‹ Psychologie économiqueChapitre 7 sur 31 · TT · texte numérisé non relu

TT

LES LUTTES m

protégée par la mariDo de l'État. Gurtius nous apprend, dans son Histoire de la Grèce^ que, chez les Athéniens, les constructions navales furent grandement perfeclionnées par « d*heureuses inventions » provoquées par Périclës en vue de la guerre. Le besoin d'avoir des trirèmes plus larges, plus spacieuses, afin de laisser plus de place aux hoplites, a suscité les progrès des chantiers maritimes S comme le besoin de grands rassemblements de fidèles dans les premières basiliques chrétiennes a fait imaginer la voûte & arêtes. Le service postal a été d'abord pratiqué par les besoins administratifs et militaires, en France, en Angleterre, en Russie, partout.

Depuis Archimèdeau moins, et probablement bien avant lui, le génie militaire a été pour le génie civil Toccasion de ses plus grands triomphes. En est-il de même pour4'architecture ? Non, ce semble, à première vue. Ici, ce n'est point l'architecture militaire qui semble avoir le pas sur l'architecture civile, c'est, plus souvent, Tarchiteclure religieuse: temples, pyramides, mosquées, cathédrales, bien plus que les châteaux forts, paraissent avoir été l'effort suprême des architectes jusqu'à nous. Toutefois n'y a-t-il pas lieu de penser que les premiers murs, destinés à boucher sans doute les cavernes des troglodytes, ont dû être des remparts, de même que, vraisemblablement, le bronze et le fer leur ont servi d'arme avant de leur servir d'outil, ainsi que le silex ?

Notons encore que les premières épargnes ont été des trésors de guerre, que les spéculations des fournisseurs d'armées ont précédé partout les agiotages de Bourse, et que la science des finances est née de la stratégie.

Si les industries militaire des diverses nations s'opposent entre elles, ce n'est point à la manière des autres industries nationales, par la vente simultanée de leurs produits sur un même marché : nous savons qu'elles n'ont pas, en général,

(1) On Yoit que je suis loin de nier d'une manière absolue TefÛcacité de la Utile, 11 n'en est pas moins vrai que c*est en pleine paix que les inventions, môme guerrières, ont été produites.

iO\ L'OPPOSITION ÉCONOMIQUE

de prix vénal, de valeur-coûl, mais seulement une valeur^ emploi des plus appréciées, et qu'il n'est pas question pour elles de libre échange. Elles ne s'en font pas moins une concurrence continuelle de nation à nation ; et, pour mettre fin aux ruineuses prodigalités que cette concurrence entraîne en pleine paix, on n'a que la ressource de ces trusts spéciaux qu'on appelle les alliances politiques. La triple 1 alliance, l'alliance franco-russe sont des trusts de ce genre.' Il est manifestement chimérique de penser que l'opposition , des industries militaires puisse être résolue par le collectivisme. Ne sont-elles pas déjà nationalisées? Mais elles ont beau être le résultat d'une collaboration collective, et leurs produits ont beau ôtre une propriété collective, leur hostilité essentielle n'en est pas amoindrie. Les trusts alliances^ dont la fédcralion n'est que la forme la plus haute, sont ici l'unique solution du problème.

Les industries militaires, a làdiû'érence des autres industries, s'opposent encore et surtout parla consommation qui est faite de leurs produits sur un champ de bataille. Cette 'consommation est d'une espèce à part: éminemment destructive, il serait faux, cependant, et injuste au plus haut idegré, de la qualifier improductive. Loin de là; elle produit dans le camp vainqueur les biens réputés suprêmes : la puissance, la richesse, la gloire; aux vaincus môme elle procure une paix honorable. On peut donc dire qu'une théorie de la consommation économique n'est pas complète, qu'elle omet une de ses parties malheureusement les plus considérables, si elle néglige de s'appliquer aux services et aux produits spéciaux, manœuvres et projectiles, qui se consomment durant un combat. Ce sont bien là, en effel, des consommations de forces et de substances, car le jet des flèches ou des balles, les coups d'épée ou de baïonnette, les fatigues d'un assaut, répondent à un besoin qui est ainsi satisfait, et à Tun des besoins les plus enracinés, les plus universels, celui d'attaque ou de défense, de

LBS LUTTES 105

dominalion ou de salut. El, non moins que la satisfaction de la soif ou de la faim après un long jeûne, la satisfaction de ce besoin capital s'accompagne, pendant ou après la balaillc, d'une joie intense, qui compte parmi les toniques princip<iux du cœur humain.

