‹ Psychologie économiqueChapitre 6 sur 31 · LIBRE ÉCHANGE ET PROTECTION · texte numérisé non relu

LIBRE ÉCHANGE ET PROTECTION

Il a été à peu près exclusivement question, dans ce qui précède, de la concurrence entre producteurs de la même nation, lutte où la loi ne saurait intervenir en faveur des uns ou des autres que par la plus criante injustice, trop souvent réalisée. Il en est autrement quand il s'agit de la concurrence entre les producteurs nationaux et les producteurs étrangers d'un môme article ou d'articles similaires. Ici il est naturel que l'intérêt commun des fabricants du pays pousse le législateur, dans certains cas, à les défendre contre Tinvaiiion des produits exotiques. Dans quel cas? Dans celui où cet intérêt des producteurs est d'accord, au fond, avec celui des consommateurs, c'est-à-dire avec l'intérêt général de la nation, pour diverses raisons : soit parce que, à défaut de celte protection, serait mise en péril une industrie de première nécessité, telle que la production du blé, qui, lorsque l'impérieux besoin do la ressusciter sur le territoire se ferait sentir, au cours d'une guerre par exemple *, ne serait

(l)« Qu'arriverait-il, demande Ilosclier, à l'Angleterre, sijamais un second blocus continental avait lieu pendaut qu'elle serait engagée dans une guerre avec TAniérique? u Le danger pour uue nation dctre airauice, quand sa subsistance dépend d'arrivages étrangers, n'a rien d'imaginaire. Il y a eu plusieurs blocus continentaux, cunimc le remarque l'auteur cité. « Un blocus continental fut dirigé par reuqxreurOtlon 11 contre Venise en 9^*3. Dans les Pays-Bas. sous Charles-Quiut, la Tamine sévissait chaque fois qu'un démêlé avec le Danemark eutraluait la fermeture de la Belgique. Un fait semblable se produisit eu 1807 cl dans les années suivantes en iNorvëge quand l'importation ordinaire des grains du Danemark fut interrompue par l'Angleterre. » L'agriculture américaine a cela de particulier que, disposant encore d'une immense étendue de lerres neuves, a peu près sans valeur, comme en disposaient les peuples primitifs, elle applique à leur exploitation des procédés perfectionnés de culture que, seuls, des peuples très avancés

do nature à renaître qu'avec une excessive lenteur et de grandes difficultés; soit parce que, dans le cas d'une industrie moins nécessaire ou raôme de luxe, il suffit d'un droit protecteur assez léger pour la conserver au pays, sacrifice minime pour la bourse des acheteurs en comparaison des avantages que trouve l'Etat à voir grandir ou à ne pas voir décroître des fortunes privées qui se répandent autour d'elles en dépenses de tout genre dont d'autres industries s'alimentent, et aussi en accroissements d'impôts dont bénéficie le Trésor public ; soit enfin parce que, moyennant des droits de douane assez élevés mais jugés temporaires, on espère acclimater de nouvelles industries qui, une fois enracinées et vivaces, s'ajouteront aux sources anciennes de la richesse nationale.

Voilà trois cas, nettement distincts, très fréquents, où la protection légale est due aux producteurs nationaux, dans les États les plus éclairés et les plus civilisés. Mais, si l'on remonte aux origines de la civilisation, on s'aperçoit qu'il n'est pas môme besoin de la loi, pour proléger les produits du cru. Chaque groupe familial et social, alors, est pieusement ou fièrement attaché, par coutume héréditaire, à ses manières propres de se nourrir, de se vôlir, de se parer, de s'abriter, de s'armer, que chacun répute très supérieures aux articles similaires en usage chez les groupes voisins. Ce n'est point par misonéisme, par horreur de la nouveauté, que le primitif répugne ainsi h acquérrr les aliments ou les vêtements exotiques ; et la preuve en est que, lorsque des articles répondant à des besoins nouveaux apparaissent aux mains de l'étranger, les indigènes se jettent dessus avec toutes les

en civilisaUon peurent posséder. Cette combinaison des araniages de la barbarie la plus grossière avec ceux de la civilisation la plus haute est un phénomène unique, qui ne s'était plus vu. qui ne se reverra probablement jamais, ou du moins à ce degré. On comprend donc que pour se dérendre contre un débordement des produits dû à cette merveilleuse rencontre, les peuples de l'ancien continent aient recours à des digues momentanées, à des infractions exceptionnelles aux lois économiques qu'ils proclament. Si exceptionnelles qu'elles soient, ces infractions ne sauraient l'être plus que le danger auquel on les oppose.

