification passagère, puis l'agrandissement de la lutte ultérieure. Car, plus la lutte s'agrandit, plus elle se rapproche de son dénoûment final : l'accord durable et universel.

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