Mais, observons-le en passant, si marqué que soit le caractère de consommation dans les dépenses faites sur le champ de bataille, il faut, pour le reconnaître, définir^ la consom matio n en termes psychologiques, comme nous <^ venons de le faire. Définie en termes objectifs, elle devient inapplicable à ces étranges manières de donner satisfaction < à un besoin. Quand je consomme du pain, de Teau, des chaussures, de la chaleur, etc., j*ajoute à ma substance ou & mon énergie propre, des portions de substances ou d'énergie extérieure que je m'intériorise et m'approprie. Cette intégration est commune à toute consommation de la vie civile; et, si l'on veut que ce soit là le trait distinctif de toute consommation, il est évident qu'un coup de baliste ou de canon n'en est pas une. Quand je dépense ainsi de la force musculaire et des cailloux, de la poudre et des boulets, je m'en dépouille, je m'en dépossède, j'en accroîsTavoir d'autrui par une sorte de donation violente et de présent fatal. — Certains peuples barbares ont connu la procédure bizarre qu'on appelle « jeûner contre quelqu'un ». En jeûnant à la porte de son débiteur, on le contraignait à payer, grâce à des idées supertitieuses. C'était là une non consommation destructive et productive en même temps, et, en cela, comparable aux consommations dont je parle.

Remarquons aussi que les dépenses de ce genre peuvent se compliquer beaucoup sans cesser d'être des consommalions nécessaires. Ce n'est pas par luxe, mais par nécessité, qu'on a passé de l'arc et des flèches aux canons Krupp et aux balles coniques. Le taux du nécessaire en fait de consommations pareilles, comme pour toutes les autres, mais bien plus visiblement encore que pour celles-ci, s'élève tou-

lOG L'OPPOSITION ÉCONOMIQUE

jours. Quand le bateau-torpilleur sous-marin sera reconnu pratique, il faudra nécessairement que toutes les marines civilisées Tadoplenl, si cher qu'il puisse être. Ce sera là une dépense de première nécessité, comme Tétait pour un Iroquois la conleclion d'un arc et de flèches empoisonnées. Il nV a, en effet, aucun caractère objectif qui permette de reconnaître où commence le luxe en fait de dépenses militaires. La différence consiste uniquement dans le mobUe qui les inspire : quand elles tendent à la défende, au salut national, elles sont indispensables, si ruineuses qu'elles puissent paraître; quand elles sont provoquées par une simple mégalomanie nationale, par un prurit de conquête ou de gloire, elles peuvent être jugées de luxe. 11 en est de môme pour toutes les autres «Icpenses : leur caractère luxueux apparaît quand il ne s agit plus, pour elles, de maintenir l'être physique ou social de l'individu dans son intégrité, mais de l'étendre, de le gonfler par la gloriole qu'on attend d'elles.

Les produits de Tindustrie militaire ont encore cela de particulier que leur emploi importe beaucoup plus que leur possession, et qu'il est plus difficile de s*enbien servir que de les fabriquer ou de les acquérir. Le travail^ tout belliqueux, nécessité par la consommation intelligente de ces produits, est, chez le général comme chez le soldat, une industrie militaire tout autre que celle dont il vient d'être parlé : on la nomme l'art de la guerre. Cette production militaire d'un ordre plus élevé est comparable elle-même aux productions civiles. Par exemple, de même que, après l'invention de la machine à vapeur, la substitution de la grande industrie à la petite a eu pour effet de rendre l'ou* vrier non propriétaire de son outillage, possédé par des capitalistes; pareillement, par suite de l'invention de la poudre, la grande guerre, succédant aux petites guerres, a eu pour conséquence que le soldat ou le capitaine moderne, à la différence des routiers du moyen &ge et de leurs chefs,