marques d*une curiosité et d*nne avidilé extrêmes. Les : femmes et les jeunes gens surtout témoignent d'un désir extraordinaire d'obtenir par vol ou par échange ces objets surprenants, à peu près comme les européens, à une certaine époque, se sont engoués des potiches chinoises ou japonaises. 11 n'est pas un récit de voyage où un navigateur qui vient de découvrir une lie nouvelle ne nous montre les insulaires empressés à lui ofTrir tout ce qu*ils ont de plus précieux pour obtenir des verroteries ou de simples clous. Il est probable que le commerce intcr-national ou inler-lribal, d abord restreint à quelques objets, a précédé le commerce intérieur, auquel il a servi peut-être de modèle. Autrement dit, il y a lieu de penser qu'on a commercé de peuple à peuple avant de songer à commercer de famille à famille. La mésestime générale du négoce, même intérieur, tient peut-être à cette dérivation.

A toute époque, donc, même aux plus primitives, même dans Tère des marchés les plus clos et les plus étroits, le libre échange a été spontanément pratiqué à Tégard de certains articles, en même temps que le protectionnisme coutumier au profit des industries anciennes du clan, de la tribu, du canton. Mais le libre échange est contagieux comme Timitation d*où il dérive : d*abord étroitement limité, il ne peut larder à s'étendre. Ce qui n'était qu une fantaisie passagère et individuelle devient une habitude et une coutume ; après avoir accueilli le tabac ou le café à titre de curiosité, on arrive à ne pouvoir s'en passer, à ranger celte consommation parmi les dépenses de première nécessité. 11 n'y a plus (le raison pour ne pas échanger avec l'étranger le blé et le vin quand on lui achète du café, du thé, du chocolat. Et c'est ainsi que, peu à peu, toute une petite ou grande région se trouve avoir les mêmes modes d'alimentation, d'habillement, d'ameublement, de divertissement, etc., ce qui la prédestine fatalement à former une seule et même petite ou grande nation, bien unie et bien forte. Qu'en résulte-t-il? Simple-

mciU, que les murs de clôture, mainlcnant abaissés, dont s'étaient autrefois liérissés les familles, les clans, les castes de celte région, se sont maintenant relevés pour former autour d'elle un vaste rempart définitif. Mais ce rempart aussi aura des bruches où passeront librement les marchandises curieuses, merveilleuses, importées par des trafiquants venus de loin. Phéniciens, Véniliens, Florentins Anglais. Et ainsi de suite. Les barrières défensives ne s'abaissent donc jamais entre les peuples que pour se reformer plus loin et enfermer une enceinte plus vaste ; et jamais il n'arrive que l'interdiction de commercer avec l'étranger soit complète, c'est-à-dire étendue à toutes les nuirchandises et à toutes les nations, ni que la liberté ilu commerce international soit pareillement absolue.

Les peuples parvenus à une certaine phase de leur développement, à la phase des traités de commerce, n'ont jamais considéré le libre échange, toujours partiel et relatif, que comme étant, au mnne il/rr que la protection donaniiri' ou la prohibition môme, une arme utile à employer dans la lutte des nations pour la prééminence industrielle et commerciale. Tantôt les droits protecteurs, tantôt la liberté de l'échange, paraissent le moyen le plus propre à atteindre ce but. Cela dépend des articles dont il s'agit ou des nations avec lesquelles on traite. Parfois une nation avisée — TAngleterre, — a l'air de croire et a l'art de persuader partiellement et momentanément à ses voisins que le libre échange est toujours favorable à tous les contractants au môme degré, et des théoriciens s'empressent de dogmatiser et monéliser cette erreur, sciemment ou inconsciemment intéressée. Ce qu'il y a d'abusif dans cette généralisation séduisante ne se révèle à tous les yeux que lorsque, grdcc à une application, même partielle et temporaire, de ce principe vulgarisé, la nation d'où il émane a fortement établi la prépondérance de ses industries dexporlation. Car ce mot de //A/v* échaïujc est aisément illusoire et trompeur si l'on oublie, comme on

y est trop porté, qu'il est synonyme de libre achat et de liôre veille. S'il était sûr qu'une nation échange&t toujours des marchandises contre des marchandises, des denrées contre des denrées, les produits qu'elle a en excès contre ceux qui lui font défaut, il n'y aurait pas Tombre d'un doute que cette réciprocité de services serait avantageuse aux deux parties, sans qu'il fût possible de dire, en général, si l'avantage est plus ou moins grand pour l'une que pour l'autre puisqu'il s'agit de choses hétérogènes. Mais il peut fort bien arriver, et il arrive le plus souvent, qu'une nation vende à une autre, pendant un certain temps du moins, beaucoup plus que celle-ci ne lui achète, et qu'elle dépouille ainsi pou à peu celle-ci de ses épargnes antérieures, sacrifiOcs à des entraînement divers, comme ceux qui ruinent un prodigue en train de a manger son capital » en enrichissant ses fournisseurs ; après quoi la nation enrichie ou bien se détournera de sa victime épuisée pour chercher de nouveaux débouchés, ou bien emploiera ses bénéfices accumulés en capitaux, à bâtir des usines, à créer des chemins de fer, à acheter des terres, un peu partout et notamment chez le peuple dépouillé, dont elle exploitera le sol et le sous-sol, qu'elle repeuplera de ses émigrants et peu à peu colonisera. C'est ainsi que, de tous les moyens de conquête connus, le libre échange, au profit de certaines races, peut être le plus sûr, sinon le plus prompt.

Par le libre échange, les nations se battent à visage découvert; par le protectionnisme, elles se battent avec une armure. Voilà toute la différence, mais elles ne s'en portent pas moins, dans les deux cas, des coups terribles.

Ce n'est pas que je conteste la vérité des arguments, devenus lieux-communs, par lesquels l'économie politique démontre l'utilité éminente du libre échange au point de vue de la prospérité générale, comme stimulant de la production, comme impulsion au progrès de la division du Ira-

vail el de ia solidarilé économique. Le seul vice de celle argumenlalioD, mais il esl grave, esl de ne pas lenir compte de la dislinclion des nalionalilés el de leur hoslililé possible. Gel oubli du morcellemenl de Thumanilô en groupes elhniques esl en elTel commun aux éconoinisles comme aux socialisies, cl les premiers en onl donné l'exemple aux seconds. Dans retendue d'un même Elal, le libre échange, la libre concurrence, établie entre les cantons, entre les provinces dont il se compose, ne saurait tourner, finalement, malgré Técrasemenlde bien des industriels sous leurs rivaux triomphants, qu'à raccroissement de la fortune publique, el à l'organisation la plus progressive, sinon la meilleure, du travail, par la répartition et la localisation intelligentes des industries sur le territoire national. Et, s'il convient, malgré tout, que l'Etat intervienne souvent, au point de vue de la justice, de la protection des faibles, de diverses considérations politiques et militaires, dans cette mêlée des intérêts concurrents, il importe surtout de ne pas trop Tentraver. Car, si une province se trouve ainsi sacrifiée k d'autres, si la supériorité d'industrie et de richesse se concentre dans telle partie du territoire, la nation dans son ensemble, compensation faite des défaites eldes victoires, des gains el des pertes, trouve un avantage manifeste à cette sélection des plus forts et des plus industrieux par la libre bataille. Mais, si ces provinces d'un même Etat redevenaient des Etals distincts, est-ce que les provinces qui ont le plus perdu (ou le moins gagné, ce qui revient poliliquement au même) à la libre concurrence, n'auraient pas intérêt à se claquemurer derrière des lignes de douane, et pourrait-on alléguer contre cette politique douanière la compensation dont il vient d'être question? Ce serait se placer à un point de vue supra-national qui se présente toujours à Tétat de rêve humanitaire, de plus en plus obsédant, je le sais, et je ne m'en plaindrai pas si, par cette obsession, les nations civilisées sont conduites un jour à cette union fédérative — sinon à cette unité