LES LUTTES i07 j :

a le manicmenl d*armes perfeclionnées et coûteuses, de machines de guerre formidables, de cuirassés géants, qui ne lui appartiennent pas. L'équivalent du capitalisraej industriel nous est présenté de la sorte par le militarisme/ moderne. Et je ne sais s'il se trouve un ennemi du capital assez acharné pour déplorer qu*il en soit ainsi, ou si, au contraire, un collecliviste y verra un exemple, bon à suivre, de la nationalisation de l'outillage. Mais il serait facile de répondre au premier que la facilité donnée aux condottieri el aux soldats du moyen âge d avoir un outillage militaire à eux était Tun des plus graves dangers d'alors ; et au second que, le caractère essentiel de la production militaire étant, par définition, d*ëtre nationale, la nationaji^ition du capital qu 'elle emploie se justifie par des raisons tout à, fait spéciales. Ajoutons que, dans le nouveau sens dont il s*agit, comme dans le sens précédent, l'industrie militaire | a donné le ton à l'industrie civile. La grande guerre^ avec son enrégimentation disciplinée et centralisée, a été de beaucoup antérieure à la grande industrie avec ses vastes ateliers bien organisés.

On serait grandement embarrassé si l'on essayait d'appliquer les théories soit des économistes soit des socialistes à la répartition des fruits du travail militaire entre les travailleurs, c'est-à-dire entre les soldats ou officiers de tous grades, y compris le général en chef. Je ne vois pas la lumière que jetterait sur cette question la loi de TolTre et de la demande ou le principe du droit de l'ouvrier au produit intégral de son travail. La difficulté réellement insoluble provient d'abord de ce que le produit principal de ce travail collectif d'une armée est lui-même indivis et indivisible : c'est un accroissement général de foi patriotique, d^influence et de puissance nationale : et il en est de ce résultat comme de beaucoup d'œuvres industrielles, telles que la construction d'un pont ou d'un monument, qu'il est impossible de

108 L'OPPOSITION ÉCONOMIQCli:

rcparlir — dont il est non moins impossible de répartir la valeur en argent, toujours incertaine et arbitraire — entre les ouvriers et les entrepreneurs qui ont concouru à son exécution. Mais, alors môme que le seul fruit d'une bataille gagnée serait le butin en espèces, il ne serait guère moins mal aisé de le distribuer enlre les officiers et les soldats * suivant la proportion exacte de leurs mérites respectifs. La rémunération du général, en gloire ou autrement, est souvent un bénéfice exagéré, dont on peut dire aussi qu'il consiste dans le travail non payé de ses soldats. Mais quels risques d'humiliation il a courus ! Et dans combien de cas est-il juste de lui attribuer l'honneur du succès! Il suit de là que la solde, ce salariat militaire, s'impose nécessairement comme le seul mode pratique de paiement du travail militaire *.

La comparaison des industries religieuses avec les industries militaires ne serait pas sans intérêt. J'entends par industries religieuses, soit la fabrication des articles de tout genre qui a lieu dans les monastères pour le service exclusif des moines, soit, encore mieux, la fabrication, même en dehors des monastères, des objets qui servent au culte, qui ont un caractère rituel et sacramentel, et promettent des biens d'ordre surnaturel. Or, pas plus aux industries religieuses entendues dans ces deux sens quaux industries

' L'expression u industrie militaire » comporte un autre sens tout différent, quoique intcrcssanl aussi. Il a trait aux époques où la guerre et réclmii^'e ne se sont pas encore nettement différenciés. I.e commerce tjuerner n'u pas été pratiqué seulement dans les colonies naissantes, aux Indes anglaises du xvm* siècle, par exemple. Sous les Mérovingiens, sous les Carolingiens, les né;(uciants qui se risquaient à de longs voyages devaient voyager en caravanes. « prêtes au combat, dit Levasscur. aussi bien qu'au commerce. Le franc Samo qui. vers la fin du règne de CIotaire II, régna sur les Vénètes. élait un négociant des envinms de Sens. Il était parti à la tote d'une troupe nfuubreu^e de trafiquants pour se rendre chez les Slaves : mais, a son arrivée, il les avait trouvés eu pleine rébellion ctiiitic les Huns. Laissant alors de côté ses affaires, il avait pris les armes avec ses compagnons et avait assuré la victoire au parti des révoltes qui rélurent roi par reconnaissance ».