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LES LUTTES ^'' ' 95^ * > vHi^S

impérialisle, — qui rendra seule possible le libre échauge ! ' i^-i^ général et universel. ' ^ '^^5

Ainsi, au poinl de vue national, le libre échange, je le répèle, est une arme comme une autre, comme le protectionnisme, comme, aux époques primitives, les secrets de fabrication mystérieuse, dans la guerre économique des /:^

peuples^; mais, au point de vue supra-national, le libre -■'^:

échange est un idéal d'harmonie et de paix futures, de désar- î

mement final, qui mériterait d*ôtre poursuivi alor^s même '

qu'il y aurait lieu de le regarder — et ce n*est pas le cas — comme à jamais irréalisable. ^* -

Sans doute le spectacle de la réalité actuelle, de la férocité et de la perfidie vraiment sauvages, dont les peuples réputés civilisés font preuve dans leurs rapports mutuels sous de f^

vains mensonges de politesse diplomatique — et dont ils '

donneraient des témoignages bien plus manifestes encore sans le dérivatif de leurs colonies où leur soif de sang et de rapines s'assouvit sur les races dilcs inférieures, — ce spectacle, je le reconnais, est peu propre à nourrir Tespoir de '■.' la pacification finale, si ce n'est sous la forme de l'oppres- f sion de tous par un seul, le plus fort, le plus rapace et le : pire de tous. Imaginez une société amicale d'anthropophages blancs qui, tout en dépeçant des étrangers noirs ou jaunes, se regardent les uns les autres de travers, laissant voir clairement le désir ardent qu'ils ont de se manger les uns les autres, ou tout au moins de dévorer une jambe, un bras, Vjune oreille ou un œil à leur voisin, à leur meilleur ami, dès qu'il n'y aura plus de dépeçage extérieur à faire, c'est-à-dire

(1) Ajoutons que rimposiibilité de plus en plus grande de maintenir longtemps les secrets de fabrication nationale à mesure que la publicité des inrorinations se répand partout, rend plus nécessaire le recours aux droits protecteurs pour défendre Tindustric nationale contre l'invasion du dehors. I»e nos jours, on a si bien reconnu Tinanité des eCforts contre la divulgation des inventions, même de celles qui ont trait à la défense militaire, que, par les Expositions Universelles, les nations se chargent de publier elles-mêmes leurs découvertes et leurs perfectionnements et d*en faire port à leurs rivaux.

de « colonisation » : n'esl-ce pas là tout à fait Timage du concert européen d'aujourd'iiui ? Oui, c'est là une chose lamentable. Et cependant, en dépit de ces retours offensifs de barbarie, qui s'expliquent en partie par Tavènement de races plus brutales, sottement aJmirées de leurs victimes, en partie par la vulgarisation d'une morale adaptée aux instincts de CCS races, de la morale du combat pour la vie el du droit de la force, — en dépit de tout, la civilisation continue son œuvre bienfaisante. Contre Tesprit de corps, cent fois détruit et cent fois renaissant sous des formes toujours plus hautes et plus larges, contre Tâpreté de l'orgueil collectif, de Tégoïsme et de l'exclusivisme national qui usurpe le nom de patriotisme, l'esprit de sympathie et d'imitation combat sans cesse, assimilant les peuples, multipliant entre eux les relations, ébréchant les frontières. Et cette lente action, souterraine et continue, prévaudra contre les explosions intermittentes des forces contraires.

11 est donc permis à l'imagination philosophique de se transporter en rêve à l'époque, lointaine mais certaine, où, par le prolongement séculaire de cette action assimilatrice et pacificatrice, le globe entier (sous forme fôdérative ou sous forme impériale? là est le point douteux), ne seraplus, politiquement, qu'un seul grand Ktat, composé d'un certain nombre de nations, ou de nationalités, unies ensemble. Alors, c'est incontestable, tous les excellents effets que les économistes ont attribués au libre échange international théoriquement considéré, ou plutôt suprà-nationalement, seront appelés à se produire sans le moindre inconvénient. Chaque nation aura sa spécialité industrielle, conforme à sa vocation naturelle ou acquise, d'après son sol, son climat, sa race. Les mieux douées verront leur population s'accroître et s'enrichir; les plus déshéritées se dépeupleront et s'appauvriront; elles en seront quittes pour émigrer. Le degré de densité et de prospérité des populations, dans les diverses parties de chaque continent, sera déterminé de plus en plus

par des causes naturelles el rationnelles, de moins en moins par des causes historiques el factices, comme à présent. Il n'y aura plus aucune raison de prohiber ni d*enlraver en rien le commerce d'une nation avec une autre.

Mais on peut se demander, si, en revanche, le besoin de réglementer la concurrence que les individus se feront entre eux, le libre échange individuel et non plus international, ne se fera pas sentir alors encore plus que de nos jours. Le champ ne sera-t-il pas ouvert à des trusts^ à des monopoles, beaucoup plus gigantesques que ceux dont on commence déjà à s'alarmer? Il est vrai qu'à ces alarmes les théoriciens de la libre concurrence ont répondu ingénieusement en rendant le protectionnisme même responsable de ces grands accaparements. C'est, disent-ils, parce que TAmérîque, où se produisent les trusts les plus remarqués, s'est entourée de barrières protectionnistes, que ces grandes centralisations de l'industrie du pétrole, du fer, ou de tout autre article, y sont devenus possibles. Supprimez ces barrières, et des concurrents redoutables, inexpugnables, surgiront en Europe, en Asie, en Australie, contre ces accapareurs fameux. Mais, en vérité, ces penseurs semblent avoir oublié que la terre est ronde, c'est-à-dire qu'elle e$t une surface limitée et non indéGnie. Ce qu'ils disent sur rimpossibililé pour la libre concurrence d'aboutir à se détruire elle-même en suscitant un roi universel du pétrole, ou, si Ton veut, un empereur du pétrole, du fer, de la laine, du coton, serait vrai si la terre était plate et sans limites ; car, dans ce cas, jamais un industriel ne pourrait accaparer toute la production terrestre en fait de métallurgie, par exemple, ou de n'importe quelle branche d'industrie. Toujours, en dehors des limites de la région accaparée, si vaste qu'elle fût, la concurrence trouverait un asile inviolable. Mais la terre est ronde, et, avec cela, assez petite en somme ; qui plus est, elle se rapetisse chaque jour par la facilité croissante d'^n faire le tour et la connaissance plus précise, vue de plus

Tardi. — Psych. écon. 11.-7

près, que nous en avons. Non seulement il n'y a plus lieu de regarder comme irréalisable, mais on ne peut môme qualifier très difficile Taccaparement de tous les minerais du globe, en ce qui concerne certains métaux. Or, sMl en est ainsi, ne voyons-nous pas que, plus la limitation de la libre concurrence internationale perdra de sa raison d'être par Tagrandissement des nations et leur union finale, plus la libre concurrence inter individuelle devra être limitée et réglementée ? Et cette perspective n'est pas faite pour rassurer ceux qui, comme moi, font découler d'initiatives individuelles tous les progrès sociaux. Comment coiiciliera-L-on avec la nécessité de stimuler au lieu de l'assoupir la libre activité des individus initiateurs, si l'on veut la continuation du progrès social, la nécessité non moins impérieuse de mettre un frein aux abus de la force, môme de la force du génie et de la volonté? A nous déjà se pose ce problème, et nous savons avec quelle gravite ; consolons-nous des anxiétés qu'il nous cause en songeant qu'il torturera bien plus douloureusement encore le cerveau de nos petits-neveux.