jA.

railîlaires, le principe de la concurrence et du laisser-faire n'est applicable. Chaque fabricant de ce genre est censé pénétré de la gravité de ses fonctions et affecte une foi vive ; il est délégué par Tautorité supérieure pour remplir une mission, service auxiliaire du sacerdoce. Les divisions de rindustrie religieuse correspondent à celles de Tindustrie militaire : il y a ici à distinguer une industrie de Tabri (architecture religieuse) — du vôtement (costumes ecclésiastiques, ornements, insignes tels que crosse et mitre) — de l'outillage (ostensoirs, calices, missels, crucifix, châsses, etc.) — de lalimentation (pain azyme, nourriture spéciale de certains ordres monasliqucs). Il est à noter que, dans chacune de ces branches, Tinduslrie religieuse a été beaucoup moins transformée que l'industrie militaire correspondante. Cela est surtout vrai de l'outillage : autant les armes ont changé du moyen Age à nos jours, autant les objets du culte sont restés immuables. La même remarque, un peu atténuée, s'étend au costume et aux ornements du clergé. L'architecture religieuse, quoiqu'elle soit la partie la plus changeante de l'industrie religieuse, a bien moins varié que Tarchitecture militaire. D'une église gothique à une église de nos jours, d'un monastère du xiii* siècle à un couvent d'aujourd'hui, il y a bien moins de différence que d'un château du moyen &ge à l'un de nos forts actuels, des remparts d'alors à notre système de fortification, d'un corps de garde ancien à une de nos casernes. La religion devant son pres-| tige en grande partie à son air d'immutabilité, quoi qu'elle doive toujours sa naissance h une innovation, c'est eiii résistant à toute invention nouvelle, et non, comme Tindus-* trie militaire, en attisant le génie des inventeurs, quelle lutte contre les religions rivales. Aussi évolue-t-elle très peu; mais, dans la mesure où elle évolue, chacune de ses transformations ou de ses modifications est causée par une nouveauté individuelle. Encore faut-il ajouter que, lorsqu'un changement volontaire et nolable est introduit dans le cos-

lume ou les ustensiles du clergé, dans les monuments sacrés, dans les prières, etc., c'est avec rintenlion ou la prétention de revenir à un usage du passé. Rien de pareil à cet archaïsme pieux dans les changements apportés aux industries militaires.

Ainsi, on ne peut dire des industries religieuses ce que j ai dit des industries militaires, qu'elles marchent en tôte des industries civiles et slimulent leurs progrés. Mais, si elles restent en arrière, bien souvent c'est elles pourtant qui, par une action indirecte, les ont aiguillonnées. Pour répondre au besoin mystique de conserver éternellement le corps ou rimage du corps jusqu'au retour de i'dme, les croyances égyptiennes ont forcé les esprits ingénieux à découvrir Tart de rcmbaumemcnt, les artistes à représenter la forme humaine avec une lidélitô remarquable, les tisseurs à lisser des étolTes d'une Ilnesse et d'une solidité merveilleuse. L'enveloppement rituel des momies a certainement beaucoup contribué au progrès du tissage. La décoration des chùsses, la mosaïque des temples, les miniatures des manuscrits sacrés, ont été les premiers chefs-d œuvre de l'art. Il n'est pas jusqu'aux règles relatives au jeûne et au maigre qui n'aient contraint les cuisiniers et les fournisseurs à imaginer de nouveaux mets. Donc, tout en repoussant l'invention, la religion la suscite à son profit d'abord, et au profit surtout de la vie civile. En outre, les industries religieuses attirent autour d'elles et font prospérer à leurs cotés les industries civiles qui progressent à l'ombre de leur immobilité même. Et l'on peut fort bien concevoir une société où, sans nulle industrie miUtaire, les besoins religieux auraient suffi à déployer l'imagination des industriels et, encore mieux, celle des artistes.

Page 1