— Encore un mot au sujet du protectionnisme. La question de la protection des industries nationales menacées par la concurrence étrangère n'est pas sans analogie avec la question de l'assistance publique des indigents. L'objection théorique contre l'assistance publique, c'est que, donnant au paresseux la certitude d'être secouru, nourri et logé en dépit de sa paresse, elle le dispense de tout effort sauveur, en sorte que l'assistance, par le fait même qu'elle est établie, tend non pas à diminuer le nombre des pauvres mais à l'augmenter. Elle est un énervement de l'énergie des faibles. Or, cela est peut-être vrai, mais, malgré tout, chacun sent que, lorsque, pour une raison ou pour une autre, un homme est tombé dans la misère et qu'il lui est devenu (ou qu'il lui a toujours été) impossible de vivre de son travail, c'est un devoir moral de l'assister, car lui refuser l'assistance, c'est le condamner à mort. On aura beau être

impitoyable pour les indigents, il y aura toujours des imprévoyants, des imprévoyants par nature, par nécessité de tempérament, qui tomberont dans Tindigence. — N'en estil pas un peu de mémo de certains groupes d'ouvriers et de patrons qui, si on ne les assiste par des droits protecteurs, seront condamnés à la mort économique, c'est-ù-dire à l'inaction? On a beau dire, théoriquement, que, arrachés à un travail d'habitude mais peu fructueux, incapables de résister à la concurrence étrangère, ils n'auront qu'à porter leurs bras et leurs efforts vers d'autres formes de travail, plus viables, plus fécondes. Cela leur est impossible^ à raison de leur nature et des circonstances qui les retiennenl à leur sol, à leur famille, à leur village, ou qui les empochent d'être accueillis dans les ateliers où ils voudraient s'offrir. C'est à cette impossibilité de nature qu'il faut avoir égard pour décider s'il y a lieu de les proléger par des tarifs douaniers — comme c'est à Timpossibililé d'effort présentée par beaucoup d'indigents qu'il faut avoir égard pour décider s'il y a lieu de leur assurer d'avance l'assistance publique, — au risque de h&ler leur chute dans la misère en leur donnant cette assurance...

Ce problème de la protection, comme celui de lassistance, doit donc être résolu diversement suivant la diversité des conditions sociales (facilité plus ou moins grande de déplacements, de changements de carrière,* d'expatriation, etc.), qui rendent plus ou moins complète, plus ou moins étendue, l'impossibilité de changer de métier quand le métier qu'on a est devenu impropre à lutter contre la concurrence étrangère.

L'INDUSTIUE MILITAIUE

Parmi les luttes des producteurs nationaux contre les producteurs étrangers d articles similaires, il faut ranger, mais mettre à part et en un relief singulier, le cas des industries consacrées à la production d*armes, d'armures, d'engins militaires quelconcpics. C'est là un sujet très vaste, qu'il nous suffira d'effleurer.

Les produits de ces industries militaires ont ceci de spécial de répondre à des besoins essentiellement contradictoires entre eux, puisque leur objet est la mutuelle destruction. Ces produits ne sont destinés, le plus souvent, ni à être vendus ni à être échangés, car, en général, ils sont fabriqués par TËtat même qui en a besoin, et, quoique cette fabrication soit une des formes les plus hautes de la grande industrie, elle a cela de commun avec l'industrie domestique, de ne point travailler pour le dehors, de n'être l'objet d'aucun commerce véritable. Ces produits sont destinés à être consommés, comme les autres, soit lentement, par l'usure des armes proprement dites, arcs, fusils, canons, forteresses, navires, bateaux-torpilleurs, etc., analogue à celle des outils de l'industrie civile; soit rapidement, par l'explosion des poudres et l'émission des projectiles, par l'envoi d'une torpille à un bateau ennemi, etc., poudres, projectiles, torpilles qui sont aux armes à feu et aux torpilleurs ce que l'encre esta l'encrier, la planche à la varlope, le morceau de viande à la fourchette, le morceau de fer à la lime. La dis- [tinction entre l'arme e t Tou til est confuse à l'origine, et ne ise précise qu'au cours de l'évolution industrielle. La hache,

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LES LUTTES iOl

le couteau, la faulx, lo marteau, etc., sont à la fois outils et armes; Tare sert à chasser aussi bien qu'à guerroyer, comme le fusil aussi bien, à cela près que la chasse a cessé depuis longtemps d'être un travail industrie), elle est devenue un sport, tandis qu*elle a été au début la grande industrie alimentaire. Les archéologues sont embarrassés , en présence des débris de T&ge paléolithique et même néolithique, pour distinguer si ces fragments de silex éclatés ou polis ont servi pour la nourriture et le vêtement ou pour la défense; Même de nos jours, il y a force ambiguïtés ; la dynamite sert aux ingénieurs autant et plus qu'aux artilleurs.

Si différentes qu'elles soient des industries civiles, les industries militaires offrent d*importantes similitudes avec celles-ci et exercent sur elles une importance considérable. Les forces principales successivement employées par l'industrie militaire se déroulent dans le même ordre que pour rindustrie civile : forces humaines en tout temps, mais d'abord exclusivement humaines (pugilat), puis animales (chiens de guerre, lions apprivoisés, éléphants, chevaux)', puis végétales (arcs, flèche?), enfln physico-chimiques (substances explosibles). — Comme Tinduslrie civile, Tindustric militaire a dû chacune de ses transformations à des invenlions d*abord individuelles et locales qui se sont propagées par émulation imitative. Il faut seulement remarquer que , rimitation de clan à clan, de cité à cité jadis, aujourd'hui de nation à nation, en fait d'armes et d*engins militaires quelconques, a toujours fonctionné bien plus vite et bien plus en grand qu'en fait d'industries privées. Il s'agit là d'imitation brusque, délibérée, à distance, à toute distance : l'exemple du Japon contemporain en est la preuve. Combien

(1) La cavalerie avait jadis un emploi tout autre que maintenant. A l'époque pharaonique, grecque, romaine, la force musculaire des chevaux traînant des chars à Taulx rendait précisément les mûmes services que aous rendent aujourd'hui les substances explosibles de nos armes à feu. La vitesse seule, et non la force, de ces quadrupèdes, est h présent appréciée dans les combats.

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de sauvages africains ne connaissent de nous que nos fusils ! Parfois, bien rarement cependant, le côté militaire est le seul qu'un peuple emprunte à un autre peuple qu'il déteste et jalouse. L'émulation nationale en jeu dans ce genre d'imitation est de tout autre nature que la concurrence des productions civiles.

On s'explique ainsi ce fait remarquable — digne, à coup sûr, d'être signalé dans im traité sur la science économique — que l'industrie militaire, dans toutes ses branches, alimentation, vêtement, chaussure, voirie, ponts, etc., a tou- \ jours marché en tête de l'industrie civile et devancé ses 1 progrès. Elle a donné, dans les arsenaux terrestres et maritimes, les premiers exemples de grands magasins de confections. Les premières provisions de bouche ont été des mtmttio7iSy de? greniers d'intendance. Je lis dans VHisloirp de la civilisation rifssCy par Milioukov, que la grande industrie a élé importée artificiellement dans son pays par le gouvernement des tzars pour « répondre au besoin de draps pour l'armée ». Il en a élé de même chez d'autres peuples. D'après Levasseur, les ateliers de fabrication pour le service des légions, sous l'Empire romain, avaient une grande importance, et l'organisation de ces ateliers a pu suggérer les collegia. La voirie militaire a élé aussi Tiniliatrice et l'instigatrice de la voirie civile. Les routes stratégiques des Romains ont été les premières grandes routes. Ce sont aussi des routes stratégiques que le Premier Consul a fait Iracor tout d'abord sur le sol français, comme premier délinéament du réseau de notre carte routière. Les premières voitures ont dû être des chars de guerre. Les chemms de fer sont peut-être le seul grand progrès de la locomotion qui n'ait pas été militaire à l'origine ; et cela seul suffit à singulariser le xix' siècle. Les ballons n'ont, jusqu'ici, servi qu'aux armées. Les premiers navires romains ont été construits tout exprès pour la seconde guerre punique. Partout la marine marchande a été précédée et non pas seulement

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